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ET LEURS CONDITIONS PHYSIQUES

Au cours de ces recherches, il sera naturel et nécessaire d'examiner dans quelle mesure la production d'un état d'esprit par un autre subit l'influence de tel état déterminé du corps. L'observation la plus vulgaire montre que des esprits divers subissent d'une manière très inégale l'action de la même cause psychologique. Par exemple, l'idée d'un même objet désirable provoquera dans des esprits différents des désirs d'intensité très différente. Le même sujet de méditation, proposé à plusieurs esprits, suscitera en eux une activité intellectuelle très inégale. Ces différences d'excitabilité mentale chez les différents individus peuvent être, soit, premièrement, des faits primitifs et irréductibles, soit, deuxièmement, la conséquence de l'histoire mentale antérieure de ces individus, soit enfin, troisièmement , le résultat des variétés d'organisation physique**^. Que l'histoire de la vie psychique passée des individus doive jouer un rôle dans la formation ou la modification de la totalité de son caractère, c'est une conséquence inévitable des lois de l'esprit. Mais que des différences de structure corporelle y participent également , c'est l'opinion de tous les physiologistes, corroborée par l'expérience vulgaire. Il est regrettable que jusqu'ici cette

17. La troisième hypothèse semble base physique; et la cause physique-

déjà impliquée dans les deux pre- n'est pas, à proprement parler, une

mières; car, que ces différences men- cause différente des deux autres,

taies soient primitives, ou qu'elles mais simplement une autre expres-

soient acquises, des deux façons il sion du même fait. Y. chap. précéd.

semble qu'elles doivent avoir une et les notes.

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expérience, acceptée en gros, sans Tanalyse voulue, ait été prise pour base de généralisations empiriques des plus préjudiciables aux progrès d'une science réelle.

Il est certain que souvent les différences naturelles qui existent réellement entre les prédispositions ou réceptivités mentales des différentes personnes ne sont pas sans lien avec la diversité de leur constitution organique. Mais il n'en résulte pas que ces différences organiques doivent, dans tous les cas, exercer une influence directe et immédiate sur les phénomènes psychiques. Souvent c'est par l'intermédiaire de leurs causes psychologiques qu'elles les affectent. Par exemple , l'idée d'un certain plaisir peut exciter en plusieurs personnes, même indépendamment de toute question d'habitude ou d'éducation, des désirs de force très inégale, et cela peut tenir au degré ou au caractère de leur sensibilité nerveuse; mais ces différences organiques, ne l'oublions pas, rendront la sensation même de plaisir plus intense chez l'une que chez l'autre de ces personnes; de sorte que l'idée même de ce plaisir sera aussi un fait de conscience [feellng] plus intense et suscitera, en vertu de lois purement psychiques, un désir plus intense, sans qu'il soit nécessaire de supposer que le désir lui-même subit l'influence directe de cette condition physique*®. Dans bien des cas, comme dans celui-ci, les différences de nature ou d'intensité entre les sensations physiques, qui sont la conséquence nécessaire des différences dans l'organisation corporelle, suffisent à expliquer bien des différences, non seulement

18. Cf. co même chapitre, §2, et les ce second fuit mental ne corresponde

notes. Sans doute une fois en posscs- pas également, comme au premier, un

sion de la donnée psychique d'un ensemble de faits physiologiques. In-

plaisir plus intense, on peut se dis- versement, pas plus pour le premier

penser de faire intervenir de nouveau que pour le second, le fait physique

le facteur physique pour expliquer le n'explique véritablement l'état psy-

désir plus vif, et ne plus invoquer chique corrélatif en tant que psy-

que dus lois purement psychologi- chique, ques; mais cela ne veut pas dire qu'à

en degré, mais en nature, que présentent d'autres faits psychiques. Cela est si vrai que même des qualités d'esprit diverses , des types divers de caractères, procéderont tout naturellement de simples différences dans Tintensilé des sensations en général ; et ce fait a été fort bien noté par M. Martineau dans son excellent Essai sur le docteur Priestley que j'ai déjà précédemment cité*®.

