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CHAPITRE VII

De la méthode chimique ou expérimentale dans la science sociale.

§ 1. — DE LA PRÉTENTION DE DEDUIRE LES DOCTRINES POLITIQUES d'expériences SPÉCIFIQUES ; EXPOSITION DE CETTE MANIERE DE VOIR.

Les lois des phénomènes de la société ne sont et ne peuvent être rien autre chose que les lois des actions et des passions des hommes unis entre eux dans l'état de société. Les hommes, quoique à l'état de société, sont j toujours des hommes ; leurs actions et passions obéissent aux lois de la nature humaine individuelle ^ Les hommes

1. Mill, avec une sûreté de vue qu'il société par l'individu, efface ou nie le

faut remarquer, va droit à ce qui cons- rôle de ce dernier dans la vie sociale,

titue l'objet essentiel du débat sur et par suite attaque, comme entachée

la méthode sociologique à l'heure de finalisme, toute théorie psycholo-

présente. Une école nombreuse au- gique des phénomènes sociaux. Ces

jourd'hui repousse l'explication de la sociologues traitent la société comme

ne sont pas, lorsqu'ils sont réunis, transformés en je ne sais quelle autre substance douée de propriétés nouvelles, à la façon dont Toxygène et l'hydrogène diffèrent de Teau, ou dont l'hydrogène, l'oxygène, le carbone et l'azote diffèrent des nerfs, des muscles et des tendons. * Les êtres humains en société n'ont pas d'autres propriétés que celles qui dérivent des lois naturelles de l'individu, et qui peuvent s'y réduire. Dans les phénomènes sociaux, la composition des causes est la loi universelle^.

une sorte d'entité coUective dont les tés quelconques, toutes les disposiactes ou plutôt les phénomènes se tions effectives que l'observation produiraient suivant des lois entier sociologique pourra successivement rement indépendantes des volontés dévoiler, devront donc se retrouver, et des convictions des individus, et au moins en germe, dans ce type prisurtout en vertu de causes tout exté» mordial que la biologie a construit rieures, matérielles et «mécaniques ». d'avance pour la sociologie afin de C'est une réaction extrême contre la circonscrire ses abcrralions sponta> philosophie sociale dominante au nées. » Cf.leçon 49, p. 343: « ... Le déxviip siècle, où tout était expliqué veloppement plus ou moins étendu par des conventions, par des institua que l'état social procure (aux dispotions artificielles ; sans même parler sitions caractéristiques de l'homme) du Contrat social de Rousseau, qui, ne pouvantjamais altérer aucunement malgré une terminologie analogue, leur nature ni par couséqucut créer a un sens politique et juridique plu- ou détruire des facultés quelconques, tôt qu'historique, mais n'en a pas ou seulement môme intervertir leur moins été le point de mire d'une mutuelle pondération primitive. » — foule de critiques de la part de cette On comprend bien maintenant pour- ^ école de sociologie naturaliste et mé* quoi Mill appelle chimique cette caniste. Mais entre ce mécanisme et première méthode ; c'est que , du ce que Ton pourrait appeler Vartifi" moins dans l'état actuel de nos concialisme du xviii* siècle , le détermi- naissances, nous ne pouvons pas, en uisme psychologique fournit un point général, prévoiries qualités des comde vue intermédiaire, qui peut-être posés chimiques par la seule connaisconcilie pour le mieux la science et sance des éléments, et qu'une « exla pratique, la loi naturelle et la fina- périence spécifique » est nécessaire lité; et c'est bien, en effet, à ce déter- pour nous les faire connaître. Telle minisme psychologique que s'attache ne serait pas la relation des composés fortement Mill, avec sa conception sociaux avec leurs éléments. Cette de l'Ethologie qui en est l'exprès- thèse est très attaquée également sion scientifique la plus concrète, aujourd'hui; beaucoup de sociologues comme son utilitarisme en est l'ex- tendent à expliquer l'individu par la pression pratique. Cf. xi, § 1. société autant et plus que la société 2. A. Comte, 48* leçon, t. IV, p. 338 : par l'individu, et admettent une véri- « Puisque le phénomène social, conçu table création de facultés par la vie en totalité, n'est, au fond, qu'un sim- sociale. Cf.ch. ix, note 1. Sur la comple développement de l'humanité, position des causes, voy. chap. iv, sans aucune création réelle de facul^ note 3.

