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V. — La Pratique et la Morale. — Conclusion

Si donc le consensus des éléments de la vie sociale est un idéal plutôt qu'une réalité, il doit être envisagé comme un produit de l'activité humaine ellemême, au moins autant que comme le résultat d'une évolution naturelle. La domination croissante de l'esprit sur la matière, de la pensée humaine sur les conditions du milieu, but pratique de la volonté, est en même temps lyie condition de science. A la régularité d'un mécanisme doit se superposer de plus en plus la régularité d'une institution, aux réactions automatiques du besoin l'initiative intelligente d'un vouloir systématisé. Ainsi, comme l'indique Kant, une sorte de nature nouvelle, un nouveau monde, proprement humain et social, mais comportant, lui aussi, des lois universelles et régulières, se constituerait au-dessus de la nature aveugle et inhumaine. Dans la science sociale il est impossible de séparer la théorie de la pratique, les lois des fins.

Telle est sans doute la principale raison d'où résulte l'apparence, souvent si mal interprétée, d'une situation toute particulière de la morale parmi les arts pratiques ; car dans toutes les techniques proprement dites, c'est la nature humaine qui détermine la fin, tandis que c'est la nature extérieure qui détermine les conditions et les lois qui s'imposent à l'activité ; dans l'ordre moral, les lois et les fins semblent également humaines. Mill, qui pourtant attache à la culture humaine l'importance que l'on sait, replace

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d'emblée, au contraîre, Téthique, au moins quant à la méthode, a côté de tous les autres arts (xii, 1). Peut-être trouver a-t-on qu'il n'examine pas suffisamment la question, qui offre de sérieuses difficultés, et ne justifie pas suffisamment une thèse que son empirisme devait cependant avoir à cœur d'établir, et d'où dépendait tout le problème de la méthode en morale.

En revanche, le rapport entre l'art et la science est assez nettement défini, et Mill montre bien que de la connaissance pure il est impossible de tirer aucun précepte, si entre le savoir et l'action l'on n'intercale pas un désir ou un idéal qui seul déterminera Tusage que l'art fera des lois naturelles découvertes par la science. L'ordonnance du médecin n'ordonne qu'au nom du désir sous-entjendu de la santé ; son autorité vient de la science, mais sa vertu impérative vient du vouloir même de l'homme, auquel elle indique le moyen de passer à l'acte. Tout impératif est un syllogisme dont un désir préexistant pose la majeure, et la science la mineure ; et enfin la nécessité d'être conséquent avec soi-même dans son vouloir est le principe qui permet de fonder sur ces prémisses le précepte qui constitue la conclusion.

Aussi peut-on a bon droit s'étonner de l'insistance de Mill, ici et ailleurs, à soutenir que l'art ne saurait être déductif (xii, 4). Ici encore son expression dépasse sa pensée. L'art paraît déductif dans des conditions assez analogues à celles où, de l'aveu de Mill, la science doit l'être.

Sans doute, d'abord, les principes pratiques ne

LXXXIV INTRODUCTION A l'ÉTUDË

peuvent être posés entièrement h priori ; ou du moins, même pour qui admet un à priori, de tels principes, dans la pratique comme dans la connaissance, resteraient purement formels, et il serait impossible d'en rien déduire. Par exemple, on ne déduira jamais aucune loi de la nature du seul principe qu'il y a des lois dans la nature; de même on ne déduira jamais aucune prescription déterminée du seul principe qu'il faut être conséquent avec soi-même, ou qu'il faut des règles universelles (impératif catégorique de Kant). 11 faut mettre de tels principes en contact avec l'expérience pour qu'ils se déterminent. Ils sont les principes de la recherche théorique ou pratique, mais l'un n'est pas plus un précepte que l'autre n'est une loi. Mais est-ce à dire que si une fin générale de l'être humain est posée (par exemple le désir de vivre en société, ou le désir de liberté), on n'en déduira pas légitimement, dès qu'une mineure expérimentale scientifique y sera ajoutée, un précepte général exprimant en gros la condition où ces aspirations peuvent être satisfaites (par exemple la limitation de l'égoïsme)? Et si dans cette voie on arrive à adopter des règles relativement précises, comme formulant des conditions fondamentales de l'action , par rapport à un ensemble de fins humaines ; si, par exemple, on adopte, en vue de la liberté politique, la règle de la responsabilité gouvernementale, pourquoi n'en déduirait-on pas légitimement aussi les règles plus particulières que comporte un cas spécial? Sans doute il faudra, dans tous les cas, opérer sur le résulde ces déductions un travail régressif de critique

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