Liv. III, ch. X et xi. Voir notre préface et la note
CHAP. V. — DE l'ÉTHOLOGIE 59
Il n'y a que deux manières d'établir les lois de la nature : le procédé déductif ou le procédé expérimental, le terme de recherche expérimentale étant entendu aussi bien de l'observation que de l'expérimentation artificielle. La recherche des lois de la formation du caractère peutelle aboutir par la voie de l'expérimentation ? Evidemment non; car, même en nous attribuant un pouvoir illimité de varier l'expérience (et cela est possible abstraitement, mais il n'y a guère qu'un despote oriental qui ait un tel pouvoir, ou qui, le possédant, puisse être disposé à en user), une condition plus essentielle encore ferait défaut : la possibilité de conduire aucune expérimentation de ce genre avec une précision scientifique.
Voici les données qui seraient requises si l'on voulait poursuivre une recherche expérimentale directe sur la formation du caractère : il faudrait disposer d'un certain nombre d'êtres humains à élever et à former [bring up and educate] de l'enfance à l'âge mûr ; et pour mener chacune de ces expériences avec la rigueur scientifique, il serait nécessaire de connaître et de noter toute sensation ou impression éprouvée par le jeune sujet dès une époque bien antérieure à l'usage de la parole, en y ajoutant les idées qu'il se fait lui-même sur les origines de toutes ces sensations ou impressions. Or il est impossible de remplir ce programme, je ne dis pas même complètement, mais seulement d'une manière tant soit peu approchée. Une circonstance, en apparence sans intérêt, qui aura échappé à notre vigilance peut amener une série d'impressions ou d'associations suffisante pour vicier l'expérience et nous interdire d'y voir une expression rigoureuse des effets découlant d'un ensemble de causes données. Quiconque a suffisamment réfléchi sur l'éducation ne peut ignorer cette vérité ; et quiconque n'y a pas réfléchi la trouvera suffisamment mise en lumière dans les écrits de Rousseau et d'Helvétius sur cette importante question.
(30 CHAP. V. — DE l'ÉTHOLOGIE
Étant donnée cette impossibilité d'étudier les lois de la formation du caractère par des expériences intentionnellement combinées en vue de les élucider, il reste la ressource de la simple observation. Mais s'il est impossible d'arriver à une connaissance tant soit peu complète des circonstances qui exercent leur action, même lorsque c'est nous qui les disposons, à plus forte raison est-ce impossible lorsqu'il s'agit de cas moins accessibles à notre observation et qui échappent entièrement à notre pouvoir^. Considérons la difficulté qui surgit dès le tout premier pas : celle de définir le véritable caractère de l'individu dans chaque cas particulier que nous examinons. Il n'est peut-être pas une personne au monde dont le caractère, dans certains de ses éléments essentiels, ne soit jugé diversement, même par ses intimes ; et l'observation d'une action isolée, ou l'observation suivie de la conduite pendant un temps restreint ne nous avancent guère dans cette connaissance. Nous ne pouvons, par l'observation, que recueillir des données brutes et prises en masse' , sans essayer de déterminer d'une manière complète quel est le caractère dont tels et tels exemples nous révèlent la formation, à plus forte raison quelles sont les causes de sa formation, mais en nous bornant à noter dans quel ensemble de circonstances une qualité ou un défaut prononcés se voient /e/?/«5 souvent. Ces conclusions, outre qu'elles constituent de simples généralisations approximatives, ne méritent, même à ce titre, aucune confiance, à moins que les exemples ne soient assez nombreux pour éliminer non seulement le hasard, mais encore toute circonstance assignable par laquelle un certain nombre des cas examinés auront pu présenter une ressemblance accidentelle. Si nombreu-
6. CoH^ro^. Peisse traduit (ici et ail- férent ; domination, autorité, pouleurs encore) par contrôlCy ce qui fait voir; self-control =z empire sur soipresquc contresens; ce mot a un mémo, sens beaucoup plus fort et mémo dif- 7. En français dans le texte.