« Les sensations qui forment les éléments de toute connaissance sont perçues soit simultanément, soit successivement; quand plusieurs sensations sont perçues simultanément, comme l'odeur, le goût, la couleur, la forme, etc., d*un fruit, leur association entre elles crée l'idée d'un objet; quand elles le sont successivement, leur association forme l'idée d'un événement. Tout ce qui, par suite, favorise les associations d'idées synchroniques tendra à produire une notion d'objets, une perception de qualités; tout ce qui, au contraire, favorise l'association sous forme de succession tendra à produire une connaissance d'événements, celle de l'ordre dans l'apparition des phénomènes, et de la liaison de cause à effet; en d'autres termes, dans le premier cas on aura un esprit impressionnable [perceptive mind], capable d'apercevoir distinctement les propriétés agréables ou pénibles des choses, doué du sens de la grandeur et de la beauté; dans le second cas, un esprit dont l'attention se portera sur les mouvements et les phénomènes, une intelligence discursive et philosophique. Or, c'est un principe reconnu que toutes les sensations que la conscience éprouve tandis qu'elle est occupée par quelque vive impression, s'associent étroitement avec celle-ci aussi bien qu'entre elles; n'en résulte-t-il pas que chez une personne douée d'une grande sensibilité (c'est-à-dire qui a des impressions vives), les états de cons-

19. Logique, III, ch. xiii, § 6. Cf. Dis- La distinction, visée dans la citation,

sertations and Discussions^ t. l'"\i,oà entre les associalions synchroniques

Mill rapporte au même principe l'ex- et les associations successives a été po-

plication du tempérament poétique, sée par James Mill. V. note 10.

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cience seront plus intimement soudés que chez un esprit d'un autre genre? Si cette hypothèse a quelque fondement, elle conduit à une conclusion qui n'est pas sans intérêt : c'est que lorsqu'un individu est naturellement doué d'une vive sensibilité spontanée, il se distinguera probablement par le goût de l'histoire naturelle, par l'amour des grandes et belles choses, par l'enthousiasme moral; tandis qu'une sensibilité médiocre aboutira vraisemblablement à l'amour de la science, de la vérité abstraite, à un certain manque de goût et de chaleur. »

Cet exemple nous montre qu'une connaissance relativement précise des lois de l'esprit, et surtout une application plus habile de ces lois à l'explication du détail des particularités mentales, permettraient de se rendre compte de ces particularités dans un bien plus grand nombre de cas qu'on ne le suppose communément. Malheureusement la réaction de la génération dernière et de la nôtre contre la philosophie du xviii® siècle a fait qu'on a très généralement négligé cette partie importante de la recherche analytique, dont les progrès, par suite, sont loin d'avoir répondu de nos jours à ses premières promesses*^. La plupart de ceux qui spéculent sur la nature humaine se contentent d'admettre dogmatiquement que les différences psychologiques qu'ils remarquent ou croient remarquer entre les hommes sont des faits premiers impossibles à expliquer comme à modifier; ils aiment mieux cela que de se donner la peine nécessaire pour arriver, grâce à une bonne méthode, à rapporter ces différencesmentales aux causes extérieures qui les produisent en plus grande partie, et dont la suppression les ferait aussi

20. Les philosophes du xviip siècle purement psychologique des idées, oatété surtout, en effet, dos idéolo- ont, dans la plus large mesure, contrignes, quoique le mot n'ait justement bue à diriger la psychologie dans la été formé qu'à une époque (1796) et par voie physiologique (Cabanis, Brousun homme (Destutt do Tracy) qui, sais) foin de se renfermer dans une analyse

