QUELLE DOIT ÊTRE LA NATURE DE LA SCIENCE SOCIALE
Tous les phénomènes sociaux sont des phénomènes de la nature humaine produits par l'action des circonstances extérieures sur des masses d'hommes"; et si, par consé-
4. II y a en outre une difficulté 5. Mill mentionne donc, comme
d'un autre ordre * c'est que les fins principe do l'explication des phéno-
poursuivics peuvent être différentes mènes sociaux, les deux facteurs dont
ou opposées. Comme le remarquera l'antithèse et le divorce ont été la
Mill lui-même (ch. xii, §6), une vé- source des plus récents et des plus gra-
rité scientifique ne détermine par ves débats sur la méthode en sociolo-
elle-même aucun précepte, si l'on gio : le facteur psychologique et le fac-
ne définit pas la fin en vue de la- teur externe, c'est-à-dire Tinfluencû
quelle on prétend l'utiliser; ainsi les du milieu physique ou des circons-
mémes lois économiques pourront tances matérielles. Mais il est visible
également ôtre invoquées et mises à d'une part que l'antithèse n'existe
profit par le protectionniste et le li- pas pour lui, les influences extérieu-
bre-échangiste. ros n'ayant de valeur et n'étant des
fjueat, les phénomènes de pensée, de sentiment el d'activité sont soumis à des lois fixes, les phénomènes sociaux ne peuvent pas manquer d'observer aussi des lois fises, dérivant des précédentes. Assurément il n'est pas à espérer que ces lois, même si nous les connaissions d'une manière aussi complète et aussi certaine que celles de l'astronomie, nous mettent en état de prédire l'histoire de la société, comme celles des phénomènes célestes, pour des milliers d'années à venir. Mais celte différence de certitude ne porte pas sur les lois elles-mêmes ; elle porte sur les données auxquelles on les applique. En astronomie les causes qui exercent leur influence sur le résultat sont en petit nombre; elles sont peu variables, et cette variation même suit des lois connues. Les données des problèmes sont donc, en astronomie, aussi certaines que les lois elles-mêmes. Au contraire, les circonstances qui influent sur la condition et le progrès de la société sont innombrables et constamment changeantes; et bien que , dans leurs changements , elles soient toutes soumises à des causes et par conséquent à des lois, la multiplicité des causes est telle qu'elle déGe notre puissance bornée de calcul. Ajoutons que l'impossibilité d'appliquer dea nombres précis à des faits de cette nature" opposerait une
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QmiqDss. ou tout na moins une
limite infranchissable à la faculté de les calculer d'avance ^ même si, par ailleurs, l'intelligence humaine était à la hauteur de la tâche.
Mais, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, un degré de connaissance absolument insuffisant pour nous permettre de prédire, peut être d'un très grand prix pour nousguider*^. La science de la société aurait atteint un très, haut point de perfection, si elle nous mettait à même,, dans tout état donné d'une société, — par exemple dans la condition actuelle de l'Europe ou de tel pays européen,, — de comprendre dans tous ses détails en vertu de quelles causes elle est devenue ce qu'elle est ; de savoir si elle tendà se modifier, et dans quel sens; quels effets chaque particularité de son présent peut vraisemblablement produire dans l'avenir, et par quels moyens il serait possible d'empêcher, de transformer, de hâter tels ou tels de ces effets, ou d'y superposer une série d'effets différents. Il n'est pas chimérique d'espérer que des lois générales puissent réellement être établies, qui nous permettent de répondre à ces différentes questions pour tout pays ou toute époque dont les particularités nous seraient bien connues; ni de croire que la science humaine, dans les différents domaines dont cette entreprise implique la connaissance, est assez avancée pour que le moment soit venu de mettre la main à l'œuvre. Tel est l'objet de la science sociale.
Je voudrais faire mieux comprendre la nature de la méthode que je crois ici la vraie méthode scientifique, en montrant d'abord ce qu'elle n'est pas : et, pour cela, il serai utile de décrire brièvement deux conceptions radicalement fausses de la manière de philosopher applicable en matière de sociologie et de gouvernement; ces deux mé*
d'aucune mesure ; la sociologie es- tiques à la biologie elle-même [Cours,.
sentiellement psychologique de Mill III, p. 289).
devait se défier des mathématiques. 7. En raison de la thdorie rappoldo;
On sait d'ailleurs que Comte repous- ch. v, n. 10^ sur la tendance,
sait déjà l'application des mathéma-
prises ont été partagées Tune ou l'autre , soit d'une manière explicite, soit, plus souvent, d'une manière inconsciente, par presque tous ceux qui ont pris part aux études ou aux discussions sur la logique de la politique, depuis que l'idée est en cours chez les penseurs les plus avancésde traiter ces matières d'après des règles sévères et selon les principes de Bacon. Ces méthodes erronées , si le terme de méthode est applicable à des tendances fautivesdues à l'absence de toute conception suffisamment distincte de la méthode, pourraient s'appeler, l'une le mode expérimental ou chimique , l'autre le mode abstrait ou géométrique d'investigation. Nous commencerons par le premier.