DU SIXIEME LIVRE DE LA LOGIQUE LXXVII
fois jetée dans la circulation, une institution une fois établie, comportent un développement propre, et jusqu'à un certain point autonome ; à l'origine elles apparaissent à la faveur d'un certain milieu social ambiant, et se trouvent par suite en connexion avec lui; ultérieurement, une fois constituées et conscientes d'elles-mêmes, elles ne restent plus absolument sous la dépendance des causes qui les ont fait naître. Il y a donc des simultanéités qui n'ont leur source que dans l'histoire même, sans impliquer aucune solidarité réelle entre les éléments coexistants, sinon celle que l'habitude et l'association des idées ont pu créer après coup. De là les anomalies, les anachronismes si fréquents dans toute nation. L'unité est ici, comme dans l'ordre psychologique, plutôt un idéal qui tend sans cesse à se réaliser, qu'un fait donné d'emblée; son existence est dynamique encore plus que statique. Les survivances, qui favorisent l'identité du moi social, sont souvent un obstacle à sa cohérence, comme les habitudes qui fondent l'identité individuelle peuvent gêner l'organisation logique de la pensée ou l'harmo nie morale du caractère. Il y a des peuples plus tradi tîonnalistes que logiques et qui mettent la continuité au-dessus de la cohérence, comme le peuple anglais il y en a, au contraire, qui mettent la logique audessus de la tradition, comme le peuple français *.
1. Il est à noter que Comte, avec son aspiration à clore la période critique révolutionnaire pour ouvrir une nouvelle période organiquCf avec son idée du gouvernement des vivants parles morts, avec son admiration pour le système catholique, était fortement traditionnaliste, quoique très épris d'organisation logique, et que Mill, il est vrai peu fanatique d'unité, était très sévère pour la tradition.
LXXVIÎI tNTRODUCTION A l'ÉTUDE
Comme Tidée de consensus, l'idée de progrès comporte, dans la dynamique sociale, d'importantes limitations. Mill fût peut-être arrivé a rendre une plus juste place à l'idée de cyclcy s'il avait poursuivi sur ce point l'application de la méthode, si heureusement décrite par lui, de la division des fonctions sociales. Tout n'est pas faux dans l'idée si ancienne, presque si populaire, de Vico. Sans doute, elle est inadmissible , si l'on veut l'appliquer synthétiquement à l'ensemble historique de l'évolution humaine, comme elle le serait appliquée à la vie totale d'un individu. Absolument parlant, l'être vivant ne peut pas se répéter lui-même; son passé reste ineffaçable, il s'accumule, et il en résulte un progrès (au sens large où Mill prend ce mot) de la naissance a la mort. Mais si l'on considère anahjtiquement la vie, c'est, au contraire, le cycle, la répétition, le rythme qui est la règle : battements du cœur, oscillation de la respiration, alternances de la veille et du sommeil, périodicité des appétits. Il en est de même dans la vie sociale. Aucun peuple ne se répète absolument lui-même, et l'humanité, en tant qu'aucun peuple n'est absolument exempt du contact, ni privé de l'héritage des autres, ne se répète pas non plus. Mais alors que cherche-t-on sous le nom d'une loi de rhistob^e ? Si la série des « états de société » est limitée, elle se répétera, et il y aura cycle ; si elle reste ouverte et indéfinie, si elle ne se répète pas, où sera la loi? Dès que, au contraire, on envisage chacune à part les fonctions sociales, ou qu'encore on prend les peuples chacuji h part, on trouvera, soit par cette analyse abstraite,