CHAP. V. DE L*ÉTHOLOGlE 61
ses et si variées, d'ailleurs, sont les circonstances qui l)résident à la formation du caractère individuel, qu'une combinaison spéciale de circonstances ne peut guère avoir pour effet constant un certain caractère défini et bien accentué, observable toutes les fois que cette combinaison se produit, et jamais ailleurs. Ce qu'on obtient, même à la suite de l'observation la plus étendue et la plus exacte, c'est simplement un résultat comparatif* : par exemple, sur un nombre donné de Français, pris au hasard, on trouvera plus de personnes ayant une certaine tournure d'esprit, moins de personnes ayant la tournure contraire, que sur le même nombre d'Italiens ou d'Anglais ; ou encore : soit cent Français et un nombre égal d'Anglais, loyalement choisis et rangés en série suivant le degré où ils présentent une certaine caractéristique mentale; on trouvera chaque numéro 1, 2, 3, etc., de l'une des séries plus largement pourvu de cette qualité que le numéro correspondant de l'autre. Ainsi, puisque la comparaison porte sur une différence non d'espèce, maïs de proportion et de degré, et que plus les différences sont légères, plus il faut multiplier les exemples pour éliminer le hasard, il sera bien rare que personne puisse arriver à connaître un nombre de cas suffisant, et avec toute la précision voulue, pour instituer
8. Prenant pour exemple la quos- leurs, on pouvait tirer cette conclution de savoir si un médicament , sion qu'il y a plutôt plus de guérisons supposons le mercure , guérit une et moins d'insuccès quand le mercure maladie, Mill montre (III, ch. x, § 7) est administré que lorsqu'il ne l'est que, étant donnée la multiplicité des pas. » Il note aussi d'après Bain causes qui peuvent contribuer à la {Logique, ii, 83) que si, par suite, les guérison ou à l'insuccès, « ni les méthodes de Différence et de Conexemples de guérison ne concorde- cordance sont inapplicables à des ront toujours avec l'administration cas de ce genre, celle des Variations du mercure, ni les cas d'insuccès avec concomitantes y est encore d'un corsa non-administration », même si le tain usage. Cet exemple peut éclaimercure tend effectivement à la gué- rer celui du texte, et en particulier rison. « Ce serait beaucoup, ajoute- l'idée du procédé comparatif signalé t-il, si d'une statistique étendue et ici.
exacte faite dans les hôpitaux et ail-
Belot. — La Logique. 4
62 CHAP. V. — DEL ÉTHOLOGIE
une comparaison de ce genre, sans laquelle cependant il ne peut y avoir une véritable induction. Aussi n'y a-t-il guère une seule opinion courante sur le caractère des nations ou des classes, ou sur l'appréciation des personnes, qui soit unanimement reconnue indiscutable*.
Et finalement, même si l'expérience pouvait nous procurer de la valeur de ces généralisations une garantie encore bien plus sûre qu'elle ne le peut réellement, ce ne seraient toujours que des lois empiriques. Elles nous feraient voir qu'il y a une certaine connexion entre le type de caractère considéré et les circonstances données dans le cas étudié, mais non pas quelle est exactement cette connexion ni à quels éléments particuliers de ces circonstances est réellement dû l'effet. On ne pourrait donc les prendre que comme des résultats de la causalion, demandant à être ramenés aux lois générales des causes; et tant que nous n'aurons pas déterminé ces dernières, nous ne pourrions juger dans quelles limites
* Les cas les plus favorables à rétablissement de ces généralisations approximatives sont ceux qu'on pourrait appeler exemples collectifs, où nous avons la chance de voir agir en masse toute la classe d'hommes sur laquelle porte notre recherche, et où les qualités déployées par la collectivité nous permettent d'apprécier quelles doivent être les qualités de la majorité des individus qui la composent. Ainsi le caractère d'une nation se révèle dans les actes qu'elle accomplit en tant que nation; non pas tant dans les actes de sou gouvcraemcnt, car ils dépendent grandement de certaines autres causes; mais dans les dictons populaires et autres indices de la direction générale de l'opinion publique; dans le caractère des personnes ou dos écrits qui sont l'objet d'une estime ou d'une admiration constante; dans les lois et institulions, pour autant qu'elles sont l'œuvre de la nation elle-même ou sont acceptées ou soutenues par elle, et ainsi de suite. Mais, même ici, il y a une largeplace pour le doute et l'absence de précision. Ces faits sont exposés à subir toute sorte d'influences ; ils sont sans doute en partie déterminés par les qualités distinctives de la nation ou du groupe social en cause, mais en partie aussi par des causes externes qui exerceraient sur tout autre groupe social la même influence. Pour obtenir une expérience vraiment complète il faudrait donc pouvoir l'appliquer dans des conditions identiques à d'autres nations, vérifier, par exemple, ce que des Anglais sentiraient ou feraient dans les mêmes circonstances où nous avons, par hypothèse, considéré des Français; eu uu mot, il nous faudrait appliquer la méthode de Différence aussi bien que la méthode de Concordance. Or nous ne pouvons instituer ces expériences^ même approximativement.
