‹ La logique des sciences moralesChapitre 59 sur 114 · UE LA NÉCESSITÉ · texte numérisé non relu

UE LA NÉCESSITÉ

ratdiBiue, il est fort probable i]ue la plupart des Nécessitariens [Déierministes] sont plus ou moins fatalistes de sentiment [in their feetings].

Un fataliste non seulement croit, ou croit à moitié (car il n'y a pas de fataliste conséquent) que tout ce qui arrÎTe sera le résultat inraillible des causes qui le produiront (ce qui constitue la vraie doctrine nécessitaire), mais, qui plus est, il croit que rien ne sert de vouloir se mettre en travers de l'événemenl, et qu'il arrivera quoi que nous fassions pour l'en empêcher. Or un Néeessilarien qui admet que nos actions résultent de notre caractère, et notre caractère de notre organisation, de notre éducation et des conditions où nous nous trouvons [our circumstarices], risque sans doute de devenir, plus ou moins consciemment, fataliste à l'égard de ses propres actions, et de croire que sa nature est telle, et que son éducation et son milieu ont si bien façonné son caractère, que rien ne peut l'emp'^clier de sentir et d'agir d'une certaine manière, ou du moins que tout ellort en ce sens est inutile de sa pari. Selon les expressions de l'école qui de nos jours même a travaillé avec le plus de constance à répandre cette grande doctrine" et en a le plus profondé-

13. L'écalu d'Owen ; cf. niilitarisme, ns faut pas canfondro bvdc la naLura- Inid. Fr., p. Ilî : ■ M. Owea alflrms IbU Richard Owon. Ontn unira

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ment altéré le sens, son caractère est iovmé pour lui, non par lui; par suite, son regret de n'en avoir pas reçu un différent est vain; il n*a pas le pouvoir de modifier son caractère. Mais c'est là une grande erreur. 11 a jusqu'à un certain point le pouvoir de le modifier. Le fait qu'il est, en dernière analyse, formé pour lui ne contredit pas riiypothèse qu'il soit en partie formé par lui en tant qu'agent intermédiaire. Son caractère est formé par les circonstances où il se trouve (y compris son organisation particulière); mais son propre désir de le façonner dans un certain sens déterminé est une de ces circonstances et nullement l'une des moins importantes. Certes, nous ne pouvons vouloir directement être autres que nous ne sommes*^; mais ceux qu'on suppose avoir formé notre caractère n'ont pas davantage voulu directement que nous fussions ce que nous sommes. Leur volonté n'avait de pouvoir direct que sur leurs propres actions. Ce qu'ils ont fait de nous, ils l'ont fait en appliquant leur volonté non à la fin, mais aux moyens requis; à notre tour, quand nos habitudes ne sont pas trop invétérées, nous pouvons, en voulant de même les moyens appropriés, nous changer nous-mêmes. S'ils pouvaient nous mettre sous l'influence de certaines conditions, nous pouvons aussi, pareillement, nous mettre sous l'influence de conditions différentes. Nous sommes exactement aussi capables de faire notre propre caractère si nous le voulons, que d'autres le sont de le former pour nous.

Oui, répond le partisan d'Owen; mais en ajoutant « si nous voulons », on accorde tout ce qui est en question, puisque la volonté de modifier notre caractère nous est donnée elle-même, non par un effort venant de nous, mais

formation du caractère, iSi2 ; le Livre fession de foi du vicaire savoyard) :

du nouveau monde moral; la Révolu- « S'ensuit-il que je ne sois pas mon

tion dans l'intelligence et la vie prati- muître, parce que je no suis pas le

que de la race humaine, 1850. maître d'être autre que moi ? m 13. Cf. Rousseau, Emile, liv. IV(Pro-

