LE RAISONNEMENT IMAGINATIF
fuse, incohérente des faits et les rendre intclligiljles, il reste pourtant incontestabhi (]ue certains raisonnement» sont si exacts, si rigoureusement vérifiés (Tastronome qui [)rédit le moment d'une éclipse) qu'on ne peut leur refuser un caractère objectif.
Le raisonnement émotionnel, au contraire, est toujours régi par une tendance, une inclination, un désir, une aversion, un état affectif quelconque qui exprime l'état du sujet et rien de plus; il est emprisonné dans la subjectivité,
Etudions-le maintenant d'après ses œuvres. Rien n'est plus facile, il est partout, s'étend à tout. J'emprunterai presque tous mes exemples à l'expérience religieuse : les documents abondent, variables selon les races, les temps, les lieux, les degrés de culture; mais au fond le mécanisme logique reste le même.
A l'origine, la création, la conception (si l'on préfère) de Dieu ou des dieux est-elle l'œuvre du raisonnement affectif seul? Non. L'opération qui crée les mythes est l'œuvre de la nature humaine tout entière, intellectuelle et affective, de Vhomo duplex. Elle est, suivant une définition juste : « Fobjectivation psycho-physique de l'homme dans tous les phénomènes qu'il peut percevoir ». La forme de raisonnement que le mythe enveloppe et dissimule, mériterait plutôt l'épithète à! anthropomorphique , Elle appartient à cette période primitive dont nous avons parlé dans le précédent chapitre, où la différenciation entre les deux logiques ne s'est pas encore produite. Nous pouvons donc
RiBOT. — Logique des sentiments. 7
romettre au profit de formes plus nettes où l'influence des états afl'ectifs est franchement déterminante.
I. — Les croyances, idées ou conclusions relatives à la vie future sont d'excellents exemples de raisonnement Imaginatif, d'une marche du connu à l'inconnu, d'un voyage de découverte où le sentiment est le pilote. Dans cette question, il y a deux éléments à considérer : les conceptions diverses de l'immortalité; les raisons par lesquelles on prétend l'établir.
V Sur le premier point, je me contente d'une énumération qui pourrait être plus longue : la vie vague des Ombres, comme dans les poèmes d'Homère; la continuation et répétition de la vie terrestre, croyance qui paraît dater de l'époque néolithique où les morts sont enterrés avec leur mobilier et leurs armes; l'immortalité aristocratique réservée aux chefs, aux nobles, aux braves ou simplement aux riches (elle a eu même, de nos jours, des adhérents tels que Gœthe); la métempsychose, les transmigrations et renaissances indéfinies avec résorption finale dans le Grand Être; l'extinction dans le nirvana; l'immortalité conditionnelle réservée à ceux qui la gagnent par leurs mérites; l'état de paix perpétuelle, le repos dans l'amour divin (conception mystique) ; l'omniscience (conception intellectualiste), le progrès sans fin (Leibniz), etc. ^ Je ne dis rien des multiples opinions sur
1. On trouvera sur ce point beaucoup de documents historiques et ethnographiques dans L. Bourdeau, Le Problème de la mort (Paris, F. Alcan)» chap. V et vu.
LE RAISONNEMKNT IMAfJINATIK
le lieu où la vie future se déroule ni sur sa durée limita ou non. C'est une œuvre d'imaf^^ination surajoutée à la croyance principale.
En somme, la conception d'une immortalité heureuse ou malheureuse se ramène à des jugements de valeur sur les différentes formes de la vie, dont l'une est tenue pour le souverain bien (Paradis), Taulre pour le souverain mal (Enfer), c'est une conclusion qui dépend des désirs, des aspirations, des goûts : Thomme actif ne conclut pas comme le contemplatif, ni un ascète comme le Scandinave espérant en la Walhalla, Rien de plus vrai que la formule : « Dis-moi quel paradis tu rêves et je te dirai qui tu es. )>
2° Celte croyance, cette affirmation d'origine sentimentale, quel qu'en soit le contenu, a été tout d'abord toute spontanée; puis elle a été forcée de se consolider contre le doute et les difficultés issues de la réflexion. Alors la logique apparaît. Le principe vrai, fondamental, universel qui lui sert de base est un fait psychique de la nature de l'homme : le désir de vivre toujours. Il est le nerf de tout raisonnemeut en faveur de l'immortalité. « Les êtres doués d'intelligence, dit saint Thomas, désirent exister toujours et un désir naturel ne peut exister en vain^ » Discuter cette assertion n'est pas de notre sujet : d'ailleurs, cette besogne a été faite bien des fois, notamment par Taine (dans sa critique de Jouffroy) sous une forme humoristique qui a soulevé des indigna- 1. Summa theologiœ, I, 75, b, ap. Bourdeau, ouv. cité, p. 102.
