UNE SCIENCE PSYCHOLOGIQUE EXISTE-T-ELLE
Tous les états d'esprit sont immédiatement produits soit par d'autres états d'esprit, soit par des états du corps*. Quand un état d'esprit est produit par un état d'esprit, j'appelle la loi qui est en jeu dans ce cas, une loi de l'esprit. Quand, au contraire, un état d'esprit est directement
1 .Voilà une alternative'qui soulèvera substance, et il en a le droit, ici au. bien des objections. Rigoureusement tant et plus encore que partout ailparlant, il est difficile d'admettre leurs; mais c'est dans l'ordre phénoqu'aucun état d'esprit soit /7ro^Mi7 par menai môme qu'on pourrait désirer un état du corps, et si d'autre part une détermination plus nette des rapon entend par là l'existence d'une ports du physique et du moral. La simple concomitance entre le fait vraie situation de Mill est celle-ci : psychique et le fait physique, cette d'un côte, il revendique contre Comte concomitance ne devra-t-elle pas être le droit pour la psychologie à une admise également de tous les faits existence propre, sinon iudépenpsychiques ? On admet assez commu- dantc; mais, d'autre part, il refuse de ucmcnt aujourd'hui, à l'exemple de pousserl'analyse du fait psychique au Spinoza et de Leibnitz, qu'il n'y a delà de la sensation qui en serait l'érien dans l'Ame qui ne corresponde à lément dernier ; il refuse de faire place, quelque fait corporel, et réciproque- en ps^'chologie pure , à l'idée d'inment ; l'on échappe ainsi et à l'inconcc- conscience {Ph. de Hamilton, p. 135 vabilité du pur matéri.ilisme qui fait sqq. et ch.xv, p. 322 sqq.}. Dès lors il de la pensée un produit du cerveau, ne lui reste plus qu'à faire émaner di- «t aux difficultés du spiritualisme rcctcment la sensation des états nersubstantialistc, où la pensée, conçue veux eux-mêmes (ibid., p. 335-337). comme inhérente à une substance Mais une fois le fait psychique apparu, distincte, entrerait cependant en rela- on peut et on doit en suivre le dévotion indéfinissable avec le corps. Mill loppement conscient sans avoir à faire lui-même paraît admettre la cons- de nouveau intervenir les faits orgatantc corrélation du physique et du niques dans l'explication. De là la moral (V. Essais sur la religion, trad. distinction exprimée dans le texte, fr., p. 184-185), et va jusqu'à dire que et le rejet dans le domaine de la « si l'on appelle matérialisme la ten- physiologie de tout ce qui concerne la tative d'établir les conditions maté- production des sensations. Il arriverielles de nos opérations mentales, rait en psychologie ce qui arrive dans toute théorie de l'esprit qui aura quel- toute science : l'explication du fait que prétention à une certaine ampleur premier qui constitue son point de devra être matérialiste ». (Dissert, and départ lui reste étrangère et inacces- Discussions, t. III, p. 109.) Évidem- sible.
ment Mill écarte toute question de
produit par un état du corps, la loi est une loi du corps, et elle relève de la science physique.
Lorsqu'il s'agît de3 états d'esprit appelés sensations, tout le monde est d'accord que ces états ont pour antécédents immédiats des états du corps. Toute sensation a pour cause prochaine quelque affection d'une portion de notre organisme appelé système nerveux, soit que ^ette affection ait sa source dans un objet extérieur, soit qu'elle dérive d'une condition pathologique de l'organisation nerveuse elle-même^. Les lois de cette portion de notre être — les variétés de nos sensations et les conditions physiques dont elles dépendent directement — appartiennent manifestement au domaine de la physiologie.