par des circonstances auxquelles nous ne pouvons rien; du moment qu'elle se produit, elle nous vient de causes extérieures. Parfaitement, et si l'Oweniste s'en tient là, il est dans une position d'où rien ne peut le déloger. Notre caractère est formé par nous aussi bien que pour nous; mais le désir qui nous amène à essayer de le former est lui-même formé pour nous**. Et comment? Ce n*est pas, en général, par notre organisation ni entièrement par notre éducation, mais par notre expérience — expérience des conséijuences pénibles du caractère que nous avions précédemment — ou par l'apparition accidentelle de quelque vif sentiment d'admiration ou d'enthousiasme. Mais admettre que nous n'avons pas le pouvoir de modiQer notre caractère, et admettre que nous ne ferons pas usage de ce pouvoir à moins d'en avoir le désir, ce sont deux idées très différentes et qui ont sur l'esprit des effets très différents. La personne qui ne désire pas modifier son caractère ne saurait être celle qu'on suppose être découragée ou paralysée par la pensée qu'elle en est incapable. L'effet déprimant de la doctrine fataliste ne peut être ressenti que dans les cas où le désir existe de faire ce que cette doctrine représente comme impossible. Peu importe à quoi nous attribuons la formation de notre caractère quand il n'existe de notre part

14. Voici comment M. LcslieStephen L'univers ou l'être premier est seul

[the Science of ethics, p. 285) résume responsable; et comme il n'est res>

en termes plus vigoureux cet argu- ponsable que vis-à-vis de lui-même,

ment final : « Un homme n'est respon- la responsabilité devient une pure

sable que de ce qu'il cause. Or la illusion. « C'est, comme le remarque

causa causœ est AMSsx causa causati. M. L. Stephcn, et comme l'indique

Si donc je suis eiïct aussi bien que aussi Mill dans l'alinéa suivant, la

cause, la cause dont je suis rcffet est seconde partie de ce raisonnement,

aussi celle do ma conduite; je ne suis le transfert de notre responsabilité

plus qu'un anneau passif de la chaîne aux conditions dont nous dépendons,

par laquelle se transmet la force, qui est attaquable; l'homme ne cesse

Ainsi, chaque individu étant le pro- pas d'être cause parce qu'il est effet;

duit de quelque chose qui lui est exté- il ne cesse donc pas d'être respon-

rieur, sa responsabilité est en réalité sable, transférée à celte chose extérieure.

aucun désir de travailler à le former; mais il importe fort que ce désir ne soit pas réduit à avorter par la pensée que l'objet en est irréalisable, et de savoir, si nous avons ce désir, que l'œuvre n'est pas irrévocablement achevée au point de n'être plus susceptible d'aucune modification.

Et en réalité, si nous y regardons de près, nous reconnaîtrons que ce sentiment de notre pouvoir de modifier notre propre caractère si nous le voulons, est précisément le sentiment de liberté morale dont nous avons conscience. Une personne se sent moralement libre quand elle sent que ses habitudes et ses tentations ne la dominent pas, mais qu'elle les domine, lorsque, même en y cédant, elle sent qu'elle pourrait leur résister; que si elle désirait les réprimer absolument, il ne lui faudrait pas pour cela une plus grande force de désir que celle dont elle se sait capable. 11 est évidemment nécessaire, pour acquérir une pleine et entière conscience de notre liberté, que nous ayons réussi dans toutes les tentatives que nous avons pu faire jusqu'ici pour transformer notre caractère ; car si nous avons désiré ce résultat, sans l'obtenir, nous sommes, dans la même mesure, dépourvus de pouvoir sur notre caractère, — nous ne sommes pas libres. Ou, du moins, nous devons sentir que notre désir, quoique insuffisant pour modifier notre caractère, est cependant de force à le dominer toutes les fois qu'il entrera en conflit dans une occasion d'agir particulière. Et voilà pourquoi il est juste de dire que seule une personne de vertu éprouvée est parfaitement libre ^^.

15. Cette explication, toute psycho- nitatis ou universi, l'homme s'égale de

logique et empirique, quoique juste plus en plus à ce monde extérieur qui

sans doute, ne laisse pas à cette idée l'opprime en tant qu'ôtre particulier,

de l'identité fondamentale de la vertu et que par là il s'affranchit. Ce n'est

et de la liberté toute la portée qu'on donc pas seulement l'expérieDcc de

lui trouverait, par exemple, chez les son succès moral, pour ainsi dire.

