‹ La logique morbideChapitre 12 sur 18 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Délire par introspection somatique

En clinique, lorsque plusieurs symptômes se rencontrent le plus souvent réunis, on a coutume d'en faire un groupe à qui Ton donne une place plus ou moins naturelle dans des cadres nosologiques, le plus souvent assez artificiels; puis on en fait un tout, une unité, une entité, puisqu'il faut l'appeler par son nom, ayant une physionomie propre, une évolution, que Ton est tenté de regarder comme constante, une pathogénie univoque. Il arrive qu'ainsi souvent se trouvant accouplés sous un même titre un ensemble de phénomènes, qui, s'ils ont quelques points communs, se trouvent différer absolument par une foule de caractères parfois bien plus profonds, que les traits plus ou moins superficiels, qui les réunissent.

Alors à la notion d'entité pathologique succède celle du syndrome morbide, grâce auquel, si l'on groupe un certain nombre de symptômes ayant une physionomie propre, on réserve la question de

révolution ultérieure, du pronostic et surtout de la pathogénie. Il semble même, que parfois il faille aller plus loin et placer dans des cadres différents des syndromes, qu'une symptomatologie parfois un peu grossière semblerait devoir grouper, mais qu'une étude pathogénique plus approfondie rapproche au contraire de types, dont les caractères semblent tout à fait différents à première vue, mais qui en réalité sont au fond bien plus voisins, quoique la ressemblance soit moins apparente.

Dans la science proprement dite, ce principe domine toutes les classifications. En zoologie et pour ne prendre qu'un seul exemple parmi tant d'autres, n'a-t-on pas fait de la baleine un poisson, comme d'ailleurs le croit le public grossier, parce que cet animal vit dans l'eau, caractère très apparent, mais de peu de portée physiologique, mais bien un mammifère, quoique les apparences pour un individu non instruit semble commander le premier rapprochement?

En médecine, à mesure que nos connaissances scientifiques deviennent plus étendues, netente-t-on pas parfois des groupements analogues? Aujourd'hui ne rapproche-t-on pas une bronchite tuberculeuse d'une entérite^-arberculeuse réunies par le bacille deKock, plutôt que d'une bronchite banale, dont l'agent pathogène est différent, et cela contre les apparences du tableau symptomatologique?

Ces principes applicables à la médecine générale, le sont également à la psychiatrie. Et lorsqu'il s'agit d'assigner à un trouble mental une place dans

les classifications parfois un peu artificielles de la pathologie mentale, on devra se baser sur la cause pathogénique et, s'il y a possibilité, sur le mécanisme psychologique, qui a présidé à la genèse du phénomène observé. Par ses applications à la médecine générale, la physiologie n'est-elle pas destinée à jouer le rôle principal dans l'interprétation et la connaissance des troubles morbides ? C'est elle qu'en donnera l'explication véritable et révélera les ressources, dont dispose l'organisme pour se défendre contre la maladie alors que la bactériologie par exemple nous fait simplement connaître l'agent nocif. Comme le dit excellement M. Renaut : « En biologie médicale, le microbiologiste, le chimiste et le clinicien sont des espions dans le camp ennemi. L'histologiste et le physiologiste étudient, pour les mettre en valeur, les agents, les modes et les ressources, de la défense ; ils en sont les révélateurs et la victoire un jour dépendra d'eux >► (i).

Mais si la pathologie somatique doit s'adresser pour l'explication des phénomènes morbides à la physiologie, la psychiatrie, en raison même des phénomènes mentaux et partant psychologiques, qui font l'objet de son étude, doit avoir recours à la psychologie.

Ces quelques considérations nous ont été suggérées par l'examen d'un cas en apparence banal, que nous avons eu l'occasion d'observer à l'asile de

(i) J. Renaut. — Traité d'histologie pratique, T. i, 1893, préface p. xxxii.

Villejuif, dans le service de M. le Docteur Briand.