CHAP. V. — DE L ETHOLOGIE 63
les lois dérivées peuvent fournir des présomptions pour les cas encore inconnus, ni même une garantie de leur constance dans les cas mêmes dont elles sont extraites. Les Français avaient, on le croyait du moins, un certain caractère national ; et les voilà qui chassent leur famille royale et leur aristocratie, changent leurs institutions» passent par une série d'événements extraordinaires pendant plus d'un demi-siècle, et, au terme de cette période, on trouve que leur caractère a subi de profondes modifications. On observe ou l'on suppose entre l'homme et la femme une multitude de différences mentales et morales; mais vienne un moment, qu'on peut espérer n'être pas très lointain, où une égale liberté, une position sociale également indépendante sera accordée aux deux sexes, et l'on verra ces différences de caractère supprimées ou modifiées du tout au tout^.
Mais si les différences que nous croyons observer entre les Français et les Anglais, entre les hommes et les femmes, peuvent être rattachées à des lois plus générales; si elles se montrent conformes aux résultats qu'on peut attendre des différences de gouvernements, de coutumes primitives et de constitution physique des deux nations, ou des différences d'éducation, d'occupation, d'autonomie
9. On sait que Mill, qui a écrit un A. Comte, p. 389 sqq. Cf. Cours de
ouvrage sur V Assujettissement des philosophie positive, passim, et enpsLV-
femmes, a été un ardent défenseur ticulier IV, p. 406 et 438), non qu'il
du droit des femmes et de la réforme méconnût la grandeur du rôle de la
du mariage dans le sens de l'éga- femme ni In nécessité de son relève-
lité juridique et sociale des deux ment; mais il n'admettait entre les
sexes. Il déposa même à la chambre deux sexes ni l'égalité naturelle des
des communes un bill en faveur du facultés, ni l'identité des fonctions
droit de suffrage des femmes, qui ne sociales, ni la possibilité d'une égale
recueillit que 73 voix et qui fut le autorité dans la famille. Notons en
dernier acte important de sa vie par- passant que les idées de Mill à cet
Iementaire(I868). V.itfe/woircj, p. 289. égard nous révèlent déjà cette
Cî.l>avcleyey Lettres inédites de Stuart croyance à la puissance de Tcduca-
Mill, p. 13. On sait que Comte fut en tion et des institutions, au rôle des
dissentiment assez vif avec Mill sur facteurs moraux dans la vie sociale,
cette question (V. les lettres de dont nous trouverons l'expression
Comte à Mill à ce sujet dans Littré, au cliap. xi.
04 CHAP. V. — DE L*ÉTHOLOGIE
personnelle, de privilèges sociaux, ou enfin de toutes les dissemblances primordiales de force physique ou de sensibilité nerveuse entre les deux sexes, alors la coïncidence des deux sortes de preuves nous autorise assurément à croire que nous avons à la fois bien raisonné et bien observé. Notre observation, insuffisante comme preuve, a cependant une réelle valeur [Is ample] comme vérification. Ayant enfin établi non seulement les lois empiriques, mais les causes des diverses particularités observées, nous n'avons plus à redouter de difficulté qui nous empêche d'apprécier dans quelle mesure nous pouvons compter sur leur permanence, quelles circonstances les modifieraient ou les feraient disparaître.
§ 4. — c'est par la méthode déductive que les LOIS de la formation du caractère doivent être étudiées.
