‹ La logique des sciences moralesChapitre 38 sur 114 · DU SIXIÈME LIVRE DE LA LOGIQUE LXV · texte numérisé non relu

DU SIXIÈME LIVRE DE LA LOGIQUE LXV

l'expérience ne suffit pas, il était plus utile encore et plus naturel de se demander quels services elle pouvait rendre et à quelles conditions. Quelles sont, par exemple, les ressources que peuvent respectivement fournir l'histoire, l'ethnographie, la démographie? Voilà surtout ce que se demanderait un sociologue contemporain. D'ailleurs toutes les méthodes que Mill vient de critiquer, l'historien, l'ethnologiste, le démographe, le linguiste les applique en fait, sauf à faire ses réserves sur la solidité des conclusions, comme les applique aussi l'éthologiste, auquel Mill paraît en interdire également l'emploi. Chacune d'elles est définie par certaines conditions qui déterminent la valeur de la preuve fournie (par exemple la concordance sur un seul point, la différence sur un seul jçoiiil des éléments de l'expérience). Mais, pratiquement, ces conditions ne sont qu'un idéal, qu'un canoriy dont aucune science, même la physique ou la chimie, n'obtient jamais la parfaite réalisation. Si l'expérience populaire, sans méthode et sans précision, a pu arriver à poser, en météorologie par exemple, certaines généralisations plus ou moins exactes, bien avant de pouvoir les ramener aux lois physiques (cf. p. 28), comment une étude expérimentale méthodique des faits sociaux serait-elle absolument condamnée à rester sans résultats ? « Puisque des conjectures formées d'après l'expérience, dirons-nous avec Condorcet, dans l'épigraphe que lui emprunte Mill, sont la seule règle de la conduite des hommes les plus sages, pourquoi interdirait-on au philosophe

d'appuyer ses conjectures sur cette même base,

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pourvu qu'il ne leur attribue pas une ceililiide supérieure à celle qui peut naître du nombre, de lu constance, de l'exiiclitude des observations? » N'at-on pas reconnu la généralité de certaines coutumes ou de certains phénoniéues sociaux bien avant de réussir, si même on y est arrivé, à en démêler les raisons, et à les interpréter à l'aide des n principes de la nature humaine »? Quel n'a pas été l'étonnement des premiers observateurs qui ont constaté l'existence et même la fréquence, à certains niveaux de civilisation, de faits sociaux comme le matriarcat, le lévîral, la couvade, etc.? Les philosophes du xviii' siècle, h force de vouloir comprendre d'emblée les faits humains par une certaine notion de l'humme abstrait, n'aboutîssaient-ils pas à nier de tels usages, ou à les décrire comme d'artificielles et gratuites absurdités? Enfin ces « principes généraux de la nature humaine u ne sont-ils pas eux-mêmes en grande partie des faits sociaux dont quelques-uns sont, intrinsèquement, fort obscurs, cl que cependant une expérience très étendue parvient à dégager et ît faire rentrer dans certaines lois générales? Peut-on dire avec précision, par exemple, en quoi consiste le fait religieux, et n'est-on pas encore aujourd'hui beaucoup plus impuissant à l'expliquer analyliqiiement qu'il en classer les principales formes, à y reconnaître empiriquement certaines lois d'évolution? De là sans doute la tendance de ces mêmes théoriciens de l'homme abstrait à voir dans la religion le dclîpc d'imaginations enfantines, ou l'invention artificieuse de quelques habiles politiques. Il faut donc, si l'on ne

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