Ce cas, d'après les symptômes cliniques soigneusemeut étudiés, appartenait aux syndromes vésaniques, connus sous le nom de délire de négations. Et si nous voulons être complets, il nous faut ajouter que cette maladie rentre dans la catégorie des malades, que M. Magnan a désignés du nom de dégénérés.

Une analyse psychologique plus intime nous a conduit à remarquer, que ce soi-disant syndrome délire de négation de notre malade présente un mécanisme psychologique tout à fait différent de ceux qui ont été observés et proposés par les différents auteurs.

Ne connaissant pas les sujets qui ont servi de base à leur étude, il ne nous appartient pas de juger les interprétations données à ce genre de folie, et rien ne nous autorise à rejeter les explications fournies jusqu'ici. Mais dans notre cas, il nous semble que le mécanisme de la genèse du délire a été différent. Ce délire appelé de négations n'a été en réalité qu'une interprétation spécieuse de phénomènes soi-disant morbides, mais dans le cas présent à peu près normaux.

Les auteurs ont fait jouer, dans la pathogénie de ce délire de négations, un rôle important aux troubles de la sensibilité. On a fréquemment noté de l'analgésie, de l'hypéralgésie ou de l'hypoalgésie, des sensations douloureuses subjectives (paralgésies), des crampes, de la fatigue et de la faiblesse musculaire. On a prétendu que le sens musculaire

était altéré, diminué ou perverti, d'où l'interprétation parle sujet de durcissement, de grossissement de ses membres; que la sensibilité interne viscérale était troublée, ainsi qu'en témoignent des crises d*étouftements, d'angoisses, de palpitations, des sensations de brûlures, de poids, de vide à l'estomac et à l'intestin et pour certains la sensation de l'hypertrophie ou de vide des testicules. On a relevé l'altération des sentiments, des besoins généraux, tels que la faim et la soif, etc. ; le sentiment de la fatigue ; des troubles du côté des organes des sens existeraient également, mais seraient plus rares.

Il en serait de même des hallucinations, soit ordinaires, soit plutôt psycho-motrices, ou du sens musculaire, mais d'une façon générale, elles feraient le plus souvent défaut.

Les sensations organiques, elles aussi, seraient changées.

11 y aurait des troubles de la respiration, de la circulation, de la nutrition, en général, ces derniers surtout chez les mélancoliques négateurs, troubles de la cinesthésie en un mot, qui auraient pour causes principales un défaut du fonctionnement du système vaso-moteur, ainsi qu'une nutrition défectueuse du système nerveux.

On a insisté plus spécialement sur les troubles psychologiques et en particulier sur ceux de l'attention, sur l'affaiblissement du pouvoir de synthèse mentale, sur la perte de l'activité psychique, d'où apparition des actes automatiques, dont la résultante aboutirait à la désagrégation mentale pouvant

provoquer de vrais dédoublements de la personnalité.

Ayant de Tanesthésie ou de la dysesthésie psychiques et voulant expliquer ces phénomènes, le malade aboutit à un délire de négations. D'une façon générale les auteurs accordent une influence importante à la mélancolie, à Thypochondrie morale, dans lesquelles se retrouve déjà une tendance évidente à la négation (Séglas).

Voici rhistoire psychologique de cette malade, avec tous les détails, que nous avons pu recueillir.

R. Charlotte. Age 5o ans. Profession : concierge.

Père mort à 70 ans d'affection indéterminée.

11 était alcoolique. -

Mère morte à 53 ans, également d'affection indéterminée. Elle eut un frère et une sœur.

Sa sœur est actuellement vivante et bien portante ; son frère mourut phtisique à 36 ans ; il était alcoolique.

Antécédents personnels : bonne santé habituelle ; pleurésie à 17 ans, guérie sans laisser de traces; phlegmon à la joue à 36 ans; fracture du péroné à 40 ans.

