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« La divination, dit son savant historien, est la pénétralion de la pensée divine par rintelligence humaine, en dehors des considérations ordinaires de la science; c*est une connaissance d*une nature spéciale, toujours obtenue par voie de révélation surnaturelle, avec ou sans secours du raisonnement ^ » Il distingue deux formes : 1*" intuitive : les songes, l'évocation des morts, Tenthousiasme (au sens étymologique) ; elle est hors de notre sujet, la révélation étant directe; 2° inductive ou déductive, c'est-à-dire par interprétation. Elle prend ses matériaux partout : la terre, les eaux, le ciel, les astres, les phénomènes météorologiques, les hommes, les bétes, les objets inanimés, le tirage au sort, les combinaisons numériques; elle embrasse le monde entier et revêt les formes les plus inattendues.
Son mécanisme logique, variable suivant les cas, ne peut être déterminé qu'en gros.
D'abord la divination repose sur; un principe général, admis inconsciemment ou vaguement conçu : c'est que dans l'univers tout se tient et que, entre les éléments les plus dissemblables, il y a une corrélation. Assurément, l'homme primitif, en essayant de pénétrer l'avenir, n'avait aucune idée de ce principe abstrait; mais sa conception animiste du monde le mettait en présence de forces sentantes et agissantes, répandues partout, analogues à lui ; il lui semblait naturel de les interroger. — A ce moment de l'évolution humaine, chacun est, pour son
1. Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans Vantîquite\ Paris, 4 vol.
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propre compte, devin aussi bien que pêcheur, chasseur ou charpentier. Plus tard, par suite de la division du travail, il se forme une classe spéciale d'interprètes (prêtres, magiciens, médecins, devins) guidés par quelque généralisation empirique, grossière et hasardée, mais qui suppose certaines corrélations entre Tindividu et le reste du monde. — Ce fut l'œuvre de la philosophie d'atteindre la généralisation complète du principe « que tout se tient dans la nature ». Sauf les Epicuriens, les écoles philosophiques de la Grèce admettaient la divination soit partiellement, avec des restrictions et réserves, soit totalement, comme les Stoïciens, en conséquence de leur théorie du o-uvTtvoU Tcàvxa. Le christianisme des premiers âges ne l'a pas niée, mais l'attribuait aux démons*. Toutefois, il ne faut pas exagérer la valeur de ce principe : il est plus théorique que pratique. Du point de vue de la logique rationnelle, il apparaît comme le fondement de toutes les conjectures divinatoires. Du point de vue de la logique des sentiments, c'est douteux. Nous savons que celle-ci se soucie assez peu des principes et qu'elle semble guidée plutôt par une croyance instinctive, irréductible à une formule rationnelle.
1. Cette croyance à une corrélation directe entre les manifestations de la nature et les actes humains a été plus répandue qu'on ne pense chez les philosophes de Tantiquité. Dans la Chine ancienne, Ki-tse professe cette maxime : « Quand la vertu règne, la pluie vient à propos; quand on rend les jugements équitables, le froid vient à son temps >». En Grèce, ce fait que les grandes écoles philosophiques ont discuté la divination, prouve combien les croyances religieuses d'une époque influent sur ceux mêmes qui se croient totalement émancipés.
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Maintenant, si Ton considère la conjoclure divinatoire dans les cas particuliers, in concrelo, telle qircdle est pratiquée en fait, on y trouve des éléments a(T(3ctifs, Imaginatifs, rationnels.
1^ Éléments affectifs. Il y a d'abord le désir intense, sans critique (c*est-à-dire soustrait à toute inhibition des jugements rationnels), qui engendre cette croyance : qu'un pouvoir surnaturel, Dieu ou Destin, répondra par un moyen quelconque à la question posée. La croyance est proportionnelle au désir; il se trouve des demicroyances.
Il y a le choix du procédé. Entre tant de moyens supposés efficaces, pourquoi l'interrogateur a-t-il une préférence? Avant tout, son goût, ses dispositions personnelles, comme le catholique qui a une dévotion particulière pour tel saint; puis le hasard, la facilité de l'opération, la tradition, l'imitation ou au contraire la mode qui est un goût collectif à l'état instable.
Puis, un raisonnement très élémentaire fondé sur des sentiments. Conclusion par analogie affective : une rencontre fâcheuse est de mauvais augure, le hurlement nocturne d'un oiseau présage la mort, etc. L'analogie est, non dans les perceptions, mais dans l'état émotionnel qui les accompagne. — Conclusion par contraste : on sait combien cette forme d'association prédomine dans la vie des sentiments; conclure du blanc au noir, d'un rêve lugubre à l'événement contraire.
