LE RAISONNEMENT "PASSIONNEL
étranger à Tidéal. Aussi celle llièse s(;iilimenlale n'a valu que dans un milieu reslreint el un lenips reslreinl.
On (Icduil encore du principe [ireniier la nécessité d'une ascension lente et progressive vers l'idéal rêvé. Elle compte quatre degrés qui ont leurs man|ues propres et leurs faveurs spéciales. On est tour à tour « hésitant », « priant », « écouté », et enfin « ami ».
Sans insister, Texistence d'un Code d'amour chevaleresque en trente articles qu'on possède encore, montre que les chevaliers du xn* siècle n'étaient pas si loin des scolastiques. Ce qu'il importe de remarquer, c'est que la marche du raisonnement est celle de la logique rationnelle : il n'y a pas une fin posée d'avance qu'on justifie, mais un principe posé comme incontestable dont on déduit toutes les conséquences. Toutefois comme la source de toutes les déductions est de nature sentimentale, la rationalité n'est que la forme; c'est un moule qui solidifie et façonne une matière affective.
III. — Les modes de la vie affective sont si peu fixés qu'on en est réduit aux distinctions vagues de la langue courante. La haine, l'envie, la jalousie ne sont guère définies que d'une façon littéraire; mais leurs caractères spéciaux, physiologiques et psychologiques (s'il y en a) ne sont établis ni par des faits ni par des descriptions précises qui les différencient nettement. Admettons, simplement à titre d'hypothèse, que la haine est un genre ; qu'elle a pour caractères une antipathie consciente ou
inconsciente, un mouvement d'aversion à l'égard d'une personne, accompagné d'un sentiment pénible, tantôt renfermé, muet, rongeur, tantôt agressif et destructeur. Si l'on considère la jalousie comme une espèce ou variété de ce genre ou — ce qui nous paraît vraisemblable — comme une forme plus complexe, elle présente certains caractères assez faciles à préciser.
Descartes la définit « une espèce de crainte qui se rapporte au désir qu'on a de conserver quelque bien » (Passions y art. 167). C'est une passion à éléments hétérogènes ou divergents, l** 11 y a la représentation d'un bien possédé ou désiré, élément de plaisir qui agit dans le sens de l'attraction et de l'excitation. 2° L'idée de la dépossession (l'amant trahi) ou de la privation (le candidat évincé, l'homme frustré d'une succession espérée), élément de chagrin qui agit dans le sens de la dépression. Le cas de la dépossession est le pire parce qu'il y a une réelle diminutio capitis perpétuellement sentie. 3* L'idée de la cause vraie ou imaginaire de cette dépossession ou privation; elle éveille à des degrés variables les tendances agressives et destructrices. Dans les formes passives, inertes, de la jalousie, ce troisième élément est très faible ^
1. n faut remarquer que le langage ordinaire entend principalement par jalousie celle des amoureux. Spinoza, dans sa déûnition bien connue (Éthique, 111, prop. 35) prend le mot dans ce sens exclusif. Il n'est pas sûr que, dans la vie, cette forme soit plus fréquente que les autres, mais elle est plus dramatique. En tout cas, il est certain que, psychologiquement, une différence doit être établie entre elle et les autres formes. D'abord, la jalousie amoureuse se développe en partie double : elle vise celui qui trahit et celui qui aide à trahir (déposséder); elle peut avoir plusieurs
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Pour r('î('l()sion de celle passion, il faul d'alionl un terrain |)ro[)icc, au moins une disposition lem|)oraire. Quanl au rôle du raisonnemenl dans la naissance, le développement et le maintien de la jalousie, je serai très bref, pour éviler les redites.
Le premier moment est un soupçon, c'est-à-dire un jugement de défiance; en termes plus précis une inhibition des tendances expansives qui se fixe sur un individu détermine : rival d'amour, d'ambition, de profession. La pénétration du jaloux vaut celle du timide et est de la même nature psychologique : impression plutôt que connaissance raisonnée. L'hostilité est d'abord vague. Puis les actes, les paroles, le silence même, tout est accepté comme preuves justifiant la supposition, le premier jugement. C'est un raisonnement de découverte participant des deux logiques. L'état de jalousie est constitué.
