AVENIR DE LA RECHERCHE SOCIOLOGIQUE
La recherche que je viens d'essayer de définir n'a été, jusqu'à nos jours, systématiquement entreprise que par M. Comte. Son œuvre est jusqu'ici le seul exemple connu d'une étude des phénomèmes sociaux en conformité avec «cette conception de la méthode historique. Je ne veux pas discuter ici la valeur de ses conclusions, et en particulier de ses prédictions et de ses recommandations relatives à l'avenir de la société, qui me paraissent fort inférieures à son appréciation du passé ^®; je me borneiTai à mentionner une importante généralisation que M. Comte donne comme la loi fondamentale du progrès de 3a connaissance humaine. La spéculation, pense-t-il, passerait, pour chacun des objets que l'homme étudie, par trois phases successives : dans la première, il tend à expli- •quer les phénomènes par des agents surnaturels ; dans la seconde, par des abstractions métaphysiques, et dans la
30. Mill vise en particulier, sem- Comte a certainement évolué, cer^
ble-t-il, la théorie de Comte sur le taines tendances se sont accentuées,
pouvoir spirituel, qui choquait son d'autres atténuées; l'état moral enûn
amour passionné do la liberté de s'est profondément modifié depuis la
penser (57" leçon du Cours, 2* partie, crise de 1845. Pourtant les liens sont
t. VI, p. 438 ; cette leçon date de 1841- absolument manifestes entre les deux
42). V. A. Comte et le Positivisme , phases de la carrière philosophique
p. 120. On sait que dans cette étude de Comte, et il paraît impossible d'é-
Mill établit, comme Littré, une pro- tablir là une véritable dualité. Bain,
fonde scission entre le Comte du p. 72, remarque que de la première
Cours de philosophie positive et celui édition de sa Logique aux dernières,
<iii Système de politique positive {IS51~ Mill, sans renier aucun de ses em-
54) et du Catéchisme (1852). Autant prunts à la philosophie scientifique
il est favorable à la première partie d'A. Comte, a sensiblement atténué
de l'œuvre, autant il est sévère pour les expressions laudativcs dont il
la seconde. On peut accorder à Mill s'était servi à son égard, que, de Tune à l'autre, la pensée do
rait l'ptat définitif, il se contenterait dVlois générales de succession et de similitude. Cette gi^néralisation me paraît avoir ce haut degré de certitude scientifique qui résulte de la coïncidence des indications de l'histoire avec les probabilités qui dérivent de la constitution de la nature humaine. On aurait, d'ailleurs, de la peine à imaginer, au simple énoncé de cetle proposition, quel flot de lumière elle jette sur le cours entier de l'histoire, lorsqu'on en fait ressortir les conséquences en rattachant à chacun des trois états ainsi distingués dans la pensée humaine, et aux modifications successives
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Mais, quel que puisse être le jugement des critiques compétents sur les résultats obtenus par tel ou tel philosophe, la méthode que nous venons de décrire est celle qu'on doit suivre pour découvrir les lois dérivées de l'ordre et du progrès social. C'est grâce à elle que nous
la période métaphysique de la spéculation, il entend celle où l'on parle do la «I nature », et d'autres abstractions comme si c'étaient des forces actives, produisant des effets; où l'on dit que la nature permet ceci ou défend cela; celle où l'on présentait l'horreur de la nature pour le vide, l'impossibilité pour la nature d'admettre la discontinuité, la vis medicatrix de la nature^', comme de véritables explications de phénomènes ; où les qualités des choses étaient prises pour des entités réelles résidant dans les choses; où l'on croyait ren* dre compte des phénomènes des corps vivants en les rapportant à un « principe vital » ; où, en un mot, l'expression abstraite des phénomènes était prise pour la cause de leur existence ^3. En ce sens du mot, on ne peut raisonnable ment contester que l'explication métaphysique des phénomènes, aussi bien que l'explication théologîque, disparaît devant les progrès de la science réelle.
Quant à la période finale ou positive, on s'est mépris également sur la conception que s'en faisait M. Comte ; j'en ai déjà fait l'observation, en remarquant que, malgré certaines expressions qui prêtent à une juste critique, M. Comte n'a jamais songé à nier la légitimité de la recherche de toutes les causes accessibles à l'investigation humaine.