S'il est donc impossible d'obtenir, par l'observation et l'expérimentation seules, des propositions réellement exactes au sujet de la formation du caractère, nous sommes forcément réduits à recourir à un mode d'investigation qui, même s'il ne s'était pas imposé, aurait été le plus parfait, et dont l'application de plus en plus étendue est une des fins les plus importantes de la philosophie : je veux dire celui qui fait porter l'expérimentation non sur les faits complexes, mais sur les faits simples dont ils sont composés, et qui, après avoir déterminé les lois des causes à la composition desquelles sont dus les phénomènes complexes, en vient à examiner si elles ne fourniraient pas l'explication et l'intelligence des généralisations approximatives qu'on a établies empiriquement au sujet des séquences de ces phénomènes complexes. Les lois de la formation du caractère sont, en un mot, des lois dérivées résultant des lois générales de l'esprit : pour
CHAP. V. — DE l'ÉTHOLOGIE 65
les obtenir il faudra les déduire de ces lois générales, en supposant donné un ensemble de circonstances et en examinant quelle sera, d'après les lois de l'esprit, l'influence de ces circonstances sur la formation du caractère.
Ainsi se constituerait une science à laquelle je proposerais de donner le nom à' Éthologle ou Science du caractère, du mot -^ôo^, qui est l'équivalent le plus approchant du terme de caractère au sens où je l'emploie ici. Peutêtre l'étymologie rendrait -elle ce terme applicable à la science entière de notre nature mentale et morale; mais si, conformément à l'usage et à la convenance des termes, nous employons le nom de Psychologie pour désigner la science des lois élémentaires de l'esprit, celui d'Ethologie s'appliquera à la science ultérieure qui détermine le genre de caractère que produira, d'après ces lois générales, un ensemble quelconque de circonstances physiques et morales. Cette définition nous montre dans rÉthologie la science qui correspond à l'art de l'éducation, si l'on prend ce mot dans sa signification la plus large, embrassant aussi bien la formation du caractère national ou collectif, que celle du caractère individuel. Assurément, quelque complète que puisse être la détermination des lois de la formation du caractère, on ne saurait s'attendre à pouvoir connaître assez exactement les circonstances données en un certain cas, pour être positivement en état de prédire quel caractère nous y verrons se produire. Mais, ne l'oublions pas, il est un degré de connaissance, très insuffisant pour nous permettre une prédiction effective des événements, et qui n'en présente pas moins une valeur pratique souvent considérable. On peut disposer d'un grand pouvoir d'agir sur les phénomènes et ne posséder qu'une science très imparfaite des causes qui les déterminent dans chaque cas donné. Il nous suffit de savoir que certaines causes tendent à pro-
66 CHAP. V. — DE L ETHOLOGIE
duire un certain effet et que d'autres tendent à l'empêcher *^. Quand les conditions d'existence d'un individu ou d'une nation dépendent de nous dans une assez large mesure, la connaissance de ces tendances peut nous mettre à même de donner à ces conditions une tournure beaucoup plus favorable à nos desseins, qu'elle ne l'aurait été naturellement. Notre pouvoir ne dépasse pas cette limite; mais, dans cette limite, ce pouvoir est des plus importants.
Cette science de l'Ethologie pourrait s'appeler la science exacte de la nature humaine, car les vérités qui la constituent ne sont pas, comme les lois empiriques qui en dépendent, des généralisations approximatives : ce sont des lois véritables. Cependant, ici comme dans tous les cas où il s'agit de phénomènes complexes, ces propositions ne sont exactes qu'à la condition d'être prises comme simplement hypothétiques et de n'affirmer que des tendances, non des faits. Elles ne doivent pas affirmer que telle chose se produira toujours ni sûrement, mais seulement que tels et tels seront les effets d'une cause donnée, dans la mesure où elle agit sans être contrariée. C'est une proposition scientifique que la force physique tend à rendre les hommes courageux, mais non qu'elle les rende toujours courageux ; qu'un intérêt engagé dans une certaine solution d'une question tend à faire dévier le jugement, mais non pas qu'il en soit invariablement ainsi; que l'expérience tend à rendre sage, mais non pas qu'elle y parvienne toujours. Ces tendances peuvent ne
10. Cette thdorio de la tendance est terre, on devrait dire sans doute que
exposée au liv. III, ch. X, §5. « Toutes la réaction de l'air, qui empêche
les lois do causation, étant sujettes à le ballon de tomber, fait du ballon
être contrariées, doivent être expri- une exception à cette prétendue loi
mécs en termes qui n'affirment que de la nature. Mais la véritable loi est
des tendances, et non des résultats que tous les corps posants tendent à
effectifs... Ainsi, si l'on donnait tomber; et cette loi ne souffre au-
comme une loi de la nature que tous cune exception, même pour le soleil
les corps pesants tombent sur la et la lune... »
CHAP. V. — DE l'ÉTHOLOGIE 07
pas aboutir : n'importe ; ces propositions , n'affirmant que des tendances, n'en conservent pas moins une valeur universelle.