Stoïciens ou chez Spinoza. Ce que sen- qui fait la liberté de l'homme ver-

tent surtout ces penseurs, c'est que, tucux, mais la nature même des mo-

comme être raisonnable, capable de tirs qui caractérisent la vertu, de l'état

penser et de vouloir subspecie seter~ mental qui la constitue.

L'application d*un terme aussi impropre que celui de nécessité à la doctrine de la causalité, en ce qui concerne le caractère humain, me paraît un des cas les plus remarquables en philosophie de l'abus des termes; et les conséquences pratiques de cet abus, un des exemples les plus frappants de Tinfluence du langage sur nos associations. La question ne sera jamais bien comprise de tout le monde tant qu'on n'aura pas rejeté ce terme malencontreux. La doctrine du libre arbitre, en mettant en lumière précisément le côté de la vérité que le terme de Nécessité fait perdre de vue, à savoir le pouvoir qu'a l'esprit de coopérer à la formation de son propre caractère, a donné à ses adhérents un sentiment [feeling] pratique beaucoup plus voisin de la vérité que n'a généralement été, ce me semble, celui des Nécessitariens. Ces derniers ont peutêtre plus vivement senti l'importance de ce que les êtres humains peuvent faire pour se former mutuellement le caractère; mais la doctrine du libre arbitre a, selon moi, entretenu chez ses partisans un plus profond souci de la culture personnelle.

§ 4. — UN MOTIF n'est PAS TOUJOURS l'ANTICIPATION d'une peine ou d'un PLAISIR.

Il est encore un fait qui mérite d'être signalé, avec le pouvoir de nous façonner nous-mêmes, si nous voulons débarrasser la doctrine de la causation des actes humains de la confusion et des malentendus qui l'enveloppent chez tant d'esprits. Quand on dit que la volonté est déterminée par des motifs, on n'entend pas toujours ni uniquement sous ce terme de motif la perspective*® d'un plai-

16. Anticipation. Lo mot aDgIais est sir futur est déjà un commencement,

peut-être plus fort que le mot français une anticipation de ce plaisir, et par

perspective par lequel nous le tra- conséquent un plaisir ac/Me/ qui cons-

duisons, avec M. Peisse. Il laisse titue ce qu'il y a de proprement mo-

mieux entendre que l'idée d'un plai- teur dans une telle idée.

sir OU d'une peine. Je ne veux pas rechercher, pour le moment, s'il est vrai qu'à l'origine toutes nos actions volontaires soient de simples moyens consciemment employés pour obtenir quelque plaisir ou écarter quelque peine *^. C'est du moins un fait certain que, grâce à Tinfluence de l'association, nous en venons graduellement à désirer les moyens sans penser à la fin : l'action ellemême devient un objet de désir, et nous l'accomplissons sans nous appuyer sur aucun motif autre que l'action même. Jusqu'ici on peut encore objecter que, l'action étant devenue agréable par association, nous sommes, tout comme avant, poussés à l'action par la perspective d'un plaisir, du plaisir de l'action même. Accordons-le : la question n'est pas close pour cela. A mesure que nos habitudes se forment, et que nous nous sommes accoutumés à vouloir un acte particulier ou un certain plan de conduite parce qu'il est agréable, nous continuerons finalement à le vouloir sans avoir égard à ce plaisir. Alors même que, par suite d'un changement qui s'est opéré en nous ou autour de nous, nous avons cessé de trouver aucun plaisir dans