'SIÉTHODE CHIMIQUE

I» Or, le mode de philosopher qu'on peut appeler chituie méconnait ce fait et procède comme si la oature de 'homme en tant qu'individu n'entrait aucunentetit en ligne comple dans les fonctions de l'être humain en société, n'y entrait que dans une très faible mesure. Tout rai- B sonoement sur les alTaires politiques ou sociales qui se Blonde sur les principes de la nature humaine se heurte à ritique des penseurs de cette catégorie, qui le quali~ ienl de a théorie abstraite n . Pour user leurs opinions el ûiger leur conduite, ils se piquent d'esîger dans tous s sans exception une expérience spécifique.

Celte manière de penser n'est pas seulement très génész les hommes voués à ia politique active, et dans Bette classe Je gens fort nombreux (car, en ces matières, bersonae, quelle que soit son ignorance, ne se croît inrapétenl) qui font profession de prendre pour guide le s commun plutôt que la science; elie est souvent défendue par des personnes qui se piquent d'une plus forte Ifnstruction. Ces personnes sont assez familiarisées avec ties livres et les idées courantes pour avoir entendu dire e Bacon avait appris au genre humain à suivre l'expénce et à fonder ses conclusions non sur des dogmes métaphysiques, mais sur des faits; elles pensent donc qu'en appliquant aux faits de l'ordre politique uue méthode aussi directement expérimentale qu'aux faits chimit^ues, elles font montre d'un véritable esprit baconien et Convainquent leurs adversaires de n'être que des manieurs de syllogismes et des scotastiques. Mais la prétention d'appliquer les méthodes expérimentales à la philosophie politique ne peut cadrer avec une juste conception de ces méthodes mêmes; et, par suite, les arguments qu'engenf dre l'adoption de cette théorie chimique el qui forment ■ ie fonds où puise, surtout en ce pays-ci, l'éloquence parllementaire et celle des réunions électorales^, sont des ai'-

guments de telle nature que jamais, depuis Bacon, ni enr chimie même, ni en aucune autre branche de la science expérimentale, personne n'en aurait admis la validité. On dira, par exemple, que la prohibition des marchandises étrangères doit favoriser la richesse nationale, parce que l'Angleterre a été prospère sous ce régime ou parce que^ en général, les pays qui Tont adopté ont été prospères ; que nos lois, notre administration intérieure ou notre constitution sont excellentes, en vertu d'une raison analogue; enfin les éternels arguments tirés de l'histoire d'Athènes ou de Rome, des bûchers de Smithfield* ou de la Révolution française.

Je ne perdrai pas mon temps à discuter des modesd'argumentation auxquels personne, à moins d'être complètement étranger à la critique de la valeur des preuves,, ne saurait se laisser prendre ; on y tire des conclusions générales d'un exemple isolé, et non analysé; on y rapporte arbitrairement un effet donné à tel ou tel de ses antécédents, sans procéder à aucune élimination ni à aucune comparaison de cas divers. C'est une règle de justice comme de bon sens de ne pas s'attaquer à la forme la plus absurde d'une opinion erronée, mais à la plus raisonnable. Nous devons supposer notre savant aucourant des vraies conditions de l'investigation expérimentale et en possession de toutes les connaissances nécessaires pour les réaliser dans la mesure où cela est possible. Il saura des faits de l'histoire tout ce que lai pure érudition peut en apprendre, tout ce que l'on peut prouver à l'aide du témoignage sans le secours d'aucune théorie; et si ces simples faits, dûment rapprochés, peuvent remplir les conditions d'une induction réelle, il aura, qualité pour entreprendre la tâche.

^^oriAirtg'), affaires, réunion d'affaires, 4. Place de Londres au nord de

assemblée politique; désigne les NeAvgate; c'était le lieu consacre aux

réunions électorales où le candidat tortures et aux exécutions. C'est là.

vient défendre sa candidature. qu'une longue série de victimes de

Mais une pareille tentative ne saurait avoir la moindre chance de succès; j*en ai donné, au chapitre x du livre III, une ample démonstration. Nous avons examiné en ce passage si les effets qui dépendent d'une complication de causes peuvent être la matière d'une induction véritable par voie d'observation et d'expérimentation ; et nous avons conclu, au nom des arguments les plus décisifs, qu'ils ne le pouvaient pas. Or, de tous les genres d'effets, il n'en est pas qui dépendent d'une aussi grande complication de causes que les phénomènes sociaux; nous pourrions donc ici nous reposer en toute sûreté sur notre précédente démonstration. Mais un principe logique encore si peu familier à la moyenne des penseurs demande qu'on y insiste à plus d'une reprise, pour produire l'impression voulue; et comme, à l'appui de ce principe, on ne peut trouver d'exemple plus frappant que celui dont il s'agit ici, il y aura avantage à reprendre la démonstration de la maxime générale dans son application aux conditions spéciales du genre de recherches qui se trouve maintenant en question.

§2. — DANS LA SCIENCE SOCIALE, l'eXPÉRIMENTATION

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