§ 5. — LES PRINCIPES DE L ETHOLOGIE SONT LES axlomes
moyens de la science mentale.
Tandis que, d'une part, la psychologie est essentiellement ou principalement une science d'observation et d'expérimentation, l'Ethologie, telle que je la conçois, est, je viens de le montrer, essentiellement déductive. L'une établit les lois simples de l'esprit en général, l'autre décrit le mode d'action de ces lois dans les combinaisons complexes de circonstances. Le rapport de l'Ethologie à la Psychologie est très analogue à celui des diverses branches de la Philosophie naturelle à la Mécanique. Les principes de l'Ethologie sont proprement les principes moyens, les axlomata média (comme eût dit Bacon) de la science de l'esprit; ils se distinguent, en effet, d'un côté des lois empiriques résultant de la simple observation, et de l'autre des généralisations les plus hautes.
Et c'est ici qu'il me paraît à propos de placer une remarque logique, dont l'application est très générale sans doute, mais qui néanmoins est particulièrement importante pour la question qui nous occupe. Bacon a judicieusement remarqué que, dans une science, ce sont toujours les axlomata média qui en déterminent principalement la valeur**. Les généralisations inférieures, jusqu'à ce
11. Voici tout le passage essentiel j'appellerai généralissimes, tels que
visé par Mill : Bacon, Novuni Orga~ ceux qu'on nomme ordinairement les
num, 1. [, aphorisme cm, trad. principes des arts et de toutes cho-
Riaux, p. 61 : « Cependant, il faut se ses, et de s'en servir pour établir les
garder de permettre à l'entendement axiomes moyens, ce qui serait en
de sauter, de voler, pour ainsi dire, effet très expéditif. Et c'est ce qu'on
des faits particuliers aux axiomes a fait jusqu'ici, reutcndement n'y
qui eu sont les plus éloignés, et que étant que trop porté par son impé-
68 CHA.P. V. DE l'ÉTHOLOGIE
qu'on en ait trouvé rexplication dans les principes moyens et qu'on les y ait ramenées, n'ont que l'imparfaite exactitude qui caractérise les lois empiriques ; et, de leur côté, les lois générales sont trop générales et n'embrassent qu'un trop petit nombre de circonstances, pour pouvoir fournir l'indication de ce qui arrivera dans les cas particuliers où les circonstances sont presque toujours innombrables. S'il s'agit donc de l'importance attribuée par Bacon aux principes moyens dans toute science, il est impossible de ne pas tomber d'accord avec lui. Mais il me semble avoir commis une radicale erreur dans sa doc- ,.trine sur la marche à suivre pour atteindre ces axiomes moyens; et c'est pourtant cette thèse qui, de toutes celles qu'il a soutenues dans ses ouvrages, lui a valu les louanges les plus extravagantes. Il .'prétend poser en règle universelle que l'induction doit passer des principes inférieurs aux principes moyens, et de ceux-ci aux principes supérieurs, sans jamais intervertir cet ordre et sans par conséquent laisser aucune place à la découverte de principes nouveaux par voie déductive. On ne concevrait pas qu'un esprit aussi pénétrant ait pu tomber dans cette erreur, s'il y avait eu de son temps, parmi les sciences-
tuosité naturelle et étant d'ailleurs pures abstractions n'ayant ni réalitô
de longue main dresse à cela même ni solidité. Les vrais axiomes, les
par les démonstrations syllogisti- axiomes solides et vivants, ce sont les