Le second moment est celui de la cristallisation. Il répète, mutatis mutandiSy ce qui se passe pour l'amour : association d'idées à base affective, jugements de valeur qui, positifs ou négatifs, tendent vers la même fin.
L'opération mentale est fort analogue à ce qui se passe dans le délire des persécutions. Je ne prétends pas
«ources selon qu'elle provient du sexe, du cœur, de la tête (jalousie par amour-propre, par vanité.) Elle diiïère chez l'homme et chez la femme. L'homme agit de maître à esclave, il commande, emprisonne, s'arroge le droit de tuer. La femme agit d'esclave à maître : mensonge, ruse, rébellion. Enfin, elle présente cette particularité d'être quelquefois rétroactive (la jalousie contre le premier mari d'une divorcée, même d'une veuve), et l'on a pu dire que la dureté de la marâtre n'est que l'effet de la jalousie inavouée contre la première femme.
identifier les deux cas; mais ordinairement le persécuté devient persécuteur et de même l'incubation de la jalousie se transforme en actes d'agression. Cette analogie dans révolution et d'autres encore inclinent à penser que, dans une monographie de la passion jalouse, un rapprochement avec la forme morbide qui s'en rapproche le plus ne serait pas sans profit.
Section II.
Le raisonnement inconscient.
Une question préalable se pose : Y a-t-il dans la logique émotionnelle des jugements et des raisonnements inconscients? Elle est d'autant plus légitime que la vie affective plus que toute autre paraît plonger dans l'être, audessous de la conscience. Malheureusement nous n'avons pas de réponse positive à proposer. Dès qu'on entre dans la région ténébreuse de l'inconscient, toute interprétation, c'est-à-dire la traduction dans le langage clair de la conscience se fait à l'aventure.
En ce qui concerne les faits, j'ai soutenu ailleurs qu'il y aurait avantage à établir deux catégories : 1° l'inconscient statique comprenant les habitudes, la mémoire et en général tout ce qui est savoir organisé : c'est un état de conservation, de repos, tout relatif, puisque nos états internes subissent d'incessantes métamorphoses ; 2^ Tinconscient dynamique qui est un état latent d'activité, d'incubation, d'élaboration. On a des preuves à profusion de cette rumination inconsciente qui ne se traduit dans la
conscience que par des résultats. Evidemment, le raisonnement, s'il existe, appartient à cette dernière catégorie ; mais ceci ne nous apprend rien sur sa nature.
En ce qui concerne la nature de Tinconscient, on trouve dans la psychologie actuelle deux hypothèses principales qui sont Tune et Tautre passibles des objections les plus graves* et ne résolvent rien. Pour les uns, l'activité inconsciente est purement cérébrale ; le facteur psychique, qui ordinairement accompagne le travail des centres nerveux, est absent. Pour les autres, il existe dans la même personne, sans connexion réciproque, plusieurs courants de conscience dont un seul est connu actuellement ; les autres, quoiqu'ils se déroulent obscurément, ne changent pas de nature pour cela et ils restent, dans leur fond, psychiques.
Pour la théorie psychologique, l'explication de notre cas ne présente pas trop de difficultés, puisqu'elle admet que le jugement et le raisonnement, qu'ils soient conscients, subconscients ou inconscients, restent identiques, sauf une différence de degré dans la clarté de la représentation.
Pour la théorie physiologique, l'explication est plus embarrassante. Nous ne savons absolument rien du mécanisme cérébral qui correspond aux états de conscience appelés jugement se traisonnements. Dans ces derniers temps, en s'appuyant sur des recherches expéri-
1. Pour plus de détails sur cette question, je renvoie à mon Essai sur Vimagination créatrice^ p. 283 et suiv.
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meiilalcs, on a soutenu ([u'au moment où un jugement s'aflirme, il n'est pas nécessaire que ses deux terme» soient simuUancment dans la conscience. Pour jufjer A plus grand que B, il suffit (|u'il reste de B « une trace physiologi(|ue » ; sa présentation consciente n'est pas indispensable. Môme en admettant celte thèse, on n'avance guère vers une solution. Notre cas est tout difTérent, puisqu'on admet que les deux termes et leur rapport sont purement physiologiques. La difficulté est plus grande encore pour un raisonnement, pour une série de jugements liés par des rapports et aboutissant à une conclusion : la totalité de l'opération étant, selon Thypothèse, un pur mécanisme cérébral.
