DIFFICULTÉS DE LA METHODE DÉDUCTIVE DIRECTE
Il est tout d'abord évident que la science sociale, considérée comme système de déductions à priori, ne peut
général, et surtout d'un indispensable de plus que la connaissance de ces
contrôle fondamental. » Ainsi Comte lois est une préparation indispensa-
admet : 1« la nécessité des indications ble pour nous permettre de bien voir
historiques ; 2» celle du contrôle de les faits historiques oux-mômes (V.
la déduction qui les rattache aux lois note de la p. 338, vol. IV). Cf. chap.
de la nature humaine; 3» mais il admet x, n. 10.
—'méthode I
e de prédiclions positives, mais seulement e tendances. Nous pouvons être en mesure de conclure, d'après les lois de la nature humaine apfilitjuées aux données d'un certain état social, que telle cause agira de telle manière si l'action n'en est pas contrariée ;
Imais nous ne pouvons jamais savoir avec certitude dans Dquelle mesure ni dans quelles limites elle agira ainsi, ni baffirmer en toute sûreté que l'action n'en sera pas connrariée; il est bien rare, en effet, que nous connaissions, Inême approximativement, tous les Tacteurs qui peuvent Leoexister avec cette cause, et à plus forte raison que ^ous puissions calculer le résultante de tant d'éléments combinés. Cependant, remarquons-le ici encore une fois, une connaissance incapable de fonderuneprédictionpeut avoir une grande voleur pour la conduite. Une sage di-
*reclion des affaires de la société, non plus que celle de BOB intérêts privés, n'exige nullement que nous puissions prévoir d'une manière infaillilile les résultats de nos actions. Nous devons poursuivre nos fins àl'aide de moyens qui peuvent rester impuissants, et nous prémunir contre des dangers qui ne se produiront peut-être jamais. 3 la politique pratique est de réaliser dans une iociété donnée le plus grand nombre de conditions qui tendent à son bien, et d'éliminer ou de contre- balancer, aukant que faire se peut, celles qui tendent à lui nuire. C'est tee dont nous rendra capables, dans une large mesure, la ^eule science des tendances, malgré notre impuissance à I prédire avec précision leur résultante commune.
Ne commettons pas, cependant, l'erreur de supposer frque, même en ce qui concerne les tendances, nous puis- • sions arriver dans cette voie à un grand nombre de prol'positions qui soient vraies pour toutes les sociétés sans (exception. Une telle supposition ne cadrerait pas avec Pie caractère éminemment modifiable des pliénomènes J sociaux, non plus qu'avec la multitude et la variété des
circonstances qui les modifient; ces circonstances, en effet, ne sont jamais identiques, même approximativement, d'une société à l'autre, ni même d'une période à l'autre dans la vie d'une même société. Ce ne serait pas là un obstacle trop grave, si, malgré le nombre des causes agissant sur la société en général, celles qui exercent leur action sur tel ou tel caractère de la société étaient en nombre restreint; nous pourrions alors isoler chaque phénomène social et en étudier les lois sans crainte des perturbations qui proviendraient d'ailleurs. Mais c'est juste l'inverse qui a lieu. Tout ce qui a un degré appréciable affecte quelque élément de la vie sociale, affecte aussi, par contre-coup, tous les autres éléments. Le mode de production de tous les phénomènes sociaux est un exemple remarquable de l'Enchevêtrement des Lois. Nous ne pouvons jamais ni comprendre en théorie ni régler en pratique la condition de la société sous un certain rapport, sans avoir à tenir compte de sa condition sous tous les autres rapports. Il n'est pas de phénomène social qui ne subisse une influence plus ou moins forte de tout autre élément de la même société, et par suite de toute cause qui agit sur tout autre phénomène contemporain. Il y a ici, en un mot, ce que les physiologistes appellent un consensus, semblable à celui qu'on trouve entre les différents organes et fonctions du corps de l'homme et des animaux supérieurs ; et c'est une des nombreuses analogies qui ont rendu universelles des expressions comme celles de « corps politique », « corps naturel*». Il résulte de ce consensus que deux sociétés, à moins que