ques. Mais on pourra espérer beau- axiomes moyens, sur lesquels repo-
coup des sciences lorsque, par la vé- sent toutes les espérances et toute
ritablo échelle, c'est-à-dire par des la fortune réelle du genre humain,
degrés continus, sans interruption, C'est sur ceux-là que s'appuient le»
sans vide, on saura monter des axiomes généralissimes; et par ce
faits particuliers aux axiomes du der- mot nous n'entendons pas simplc-
nier ordre, de ceux-ci aux axiomes ment des principes abstraits, mais
moyens, lesquels s'élèvent peu à peu des principes vraiment limités par
les uns au-dessus des autres, pour desaxiomesmoyens. » Cf.t^t(2., apho-
arriver aux plus généraux de tous. rismeLXVi,p. 29 : « ...Dans les reclier-
Car les axiomes du dernier ordre ches philosophiques, on va toujours
ne diiTùrcnt que bien peu do l'expé- s'élauçant jusqu'aux principes des
rience toute pure. Mais les axiomes choses... quoique toute véritable
suprêmes ou généralissimes (je parle utilité et toute puissance de l'exécu-
ici des seuls que nous ayons) sont tion ne puisse résulter que de la con-
purement idéaux; ce no sont que de naissance des choses moyennes. »
CHAP. V. — DE l'ÉTHOLOGIE 69
qui traitent des phénomènes successifs, un seul exemple d'une science déductive, comme sont aujourd'hui la mécanique, l'astronomie, l'optique, l'acoustique, etc. Dans ces sciences il est bien évident que les principes supérieurs et les principes moyens ne sont nullement dérivés des principes inférieurs, mais que c'est l'inverse. Dans quelques-unes d'entre elles, ce sont absolument les plus hautes généralisations qui ont été les premières établies avec quelque certitude scientifique ; par exemple, en mécanique, les lois du mouvement. Ces lois générales n'avaient certes pas d'emblée l'universalité reconnue *^ qu'elles ont acquise grâce à l'heureux emploi qu'on en a fait, pour expliquer toutes sortes de phénomènes auxquels au premier abord elles ne semblaient pas applicables : par exemple, lorsque les lois du mouvement ont été appliquées, conjointement avec d'autres, pour expliquer déductivement les phénomènes célestes. Pourtant, le fait subsiste : les propositions qui ultérieurement ont été reconnues les plus générales dans la science, ont été, de toutes ses généralisations exactes, les premières obtenues. Ainsi le grand mérite de Bacon ne peut consister, comme on nous le dit si souvent, dans la condamnation qu'il a prononcée contre la méthode suivie par les anciens de s'élever d'emblée aux plus hautes généralisations pour en déduire les principes moyens; car cette méthode n'est ni vicieuse ni condamnée ; c'est, au contraire, la méthode universellement adoptée par la science moderne, et à laquelle elle doit ses plus grands succès. L'erreur de l'ancienne spéculation ne consistait pas à poser d'abord les plus hautes généralisations, mais à le faire sans le secours ni la garantie d'une méthode inductive rigou-
12. C'est-à-diro que cette univers»- plication, faute d'avoir trouvé le biais
lité qu'elles possédaient in abstracto qui permet d'y soumettre tels phéno-
et en puissance, on ne la leur recon- mènes particuliers. Cf. la note de Mill
naissait pas encore en fait, dans l'ap- un peu plus bas.
- DB L BTHOLOiilB
reuse, et à les appliquer déducliveraeot sans employer ce procédé indispensable de la Mélliotie déduciive qu'on appelle la Vérifieation.