Les autres états psychiques dépendent-ils de même de conditions physiques ? C'est là une des vexatœ quœstiones de la science de la nature humaine. On discute encore si nos pensées, émotions et volitions se produisent moyennant l'intervention d'un mécanisme matériel, et si nous avons des organes de pensée, et d'émotion de la même manière que nous avons des organes de sensation. Beaucoup d'éminents physiologistes tiennent pour l'affirmative. Ils prétendent qu'une pensée, par exemple, est le résuK tat d'une action nerveuse aussi bien qu'une sensation; qu'un état particulier de notre système nerveux, en particulier de la partie centrale de ce système qu'on appelle cerveau, précède invariablement tout état de notre conscience et en est la condition présupposée. Suivant cette théorie, un état d'esprit n'est jamais réellement produit par un autre état d'esprit; tous sont produits par des états du corps. Quand une pensée semble en susciter une autre par association, ce n'est pas en réalité une pensée
2. Il semble établi que, môme dans et que par conséquent elle ne con-
cc dernier cas , c'est-à-dire dans le serve pas un caractère purement sul>-
cas de Thallucination, il y a un point jcctif. (Binet et Ferk, le Magnétisme
de repère extérieur auquel s'attache animal, p. 167 sqq.) la perception (visuelle) hallucinatoire,
qui rappelle une pensée; l'association n'existait pas entre deux pensées, mais entre deux étals du cerveau ou des nerfs qui ont précédé les pensées; c'est un de ces derniers qui provoque l'autre, chacun d'eux étant accompagné, au passage^, par l'état particulier de conscience qui en est la conséquence. Selon cette théorie, les uniformités de succession que présentent les étals d'esprit ne seraient que des uniformités dérivées, résultant des lois, de succession des états physiques qui les produisent*. II n'y aurait absolument pas de lois psychiques originales» de lois de l'esprit dans le sens où j'emploie ce terme; et
3. Les expressions de Mill sont ici qui viendrait se greffer sur les phdindécises; tantôt elles traduisent l'i- nomènes physiques (nerveux) et dce que les états physiques précèdent, pourrait, en certains cas, faire défaut tantôt qu'ils accompagnent les états sans que son absence fût d'aucune psychiques correspondants; ces deux conséquence. La conscience serait idées sont pourtant profondément dif- quelque chose de surérogatoire. Dans férentes. Dans le premier cas, les états cette hypothèse il n'y aurait plus lieu psychiques apparaîtraient comme des de supposer ni de chercher une coneff'ets des phénomènes physiques; tinuité véritable dans la série des dans le second cas, le lien du physi- faits de conscience comme tels. Mais que et du moral est un lien original, alors que deviendrait dans cette thèse irréductible, une corrélation qui ne la concomitance constante du psychipeut être assimilée n une production, à que et du mental? Si l'on admet rigouunc causation. Mais on comprend que reusement cette dernière, il y aurait cette distinction échappe à Mill ou continuité aussi bien dans la série lui paraisse indifférente, la causalité psychique que dans la série physique, n'étant rien pour lui qu'une concomi- comme le voulait Spinoza, et par suite tance constante entre deux phénomè- il y aurait lieu de formuler des lois nés. Pourtant, à quoi reconnaissons- proprement psychologiques, comme nous une cause , sinon à ce qu'elle le demande Mill. S'il y a parallélisme s'épuise dans son effet, et peut-on con- parfait entre les deux séries, il n'y a cevoir un semblable rapport entre le plus, évidemment, de causalité de physique et le psychique ? L'expé- l'une à l'égard do l'autre. Il y a donc rience même le démentirait. On voit une inconséquence dans la doctrine donc que son insuffisante conception que Mill met ici en cause, et cette de la causalité mettait Mill hors d'état inconséquence est, au fond, la raison de réfuter d'une manière décisive la véritable qui l'oblige h défendre condoctrine qu'il attaque ici, et l'empô- tre elle l'idée de lois psychiques. Mais chciit d'en apercevoir le vice essentiel, lui-même, en admettant que dans cer*
4. La thèse qu'expose ici Mill trouve tains cas le physique puisse, absoluson expression la plus radicale dans ment, produire du mental, et qu'une la doctrine qu'on a appelée « épiphé- connexion de faits nerveux est tout noménistc », qui est la forme la plus ce qui reste dans ce qu'on appelle l'inmoderne du matérialisme. La cens- conscience, accorde précisément Fcscience ne serait qu'un épiphénomcnc scntiel de la doctrine qu'il discute.
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la science mentale serait une simple branche, la plus élevée et la plus obscure, il est vrai, de la physiologie. Aussi M. Comte revendique-t-il pour les physiologistes seuls la connaissance scientiQque des phénomènes moraux et intellectuels; et non seulement il refuse à la psychologie proprement dite le caractère scientifique^, mais il la met, en raison du caractère chimérique de ses objets €t de ses prétentions , presque de pair avec l'astrologie. Mais malgré tout ce qu'on pourra dire à cet égard , il reste incontestable qu'il y a des uniformités de succession entre les étals d'esprit et qu'elles peuvent être établies par l'observation et l'expérimentation. En outre, il est extrêmement probable que tout état mental a pour antécédent immédiat et pour cause prochaine un état nerveux; mais enfin on ne peut dire que cela soit prouvé jusqu'ici, comme ce l'est d'une manière décisive pour les sensations; et, fût-ce même certain, tout le monde admettra pourtant que nous sommes dans l'ignorance la plus complète des caractères de ces états nerveux; nous ne savons pas, et pour le moment nous n'avons pas le moyen de savoir sous quel rapport ils peuvent différer les uns des autres; et le seul procédé dont nous disposions pour en étudier les successions ou les coexistences est forcément d'observer les successions et les coexistences des états mentais dont ils sont censés êlre les générateurs ou les causes. Par conséquent les successions qui se manifestent parmi les phénomènes mentais ne comportent pas une explication déduite des lois physiologiques de notre organisation nerveuse; et toute
5. Comte, Cours de philosophie po- sibilitc intérieure propres aux gan*
^itive, leçon xlv, t. III, en particulier glions cérébraux dépourvus de tout
p. 534 : « La théorie positive des fonc- appareil extérieur immédiat, ce qui
tions affectives et intellectuelles est ne constitue qu'un simple prolonge-
■donc irrévocablement conçue comme ment général de la physiologie ani-
devant désormais consister dans l'é- maie proprement dite, ainsi étendue
tude, à la fois expérimentale et ration- jusqu'à ses dernières attributions fon-
jiclle, des divers phénomènes de sen- damentalcs. »
-connaissance réelle en doit toujours être demandée, au moins pendant longtemps encore, à une étude directe, à l'observation et à Texpérimentation des successions mentales elles-mêmes^. Dès lors, puisque l'ordre de nos phénomènes mentais doit être étudié dans ces phénomènes eux-mêmes, et non déduit des lois de phénomènes plus généraux, il existe une science de l'esprit distincte et séparée.