32. On ne peut s'empêcher de re- comme la fonction des leucocytes,
marquer que ces hypothèses, stériles le phagocytisme (C. Roscr et Mct«
sans doute tant qu'on les prend pour chnikov), etc. A certains égards, la
explication directe des faits, ont, au métaphysique est comme une science
contraire, une réelle valeur et se sont enveloppée et qui n'a pas encore
montrées fécondes en tant qu'idées di- trouvé son application concrète,
rectrices. On rapprochera aisément 33. On remarquera pourtant que
l'horreur de la nature pour le vide Comte passe assez fréquemment de ce
de la théorie cartésienne du plein dernier sens à l'autre. Par exemple,
universel, origine de la théorie mo- il considère comme appartenant au
derne des milieux et de la transmis- mode métaphysique de la pensée les
sion des actions physiques ; le prin- principes politiques de Rousseau et
cipe leibnitzicn de la continuité (qui de la Révolution, voire même, ce qui
est comme l'horreur du vide trans- est plus singulier encore, les fictions
portée dans l'idéal : non datur vacuum constitutionnelles anglaises ( V. Mill,
îbrmarum) est la conviction spon- Com^e, p. 70 et suiv.}; quelle que soit
tanée et à priori qui, consciente ou d'ailleurs la valeur de cette métapo^
non, a suscité les hypothèses sur la litique, comme l'appelait Coleridge,
descendance des espèces et l'évolu- elle peut assurément constituer un
tion; la vis medicatrix fait penser à abus de l'abstraction, mais non une
la théorie de Bichat sur la vie (la vie réalisation d'abstractions ; elle dog-
est l'ensemble des forces qui résis- matise peut-être, mais c'est sur des
tent à la mort) et aux recherches les principes pratiques, non sur des on-
plus récentes sur les fonctions élé- tités explicatives, mcntaires de défense des organismes.
lorraais r™gsir non seulement à porter loici notre regard dans l'avenir de la race humaine, mais à déterminer comment et dans quelle mesure on peut acci'-lérer ariificiellement le cours naturel du progrès dans ce fju'il a d'avantageux; comment rcagir contre les inconvénients ou dt'savanlages qu'il peut présenter, et parer aux dangers ou aux malheurs auxquels les inévitables incidents de sa marche exposent l'espèce humaine. De semblables enseignements pratiques, fondés sur ce qu'il y a de plus élevé dans la sociologie spéculative, formeront la partie la plus noble et la plus utile de l'Art politique.
11 est évident que, de cette science et de cet art, on commence seulement à jeter les fondements. Maïs partout les esprits supérieurs se toui-nent du coté de ces éludes. C'est aujourd'hui la préoccupation de toute pensée véritablement scientifique de relier par des théories les faits de l'histoire universelle; on reconnaît que l'une des conditions exigées d'un système gi>néral de doctrine sociale est de pouvoir expliquer, dans la mesure où les données sont acquises, les principaux faits de l'histoire ; et l'on admet généralement qu'une Philosophie de l'histoire est à la fois la vérification et la forme initiale de la Philosophie du Progrès social.
Si les tentatives faites aujourd'hui chez toutes les nations les plus cultivées, et qui commencent aussi à se produire mËme on Angleterre (ordinairement la dernière à suivre le mouvement général de la pensée européenne), «n vue de construire une Philosophie de l'histoire, sont dirigées et dominées par les principes que j'ai essayé de définir [d'une manière trop brève et trop imparfaite) en ce qui concerne la nature de la preuve en sociologie, elles ne peuvent manquer de donner naissance à un système sociologique bien éloigné du caractère vague et conjectural de tous les essais antérieurs, et digne de prendre place, quelque jour, parmi les sciences. Lorsque ce terme
sera atteint, aucune portion importante des affaires htrmaines ne restera plus livrée à Tempirisme et aux conjectures sans caractère scientifique ; le système de la connaissance humaine sera complet et ne pourra, dès lors, plus s'étendre autrement que par un développement intérieur continu.