Enfin une dernière difficulté inhérente aux deux théories : le raisonnement n'est pas réductible à un automatisme mental qui, de lui-même, nécessairement, directement, atteindrait sa fin. Rationnel ou affectif, nous l'avons vu, il procède par acceptation et par élimination. Suivant le mécanisme de l'association, les idées du raisonneur irradient en tous sens. Dans cette profusion de matériaux, il doit choisir ce qui est adapté à son but. Or, dans l'une et l'autre hypothèse, le choix, sans la conscience, est-il explicable ?
Mais laissons ce problème inextricable et les semblants d'explications pour examiner les faits eux-mêmes. Je choisis comme types : 1° les conversions ; 2^ les transformations afîectives. Je les étudierai comme si l'activité qui les produit était réductible en réalité à des jugements et
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à (les raisonnements, — à titre de simple hypothèse ; et si Ton demande pourquoi nous attribuons à la logique des sentiments plutôt qu'à l'autre certains raisonnements inconscients, la seule réponse c'est que leur caractère affectif paraît révélé par leurs résultats.
I. Les conversions. — Ce travail n'a pas pour but la psychologie des conversions religieuses. Elle a été faite récemment, en détail et d'après des documents nombreux qui nous instruisent sur leurs causes, leur mode d'évolution, leur durée, leurs conséquences temporaires ou définitives. On a montré qu'elles se produisent de deux manières : Tune est lente, avec des progrès et des reculs jusqu'à la consommation finale ; l'autre est brusque, soudaine, semblable à une crise ou à une éruption ; elle a une date et semble transformer l'homme en un clin d'œil. On trouvera des exemples très nets de l'un et l'autre cas dans les livres de psychologie religieuse*. Quoiqu'il soit bien difficile au converti, même le plus sincère, de pouvoir affirmer sans erreur que sa crise libératrice n'a eu aucun antécédent et que cela soit peu vraisemblable, on doit pourtant admettre à titre de fait ces deux formes bien tranchées. Mais dans les conversions religieuses oa autres, nous n'avons qu'un seul point à étudier : c'est le travail de la conscience subliminale analogue, par hypothèse, à un travail logique.
1. Je renvoie aux deux importantes études de J. H. Leuba dans Ame* rican Journal of Psychology, t. VII, 1896, et de W. James : The Varielie& of religions expérience, 1902, p. 149 à 183,
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Il faut tout d'abord se d6liarrass(»r do cette opinion commune, qu'une conversion est l'efTot de la rr^flexion, d'éléments unicjucment ou principalement intellectuels. Ce n'est pas une prétendue démonstration qui engendre la croyance, mais la croyance qui suscite une prétendue démonstration pour se justifier. Je pourrai lire de volumineux traités de théologie musulmane, assister assidûment aux lectures et aux prédications dans les mosquées, sans la moindre propension à me convertir à l'Islamisme et sans autre profit qu'une connaissance approfondie de cette religion. Aux temps héroïques du romantisme, les classiques invétérés résistaient, sans être ébranlés, aux critiques, aux manifestes et qui pis est aux chefs-d'œuvre. Les raisonnements d'un républicain n'ont aucune prise sur un royaliste fougueux et réciproquement. Sans doute, la tendance, l'ébranlement qui produit la conversion ne naît pas spontanément, sans causes intellectuelles, sans idée provocatrice ; mais l'idée n'est qu'un instrument qui tantôt réussit, tantôt échoue. Elle ressemble au pêcheur qui jette son amorce dans l'eau, sans savoir si le poisson mordra à l'hameçon*.