Enfin, il y a l'état d'attente avant la réponse; l'oscilla-
lion entre Tespérance et la peur. Dans Tinterprétation des cas douteux, Tinterrogateur incline, selon son caractère, vers une conclusion optimiste ou pessimiste.
2° h' élément imaginatif ^\iv se réduit au mode de pensée symbolique. Les perceptions et images concrètes sont transformées en images symboliques : en sorte que toutes les manifestations de la nature et de Thumanité n'ont pas seulement leur valeur brute, mais une signification cachée, un sens occulte à déchiffrer. C'est l'essence même de la divination, et il est inutile de donner des exemples.
3° h'élément rationnel est propre aux cas d'interprétation difficile. Le raisonnement simule la forme rationnelle et prend une allure scientifique. L'interrogateur n'est plus compétent pour comprendre la réponse. Il n'est pas à la portée d'un novice de prédire la destinée d'un homme ou le résultat d'une bataille d'après la position des astres. C'est la divination savante, celle qui a produit les grands traités mentionnés plus haut, auxquels un ensemble imposant d'observations, de déductions, d'inductions, de calculs donnent une apparence de solidité. Rien n'y manque, sauf une base ferme et l'objectivité que la construction Imaginative atteint quelquefois en fait (dans les découvertes qui réussissent) ; jamais en droit parce qu'elle exprime une conception individuelle, subjective. Il est vrai que l'art divinatoire se réclame de l'expérience, se prétend vérifié par elle, la compte comme une des preuves de sa validité logique. Par une illusion naturelle, le croyant attache plus d'importance à une prédic-
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tion qui s'accomplit qu\i une centaine d'antres dont il justifie penihlenient l'échec. Mais tout ceci sort de la logique des sentiments et n'est qu'un eflbrt pour l'étayer. Notons un dernier caractère du raisonnement divinatoire qui tient à sa nature foncièrement affective, c'est l'insouciance des contradictions. D'une part, il suppose, au moins implicitement, un rapport fixe entre les événements du monde et les événements de la vie humaine môme individuelle. D'autre part, l'homme essaie d'échapper à une réponse déplaisante et de tricher avec son destin. L'oracle ou le devin dit « Un tel mourra de telle mort, dans tel endroit », et la victime désignée invente des subterfuges, se flatte de modifier l'avenir. Les entrailles interrogées par l'aruspice sont défavorables à une entreprise de l'État; on recommence plusieurs fois pour obtenir la réponse favorable. Les historiens de l'antiquité abondent en récits de ce genre. On dé^]re une réponse vraie, mais on la désire consolante; ce qui n'est contradictoire que pour la raison. Chaque d^sjr, nous le savons, ne voit et ne veut que sa fin.
IIL — Quoique la magie et la divination soient étroitement unies par leur nature et leur histoire, la position n'est pas identique dans les deux cas. L'art divinatoire est une interrogation; il interprète. La magie est une opération, un acte; elle commande. De là une différence évidente dans leur logique : celle de la magie répudie le type affectif pour adopter une forme de raisonnement en
partie Imaginatif, en partie intellectuel. A ce titre, nous pourrions Tomettre; quelques remarques suffiront à montrer les différences,
Le sorcier se croit un être surnaturel. Chez quelques peuples, il Test par droit de naissance, la profession étant héréditaire ; mais partout, il doit subir un long noviciat, de dures épreuves; il n'acquiert son savoir et sa technique qu'avec beaucoup de peine, comme le font à notre époque un chimiste ou un musicien. Même en faisant la part de Timposture, il est convaincu de pouvoir à son gré faire la pluie et le beau temps, tuer, guérir, etc. Ses incantations ont une vertu irrésistible qui vient de lui. Quelques-uns se sont crus capables de forcer les dieux à l'obéissance. Il vit donc dans un monde imaginaire.
Toutefois, il y a dans sa prétendue science des éléments rationnels d'une nature trouble et suspecte. Il raisonne d'après des analogies factices (la poudre de momie est un brevet de longue vie). Il se complaît surtout dans l'emploi abusif de la notion de cause*. De là des principes comme ceux-ci : « L'effet ressemble à la cause qui le produit D , source de la magie imitative ; exemple : l'envoûtement, qui a été pratiqué partout. « Les choses qui ont été en contact et ont cessé de l'être, continuent à s'influencer comme si le contact persistait » : c'est le principe de l'action à distance.