.lons, mais qui enveloppe une dialectique rigoureuse. Malgré son apparence d'axiome, ce prétendu principe est une affirmation sentimentale dont rien ne justifie la validité. Il s'impose comme préféré, non comme prouvé, et c'est de notre faculté de sentir qu'il tire toute sa force. Quoi qu'il en soit, à l'appui de ce principe protecteur de l'immortalité, on a allégué des « preuves », les unes expérimentales, les autres rationnelles.
Preuves de fait. — A l'origine cette croyance — on Ta répété à satiété — est née des rêves et états similaires où l'âme semble douée d'une vie indépendante. Actuellement, ce genre d'arguments est hors d'emploi; mais la croyance persistante aux fantômes, aux apparitions et évocations d'esprits en est un succédané. La « Société de recherches psychiques x> de Londres qui a institué sur toute la surface du globe l'étude des phénomènes supranormaux, ne poursuit pas un but purement spéculatif : beaucoup de ses membres pensent avec raison que si un seul fait d'apparition post mortem était bien et dûment constaté, le résultat pratique serait capital.
Preuve rationnelle. — La principale, bien connue, se déduit de la nécessité d'une sanction. Historiquement, elle s'est produite assez tard. A l'origine, la survivance a été admise à titre de fait, sans aucune trace d'une rétribution suivant les œuvres et la conduite morale. C'est la conclusion rationnellement déduite d'un principe de justice.
1. Sur ces questions, consulter Touvrage posthume de Myers, Hvma Pernonsality and Us survivance ofbodily Death, 2 vol. Longmans, 1903,
lf: iuisonnrmknï Imaginatif loi
Je le répète : la valeur i)rol)aiile de ces arf^nirnenls do Tune et Tautre espèce n'a rien à faire ici; il ne s'agit que de leur nature logique. Or, il faut remarquer que dans la poursuite de ce problème, le raisonnement subit une transformation. Au premier moment, il est purement Imaginatif; le désir engendre et organise une croyance : le vrai croyant, celui qui pose son besoin de toujours vivre comme nécessaire, s'en tient là; il est sourd à toutes les attaques. Au second moment, quand le doute s'est insinué, le raisonnement n'est plus un instrument de conjecture pour découvrir, mais un effort pour démontrer, il devient une justification, un plaidoyer — forme spéciale que nous étudierons plus loin; il reste affectif dans son fond, mais en prenant les allures et le masque de la logique rationnelle. Ce changement mérite d'être noté. Il montre Timpossibilité d'une classification rigoureuse des raisonnements affectifs. Le raisonneur passe sans scrupule d'une forme à une autre, les emploie toutes indistinctement, pourvu qu'elles concourent à ses fins.
IL — L'art de la divination est l'œuvre la plus considérable que le raisonnement imaginatif ait construite et l'effort le plus acharné pour résoudre par des procédés extra-rationels des questions auxquelles la logique rationnelle ne répond pas. Il remonte à la plus haute antiquité et se rencontre partout. Les aborigènes du Nouveau- Monde l'ont inventé comme leurs frères de l'Ancien- Monde. Il a été appliqué à tous les actes de la vie privée
et publique depuis les plus frivoles jusqu'aux plus graves.
Il est devenu une institution d'Etat chez beaucoup de peuples : les Romains, qui l'ont appris des Etrusques: l'oracle de Delphes, ce gouvernement moral de la Grèce, qui a duré près de quinze cents ans. Même à l'époque de la Renaissance, les rois et les grands ont leurs astrologues qui sont des personnages officiels. Il prend à la longue les apparences d'une science; il est enseigné par tradition ou consigné dans des écrits nombreux et volumineux; c'est une étude compliquée, très minutieuse, ayant pour chaque groupe de phénomènes sa terminologie propre. L'aruspicine était fondée sur un examen anatomique très approfondi des entrailles. La divination par les variétés de la foudre se perd en observations et subtilités sans nombre. Les traités d'astrologie sont un labyrinthe inextricable de classifications, de déductions, d'inductions, de distinctions. — Voilà une longue histoire, et il ne faut pas oublier que si l'art divinatoire s'est atrophié sous l'influence de la culture scientifique, il n'est pas mort. De nos jours, les centres les plus civilisés ne manquent pas de gens dont le métier est de pronostiquer l'avenir.
Le savant peut traiter avec mépris cet entassement d'aberrations séculaires et cette codification du néant; mais le psychologue ne peut considérer la divination sans quelque complaisance, comme une manifestation de la nature humaine qui, par sa ténacité, affirme la nécessité d'une logique étrangère à la raison.