17. Voici un passoge où la doctrine mômes ou dans leur réalisation, et de Mill à cet égard se dégage bien elle persistera à agir ainsi, quand {Utilitarisme, trad.fr. j p. IS) :• Fen- même ses plaisirs devraient dimiser à un objet comme désirable, à nuer... J'admets tout ceci... La Vomoins qu'on ne le désire que pour lonté, phénomène actif, est ditrérento ses conséquences, ou penser à lui du désir, état passif; à l'origine, elle comme agréable, c'est une seule et était comme le rejeton du désir ; à un même chose. Et désirer une chose moment donné elle s'est détachée du sans que le désir soit proportionné à tronc générateur... si bien que soul'idée de plaisir qui s'y attache, c'est vent, au lieu de vouloir une chose une impossibilité physique et meta- parce qu'on la désire, on la désire physique... On ne m'objectera pas que parce qu'on la veut. Ceci cependant le désir peut avoir un but suprême n'est qu'un cas particulier d'un fait autre que le plaisir et l'exemption de général et bien connu, la puissance la soutt'rance; maison me dira que la de l'habitude... Il n'en est pas moins volonté et le désir sont deux choses vrai qu'à l'origine la volonté est endifférentes. Ainsi une personne ver- tièrement produite par le désir, si tueuse, en agissant d'après desinten- l'on fait signifier à ce mot la haine tions fixes, réalisera ses intentions de la souffrance et l'attraction du sans penser au plaisir qu'elle pourrait plaisir. » prendre en les contemplant en elles-

Taction, ou peut-être d'en attendre [antlclpate] aucun comme résultat de Faction, nous continuons à désirer Taction, et par conséquent à la faire. C'est ainsi que les habitudes d'excès nuisibles persistent alors même qu'elles ont cessé de procurer du plaisir; c'est ainsi également que l'habitude de volonté nécessaire pour persévérer dans la ligne de conduite qu'il a choisie n'abandonne pas le héros moral, même quand la récompense, bien réelle pourtant, qu'il trouve assurément dans la conscience de bien faire, est loin d'être l'équivalent des peines qu'il endure ou des privations qu'il doit s'imposer.

Une habitude de volonté s'appelle communément une ligne de conduite [purpose], et parmi les causes de nos volitions et des actes qui en découlent, il faut compter non seulement nos préférences et nos aversions, mais aussi nos lignes de conduite**.

C'est seulement lorsque celles-ci sont devenues indépendantes des sentiments de peine ou de plaisir d'où elles sont dérivées à l'origine, que notre caractère est considéré comme fixé. « Un caractère, dit Novalis, est une volonté complètement formée ; » et la volonté, une fois ainsi formée, peut être constante et stable, alors que notre capacité passive d'être affectés par le plaisir et la peine est grandement affaiblie, ou s'est même transformée quant au fond.

18. Nous traduisons par ligne de incorporés par l'association et con-

conduite Ig mot purpose, que Poisse tinuent,pour ainsi dire, mémo inaper-

traduit par ^c^^em. Ce terme est peut- çus, à agir sous sou nom; mais en

ùtre trop particulier, le nôtre trop outre un changement de direction ,

général. Parti pris serait le meilleur une délibération nouvelle, etc., cons*

équivalent, si ce terme n'avait pas un titueraiont par eux-mcmes une peine ;

sens défavorable. Mill veut dire que l'observation de la règle devient dès

lorsque nous avons adopté une règle, lors une ligne de moindre résistance.

pris un parti, ce seul fait devient, par Cf. ce que dit Mill du rôle des règles

suite de l'habitude, un véritable élé- pratiques générales en morale, et de

ment de la détermination des actions la manière dont elles nous dispen-

à venir, quoique, à l'origine, il ait sont de remonter, dans chaque cas

fallu motiver la règle elle-uiùme. Et particulier, aux principes premiers

en effet, d'abord, les motifs qui ont de la moralité, Utilitarisme, tr. fr.,

fondé la règle y sont en quoique sorte p. 48-49.

Moyennant les corrections et explications qui précèdent, la doctrine de la causalion de nos volitions par les motifs, et des motifs par les objets de désir qui s'offrent à nous et dont l'action se combine avec nos inclinations particulières, peut, je l'espère, être considérée comme suffisamment établie pour l'objet de ce traité*.

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