L'ordre dans lequel doivent être établies les différentes vérités, selon le degré de leur généralité, ne saurait être, ce me semble, l'objet d'aucune règle inflexible. Je ne vois pas d'autre maxime à poser en pareille matière, que celle d'établir les premières les vérités à l'égard desquelles nous sommes en état de réaliser le plus tôt et le plus complètement les conditions d'une induction réelle. Or, toutes les fois que nos moyens d'investigation nous permettent d'atteindre les causes sans nous arrêter aux lois empiriques qui s'observent dans les effets, les cas les plus simples, étant ceux où le moins de causes entrent simultanément en jeu, seront ceux qu'il sera le plus aisé de soumettre au procédé inductif; et c'est aussi de ces cas que se dégageront les lois les plus comprébensîves. Par conséquent, dans toute science qui se sera élevée au niveau oîi elle devient science des causes, il sera naturel, autant que désirable, d'atteindre d'abord les plus hautes généralisations et d'en déduire alors les plus spéciales. Je ne vois guère à la maxime baconîenne, si vantée par les écrivains postérieurs, d'aulre fondement que celte idée : qu'avant d'essayer de déduire de lois plus générales l'esplicalion d'une classe nouvelle de phénomènes, il est désirable qu'on ait été aussi loin que possible dans la détermination des lois empiriques de ces phénomènes, de manière à comparer les résultats de la déduction, non avec des exemples individuels pris un à un, mais avec des propositions générales résumant tous les points de concordance trouvés dans la masse des exemples. Car, si Newton avait dû vérifier la théorie de la gravitation, en déduisant de cette théorie non les lois de Kepler, mais toute la série des positions planétaires dont Kepler s"é-
rlea
tablir, la thé
CHAP. V. — DE L ETHOLOGIE 71
sans doute jamais dépassé le niveau d'une simple hypothèse*.
Que les remarques précédentes soient applicables au cas spécial que nous étudions, c'est ce qu'on ne saurait mettre en doute. La science de la formation du caractère est une science de causes. La question est une de celles auxquelles peuvent rigoureusement s'appliquer ceux des canons de l'induction qui servent à établir des lois causales. Il est donc à la fois naturel et opportun d'établir d'abord les lois causales les plus simples, qui sont nécessairement les plus générales, et d'en déduire ensuite les principes moyens. En d'autres termes, l'Ethologie, science déductive, est un système de corollaires de la Psychologie, science expérimentale correspondante.
§ 6. — CARACTÈRES DE L ETHOLOGIE.
De ces deux sciences, la plus ancienne seule a été jusqu'ici vraiment considérée et étudiée comme une science; l'autre, l'Ethologie, est encore à créer. Mais il paraît possible de la créer enfin. Les lois empiriques destinées à en
* « A quoi nous pouvons ajouter, dit le docteur Whewell, que jamais , dans l'espèce (l'histoire do la question nous permet do l'affirmer), l'hypothèse n'eût même pu être construite. »
Le docteur Whewel (Philosophie de la découverte, p. 277-282) défend la règle de Bacon contre les critiques précédentes. Mais sa défense se borne à avancer et à justifier par des exemples une proposition que j'avais moi-même énoncée : que les généralisatious supérieures, quoique obtenues dans certains cas les premières, ne sont pas aperçues d'emblée dans toute leur généralité, et l'acquièrent graduellement au fur et à mesure qu'on les reconnaît propres à expliquer les différentes classes do phénomènes. Par exemple, on ignorait que les lois du mouvement s'étendissent aux régions célestes jusqu'à ce qu'on en eût déduit le mouvement des corps célestes. Mais cela ne change rien à ce fait, que les principes moyens de l'astronomie, la force centrale, par exemple, et la loi de la raison inverse du carré des distances n'auraient pu être découvertes si les lois du mouvement, lois si supérieures en généralité, n'avaient été connues auparavant. Dans le système baconien do généralisation procédant pas à pas, aucune science n'aurait pu s'élever audessus des lois empiriques : c'est une remarque qu'établissent solidement les tables d'induction du docteur Whewell lui-même, qui y renvoie pour confirmer sa thèse.
