Lévy-Bruhl, La morale et la science des mœurs, p
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On s'étonne souvent de voir un esprit supérieur, rompu aux méthodes sévères des sciences, admettre en religion, en politi(|ue, en morale, des o[)iiiions d'enfant qu'il ne daignerait pas discuter un seul instant, si elles n'étaient pas les siennes. Mais ce désaccord intérieur paraîtra moins étrange et même explicable si on le rapproche de faits plus grossiers, qu'on juge plus impartialement, parce qu'ils n'ont qu'une valeur individuelle, — par exemple une passion aveugle : amour, avarice, ambition, qui demeure inaccessible à toutes les raisons, 'immuable parce qu'elle est enracinée dans l'individu et épuise sa sève tout entière. Les études contemporaines sur les caractères nous ont familiarisés avec ces esprits jnal unifiés qui ont les deux logiques à leur service; et nous découvrons ici, du même coup, Tune des causes essentielles de la différence entre ces deux logiques.
1® Le raisonnement intellectuel n'a qu'un but: connaître la vérité objective. Il est une adaptation aux faits (qualités, rapports ou signes qui les représentent). Bien que dans aucun raisonnement l'élément subjectif ne puisse être absolument éliminé, il est si faible, dans les cas corrects, qu'il est pratiquement négligeable. La fonction de la raison est d'unifier, tout au moins de systématiser. Elle anéantit toute contradiction, parce que si l'adaptation à l'objet est A, elle ne peut en même temps être non-A. J'omets les cas de devenir qui ont servi de fondement à la logique des contradictoires.
2* Le raisonnement émotionnel est une adaptation aux
croyances, aux désirs et aversions. Sa position est subjective. Or, l'observation montre que la vie affective, livrée à elle seule, s'accommode très bien de la pluralité des tendances et même de leur anarchie : l'unité n'est pas essentielle à sa nature et ne pénètre en elle que par la prédominance d'une passion (amour, ambition, etc.), ou par une intrusion intellectuelle qui impose Tordre. C'est un fait d'expérience que deux désirs ou croyances, réputés contradictoires, peuvent coexister dans le même homme sans que l'un supprime l'autre. L'instinct offensif qui s'exprime par la colère, les actes violents et sanguinaires, a sa fin propre, comme le besoin esthétique a la sienne (cas de Malatesta). Le désir du salut dans une autre vie est un but ; le désir de jouir de la vie présente est un autre ; en tant que désirs, ils ne s'excluent pas. En un mot, la logique des sentiments ne cherche que des moyens de satisfaction et de succès, sans considérer si les voies qu'elle suit sont rationnellement contradictoires. Tous les besoins, aspirations, passions qui nous font agir sont des valeurs irréductibles les unes aux autres et qui ne sont contradictoires qu'autant qu'elles ont été rationalisées, c'est-à-dire élaborées par la réflexion.
On peut objecter que quelquefois deux fins inconciliables coexistent dont l'une doit annihiler l'autre. Sans doute : toutefois ceci n'est pas une contradiction logique, formelle ; c'est une opposition de fait, une lutte entre deux forces antagonistes. Si Tune est anéantie, c'est qu'elle poursuit une fin qui viole non le principe abstrait
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de contradiction, lequel ne rè^le (juc les démarches de notre entendement; mais le priiiripe objectif, concret, des conditions d'existence qui régit la vie organi(|ue et psychique de tous les êtres.
Contraire, contradictoire sont des notions intellectuelles, étrangères à la vie affective et qu'on lui applique indûment. Nous les employons pour la commodité de notre pensée qui intellectualise tout. Nous disons que le plaisir et la douleur sont des contraires ; c'est une simple forme de langage : comme nous avons essayé de le montrer ailleurs, ils ne sont pas contraires, mais autres.
Pour terminer, résumons les caractères principaux du raisonnement affectif en les comparant à ceux du raisonnement intellectuel.
La logique de la raison, sous sa forme correcte, est déterminée par la nature et l'ordre objectif des phénomènes, soit qu'elle constate, soit qu'elle conjecture, comme dans la découverte. Elle est constituée par des états intellectuels (perceptions, images, surtout concepts) aussi purs que possible de tout alliage émotionnel.
La logique des sentiments est déterminée par la nature subjective du raisonneur qui se propose d'établir, pour lui-même ou pour les autres, une opinion, une croyance. Son origine est dans un désir positif ou négatif qui poursuit un simulacre de preuve. Elle est constituée principalement par des « valeurs », c'est-à-dire des concepts ou jugements variables d'après les dispositions du sentiment et de la volonté. Parmi ces « valeurs » la fin
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posée détermine le choix des unes et le rejet des autres.
Dans les cas pratiques, les seuls accessibles à la fois aux deux modes de raisonnement (pour les cas scientifiques, un seul mode est possible), la logique rationnelle procède plutôt par analyse, la logique des sentiments plutôt par synthèse.
Soit une conclusion par conjecture comme l'issue d'une maladie, d'une affaire; le raisonnement rationnel décompose le problème en ses éléments : constitution du malade, gravité des symptômes, habileté du médecin, possibilité de soins assidus, etc. ; la conclusion finale est une somme de conclusions partielles. Pour une affaire, examen impartial, exact, complet des données ; calcul à la manière de Franklin, qui, dans les cas douteux, inscrivait chaque jour les raisons joowr et contre pendant un temps suffisant, puis comparait, compensait, balançait pour faire surgir la conclusion. Soit une conclusion de fait, par exemple déterminer le caractère d'une personne : le travail intellectuel l'analyse, le résout en ses éléments, déduit, induit et, de l'ensemble des jugements partiels, extrait un jugement final.
Dans la logique des sentiments, au contraire, la conclusion est toujours déterminée d'avance, au moins virtuellement. Si le raisonnement est conjectural, elle dépend du caractère optimiste ou pessimiste, hardi ou timide, » enclin à l'espoir ou inquiet du raisonneur. S'il s'agit d'une appréciation, comme ci-dessus, elle dépend d'une disposition stable ou momentanée : sympathie ou anti-
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patliie, coniiance ou (Irfiaiico, qui deteriniuc le juf^emenl do valeur. La synllièse de ces valeurs [)ar accumulation ou pi^radalion prend raj)[)arence el donne l'illusion d'une démonalration. Souvent, en effet, la lo^iijue rationnelle procède de môme : la conclusion est posée d'avance (un théorème, un problème mathématique qu'on suppose résolu, un principe de physique) ; le raisonnement est consacré à la vérifier ; mais la différence foncière entre les deux cas n'a pas besoin d'être signalée.
Ces généralités ne donnent qu'une connaissance très incomplète de la logique des sentiments. Quoiqu'il soit difficile de les réduire à des formes concrètes, suffisamment distinctes pour être étudiées isolément, nous l'essayerons dans le prochain chapitre.