9. On sait quelle a été, depuis que finie au début du chapitre, et qu'on
Mill a écrit, la fortune de cette com- pourrait caractériser comme indivi-
paraison du corps social à un orga- dualiste (cf. n. 1, et ch. vu, § 2). De
nismc, avec Spencer, Schœfflo, Lilien- cette comparaison de la société à
feld, etc. La sociologie fondée sur cette l'organisme, Mill ne retient en effet
assimilation se trouve en opposition que la simple idée d'organisation;
diamétrale avec celle que Mill a dé- mais, môme sans aller plus loin, on
toutes les circonstances (juî les entourent et les conditionnent ne se trouvent identiques {et cela impliquerait que leur passé historique fût identique), ne peuvent, sinon paiaccident, offrir aucune coïncidence, même partielle, dans leurs phénomènes; une cause quelconque ne pourra jamais produire le même effet dans l'une et l'autre. Toute cause, en développant ses effets dans la société, arrivera quelque part en contact avec un ensemble différent de facteurs ; et ainsi ses effets sur tels ou tels faits sociaux se trouveront modifiés en des sens différents; eniiii, par contre-coup, ces différences introduiront de nouvelles diversités même parmi les effets qui sans cela eussent été identiques'". Nous ne pouvons donc jamais afErmer d'embléa avec certitude qu'une cause ayant une certaine tendance chez un certain peuple ou à une certaine époque aura la même tendance ailleurs ; il nous faut pom- cola remonter à nos prémisses et recommencer sur notre second exemple l'analyse de la totalité des inllucnces qui s'y exercent, comme nous l'avions faite dans le premier. La sciencft ' sociale déduclive ne posera pas un théorème qui affirme d'une manière générale l'effet d'une certaine cause ; mais elle nous enseignera plutôt à formuler le théorème approprié aux circonstances du cas donné. Elle ne donnera pas les lois de la société en général, mais le moyen de déter< miner les phénomènes de telle société particulière d'après les éléments propres ou données qu'elle présente. Toutes les propositions générales que peut formuler la science déduclive sont donc, dans le sens le plus rigoureux du mot, hypothétiques. Elles se fondent sur la supposition de quelque ensemble de circonstances, et elles énoncent ce que serait l'action d'une cause donnée dans
ces circonstances, si elles ne se trouvaient pas combinées avec d'autres. Cet ensemble de circonstances supposées a-t-il été calqué sur celles que présente une société réelle, les conclusions seront vraies pour cette société, au cas et dans la mesure où FefFet n*en doit pas être modifié par telles autres dont on n'a pas tenu compte. Si nous voulons serrer de plus près la vérité concrète, notre seul moyen sera de faire entrer en ligne de compte un plus grand nombre de facteurs déterminants, ou du moins d*y tâcher**.
Cependant, rappelons-nous la progression rapide selon laquelle s'aggrave l'incertitude de nos conclusions à mesure que nous essayons de faire entrer dans nos calculs le résultat d'un plus grand nombre de facteurs qui coopèrent, et nous reconnaîtrons que les combinaisons hypothétiques de circonstances sur lesquelles nous établissons les théorèmes généraux de la science, ne peuvent devenir très complexes sans que les chances d'erreur s'accumulent assez vite pour enlever bientôt toute valeur à nos conclusions. Ainsi, ce mode d'investigation, considéré comme moyen d'obtenir des propositions générales, doit, sous peine de tomber dans la pure frivolité, être limité à certaines classes de faits sociaux: à ceux qui, tout en subissant comme les autres l'influence de tous les facteurs sociologiques, ne dépendent d'une manière immédiate, du moins pour l'essentiel, que d'un petit nombre.
§ 3. — DANS QUELLE MESURE LES DIFFÉRENTES-BRANCHES DE LA SPÉCULATION SOCIOLOGIQUE PEUVENT ÊTRE ÉTUDIÉES SÉPARÉMENT. — NATURE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE.
Sans doute, en vertu du consensus universel des faits sociaux, il n'est pas un détail de la vie d'une société qui