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disparaître. L'école allemande de métaphysique, qui n'a pas encore perdu, son empire temporaire sur la pensée européenne, a exercé, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, une pernicieuse influence; et, à ses antipodes dans le monde psychologique, il n'est pas d'écrivain ancien ou récent plus lourdement responsable de cette déviation du véritable esprit scientifique que M. Comte ^*. Il est certain que, du moins chez les êtres humains, des^ différences dans l'éducation ou les circonstances extérieures peuvent fournir une explication adéquate de la presque totalité du caractère et que le reste peut être en grande partie mis sur le compte des diff'érences physiques produites chez les diff'érents individus par la même cause externe ou interne. Il y a pourtant quelques faits psychiques qui ne paraissent pas comporter ce mode d'explication. Tels sont, pour prendre le cas le plus saillant, les divers instincts des animaux et la partie correspondante de la nature humaine. On n'en a encore proposé, même sous forme d'hypothèse, aucune explication satisfaisante ni même plausible, fondée sur des causes purement psychologiques; et il y a de sérieuses raisons de penser que ces faits ont avec les conditions physiques du cerveau et des nerfs une connexion aussi réelle, voire aussi directe et aussi immédiate, que nos simples sensations ^^. Cette supposition, il n'est peut-être pas su-

21. Non plus, comme 1' « ccolo aile- elle-même à une adaptation toute phymando », qu'il attaque lui-même avec sique au milieu : mécanisme dans la une violence extrême (Courf, III, 551 formation de l'instinct, mécanismuct passim), ni comme l'école spiritua- dans le mode d'action de l'instinct. La liste française, par l'insuffisance de réaction est d'ailleurs aujourd'hui asl'analyse expérimentale , mais par le sez vive contre cette théorie, et l'on discrédit qu'il jeté sur l'analyse pro- tend à rendre un rôle considérable à prement psychologique au profit de la spontanéité consciente et même, la « physiologie cérébrale». en un certain sens, intelligente do

22. On connaît la théorie courante l'ctrc vivant, dans l'explication et (Spencer, Maudsley, M. J. Soury) qui dos origines et du jeu de l'instinct assimile l'instinct à uu système de ré- (MM. Périor, Romanes, Caporali,. ilexes, dont lorganisutiou serait due Fouillée, etc.).

perflu de le dire, ne se trouve aucunement en contradiction avec ce fait indiscutable que ces instincts peuvent être modifiés dans une mesure quelconque, ou même entièrement vaincus chez les hommes et, dans une mesure appréciable, même chez quelques animaux domestiques^^, grâce à d'autres influences mentales ou à l'éducation.

Les causes organiques exercent-elles une influence directe sur d'autres phénomènes encore de la vie mentale? C'est une question qui n'est pas plus résolue jusqu'à présent que celle de la nature précise des conditions organiques, même dans le cas de l'instinct. Cependant la physiologie du cerveau et du système nerveux fait aujourd'hui de si rapides progrès et met tous les jours en lumière tant de résultats nouveaux et intéressants, que, s'il y a réellement une connexion entre certaines particularités mentales, et certaines diversités, accessibles à nos sens, dans la structure de l'appareil cérébral et nerveux, nous sommes actuellement en bonne voie pour découvrir la nature de cette connexion. Les dernières découvertes en physiologie cérébrale paraissent avoir prouvé que cette connexion, si elle existe, doit avoir un caractère radicalement différent de celui que prétendaient établir Gall et ses partisans; et que, quelle que soit la théorie dont la science future proclamera sur ce point la vérité, la phrénologie du moins ne peut plus se soutenir^'*.

23. Chez quelques animaux domesti' et 1825. (V. Cours de philosophie posiques. Ces mots, absents dans les pre- tive, leçon 45J On reconnaîtra d'ailraières éditions et dans la traduction leurs que, dans son appréciation do Peisse, ont sans doute été ajoutés par cette théorie. Comte s'attache beau- Mill en raison des travaux de Darwin coup moins au détail des localisations sur les transformations des instincts proposées par Gall, qu'à l'idée génédcs animaux {Origine des espèces, raie de localisation et à l'usage de la 1859). méthode physiologique en psycholo-

24. Ceci encore est une critique à l'a- gie. V. en particulier p. 535, note. Il dresse de Comte. On sait quelle im- consent, dit-il, à employer le terme portance Comte attacha à la théorie de phrénologie, à condition o qu'on de Gall sur les localisations cérébra- n'entendra point désigner par là une les ou phrénologie, que le célèbre science faite, mais une science entièmédcciu allemand exposa entre 1810 rcment à faire, dout les principes

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