‹ La logique des sciences moralesChapitre 78 sur 114 · EXPOSITION DE CE NOUVEAU POINT DE VUE · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE CE NOUVEAU POINT DE VUE

L'erreur discutée dans le précédent chapitre est surtout commise, nous l'avons dit, par des personnes qui ne sont pas familiarisées avec la recherche scientifique ; ce sont des politiciens, qui emploient plus volontiers les lieux communs de la philosophie pour justifier leur pratique, qu'ils ne cherchent à régler leur pratique sur des principes philosophiques; ou des hommes dont l'instruction laisse à désirer et qui, ignorant avec quels scrupules il faut choisir, avec quel soin il faut comparer les faits pour édifier une théorie solide, prétendent en établir une sur un petit nombre de coïncidences recueillies au hasard.

La méthode erronée dont nous allons maintenant nous occuper caractérise au contraire les esprits réfléchis et studieux. L'idée n'en pouvait jamais venir qu'à des personnes assez familiarisées avec la nature de la recherche scientifique : sachant bien l'impossibilité d'établir par l'observation fortuite ou l'^périmentation directe une vraie théorie de la connexion de phénomènes aussi complexes que les phénomènes sociaux, elles ont recours alors aux lois plus simples qui sont immédiatement en jeu dans ces phénomènes; ces lois ne peuvent être que celles de la nature des êtres humains qui s'y trouvent engagés. Ces penseurs voient bien (ce qui échappait aux

partisans de la théorie chiiDii[ue ou p\perimentale) que la science de la Bociétd doit nécessairement être déductîve. Mais ils ne considèrent pas assez la nature spéciale (lu sujet; souvent, leur propre culture scientifique s'étant arrêtée trop tôt, la géométrie reste à leurs yeux le type de toute science déduclive; il s'ensuit que c'est à la géométrie pluti'n qu'à l'astronomie et à la philosophie natul'elle qu'ils assimilent inconsciemment la science sociale. Parmi les différences qui séparent la géométrie (science de faits coexistants, complètement indépendante des lois de succession des phénomènes) des sciences physiques de eausation qui ont pu devenir déductives, voici l'une des plus remarquables : c'est qu'il n'y a pas de place en géométrie pour un cas qui se prése^teconstamment dans In mécanique et ses applications, le cas d'un conllit de forces, de causes qui se contrarient ou se modifient mu- En mécanique, nous sommes à tout instant 5 de deux ou plusieurs forces motrices pro- 1 le mouvement, mais le repos ou un mouveune direction différente de celle qu'aurait imprimée, à elle seule, l'une ou l'autre des composantes. Il est vrai que l'effet des forces combinées est le même, quand elles agissent simultanément, que si elles avaient agi l'une après l'autre ou tour à tour; et c'est en quoi consiste la différence entre les lois mécaniques et les lois chimiques'. Cependant les eO'ets, qu'ils soient dus à une action successive on à une action simultanée, s'annulent l'un l'autre en partie ou en totalité; ce qu'une force a fait, une autre, partiellement ou complètement, le défait. Rien de semblable en géométrie. Le résultat dérivé d'un

tuellement.

en présenc duisant noi ment dans

principe géométrique n'a jamais rien qui contrarie les résultats dérivés d'un autre. Une vérité prouvée au nom d'un théorème géométrique qui serait vrai s'il n'y avait pas d'autre principe géométrique, ne peut être modifiée ni cesser d'être vraie en vertu d'un autre principe géométrique. Ce qui est une fois démontré vrai, est vrai dans tous les cas, quelque supposition qu'on puisse faire à l'égard d'autres questions.

Or une idée de ce genre semble avoir été conçue à l'égard de la science sociale par ceux qui les premiers ont essayé de la cultiver à l'aide d'une méthode déductive. La mécanique serait une science très semblable à la géométrie, si chaque mouvement résultait d'une force unique et non d'un conflit de plusieurs forces. Dans la théorie géométrique de la société, on semble supposer que tel est précisément le cas pour les phénomènes sociaux, et que chacun d'eux résulte toujours d'une force unique, d'une seule propriété de la nature humaine.

Au point où nous en sommes, il paraît bien inutile de rien ajouter en fait de preuves ni d'exemples, pour établir que tel n'est pas le vrai caractère des phénomènes sociaux. Parmi ces phénomènes, les plus complexes, et par cela même les plus modiQables qui soient, il n'en est pas un qui ne dépende du concours d'une multitude de causes. Aussi n'avons-nous pas à prouver que la conception dont il s'agit soit erronée, mais seulement à prouver que cette erreur a été commise en effet, et que cette conception si fausse du mode de production des phénomènes sociaux a été effectivement affirmée.

§ 2. — EXEMPLES DE l'eMPLOI DE LA METHODE

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