Etant jeune (dans la seconde enfance) la malade était somnambule. Cet état dura plusieurs années. Réglée à' 12 ans, les menstrues furent régulières ; elles ont disparu, il y a environ 6 mois, époque à laquelle la malade s'adonna à la boisson.

pariée à 25 ans, son mari mourut 7 ans plus tard ; la malade eut quatre enfants, un garçon et trois filles. Deux de ces dernières moururent ; une fille succomba après avoir présenté des phénomènes

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ictériques, à Tâge de 5 ans et demi, à l'hôpital St- Louis, dans le service du P^ Fournier. D'après les renseignements fournis, il semble démontré que Ton a affaire ici à un cas de syphilis hépatique héréditaire.

Le garçon mourut en huit jours, à l'âge de trois mois et demi.

Les deux filles actuellement vivantes sont l'aînée et la plus jeune. La première est âgée de vingtauatre ans, la plus jeune de dix-neuf ans ; toutes deux sont bien portantes.

La malade a présenté depuis son enfance des maux de tète fréq^uents. Avant le début des troubles mentaux ils avaient déjà diminué de fréquence, et ne survenaient qu'au moment des règles, soit avant leur début, soit après la fin. 11 y a un an les règles et les céphalées disparurent, pour revenir simultanément quatre mois plus tard. Elles cessèrent ensemble et d'une façon définitive au mois de janvier 1900, moment où nous notons les premiers troubles mentaux.

Au sujet de l'alcoolisme, la malade raconte que, depuis l'âge de quatre ans, elle buvait avec son père, du vin, du cassis et du rhum. Elle continua ainsi j usa u'à vingt-cinq ans, époque de son mariage. Tant qu elle fut en ménage elle but raison naolement sans faire d'excès; mais, depuis la mort de son mari, il y a dix-huit ans, elle s'adonna à la boisson. Depuis le mois de novembre 1899, elle buvait du vulnéraire, surtout le matin , dit elle, étant à jeun .

Dès le mois de décembre elle eut des insomnies. La malade restait la journée au coin de son feu, où elle finissait par s'endormir. — Au mois de

i'anvier ou de février, les idées commençaient à se )rouiller. R. désirait mourir, elle se plaignait de souffrir du bras droit.

Aux environs du 20 mars 1900, elle ressentit

comme une barre au niveau de Tépigastre. A ce moment elle fut examinée par un médecin, qui, lui fit remarquer du tremblement des mains. A son dire ce tremblement durait déjà depuis le mois de janvier. Sur l'ordonnance, il y avait écrit : « Embarras gastriauealcoolique». Inappétence ; soif vive ; sensation de langue épaisse ; malaise général empêchant tout travail ; amaigrissement.

Au mois de mai elle n'eut plus de repos, elle remuait sans cesse ; elle ne pouvait pas, dit-elle, 4i tenir en place ». Elle n'avait plus d ordre, éparpillait les divers objets qu'elle avait chez elle, dérangeait tout. D'autres fois elle restait assise sur une chaise, où, une petite glace dans la main, elle restait des journées entières à considérer combien ses conjonctives devenaient jaunes, comme elle perdait ses cils, comme les traits de son visage se tiraient, etc.

Tiraillements épigastriques. Brûlures rétrosternales. Constipation. Douleur au niveau de l'épaule droite, irradiée dans le bras et la main. Il semblait à la malade qu'elle avait la main paralysée. A son dire c'était ^c les nerfs qui se tiraient. Ça la rongeait. Il lui semblait qu'on lui passait une vrille dans le bras, qu'on lui brisait les os », Cette douleur dure d'ailleurs toujours la même.

A cette époque elle fit une tentative de suicide en essayant de se jeter par la fenêtre d'un quatrième étage. Sa fille l'arrêta au moment où elle enjambait la fenêtre.

Lorsqu'elle marchait, il lui semblait qu'elle était sur des échasses « qu'elle était perchée sur quelque chose ». Elle craignait que le moindre choc ne la fasse tomber. Elle ne savait dire sur quoi elle posait les pieds, mais avait la sensation d'un corps dur.

Il lui semblait qu'elle n'usait ni bas, ni chaussures en marchant. Elle avançait en traînant les jambes. N'était-ce pas là le commencement d'une analyse subjective minutieuse de sa marche et qu elle ne savait de quelle manière interpréter ?