Assurément on ne doit jamais perdre de vue les rapports de cette science avec celle de la physiologie, ni en méconnaître l'importance. 11 ne faudrait, en aucune façon, oublier que les lois de l'esprit peuvent être des lois dérivées résultant des lois de la vie animale, et que la vérité peut en reposer finalement sur des conditions physiques ;
6. Comte attnquo tout pnrticuliù- facultés, et que Tanalyso de ces dcrrement la méthode d' « observation nièrcs, en dépit de la qualification de interne », alléguant « la profonde ab- physiologique que Comte lui applisurdité que présente la seule suppo- que, est toute psychologique et subsition, si évidemment contradictoire, jecti vc ? Ainsi, même abstraction faito de l'homme se regardant penser», de la transformation qui s'opère dans C/ftW., 539; cf. leçon i, t. I«»*,p.30sqq.) ses idées entre le Cours de philoso- On remarquera cependant que Comte phie positive et le Cours de politique demande que l'analyse dos faciles positive omXg Catéchisme, et deXsL^và' élémentaires soit faite indépcndam- dominance que, daus cette sccon<l(ï ment de toute anatomic, et abstrac- partie do sa carrière, il confère à la tion faite de toute localisation (comme méthode subjective, il n'est pas étoul'anatomie cérébrale indépendamment nant que Comte ait dû faire une place de toute notion de faculté), de ma- à la détermination subjective des faniére à éviter la multiplication ar- cultes, tout en conservant le langage bitrairedes facultés. (Cours, 111,573.) phrénologique. Voir Politique posi- « L'èbjet propre... de la physiologie tive, I, 671. Cf. Catéchisme positiviste, phrénologique consiste... à détermi- p. 133, où, sous le nom d'organes, nu ner... l'organe célébrai particulier h sont désignées en réalité que des fachaque disposition affective ou Intel- cultes mentales. « Une étude objective lectuelle nettement prononcée et bien qui n'est pas encore instituée convoreconnue an préalable comme étant nablement peut seule compléter cetto îi la fois simple et nouvelle; ou réci- théorie subjective du cerveau... Mais proquemcnt, ce qui est encore plus il ne faut pas attacher trop de prix à difficile, à quelle fonction préside ce complément... » (/*<rf., p. 142.) Sur telle partie de la masse encéphali- toute cetto question, voy. Littré , que... ■ (P. 556.) N'est-ce pas avouer Comte, 3" partie, ch. ni; et Fragments que, par elle-même, l'anatomie du cer- de Phil, posit., p. 204; Stuart Mill, veau ne saurait nous renseigner sur A. Comte, p. 03. l'existence, la nature, les limites des
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et l'influence que les états ou les changements physiologiques exercent sur les successions psychiques pour les modifier ou les contrarier, est l'objet d'une des plus importantes parties des études psychologiques"^. Mais, d'autre part, refuser les services de l'analyse psychologique et vouloir construire la théorie de l'esprit uniquement sur les données que la physiologie peut fournir aujourd'hui, ce me paraît être une tout aussi grave erreur en principe et même une bien plus sérieuse encore en pratique. Si imparfaite que soit la science de l'esprit, je n'hésiterai pas à affimer qu'elle est infiniment plus avancée que la partie correspondante de la physiologie; et sacrifier la première à la seconde me paraît une infraction aux vraies règles de la philosophie inductive; cette infraction doit amener, et amène en effet, à des conclusions erronées dans certains départements les plus importants de la science de la nature humaine.