CHAPITRE III
Qu'il y a ou peut y avoir une science de la nature humaine.
§1. — qu'il peut y avoir des sciences qui ne soient pas
des sciences exactes.
G*est une opinion courante, ou du moins impliquée dans une foule de manières de parler courantes, que les pensées, sentiments et actions des êtres sentants ne sont pas susceptibles de devenir objets de science dans le sens rigoureux où le sont les objets de la nature extérieure. Cette opinion me paraît envelopper une confusion qu'il nous faut commencer par élucider.
Tous les faits sont aptes, en eux-mêmes, à devenir objets de science, dès qu'ils se succèdent les uns aux autres suivant des lois constantes; ces lois peuvent seulement ne pas être encore découvertes, ou même n'être pas encore susceptibles de l'être dans l'état présent de nos ressources. Prenons, par exemple, les phénomènes météorologiques les plus familiers, ceux de la pluie et du beau temps. La recherche scientifique n*est pas encore parvenue à déterminer la règle d'antécédence et de consé-
* On trouvera dans VExamcn de la philosophie de Sir W. Ilamilton, ch. XXVI, quelques arguments et explications qui compléteront celles du texte présent
quence de ces phénomènes de façon à pouvoir les prédire, au moins dans nos régions, avec certitude ni même avec un haut degré de probabilité. Cependant personne ne met en doute qu'il existe des lois de ces phénomènes, et que ces lois soient dérivées de lois primitives connues, celles de la chaleur, de l'électricité, de la vaporisation et des fluides élastiques. On ne peut pas davantage contester que, si nous connaissions toutes les circonstances antécédentes , nous pourrions , sans même nous appuyer sur rien d'autre que ces lois plus générales (sous réserve des difficultés de calcul), prédire l'état du temps dans un avenir quelconque. La météorologie, par conséquent, ne présente pas seulement toutes les conditions naturelles requises pour être une science, mais elle en est une en réalité [actually], quoique la difficulté d'observer les faits dont les phénomènes dépendent (difficulté inhérente à la nature propre de ces phénomènes) en fasse une science très imparfaite; et fût-elle parfaite, l'utilité en serait probablement fort restreinte en pratique, puisque les données requises pour en appliquer les principes aux cas particuliers seraient bien difficiles à recueillir.
On peut concevoir un état intermédiaire entre la perfection de la science et cette extrême imperfection. Il peut arriver que les causes fondamentales, celles dont dépendent les principaux éléments des phénomènes, soient accessibles à l'observation et au calcul ; et dès lors, si aucune autre cause n'intervenait, on pourrait donner une explication complète non seulement du phénomène en général, mais de toutes les variations et modifications qu'il comporte. Seulement, en tant que, dans quelques cas ou dans tous, d'autres causes, quelquefois en grand nombre, isolément insignifiantes quant à leurs efl*els, concourent avec ces causes principales ou les contrarient, l'effet, corrélativement, s'écarte plus ou moins de ce que les causes principales auraient produit à elles seules. Or, si ces causes
secondaires ne sont pas aussi constamment accessibles à l'observation précise, ou ne le sont pas du tout, l'effet^ pris en gros, pourra encore être expliqué, et même prédit; mais il y aura des variations et des modifications dont nous ne serons pas en étatde rendre complètement compte, et nos prédictions ne s'accompliront pas d'une manière exacte, mais seulement approximative.
Un exemple nous en est offert par la théorie des marées. Personne ne doute que la Maréologie [tldology] (c'est le docteur Whewel qui propose ce terme) soit réellement une science. Le phénomène, en tant qu'il dépend des attractions du soleil et de la lune, est entièrement expliqué et peut être prédit avec certitude pour tous les points du globe, même inconnus; et c'est de beaucoup la plus forte portion du phénomène qui dépend de ces causes. Mai& des circonstances locales ou accidentelles, comme la configuration du fond de l'Océan, les côtes plus ou moins resserrées, la direction du vent, etc., exercent, en nombre de points ou peut-être partout, une influence sur la hauteur et l'heure de la marée; et comme une partie de ces conditions ou ne peut être déterminée exactement ni mesurée avec précision, ou ne peut être prédite avec certitude, la marée, dans les régions connues, présente généralement avec les résultats obtenus par le calcul des facteurs principaux, un écart que nous ne pouvons expliquer; et dans les régions inconnues, cet écart est impossible à prévoir et à conjecturer. Néanmoins, non seulement il est certain que ces variations dépendent de causes et résultent de ces causes suivant des lois rigoureusement uniformes; non seulement, par suite, la maréologie est une science comme la météorologie; mais elle est, ce que la météorologie n'est pas, du moins jusqu'à présent S une science d'une utilité pratique très étendue. On peut établir des
1. On sait qu'on no poiirrciit plus ca logic, grâce à Ici multiplication des dire autant aujourd'hui; la mutéoro- observations, à l'extension et à la ra-
Belot. — La Logique. 2
26 CHAP. ni. — LA SCIENCE DE LA NATURE HUMAINE
lois générales relatives aux marées. On peut fonder des prédictions sur ces lois ; et Tévénement correspondra en gros, quoique souvent sans une parfaite exactitude, à nos prédictions.
C'est là ce qu'on entend ou ce qu'on devrait entendre lorsqu'on parle des sciences qui ne sont pas des sciences exactes. L'astronomie était autrefois une science, sans être une science exacte. Elle ne pouvait le devenir avant que l'on eût expliqué et rapporté à leurs causes, non seulement la marche générale des mouvements planétaires, mais aussi les perturbations. Si elle est devenue science exacte, c'est que ces phénomènes ont été ramenés à des lois qui embrassent la totalité des causes dont ils subissent l'influence, puissante ou faible, générale ou accidentelle, et qui assignent à chacune de ces causes sa part véritable dans Teffet total.
Mais dans la théorie des marées, les seules lois posées avec précision jusqu'ici sont celles des causes qui affectent le phénomène d'une manière régulière et puissante; les autres, au contraire, celles dont l'action est appréciable, mais accidentelle, ou constante, mais faible, n'ont pas été l'objet d'une détermination assez certaine pour nous permettre de poser les lois corrélatives, à plus forte raison d'obtenir la loi complète du phénomène, en combinant les •effets des causes principales avec ceux des causes secondaires. La maréologie n'est donc pas encore une science exacte, et ce n'est pas par suite d'une impossibilité inhérente à sa nature, mais seulement d'une difficulté de déterminer avec une parfaite précision les uniformités réelles dérivées. Si, cependant, nous combinons les lois exactes
4)idité des communications, rend au- mats, à très courte échéance ; ce sont
jourd'hui des services pratiques de mùuio à peine des prédictions : les
premier ordre à la navigation et à l'a- tempêtes, les dépressions barométri-
griculture; toutefois il reste vrai, ques, etc., directement constatées,
même aujourd'hui, que les prédictions sont seulement devancées dans leur
■de la météorologie sont, dans nos cli- marche par le télégraphe.
des causes les plus importantes et les lois les mieux connues des causes secondaires avec toutes les lois empiriques ou les généralisations approximatives que peut fournir l'observation spécifique relativement aux variations de toute sorte, nous pouvons obtenir des propositions générales, vraies en gros, et sur lesquelles, la part faite aux inexactitudes probables, nous pourrons fonder avec sécurité nos prévisions et régler notre conduite.