‹ La logique des sciences moralesChapitre 61 sur 114 · DE LA NATURE HUMAINE · texte numérisé non relu

DE LA NATURE HUMAINE

La science de la nature humaine rentre dans ce cadre. Elle est encore très loin de l'idéal d'exactitude réalisé par l'astronomie actuelle; mais il n'y a pas de raison pour qu'elle ne soit pas une science comme la maréologie l'est, ou comme l'était l'astronomie lorsqu'elle n'avait encore soumis à ses calculs que les phénomènes principaux, et non les perturbations.

Les phénomènes dont s'occupe cette science sont les pensées, sentiments et actions des êtres humains; elle aurait donc atteint sa perfection idéale comme science, si elle nous mettait en état de prédire comment un individu pensera, sentira, agira dans l'ensemble de sa vie, avec la même certitude que l'astronomie nous permet de prédire les positions et les occultations des corps célestes. A peine est-il besoin de montrer qu'on ne peut rien faire d'approchant. Un premier obstacle, qui, à lui seul, nous empêcherait déjà de prédire les actions des individus avec une précision scientifique, c'est l'impossibilité où nous sommes de prévoir la totalité des circonstances où ces individus seront placés. Mais, de plus, même dans une combinaison donnée de circonstances présentes, on ne peut rien affirmer qui soit à la fois précis et d'une vérité universelle au sujet de la manière dont penseront, sentiront

OU agiront les êtres humains. Ce n*est pas pourtant que les pensées, sentiments ou actes de toute personne ne dépendent de certaines causes; et même, cela n'est pas douteux, si nous pouvions, à Tégard de tel ou tel individu, j)osséder les données complètes du problème, nous connaissons dès à présent assez bien les lois fondamentales qui déterminent les phénomènes de Tesprit, pour être en état, bien souvent, de prédire avec une certitude appréciable ce que seraient, dans la plupart des combinaisons imaginables de circonstances, la conduite ou les sentiments de cet individu. Mais les impressions et actions des hommes ne sont pas seulement le produit des circonstances où ils se trouvent actuellement; ils sont la résultante de ces circonstances et de leur caractère individuel; et les facteurs qui déterminent le caractère d'un homme sont si nombreux et si divers (puisqu'il n'est aucun événement dans toute sa vie qui n'exerce quelque influence), que leur ensemble ne se répète jamais exactement en deux cas différents. Par suite, lors même que notre science de la nature humaine serait théoriquement parfaite , c'est-à-dire que nous pourrions calculer un caractère comme nous pouvons calculer l'orbite d'une planète quelconque d'après certaines données, cependant, comme nous ne possédons jamais toutes ces données et qu'elles ne sont jamais absolument semblables dans deux cas , nous ne pourrions jamais aboutir à des prédictions positives ni établir des formules universelles*.

Cependant beaucoup des effets qu'il importe le plus de soumettre à la prévision et au pouvoir de l'homme sont déterminés, comme les marées, dans une bien plus forte

2. Mill distingue donc ici deux con- rologie (nous avons remarqué qu'en

ditions de la prodiction scientifîque : efTetc'est à combler cette lacune qu'on

1<* la possibilité de recueillir toutes a surtout travaillé); elles feraient

les données nécessaires ;2« la possibi- toutes deux défaut dans la science

lité de calculer les effets de chacune des événements humains; mais c'est

d'elles. La première de ces deux con- encore surtout la première qui est la

ditions surtout ferait défaut en météo- plus imparfaitement réalisée.

mesure par des causes générales que par toutes les causes partielles prises ensemble, et dépendent de circonstances et de qualités communes à tout le genre humain, ou du moins à des groupes d'hommes étendus, beaucoup plus que des idiosyncrasies d'organisation et des particularités de l'histoire individuelle; dès lors il est évidemment possible, en ce qui concerne des effets de ce genre, d'énonrcer des prédictions qui soient presque toujours vérifiées et des propositions qui soient presque toujours vraies. Et toutes les fois qu'il suffira de savoir comment la grande majorité de l'espèce humaine, ou d'une nation, ou d'une classe d'hommes, pensera, sentira, agira, de telles propositions équivaudront à des propositions universelles. En fait, c'est ce qui suffit aux besoins de la politique et de la science sociale. Ainsi que nous l'avons remarqué % une généralisation approximative, dans les recherches sociales, équivaut, pour la plupart des besoins pratiques, à une généralisation exacte; car ce qui est seulement

3. Liv. III, ch. XXIII, § 7 : « II y a munauté entière ou une partie imporun cas où des propositions approxi- tante do la communauté qui se trouve matives, même sans que nous pre- engagée, et où, par suite, c'est la nions note des conditions dans les- manière d'agir ou de sentir de la maquclles les cas individuels ne les jorité qui détermine les effets provérifient pas, sont cependant, au point duits ou éprouvés par le corps social <le vue scientifique, des propositions dans son ensemble. Il peut opérer asuniverselles : c'est lorsqu'il s'agit de sez sûrement, sur des généralisations recherches portant sur les propriétés approximatives concernant la nature non d'individus, mais de foules. La humaine, puisque ce qui est vrai applus importante des sciences de cet proximativemcnt de tous les indiviordre est la politique, la science de dus est vrai absolument de masses la société humaine. L'objet principal entières. Et même quand la conduite de cette science, ce sont les actions de personnes individuelles joue un non d'individus solitaires, mais de rôle dans ses déductions, par exemple masses humaines; la fortune, non des lorsqu'il s'agit de rois ou d'autres auparticuliers, mais des communautés, torités individuelles, comme il fait L'homme d'Etat peut donc, d'ordi- entrer dans ses calculs une durée inuaire, se contenter de savoir que ^a définie, comportant une succession plupart des personnes exercent ou indéfinie de semblables individus, il subissent telles influences détermi- doit cependant, en général, raisonner nées, puisque ses spéculations et ses et agir comme si ce qui est vrai de la mesures pratiques visent presque majorité des hommes était vrai de «xclusivementdcscasoùc'estlacom- tous. »

30 CHAP. IV. DES LOIS DE l'eSPRIT

probable quand on l'affirme d'individus pris au hasard , devient certain s'il s'agit du caractère et de la conduite collective des masses.

Ainsi la science de la nature humaine ne se trouve pas compromise parce que celles de ces formules générales qui descendent assez loin dans le détail pour servir de base à une prédiction des phénomènes dans la réalité, ne sont vraies pour la plupart qu'approximativement. Mais si l'on veut donner à cette étude un caractère vraiment scientifique, il est indispensable que ces généralisations approximatives, qui par elles-mêmes n'arriveraient guère qu'au niveau des plus infimes lois empiriques, soient reliées déductivement aux lois de la nature dont elles résultent, et soient ramenées aux propriétés des causes dont dépendent ces phénomènes. En d'autres termes, on pourra dire que la science de la nature humaine existe dans la mesure où les vérités approximatives qui constituent une connaissance pratique de l'humanité peuvent être présentées comme des corollaires des lois universelles de la nature humaine sur lesquelles elles reposent; par là les limites propres de ces vérités approximatives seraient mises en évidence, et nous serions en mesure d'en déduire d'autres applicables à un nouvel ensemble quelconque de circonstances, sans attendre une expérience spécifique.

La proposition que nous venons d'énoncer est le texte dont les deux chapitres suivants fourniront le développement.

Page 1