‹ La logique des sciences moralesChapitre 6 sur 114 · X NOTICE SUR LA VIE ET LES ŒUVRES · texte numérisé non relu

X NOTICE SUR LA VIE ET LES ŒUVRES

ment qui ne lui est pas ordinaire. « Je me trouvais^ dit-il, dans cet état d'engourdissement nerveux que tout le monde est susceptible de traverser, insensible à toute jouissance comme à toute sensation agréable, dans un de ces malaises où tout ce qui plaît à d'autres moments devient insipide et indifférent; dans l'état, dirai-je, où se trouvent ordinairement les personnes qui se convertissent au méthodisme, quand çlles se sentent atteintes pour la première fois de la connction du péché. J'étais dans cet état d'esprit, quand il m'arriva de me poser directement cette question : « Suppose que tous les objets que tu pource suis dans la vie soient réalisés; que tous les chance gements dans les opinions et les institutions dans ce l'attente desquels tu consumes ton existence, puiscc sent s'accomplir sur l'heure : en éprouveras-tu une <c grande joie ? seras-tu bien heureux? — Non ! » me répondit nettement une voix intérieure que je ne pouvais réprimer. Je me sentis défaillir; tout ce qui me soutenait dans la vie s'écroula. Tout mon bonheur, je devais le tenir de la poursuite incessante de cette fin. Le charme qui me fascinait était rompu; insensible à la fin, pouvais-je encore m'intéresser aux moyens? Il ne me restait plus rien à quoi je pusse consacrer ma vie. » (Trad. fr., p. 127.)

Sauf la courte allusion du début à son état nerveux, où il ne voit rien que d'assez commun, Mill n'explique cette crise que comme une rupture dans son équilibre mental, un changement d'assise de ses idées. Il était naturel qu'un ce intellectuel y> comme il l'était dût apercevoir une telle crise sous l'aspect

DE STUART MILL Xt

d'une transformation de ses théories. 11 v rattache quatre idées principales très intimement liées : la correction de l'utilitarisme, — pour trouver le bonheur, il ne faut pas en faire l'objet même de l'existence, mais le cueillir « en passant » ; on ne le trouve qu'en s'intéressant à quelque œuvre dont on fait le but direct de ses efforts ; — l'importance supérieure désormais attribuée à l'éducation de l'homme luimême, à la culture intérieure de l'individu plutôt qu'aux agencements extérieurs de la vie et de la société; — la reconnaissance de la valeur du sentiment à côté de l'intelligence, et la place faite à la poésie et aux arts dans l'éducation; — enfin une nouvelle doctrine sur la liberté et la nécessité (on la trouvera dans le présent livre) qui, tout en maintenant, croitil, les droits de la science et la régularité des lois de la nature, nous délivre du cauchemar d'une fatalité oppressive et décourageante.

En considérant les choses du dehors, il serait possible de penser, avec M. Bain, que la cause principale de cette crise était une dépression nerveuse causée par un excès de travail intellectuel. Mill avait tout juste vingt ans, et l'on a vu (encore bien incomplètement) quelle tâche stupéfiante il avait accomplie. Le ressort de la vie est forcé ; il ne réagit plus ; le mal qui atteint Mill se manifeste avant tout par là : par l'incapacité de s'intéresser à rien, par le dégoût de toute action, par le sentiment d'être « de bois ou de pierre », par quelque chose comme cet état de « sécheresse » dont se sont plaints tous les mystiques dans certains moments d'épuisement. C'est

XII MOTICK Srni LA VIB ET LES ŒUVKBS I

pourquoi on voit la crise acquéiîr une extriiordinaîre intensité, assurément disproportionnée avec les causes ou occasions proprement intellectuelles qu'il lui assigne, un peu comme, dans certains rêves, d'indicibles frayeurs sont ressenties, sans s'expliquer par aucune vision terrifiunte. C'est pourquoi de m^me une circonstance insignifiante, une lecture de Maimontel faite en un moment propice, suffit à soulager un mal que le patient se figurait mortel. C'est pourquoi enfin, de l'aveu même de Mill, tout le fond ancien de ses idées subsiste; il ne les renie pas; ifne lait guère que les réadapter ii une nouvelle manière de sentir : il reste utilitaire, il reste empiriste, il reste déterministe, il reste intellectualiste. 11 ne devient ni métaphysicien, nî întuitionnistc, ni mystique, comme Carlyle s'en était bien légèrement forgé l'espoir. Ses théories changent à peine; ce qui change, c'est la couleur dont il les revêt, le sentiment de la vie dont il les anime. Encore ce changement n'a-t-il rien de radical ; les lignes qui s'accusent ici, on les retrouverait déjà indiquées uvnut 1826 dans ce Mill qui, par exemple, s'éprend, avant huit ans, du beau caractère de Socrate, pour lequel il garda toujours une sorte de culte; qui lit Pope avec passion, se montre déjii sensible, sans bien s'en rendre compte, au contraste qu'il croit trouver entre le caractère et ta culture de ses compatriotes et des nôtres; qui enfin s'enthousiasme de la Révolution française et rêve, à quinze ans, d'être un Girondin de quelque Convention anglalse- Maîs cela même nous donne la clef de la profondeur de la crise telle qu'elle apparaît â la conscience de

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