1. Ce fait a été signalé par les ethnologistes et mjlhographes qui consentent à dépasser la simple collection des faits : Voir Tylor, Primitive culture '^k. Lang, Mythes, cultes et religions (Paris, F. Alcan); mais surtout Frazer, The golden Bough, t. I, chap. m.
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Par contre, dans la logique de la magie, réiément afl'eclif est négligeable, d'ai^lion faihie, parée que, suivant la juste remarque de Frazer {loc. cit.) : « La conception fondamentale de la magie est identique à celle de la science... son système repose sur la foi, aveugle sans doute, mais réelle et ferme dans Tordre et l'uniformité de la nature. Son erreur vient, non de ce qu'elle croit à une succession de phénomènes déterminés par des lois, mais de la conception totalement fausse qu'elle a de la nature de ces lois. »
Les faits contenus dans cette section de notre étude ont été empruntés à une seule source, aux manifestations de la vie religieuse et aux croyances qui s'en rapprochent. Il serait facile, mais sans profit, de chercher ailleurs. La ténacité d'une logique si fragile serait inexplicable si l'on ne savait qu'elle est ancrée dans le cœur de l'homme, indépendante de la raison qui dissiperait ces chimères*. Elle a duré et dure encore parce qu'elle a sa raison d'être dans des tendances indestructibles. « Par une série de déductions logiques et fatales, on s'explique, dit Tarde, que certaines superstitions fameuses, la sorcellerie, la divination par le vol des oiseaux ou par les songes, les oracles, l'astrologie soient nés d'une manière indépendante chez la plupart des peuples au Pérou et au Mexique comme en Grèce et à Rome. C'étaient là des
i. Les historiens ont constaté que, durant plusieurs siècles, le polythéisme gréco-romain a survécu sous la forme de la divination, plus forte que le christianisme qui la prohibait.
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erreurs nécessaires : car en fait d'inventions nécessaires, il n'y a pas que des vérités. Nécessaires à quoi? A satisfaire de mieux en mieux, sur une échelle sociale de plus en plus vaste, cet impérieux besoin de certitude et de sécurité qui est la fin commune de la religion et de la raison*. »
l. Tarde, Logique sociale, p. 27i (Paris, F. Alcan).
Section IV.
Le raisonnement de justification.
Je serai très bref sur cette forme de raisonnement, la plus simple, la plus enfantine, la plus banale de toutes. Elle est bien connue, quoique la logique des sentiments soit peu explorée. Son nom est ancien, puisqu'on Tattribue généralement à Malebranche. Pourtant, elle mérite une mention, ne fût-ce que pour la distinguer du raisonnement composite ou plaidoyer qui sera étudié ci-après et qui est très différent.
Son caractère essentiel, c'est d'être engendrée par une croyance ferme et sincère qui se refuse à être troublée et aspire au repos. Le raisonnement de justification est nettement téléologique. Malgré quelques apparences de rationalisme, il appartient au type afifectif pur se manifestant dans sa plus grande pauvreté. La croyance aveugle (quel que soit son objet) étant l'affirmation de l'individu dans son désir et son sentir les plus intimes, tient au fond même de son être. Elle est, en dernière analyse, une manifestation partielle de t instinct de la consei^vation :
de là sa ténacité. Mais si inébranlable qu'elle paraisse, le doute la traverse au moins par moments. Il s'ensuit une rupture d'équilibre mental qui appelle un remède. C'est le raisonnement de justification.
Celui qui a une foi ardente en un homme, en un régime politique, en une forme de gouvernement n'avoue jamais leur impuissance, ne s'incline pas devant leur échec, mais cherche au dehors des semblants de raisons. La chute de l'empire romain sous le choc des Barbares était attribuée par les païens à Tabandon des anciens Dieux, par les chrétiens à un châtiment providentiel du paganisme. Cette thèse est dans saint Augustin, Salvien, et d'autre part chez les historiens polythéistes, leurs contemporains.
Dans la morale pratique, le raisonnement justificatif est d'un emploi journalier. Dans la morale théorique, celle que les moralistes bâtissent laborieusement, le procédé est plus savant, plus systématique; mais au fond c'est une tendance maîtresse, une préférence individuelle, une subjectivité qui, dissimulée sous cet appareil logique, guide vers une fin posée d'avance. Gomme le fait remarquer Balfour*, dans les discussions de la morale, il y a une diversité extrême dans les prémisses, une uniformité étrange dans les conclusions. Pourquoi? parce que les conclusions étaient fixées dès le commencement et le but arrêté avant que le voyageur se mette en route. « Les constructeurs de morale sont des avocats qui se donnent