1. Si au lieu des conversions individuelles dont l*origine est intérieure, on considère les conversions en masse qui se rencontrent dans l'histoire (les Franks de Clovis, les Anglo-Saxons d'Éthelbert, les Russes de Vladimir, etc.) dont l'origine est extérieure, étant due à l'obéissance au chef, à Hmitation, à un entraînement momentané, on roit, même en écartant les cas sans sincérité, combien l'œuvre de la conversion est superficielle et précaire. C'est qu'elle n'agit que sur l'intelligence : elle inculque au prétendu converti qui les comprend tant bien que mal, quelques nouveaux dogmes et préceptes; ils s'ajoutent aux anciens sans les remplacer ni les supplanter; la conversion réelle exige une transformation radicale des instincts, tendances et habitudes, de la manière de sentir et d'agir, une
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Une croyance est un système d'idées investi d'une réalité et jugé supérieur et préférable à tout autre. Une conversion, quelle qu'en soit la nature, consiste dans la substitution d'un autre système d'idées qui à son tour est jugé réel ou du moins supérieur et préférable à tout autre. Gomment se fait cette substitution? Je néglige toutes les métaphores usitées en pareil cas (bourgeon devenant fleur, fruit mûr, etc.), qui n'expliquent rien. On a assimilé la conversion à une suggestion faite par les autres ou qu'on se fait à soi-même ; mais ce n'est qu'un élément de sa psychologie. Pour ma part, je chercherais plutôt ses analogues dans les cas de métamorphose partielle à base physiologique : crise de puberté, passage à la sénilité par transition lente, changement brusque de caractère à la suite de violentes émotions, transformation psychique résultant d'une maladie : bref, dans les cas d'altération partielle de la personnalité. Ces altérations ont des degrés; plus elles entament le fond de l'individu, plus elles se rapprochent des conversions. Ceci demande à être précisé.
Les cas de double personnalité sont très connus du public, mais il s'agit des grands cas : ceux où deux personnalités se succèdent ayant chacune sa mémoire propre
métamorphose qui pénètre dans le tréfonds de l'individu, dans ses sentiments et sa volonté. Ce n'est pas un enseignement purement intellectuel qui pouvait changer les adorateurs d'Odin, ivres de sang et de carnage, en adeptes d'une religion de douceur et de charité. Aussi, on sait les conflits intérieurs entre les deux croyances et surtout les deux morales, les constants retours au culte des ancêtres chez ces convertis d'apparence. Même remarque pour le polythéisme gréco-romain.
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(je néglige les variantes), Tune ignorant l'autre. Quoique la mémoire no constitue pas à elle seule l'identité et la continuité de l'individu, elle en est la forme visible, le témoin qui l'atteste toujours ; ordinairement, cette alternance de mémoire s'accompagne d'une alternance de caractère et de sentiments. Les observateurs l'ont notée, en la laissant un peu dans l'ombre. Il en résulte que le changement de personnalité est réduit principalement à un changement de mémoire ; et, par suite cette anomalie est caractérisée surtout par des variations intellectuelles, la mémoire étant le magasin où se conservent toutes nos connaissances.
Pour les conversions, il en est autrement. Il y a scission en deux vies, mais principalement — on pourrait dire exclusivement — dans Tordre des sentiments et de Faction. La crise terminée, le calme rétabli, le converti renie son passé, mais il ne l'ignore pas : rien n'est changé dans sa mémoire. Il n'est devenu autre que dans sa croyance, ses opinions, sa conduite. L'ébranlement n'atteint sa vie intellectuelle que par contre-coup, elle se modifie seulement dans la mesure que sa nouvelle position exige. L'athée peut devenir un dévot, le libertin un samt ; mais pour tout ce qui est étranger à sa nouvelle croyance, il juge et raisonne comme autrefois. On peut en conclure que toute conversion est une altération partielle de la personnalité dans ses éléments affectifs.
On peut employer une autre formule mieux adaptée à notre sujet: c'est une interversion des valeurs. Ceci est
évident, puisque le converti brûle ce qu'il a adoré et adore ce qu'il a brûlé ; mais dès qu'un jugement de valeur intervient, nous entrons dans la logique affective. Si Ton admet des jugements inconscients, on est conduit à supposer que, dans les conversions, les jugements de valeur (abstraction faite de la conscience) sont de la même nature que les jugements de valeur conscients. Dans les conversions lentes, la période d'incubation est traversée de velléités qui n'aboutissent pas et qui ressemblent à des conclusions partielles et momentanées.
