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CHAPITRE III

Je n'ai pas la prétention de présenter une classification rationnelle et complète des diverses formes de raisonnements affectifs. Il m'est impossible d'assigner à chacune des caractères propres et fixes qui la distinguent des autres : quelquefois elles se touchent, et par certains points se confondent. Sous bénéfice de ces réserves et d'après un procédé tout empirique — l'étude des faits — je propose cinq types principaux de raisonnement que je désigne par les épithètes suivantes : passionnel, inconscient, imaginatif, justificatif, mixte ou composite ; ct3 dernier participe des deux logiques. J'omets quelques formes secondaires qui seront signalées en passant.

RiBOT. -- Logique des sentiments.

Section I.

Le raisonnement passionnel.

Le raisonnement passionnel est la forme la plus simple, la plus pauvre en éléments intellectuels et le type du raisonnement purement affectif. Il ne diffère de l'association des idées que par un seul caractère, à la vérité capital : c'est qu'il a une fin posée et en cette fin un régulateur qui détermine sa marche et empêche ou exclut les associations inutiles, parasites, étrangères ou contraires à cette fin.

En raison de la terminologie actuellement en usage, Tépithète « passionnelle » nécessite de ma part une explication et même une apologie. Celui qui a quelque habitude de la psychologie contemporaine a pu remarquer que le mot « passion », d'un emploi courant aux siècles derniers, a presque totalement disparu du vocabulaire des psychologues qui disent toujours « émotion ». Cette substitution me paraît fâcheuse pour la clarté et pour l'exactitude. Afin d'éviter toute confusion dans ce qui suivra, je tiens à déclarer que je distingue l'émotion de

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la passion, coiiuno en |)atli()lo^io on distingue la forme aig^iië (le la forme chronique.

J*enlends par émotion un choc brusque, souvent violent, intense, avec augmentation ou arrêt des mouvements : la peur, la colère, le coup de foudre en amour, etc. En cela, je me conforme à Tétymologie du mot € émotion » qui signifie surtout mouvement {motuSy Gemûthsbewegung ^ etc.).

J'entends par passion une émotion devenue fixe et ayant, de ce fait, subi une métamorphose. Son caractère propre est l'obsession permanente ou intermittente et le travail d'imagination qui s'ensuit. Ainsi la timidité est une passion issue de la peur; l'ambition et l'avarice des passions issues du self-feeling.

Ceci posé, y a-t-il un raisonnement purement émotionnel? l'opinion générale est pour la négative. On dit : la peur, l'amour, la colère ne raisonnent pas*.

D'autre part, si l'on va plus avant, on peut soutenir que toute émotion a sa logique instinctive, implicite « et qu'il est possible qu'elle soit une téléologie fixée par l'hérédité » (Tarde). Toutefois cette thèse pourrait bien être surtout une métaphore; elle repose sur une analogie entre le mécanisme de l'instinct et de l'émotion

1. Cependant la thèse contraire a été soutenue par Balmès. « On dit que la colère ne raisonne pas. Erreur. La colère raisonne, car elle subjugue l'intelligence et la force à servir ses intérêts; et les services qu'elle en reçoit, elle les lui rend à son tour avec usure. On sait quelle énergie les passions donnent à Tesprit et les ressources imprévues que l'esprit déploie sous leur direction. Que la colère tombe et l'échafaudage de raisonnements qu'elle avait élevé tombera de lui-même. » Art d^ arriver au vrai^ cité par Queyrat : La logique chez Venfant, p. 150 (Paris, F. Alcan).

(l'une part et celui du raisonnement d'autre part. Mais dans les deux premiers cas, le mécanisme est organisé, stable; dans le second cas, il y a une adaptation variable à une fin variable. Si donc il peut se rencontrer un raisonnement émotionnel pur — ce que je ne nie pas — il est court, à l'état d'enveloppement et consiste plutôt en un brusque groupement d'idées et en une construction Imaginative,

Le raisonnement passionnel ne reste pas dans cet état embryonnaire; il s'affirme et se développe. Qu'il soit contraire à la raison, qu'il fausse le jugement et la volonté, qu'il soit nuisible dans la pratique : ce sont là des vérités banales, incontestables; mais je n'ai à m'occuper que de son mécanisme subjectif, non de sa valeur objective. Pour cela, le mieux est de le voir à l'œuvre dans quelques passions. J'en choisis trois; l'une dépressive, la timidité; une autre expansive, l'amour; une autre mixte, la jalousie.

I. — J'appelle la timidité une passion puisque, conformément à la définition précédente, elle est une émotion persistante et obsédante. Nous avons à considérer d'abord la disposition innée, c'est-à-dire le tempérament ou caractère du timide; puis la série des jugements affectifs qui en sont issus; enfin les résultats ou conclusions.