72 CHAP. V. DE L ETHOLOGIE
vérifier les déductions ont été fournies en abondance par Texpérience de l'humanité à toutes les époques, et, d'autre part, les prémisses d'où ces déductions peuvent partir sont maintenant suffisamment complètes. Faisons la part de l'incertitude qui subsiste toujours relativement à l'étendue des différences naturelles existant entre les esprits individuels, et aux circonstances physiques dont elles peuvent dépendre (considérations d'importance secondaire si nous envisageons l'humanité en moyenne et en masse); du moins les juges les plus autorisés conviendront, je pense, que les lois générales des éléments constitutifs de la nature humaine sont dès aujourd'hui suffisamment comprises pour permettre à un penseur compétent d'en déduire, avec une approximation considérable, le type de caractère qui, dans l'humanité en général, se formerait sous l'influence d'un ensemble supposé de circonstances. Une science de l'Ethologie fondée sur les lois de la Psychologie est donc possible, quoique jusqu'ici on ait fait bien peu de chose dans ce sens, et que le peu qu'on a fait, on l'ait fait sans aucune méthode. Le progrès de cette science si importante, mais si imparfaite, dépendra de l'emploi de deux procédés : le premier consiste à déduire théoriquement les conséquences éthologiques des circonstances particulières posées, et à les comparer avec les résultats reconnus de l'expérience commune; le second, qui est l'opération inverse, consistée développer l'étude des différents types que la nature humaine peut présenter à travers le monde; et cette étude devra être poursuivie par des personnes qui non seulement soient capables d'analyser et de noter les circonstances dans lesquelles on voit prédominer chacun de ces types, mais qui soient aussi assez familiarisées avec les lois psychologiques pour trouver dans les particularités des circonstances l'explication et la raison des caractéristiques du type; le résidu, s'il est prouvé qu'il y en ait
iple (les [irêdîsposii
Pour ce qui est de la partie expérimeniale ou ù posteriori de cette méthode, les matériaux vont toujours s'ac- ■cumulanl, grâce à l'observation du genre humain. En ce qui concerne le travail de la pensée, le grand problème de l'Élhologie est de déduire les principes moyens requis des lois psychologiques générales. La matière [sabjeci] de la recherche, c'est le problème de l'origine et des sources 4e toutes les qualités humaines qui ont pour nous quelque intérêt, soit comme faits à produire ou à empêcher, soit simplement comme faits à comprendre; et son but [oi/ec(] est de déterminer d'après les lois générales de l'esprit, combinées avec la situation générale de notre espèce dans l'univers, quelles sont les combinaisons réelles ou possibles de circonstances qui seraient de nature à favoriser ou -àeinpficherle développement de ces qualités. Une science <iui possède des principes moyens de ce genre, classés non dans l'ordre des causes, mais dans l'ordre des effets qu'il ■est désirable de produire ou d'empêcher", est convenablement préparée à servir de fondement à l'art correspondant. El quand l'Ethologie sera ainsi préparée, la pédagogie pratique [praciical éducation] ne sera plus qu'une SÏoiple transformation de ces principes éthologiques en Son système parallèle de préceptes, et qu'une appropriawon de ces préceptes n l'ensemble des circonstances in- Iflryiduelles données dans chaque cas.
P A peine est-il besoin de répéter encore une fois qu'ici, comme dans toute science déductive, la vérification à posteriori doit marcher pari passa avec la déduction àpriori. L'inférence fournie par la théorie relativement au carac-
di>dueUf qui.pirLofltdea lui» pa logiques gcaiSrales, s'ellorceri
tère que certaines circonstances données feront naître, doit subir le contrôle d'une expérience spécifique portant sur ces circonstances toutes les fois qu'on pourra les obtenir; et les conclusions de la science, dans son ensemble, doivent être soumises à un travail continuel de vérification et de correction fondé sur cette connaissance générale de la nature humaine que peut nous donner, pour notre temps, l'expérience commune, et, pour les temps passés, l'histoire. Les conclusions de la théorie ne sont aôquises que si elles sont confirmées par l'observation ; celles de l'observation, que si elles peuvent être ramenées à la théorie par une déduction qui les tire des lois générales de la nature humaine et d'une analyse complète des circonstances particulières au cas. C'est la concordance de ces deux genres de preuves séparément établies — la coïncidence entre la déduction à priori et l'expérience spécifique — qui seule peut fournir un fondement suffisant aux principes d'une science aussi profondément « noyée dans les faits » [immersed in matterjy traitant de phénomènes aussi complexes et aussi concrets, que l'Éthologie.