A l'appui de cette hypothèse, on peut alléguer quelques faits, dans la mesure où il est possible de s'aventurer dans cette double obscurité : l'affectif, l'inconscient. Il n'est pas rare qu'à la suite d'une maladie physique ou d'émotions violentes, il se produise un changement total d'humeur (rnood). J'emploie ce terme faute de mieux, pour dire que le ton principal de la vie affective fait place à un état contraire : l'homme jovial se change en un mélancolique ; l'actif devient apathique, inerte ; le tempérament amoureux, frigide, indifférent. Ce changement d'humeur influe sur les jugements. Le passage du premier état au second transforme la conception de la vie en ce qui concerne l'individu lui-même, ses semblables, son milieu, les événements du monde. Il s'est produit un déplacement des valeurs : autre la fin désirée, autres les conclusions. Mais cette manifestation de la logique affective me paraît à inscrire au compte du raisonnement
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émotionnel on passionnel, précédemment étudié. Ce cas ne ressemble pas à une conversion. Pourquoi?
On a de nombreuses confessions de convertis ; elles nous apprennent ce qui suit. Avant la conversion, le plus souvent un état de malaise, de mécontentement de soimême et des autres, de déf^oût pour toute chose, d'impossibilité de désir et de plaisir. W. James en a transcrit plusieurs, entre autres celle de Tolstoï qui est très détaillée {ouv. cité, p. 149 et suiv.). Après la conversion un sentiment de joie, puis de paix, de quiétude ; « tout prend une apparence de nouveauté » (exemples dans Leuba, loc, cit.). Ceci diffère totalement du changement d'humeur qui est une cause*. Chez le converti, la transformation affective ci-dessus décrite est un effet ; elle résulte du travail souterrain qui commence ou qui est fini et elle se ramène à un jugement défavorable sur la vie ancienne, à un jugement favorable sur la vie naissante. Or (et c'est le point important à noter) ce travail aboutit à un apport intellectuel : une nouvelle croyance, un ensemble d'idées et de préceptes faisant corps. A moins d'admettre une forme d'activité raisonnante inconnue de nous, on est réduit à supposer que la constitution et l'adoption d'un idéal sont, chez le converti, le résultat d'un ensemble de jugements qui convergent vers une même fin , une même conclusion ; que tout se passe comme si, à l'état latent, une somme de jugements de
1. J'entends pour la psychologie, car il est Teffet de changements physiologiques dans rindividu
valeur s'accumulait suivant un mécanisme précédemment décrit.
Je n'ai parlé que des conversions religieuses parce que, enveloppant l'homme tout entier, elles sont le type de cet événement psychologique. 11 y en a d'autres, morales, politiques, esthétiques qui se manifestent aussi par des altérations profondes et permanentes du sentir et de Tagir ; si l'explication hypothétique qui précède est tenue pour valable, on peut l'appliquer à tous les cas.
On trouve dans la personne de Nietzsche un curieux exemple de conversion à la fois religieuse, morale et esthétique : les documents ne manqueraient pas pour l'étudier en détail. Il a passé d'un christianisme sincère à l'athéisme; de la morale commune à l'immoralisme, à la transmutation des valeurs et à la théorie du Surhomme; d'un wagnérisme fougueux à un antiwagnérisme intransigeant, de l'art « de la décadence » à l'art « apollinien » ; sa conversion esthétique, à l'encontre des autres, s'est produite par une crise violente et s'est affirmée avec fracas. Il a traversé « une maladie » et « le plus grand événement de sa vie a été une guérison ». C'est un très bel exemple de logique complète, intégrale, à la fois rationnelle et afîective. Tantôt sa pensée est systématique, sa dialectique serrée. Tantôt le raisonnement, mû uniquement par les secousses de l'émotion ou le cours irrésistible de la passion, dégénère en injures. La contradiction dans son œuvre est celle des deux logiques : l'affective l'emporte, et on sait qu'elle ignore les contradictions.