Je résume d'après deux auteurs contemporains les caractères principaux de la timidité K Symptômes physi-

1. Consulter sur ce sujet deux excellentes monographies : Dugas, La

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ques : troubles sensoriels, inoleurs, vasculairc*^, viscéraux, sécréloires. Symplômes psychicjuos : la |)(iur, la honte, l'aboulie et Tinliibition des actes, l'absence de présence d'esprit et ce caractère pro[)nî, (|u*elle ne se manifeste (pie d'homme à homme et par conséquent sous une forme sociale. D'un mot, elle est une « hyperesthésie affective x» (llartenberg). Tel est le point de départ, équivalant à la prémisse majeure ou à la proposition générale dans la logique rationnelle.

Sur ce fondement, le raisonnement s'édifie. Cette disposition primaire, cette matière affective est transformée par une accumulation de jugements de valeur, par une appréciation subjective des hommes et des événements. C'est la transformation de la a timidité brute et spontanée en une timidité réfléchie et systématique ». La démarche de l'esprit, plutôt irrationnelle, procède surtout par intuition. J'emprunte à Dugas {ouv, cité, p. 56 et suiv.) une fine analyse de cette intuition des timides, propre à nous faire comprendre la nature de leurs raisonnements. « L'excès de sensibilité développe en lui [le timide] une clairvoyance aiguë... Sa perspicacité est d'ailleurs très spéciale. Elle se fonde sur des indices, non sur des preuves; elle est faite d'impressions non de jugements; elle est sûre d'elle-même, mais ne se discute point, ne se justifie point,.. Elle est l'intuition ou plutôt l'interprétation rapide des mouvements spontanés, des

timidité; étude psychologique et ?72ora/-e (Paris, F. Alcan, 1898); et D' Hartenberg, Les timides et la timidité. In-S^ (Paris, F. Alcan, 1901).

paroles, du Ion de la voix, de la physionomie et des gestes... impression faite de détails saisis au vol et subtilement analysés; elle s'oppose diU jugement réfléchi que nous porterions sur les personnes d'après leurs caractères et leurs actes observés de sang-froid. Bien des esprits se fient plus à leur impression quà leur jugement. Mais en fait, la pénétration du timide n'est pas sûre; la passion la guide mais aussi Tégare. Sa lucidité a toutes les ressources mais aussi toutes les imperfections de l'instinct. » En lisant cette analyse avec attention, surtout les passages que j'ai soulignés à dessein (ils ne le sont pas dans le texte), on verra facilement que ces intuitions, impressions que Dugas oppose au jugement (sansépithète), c'est-à-dire au jugement rationnel , sont identiques aux jugements affectifs ou jugements de valeur que nous avons étudiés dans le précédent chapitre et sans lesquels il n'y a point de logique des sentiments.

Enfin ce travail a son terme : misanthropie, pessimisme, égotisme, maladie de l'idéal, mysticisme. Le résultat varie suivant le tempérament, le caractère, le milieu, le degré de culture : c'est une conception morale, sociale ou religieuse du monde, mais toujours subjective, personnelle.

Ainsi d'une prémisse — l'état affectif du timide, — d'une série de moyens termes — les jugements de valeurs — sort une conclusion qui systématise et résume le travail de l'esprit.

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II. — L'amour (|ne je choisis comme exemple de la passion expansivo, se présente sous tant de formes que le rôle de la lof^ique ne peut ôtre toujours le même. En allant du simple au complexe et du minimum ^u maximum de rationalité, je distinj^^ue trois principaux types.

l'' L'amour dans toute sa fougue, avec la plénitude des éléments physiques et psychiques qui le constituent, éclatant comme un coup de foudre, irrésistible comme rinstinct, justifiant la thèse de Schopenhauer que c'est le génie de l'espèce qui maîtrise l'individu et l'emploie comme le seul instrument de son vouloir; — ce cas est étranger à la logique; à moins qu'on n'entende la logiquo organisée, immanente, inconsciente de Tinstinct. Cette assimilation a été indiquée et discutée plus haut. Entre l'éruption impulsive et le but, il n'y a pas de moyen terme intercalé. Cet entraînement fatal qui fait affirmer aux amants qu'ils ont le droit absolu de s'appartenir, en dépit de tout et de tous, ne ressemble pas au déterminisme d'un raisonnement soit rationnel, soit affectif.