Cependant elle continuait à boire. Les idées de suicide persistaient. Elle croyait qu'on ne l'aimait pas, parce qu'elle était méchante envers ses enfants. Il est vrai qu'alors elle les détestait; car ils l'empêchaient de boire.

Ses enfants, croyait-elle, ne voulaient pas la soigner. Elle consulta à cette époque quatre ou cinq médecins. L'appétit diminuait. Elle s'inquiétait du mauvais état de sa santé, disait à tout venant qu'elle ne guérirait pas, qu'elle était perdue. Elle appelait les passants dans la rue, les faisait monter chez elle, se déshabillait devant eux pour leur montrer combien elle maigrissait, combien elle avait changé ; sa poitrine, son ventre, disait-elle, avaient diminué de volume dans des proportions effrayantes. Ses filles étaient choquées de cette habitude d'exhibition, et lui faisaient des remontrances à ce sujet. Se figurant toujours qu'elle ne guérirait pas, elle étaif toute la journée à se tâter, à se palper, à se regarder de tous côtés.

R. avait peur de mourir et disait qu'elle voulait succomber sans souffrances. Elle se plaignait de souffrir partout. La nuit elle réveillait ses enfants pour leur dire qu'elle était malade et qu'elle allait mourir. Elle voulait faire son testament. On remarquait chez R. une tendance à s'examiner et à s'analyser d'une manière exagérée.

Au mois de mai notre sujet prétend avoir vu dans sa dentition un changement, qu elle désigna en disant que ses dents << se cariaient ». Jusqu'ici elle avait les dents blanches, le peu de tartre déposé à leur surface s'enlevait facilement. A ce moment, elle remarqua une coloration plus foncée. Le dépôt adhérent à la surface dentaire ne pouvait plus partir. La malade s'imagina d'abord que ses dents étaient ^c calcinées ^^ puis, qu'elles « allaient tourner au fer. »

Lorsqu'elle essayait de leur imprimer un mouvement, elle les trouvait complètement immobiles. Elle en conclut que « ferrées » avec les gencives, elles devaient leur rester définitivement et toujours soudées. A ce moment, dit-elle, une dent était sur le point de tomber. Mais elle cessa « de bouger lorsque sa dentition tourna au fer. »

Vers la fin du mois de mai elle remarqua que les ongles de ses mains ne poussaient plus. 11 en était de même des ongles des pieds. Elle se croyait perdue. Elle pensa d'abord que c'étaient les nerfs, qui, ayant été durcis par l'alcool et s'étant^c retirés», empêchaient ses ongles de pousser et étaient la cause de sa maladie. Elle le répétait continuellement.

11 lui semblait que ses ongles étaient durs et, dit-elle, c'était ce qui les empêchait de pousser. Comparant les transformations de ses ongles à celles de ses dents, elles s'imagina d'abord qu'ils ^ étaient «. cariés », puis qu'ils étaient « calcinés ». Elle crut également que ses os étaient calcines. . Pour elle, toutes ces transformations étaient

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dues au vulnéraire, « Cest Tabus de la boisson qui m'avait rongé le sang, qui me dégringolait. Aussitôt que j'ai vu mes ongles, qui ne bougeaient plus, je me suis dit que c'était étrange. Je me suis dit, ma vieille, tu es perdue. >► << La boisson m'a rongé le sang et en me rongeant le sang m'a rongé la moelle des os, »

Depuis 'plusieurs mois R. maigrissait rapidement. Il lui sembla également que ses membres et sa figure étaient plus durs ; elle se faisait palper par son entourage, afin d'avoir des témoins des modifications survenues dans son organisme. Ces constatations prouvaient une fois de plus à ses yeux, que son corps tournait au fer.

Essayait-elle de se piquer elle remarquait, ditelle,, qu'elle n'arrivait pas à pénétrer dans la chair ; se frappait-elle soit avec la main, soit avec un marteau, elle éprouvait une dureté spéciale.

