LOIS UNIVERSELLES SONT ICI CELLES DE LA FORMATION DU CARACTÈRE
Toutefois ce n'est pas là, autant qu'on le suppose quelquefois, une particularité propre aux sciences dites sciences morales. Ce n'est jamais que dans le domaine des sciences les plus simples que les lois empiriques peuvent avoir une vérité constante et exacte, et même dans ces limites cela n'arrive pas toujours. L'astronomie , par exemple, est la plus simple des sciences qui expliquent, dans le concret, le cours réel des événements naturels^. Les causes ou forces d'où dépendent les phénomènes sont moins nombreuses dans l'ordre astronomique que dans aucun autre ordre de grands phénomènes naturels. Par suite, comme chaque effet n'exige le concours que d'un petit nombre de causes , on peut s'attendre à constater une régularité et une uniformité extrêmes dans les effets;
2. Dans les sciences explicatives ou qu'elle dtudie, est en état d'expliquer
générales, on n'arrive pas à expliquer, in concreto la marche réelle des cVe/tc-
dans toute sa réalité concrète, l'carw- ments {tho actual course oîthe events),
tence d'un événement ; en d'autres ter- Encore fait-il cette réserve que, pour
mes, on ne l'envisage pas comme fait arriver à une réelle exactitude en cette
historique^ mais on le décompose en matière, il faut s'adresser à la théorie,
ses cléments, on le ramène à ses prin- c'est-à-dire remonter aux lois gêné-
cipaux facteurs. Par exemple, le mé- raies et premières de l'astronomie,
decin considère la fièvre typhoïde de tandis que l'observation tout exté-
son malade comme suffisamment ex- ricure des faits, les généralisations
pliquée lorsqu'il rencontre le bacille tout empiriques, n'y parviendraient
spécifique dans l'eau qu il boit. Mais que très imparfaitement. — Nous tra-
comment a-t-il été amené à en boire, duisons actual par réel, et non, comme
etc., il ne s'en inquiète nullement; à Peisso,par actuel; le mot anglais con-
plus forte raison le simple physiolo- serve son sens philosophique propre
giste. Il ne considère, pour ainsi dire, dont s'écarte sensiblement le mot
que le fait abstrait, le /7Ae/to//tè/ie, non {rançais actuel, sens courant en an-
V événement. Aussi nos prédictions glais et constant chez Mill; event,
sont-elles tout hypothétiques, et non c'est non pas simplement le phéno-
catégoriques. Mill remarque ici que mène (Peisse traduit: la nature), mais
l'astronomie, au contraire, grAco à la l'événement dans toute l'acception
simplicité relative des phénomènes historique du mot.
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et c*est aussi ce qui arrive : ils ont un ordre fixe et reviennent périodiquement. Mais des formules qui exprimeraient avec une exactitude absolue toutes les positions successives d'une planète jusqu'à l'achèvement de la révolution seraient d'une complication à peu près inextricable, et ne pourraient être données que par la théorie. Les généralisations qu'on ])eut tirer, à cet égard, de l'observation directe, comme la loi de Kepler elle-même, sont de pures approximations : les planètes, à cause de leurs perturbations réciproques , ne se meuvent pas suivant des ellipses rigoureuses. Ainsi, même en astronomie, les lois purement empiriques ne peuvent prétendre à une exactitude parfaite; à plus forte raison, par conséquent, si l'objet des recherches est plus complexe^.
Le même exemple nous montre combien il serait illégitime d'invoquer, contre l'universalité et même la simplicité des lois ultimes, l'impossibilité d'arriver, quant aux lois empiriques des effets, à autre chose qu'à des approximations. Les lois de causation selon lesquelles se produisent les phénomènes d'une certaine classe peuvent être très peu nombreuses et très simples, et les effets être cependant si variés et si compliqués, qu'il soit impossible de donner de leur marche une formule quelconque, partout valable. Car les phénomènes en question peuvent être de nature à comporter une infinité de modifications, de sorte que d'innombrables circonstances
3. Remarquons que ce n'est pas pliis le môuie caractère que dans le seulement lorsqu'elle procède du premier ; la précision peut en être mdehors par observation directe et gé- définifuent accrue, et l'on sait de quel néralisations empiriques que l'astro- ordre sont les grandeurs négligées, nomie n'arrive qu'à des approxima- C'est une approximation définie qui lions. Il en est de môme lorsqu'elle non seulement, au point de vue pras'appuie sur les principes, sur les lois tique, équivaut à la précision absolue, fondamentales. Car même alors il est mais y équivaut, môme théoriqueimpossible de faire entrer en ligne ment, à la limite. Dans le premier de compte tous les facteurs d'un fait cas, au contraire, l'approximation (omdonné, puisqu'ils sont en nombre pra- pirique) reste indéterminée. C'est, au tiquement illimité. Mais dans ce der- fond, tout ce que prétend Mill. nier cas l'approximation ne présente
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])uissent exercer une influence sur Tefl'et, quoiqu'elles n'agissent peut-être toutes que suivant un très petit nombre de lois. Supposons que tout ce qui se passe dans l'esprit humain soit déterminé par un petit nombre de lois simples : si ces lois sont telles qu'il n'y ait pas un des faits au milieu desquels se trouve l'être humain, pas un des événements de sa propre vie qui n'exerce son influence de quelque manière ou dans quelque mesure sur la suite de son histoire mentale, et si les circonstances des difî*érentes existences individuelles sont extrêmement difi*érentes, il ne sera pourtant pas étonnant que l'on ne ])uisse, sur les détails de la conduite des hommes ou de leurs états de conscience, énoncer qu'un bien petit nombre de propositions susceptibles de s'appliquer à toute l'humanité.
