ELLE EST VRAIE
Entendue exactement, la doctrine de la « Nécessité philosophique » se réduit à ceci : étant donnés les motifs présents à Fesprit d'un homme, étant donnés également son caractère et sa disposition actuelle', la manière dont il agira pourrait être inférée infailliblement ; si nous connaissions à fond la personne, et si nous savions toutes les influences qui s'exercent sur elle, nous pourrions prédire sa conduite avec tout autant de certitude qu'en comporte la prédiction d'un phénomène physique. Je regarde celte proposition comme la simple interprétation d'une expérience universelle, comme l'énoncé verbal de ce dont tout homme est intimement convaincu*. Quiconque croirait connaître à fond toutes les circonstances d'un cas donné, et le caractère de toutes les personnes en cause, prédirait sans hésiter la manière dont chacune d'elles agira. Quelle que soit, en fait, l'incertitude que cet homme puisse éprouver, elle vient de ce qu'il n'est
3. On peut donc distinguer, du conditions seront réunies, et qu'inmoins par abstraction, trois facteurs versement elles ne le seront qu'aa psychologiques superposés do la dé- montent même où il se produira, on termination do nos actes : le motif se demande si Ton peut véritableproprement dit, l'impression ou l'idée ment, non seulement obtenir en fait, particulière qui sollicite l'activité (par mais même concevoir une prédiction oxomple une odeur appétissante), la de l'événement. (Cf. Bergson, Essai disposition actuelle, la 8li6£9iç (par sur les données immédiates de la •exemple ma faim), et mon caractère, conscience, p. 140 sqq.) Cela n'infirmes tendances générales, la 'd^i^ (par mcrait pas, d'ailleurs, semble-t-il, la •exemple ma gourmandise ou ma so- vérité du déterminisme , mais n'irait briété). Mais dans la réalité ces trois qu'à montrer l'irapuîssanco do notro facteurs se fondent et ne valent que science à embrasser l'infini impliqué l'un par l'autre. dans toute détermination réelle d'un
4. Il y a cependant une difficulté, et événement concret. En réalité, les pré- •cette thèse est loin d'être aussi claire dictions de la science ont toujours ou qu'elle en a l'air : car, comme l'événe- presque toujours un caractère hypomcnt né se produira que si toutes les thétique, et non catégorique.
pas absolument sûr de connaître réellement, avec toute la précision requise, toutes les circonstances du fait ou le caractère de telle ou telle personne, mais en aucune façon de ce qu'il croirait que, même une fois en possession de tous ces éléments, il dût conserver le moindre doute sur la conduite qui sera tenue. Et cette conviction absolue n'entre pas le moins du monde en conflit avec ce que nous appelons le sentiment de notre liberté. Nous ne nous sentons pas un instant moins libres parce que les personnes qui nous connaissent intimement sont bien sûres de la manière dont nous agirons dans un cas particulier. Souvent, au contraire, l'incertitude où l'on reste à cet égard nous paraît témoigner une certaine ignorance de notre caractère, et quelquefois même nous nous en trouvons offensés. Les métaphysiciens religieux qui ont soutenu la liberté du vouloir ont toujours maintenu qu'elle s'accordait avec la prescience divine de nos actions ; dès lors elle s'accordera aussi bien avec une prescience quelconque". Nous pouvons être libres sans que pour cela une autre personne ait tort de se croire certaine de l'usage que nous ferons de notre liberté. Ce n'est donc pas la doctrine suivant laquelle nos volitions et actes sont les conséquents invariables de nos états d'esprit antécédents, qui se trouve contredite par le témoignage de la conscience, ni jugée moralement dégradante. Mais la doctrine de la causalité, en tant qu'elle serait applicable aux rapports de nos volitions avec leurs
5. L'argument invoqué ici est en la vraie difficulté est que nous ne effet la principale réponse des théo- comprenons pas comment une prévilogiens (saint Augustin, Boèce, Fé- sion serait possible si les événementsnelon, par exemple) aux objections n'étaient pas, en eux-mêmes, prédéfaites à la liberté au nom de la près- terminés. L'idée de prévision ou do cience divine. Mais cette réponse prescience introduite ici n'a d'autre semble passer à côté de la difficulté, rôle que de mieux faire concevoir la Sans doute la prescience, non plus détermination ; la question reste donc que la prévision humaine, ne produit entière de savoir si la prédéterminapas l'acte et n'exerce par elle-même tion est un obstacle à la liberté, aucune pression sur la volonté; mais
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antécédents, implique, selon l'opinion à peu près universelle, quelque chose de plus. Nombre de gens ne peuvent croire, et très peu sentent vivement, que la eausation n'est rien de plus qu'une séquence invariable, certaine, inconditionnelle®. Il en est bien peu à qui la simple constance dans la succession paraisse un lien suffisamment étroit pour expliquer une relation aussi remarquable que celle de la cause avec l'effet. Même si la raison le répudie, l'imagination maintient le sentiment de je ne sais quelle connexion plus intime, d'un lien particulier ou d'une contrainte mystérieuse exercée par l'antécédent sur le conséquent. On voit bien là l'idée qui, appliquée à la volonté humaine, se trouve en contradiction avec notre conscience et révolte nos sentiments. Nous sommes bien certains que, lorsqu'il s'agit de nos volitions, cette contrainte mystérieuse n'existe pas. Nous savons que nous ne sommes pas forcés, comme par un charme magique, d'obéir à aucun motif déterminé. Nous sentons que si nous désirions prouver notre pouvoir de résister au motif, nous pourrions le faire (ce désir étant alors, à peine est-il nécessaire de le remarquer, un nouvel antécédent)) et notre orgueil se sentirait humilié ou, ce qui est plus important, notre besoin de perfection paralysé, par la conviction contraire. Mais l'idée n'est plus admise aujourd'hui, par les penseurs les plus autorisés, qu'aucune espèce de cause exerce une pareille contrainte sur son effet. Ceux qui se figurent que les causes traînent leurs effets après elles comme par une chaîne
6. C'est qu'en effet on ne voit pas do leur rapport intrinsèque. Dans la
comment une séquence pourrait être doctrine de Hume et de Stuart Mill,
légitimement déclarée constante, ni qui prétend réduire la relation causale
certaine, si elle se résout en un simple à une simple succession constante et
rapport de temps. Le temps par lui- inconditionnelle, toute raison dispa-
môme ne saurait être un principe do raît nécessairement d'affirmer cette
liaison entre les phénomènes; il se- constance même et ce caractère incon-
rait bien plutôt, suivant ridée de Loib- ditionnel, et l'existence de lois dans
nitz, une expression tout extérieure la nature n'a plus aucun fondement.
mystique ont raison de penser que la liaison entre nos volitions et leurs antécédents est d'un autre genre. Mais ils devraient aller pins loin et admettre qu'il en est également ainsi de tout autre effet et de ses antécédents. Si c'est l'idée d'un tel lien que l'on enferme dans le mot de nécessité, cette doctrine n'est ]»as vraie des actes humains ; mais elle n'est pas vraie davantage des êtres inanimés. Il serait plus exact de dire que la matière n'est pas eocha!née parla nécessité, que de prétendre que l'esprit le soit". Que les métaphysiciens du libre arbitre, appartenant principalement à l'école qui rejette l'analyse donnée par Hume et par Brown des idées de cause et d'effet', dus-