On a comparé cette manifestation de l'amour « à un fleuve immense qui entraîne tout dans son cours et auquel rien ne saurait résister » ; mais le torrent amoureux n'entraîne que ce qui tend vers son but et laisse le reste. Une comparaison plus exacte serait avec les cas morbides d'accaparement de la conscience par une idée fondamentale, fixe, immuable, l'acceptation sans critique de tout ce qui la favorise, l'exclusion de tout ce qui la contredit.

2° Avec les formes moyennes, ordinaires de l'amour, le raisonnement passionnel apparaît. Je prends comme guide l'analyse souvent citée de Stendhal. Celle de Spencer non moins connue vaut surtout par l'énuméralion des éléments constitutifs de Tamour-émotion : ils sont très nombreux, ce qui explique sa force. Celle de Stendhal marque plutôt le développement, l'évolution, les stades de l'amour-passion. Je la traduis dans le langage de la psychologie contemporaine.

D'abord l'admiration, c'est-à-dire le choc qui précède ou accompagne toute émotion. Ce premier moment est purement émotionnel.

Attraction du plaisir : c'est-à-dire Téveil du désir sous toutes ses formes, physiques et psychiques.

L'espérance. Ici commence une rapide construction imaginative dont nous parlerons plus tard. Il me semble qu'avec elle le jugement de valeur apparaît puisque l'amoureux s'apprécie et se juge capable de succès.

Puis vient la cristallisation, « opération de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections ». Cette opération est double. On est enclin assez naturellement à croire qu'elle se réduit à une association d'idées dont la base est affective, le désir amoureux étant le centre d'attraction. Cette analyse est incomplète. Le travail de l'esprit ne se réduit pas à un simple automatisme qui groupe les idées suivant leurs affinités et leurs rapports avec la passion actuelle. Il v a, en outre, une série d'affirmations et

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de négalions, c'csl-à-dire de jugements à marque aircclive qui atlril)uent à l'objet aimé toutes les qualités afjréahles, éliminent ou atténuent les laideurs et les défauts. La conclusion le pose comme un être idéal et parfait.

Le doute qui interrompt momentanément la cristallisation et renaît souvent, « car il y a toujours un petit doute à calmer ». Je n'examinerai pas si, comme le soutiennent quelques logiciens contemporains, le doute est un état de sentiment {Gefûhl), Il consiste essentiellement dans un conflit entre deux tendances de la pensée, incompatibles ou antagonistes, sans conciliation possible, en une succession de jugement affirmatifs et négatifs sur le même sujet, sans qu'aucune conclusion puisse en sortir. Tandis que la certitude est un repos, le doute est une position instable, une lutte, un état d'agitation avec la conscience d'une activité dépensée vainement : en somme, un état pénible; mais ce sentiment n'est que Veffet du conflit intellectuel. Il marque l'entrée en scène de la logique rationnelle qui peut afîaiblir et même anéantir l'autre logique. Si le doute ne prévaut pas l'amour traverse une nouvelle étape :

La seconde cristallisation. Elle est ordinairement la plus forte, mais ressemble à la première quant au mécanisme qui la produit. Remarquons en passant que ce procédé n'est pas propre à l'amour; il est au fond de toutes les passions à incubation lente.

3° Terminons par la forme intellectualisée. Lorsque l'amour s'est allégé, autant qu'il peut, de ses éléments

physiques, instinctifs, impulsifs, par un travail d'élimination et d'abstraction analogue à celui qui des sensations fait sortir les concepts; lorsqu'il s'est « idéalisé », alors le raisonnement passionnel disparaît pour faire place à un raisonnement demi-affeclif, demi-intellectuel que j'appelle mixte. Nous y reviendrons dans la suite de ce chapitre et si je l'introduis ici par avance, c'est pour compléter l'étude de la logique dans l'amour.

Je choisis comme exemple l'amour chevaleresque, son code et ses coutumes. C'est une institution, une organisation où tout est déduit de la nature d'un sentiment fondamental qui règle les dispositions intérieures et les actes appropriés. Je néglige les détails pour mettre en relief la texture logique.

D'abord un axiome fondamental : « L'amour est le principe de toute gloire et de toute vertu. » C'est un impératif catégorique. — Il est clair que ceci est un jugement de valeur, subjectif, valable pour le chevalier de l'Ordre, nul pour les autres.

De là on déduit que « le véritable amour est impossible dans le mariage » et on décide « qu'une femme perd son amant en le prenant pour mari ». — Ceci est la conséquence logique du principe que l'amour doit être pur de toute préoccupation sexuelle. Ce jugement de valeur a de plus des raisons historiques : le mariage dans la noblesse étant un traité de paix, une alliance politique entre deux familles seigneuriales, ou une acquisition de biens, ne peut être un moyen d'élévation morale; il est

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