Or, sans préjuger si les lois ultimes de notre nature mentale sont nombreuses ou non, il est au moins certain qu'elles rentrent dans le cas que nous venons d'exposer. 11 est certain que nos états psychiques, nos aptitudes et réceptivités mentales, sont modifiées d'une manière soit temporaire, soit permanente, par tout ce qui nous arrive dans la vie*. Si donc nous considérons combien ces influences modificatrices diff'èrent d'un individu à l'autre , il serait déraisonnable de s'attendre à trouver autre chose que des généralisations purement approximatives dans les lois empiriques de l'esprit humain, dans les généralisations qu'on peut tenter au sujet des sentiments et des actions de l'humanité, sans remonter à leurs causes déterminantes. Elles constituent la sagesse courante de la vie courante; et, comme telles, elles sont inestimables, étant donné surtout qu'elles sont destinées d'ordinaire à être appliquées à des cas assez voisins de ceux
4. On voit quo la psychologie do sur les autres d'une manière extc-
Mill, généralement accusée de traiter rieuro, ne méconnaît pourtant pas
lus faits psychiques comme autant de l'intime solidarité qui fait l'unité du
réalités séparées, agissant lus unes moi. Cf. Douglas, p. 136.
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dont elles ont été tirées. Mais quand des maximes de ce genre, fournies par l'observation d'Anglais, sont appliquées à des Français; ou quand, tirées des faits contemporains, elles sont appliquées au passé ou à l'avenir de l'humanité, elles sont exposées à se trouver gravement en défaut. A moins d'avoir ramené ces lois empiriques aux lois des causes d'où elles dépendent, et démontré que ces causes s'étendent au cas que' nous avons en vue, nous ne pouvons avoir aucune confiance dans nos inférences. Car il n'y a pas deux individus, ni deux nations, ni deux générations de l'espèce humaine, qui soient placés dans un ensemble de circonstances identiques ; et il n'est pas une de ces circonstances différentes qui ne contribue à former un type différent de caractère. Il y a sans doute aussi une certaine ressemblance générale; mais les particularités que présentent les circonstances constituent de continuelles exceptions, même aux propositions valables pour la grande majorité des cas.
Ainsi donc il n'y a peut-être pas une manière de sentir ou d'agir qui, absolument parlant, soit commune à l'humanité entière ; les généralisations affirmant qu'une variété quelconque de conduite ou de sentiment se constatera universellement, ne seront jamais (quel qu'en soit le degré d'approximation dans les limites de l'observation) considérées comme des propositions scientifiques par quiconque est tant soit peu familiarisé avec la recherche scientifique ; et cependant toutes les manières de sentir ou d'agir qu'on peut observer dans l'humanité ont des causes d'où elles dérivent ; et c'est dans les propositions qui formulent ces causes que nous trouverons l'explication des lois empiriques et le principe qui détermine le degré de confiance que nous pourrons leur accorder. Les hommes ne sentent ni n'agissent tous de même dans les mêmes circonstances; mais il est possible de déterminer ce qui, dans une situation donnée, fait sentir ou
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agir telle personne d'une manière, telle autre d'une autre, et comment a pris ou peut prendre naissance une manière de sentir où d'agir quelconque compatible avec les lois générales (physiques ou mentales) de la nature humaine. En d'autres termes, il n'existe pas de caractère universel dans l'humanité, mais il y a des lois universelles de la formation du caractère. Et puisque ce sont ces lois, combinées avec les données de chaque cas particulier, qui produisent l'ensemble des phénomènes de l'action et de la conscience [feellng] humaines, c'est sur ces lois que doit s'appuyer toute tentative rationnelle de construire la science de la nature humaine au point de vue concret et pratique.
§ 3. — LES LOIS DE LA FORMATION DU CARACTÈRE NE PEUVENT PAS ÊTRE ETABLIES PAR l'oBSERVATION ET
l'expérimentation.
Les lois de la formation du caractère étant donc le principal objet de l'étude scientifique de la nature humaine, il reste à déterminer la méthode d'investigation la plus propre à les établir. Les principes logiques qu'il faudra observer dans la solution de celte question sont ceux qui président à toute autre tentative de découvrir les lois desphénomènes très complexes. Car il est évident que le caractère d'un homme quelconque , comme l'ensemble des circonstances qui en ont déterminé la formation, sont des faits de la plus haute complexité. Or, nous avons vu qu'à des cas de ce genre est seule applicable la méthode déductive qui part des lois générales et en vérifie les conséquences par une expérience spécifique. Les fondements de cette importante doctrine logique ont été énoncés plus haut^, et l'examen rapide des particularités de la présente question en fournira une confirmation nouvelle^