CHAPITRE VI
Considérations générales sur la science sociale*.
§ 1. — LES PHÉNOMÈNES SOCIAUX SONT -ILS SUSCEP- TIBLES DE DEVENIR OBJET DE SCIENCE?
Immédiatement après la science de l'homme individuel vient la science de l'homme en société, la science des actes collectifs des masses humaines et des phénomènesqui constituent la vie sociale.
Si la formation du caractère individuel est déjà un ob«
jet d'études com|ilese, bien plus complexe encore doit être, au moins en apparence, celui dont nous parlons ; caile nombre des causes qui coopèrentàl'eiret, exerçant toutes nfluence plus ou moins forte sur le résultat total, it plus considérable, dans la mesure même où une nal'espèce entière, offre à l'action des différents agents psychologiques ou physiques un champ d'opérations plus vaste que l'individu isolé '. S'il était nécessaire de prouver, contre un préjugé courant, que la plus simple des deux questions peut donner lieu aune science, le préjugé sera vraisemblablement plus fort encore contre la possibilité de donner un caractère scientifique à l'étude de la politique el des phénomènes sociaux. Aussi est-ce d'hier seulement que la conception d'une science politique et sociale a pu naître, si ce n'est çà et là dans l'esprit de quelque penseur isolé, généralement très mal prépar
et pourtant ce sujet, par lui-même, a tous que tout autre sollicité l'attention générale el !, presque dès l'origine des temps historiques, les ns les plus intéressantes el les plus sérieuses, dire, la condition où la politique, comme fragconnaissances humaines, est demeurée jusqu'à très récente, et dont même aujourd'hui elle n'est guère sortie, est celle que Bacon signalait comme l'élat naturel de toute science que les praticiens sont encore seuls à cultiver; on n'y travaille pas alors comme à une recherche d'ordre théorique, mais avec la seule préoccupation des exigences de la pratique journalière; on
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poursuit, par conséquent, les c^rperimenca friirtifera. presque à l'exclusion des expérimenta lucifera". Telle se trouvait la condition de la médecine avant que U physiologie et l'histoirenaturellene fussent cultivées comme un des domaines de la connaissance générale. Les seules questions examinées étaient de savoir quel régime est salutaire, quel remède devait guérir telle maladie donnée, sans qu'on eût au préalable institué une étude méthodique des lois de la nutrition ni de l'action normale ou morbide des organes, lois sur lesquelles pourtant repose l'action de tout régime et de tout remède. En politique, les questions qui attiraient l'aitention générale étaient de cet ordre : telle mesure, telle forme de gouvernement, sont-elles avantageuses ou nuisibles à toute société [un^ versitlly], ou spécialement à quelque collectivité particulière? Et l'on abordait la question sans commencer par une rechercjie sur les conditions générales qui déterminent l'action des mesures législatives ou les effets produits par les formes de gouvernement. Les hommes qui étudiaient la politique prétendaient ainsi travailler à la pathologie et à la thérapeutique du corps social avant d'en avoir trouvé les fondements nécessaires dans la physiologie correspondante, et guérir la maladie sans comprendre les lois de la santé. Et le résultat était ce qu'il
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ne peut manquer d'être lorsque, si inlelligent que l'on soit, on prétend s'occuper des questions les plus complexes d'une science, avant d'en avoir établi les vérilés les plus simples et les plus élémentaires.
Si les phénomènes sociaux ont été si rarement envisagés au point de vue proprement scientifique, il n'est pas étonnant que la philosophie sociale n'ait pas pu faire de grands progrès ni obtenir un bien grand nombre de propositions assez certaines et assez précises pour que, dans le monde savant , on leur reconnût un caractère scientifique. 1! s'ensuit l'opinion couvante que toute prétention à formuler des vérités générales en politique et en sociologie est pur charlatanisme, et qu'en pareille matière on ne peut alleindre ni l'universel ni le certain. Ce qui excuse en partie cette opinion commune, c'est que, en un certain sens, elle ne manque vraiment pas de fondement. Un grand nombre de ceux qui se sont posés en philoso- |ibes delà politique ont prétendu établir, non des séquences universeiles, mais des préceptes universels'. Ils ont imaginé une forme de gouvernement ou un système de législation qui conviendrait à tous les cas : prétention bien digne du ridicule dont elle a été couverte par les praticiens, et entièrement condamnée par l'analogie de l'art dont, par la nature des questions, la politique peut élre le plus souvent rapprochée. Personne ne suppose plus qu'un même remède puisse guérir toutes les maladies, ni luéme guérir également une certaine maladie chez des malades de constitution et de tempérament quelconques.
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Il n'est nullement indispensable à l'existence, à la perfection même d'une science, que l'art correspondant soit en possession de règles universelles, ni même générales. Les phénomènes sociaux pourraient dépendre entièrement de causes connues; le mode d'action de toutes ces causes pourrait même, qui plus est, être réductible à des lois d'une extrême simplicité, sans qu'il fût possible d'appliquer exactement à deux cas le même traitement. Telle peut être la variété des circonstances dont les résultats dépendent, dans les différents cas, que l'art soit hors d'état de formuler un seul précepte général, si ce n'est celui de prendre garde à toutes les circonstances de chaque cas et d'adapter nos mesures aux effets qui doive'ht, selon les principes de la science, résulter de ces circonstances*^. Mais l'impossibilité où nous sommes, dans un ordre de questions si compliquées, de poser des maximes pratiques universellement applicables, ne saurait prouver que les phénomènes ne suivent pas des lois universelles.