Malgré la vue du sang qui s'écoulait des piqûres, ou les coupures qu'elle se faisait en présence de sa fille, elle affirmait, nous dit cette dernière, qu'aucune goutte de sang ne s'échappait de ses blessures.

Un jour elle se frappa 4c le flanc avec un couteau pour pénétrer dans le cœur ». Quoi qu'en réalité, elle n'enfonça que très peu le couteau, elle conclut qu'elle était en fer, de ce fait qu'elle ne s'était pas tuée, et en dépit de la vue du sang qui s'écoulait de la plaie.

R. se plaignait d'avoir toujours une sensation de froid, surtout à la main droite. Elle prétendait également, qu'elle ne sentait pas certaines odeurs,

qui étaient perçues dans sa chambre par des amies, venant du dehors. A son dire elle avait toujours senti les fumets de la cuisine. Depuis ce moment, elle se plaignit de ne plus éprouver, lorsqu'elle était à son fourneau, les mêmes sensations qu'autrefois. R. ne sentait plus de goût à ses aliments. 11 lui semblait qu'elle mangeait de la terre ; le pain avait pour elle le goût de terre. Lorsc^u'elle prenait un médicament, elle avait la sensation de ce dernier, mais n'en définissait pas le goût.

A cette époque nous devons relever un fait, qui marqua dans le délire de la malade. Celle-ci, après une constipation opiniâtre, datant de quatre jours, eut durant la nuit une selle tellement abondante, qu'il lui sembla aue ses intestins se vidaient. Son ventre, dit-elle, aiminua aussitôt de volume « se plissa comme une vieille vessie. » Néanmoins ce )our-là son corps ne se vida pas complètement. 11 lui restait encore des organes, quoiqu'ils fussent notablement diminués. Elle avait, en particulier, une poche dans le flanc gauche, sur laquelle elle se couchait, et qui continuait à lui donner la vie.

Notre malade prétendait aussi, qu'elle ne pouvait plus rien tenir. Tous les objets lui glissaient des doigts ; son dé tombait lorsqu'elle le prenait. Elle ne pouvait plus travailler, plus écrire, parce qu'elle était en fer. Au moment de telles affirmations, elle écrivait, il est vrai, ses dernières volontés, et ne laissait à peu près rien glisser de ses mains. Dans le cours de sa maladie, R... se regarda le vagin pour voir s'il n'y avait pas de modifications du côté des organes génitaux. Elle dit, qu'il lui semblait que le clitoris avait diminué de volume. Comme tout le monde elle éprouvait des besoins sexuels, mais il lui semblait curieux de remarquer l'existence des sensations voluptueuses en dehors d'un rapport sexuel réel, simplement

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lorsqu'elle se^cFimaginait » selon sa propre expression. La dernière fois qu'elle eut des rapports elle n'éprouva aucune sensation voluptueuse. Il y avait d'ailleurs, dit-elle, six mois qu'elle n'avait plus de plaisirs sexuels, ou bien le plaisir qu'elle éprouvait était bien moindre qu'autrefois. Cette diminution dans l'intensité du plaisir sexuel nous semble due à la distraction mentale provoquée par l'introspection. Notons que la malade ne fut jamais soumise à aucune manœuvre d'hypnotisme. Ne voulant plus manger, et continuant cependant à s'adonner à la boisson, son état s'aggravait. Un matin, après une nuit mauvaise, R... émit, à son dire, une telle quantité d'urine, qu'elle crut que son corps finissait de se vider. Tout ce qu'elle avait dans le ventre, et en particulier la poche, qui était dans le flanc gauche, avait été définitivement expulsé. Ce travail de dissolution s'était accompli pendant la nuit.

Jusqu'alors, R... prétend qu'elle allait à la garderobe en diarrhée et qu'elle urinait normalement. Dès lors, dit-elle, les selles disparurent ; elle eut la dernière le lendemain. La quantité d'urine émise était, d'après elle, plus abondante. R. . . se désespérait d'être complètement vidée et de n'avoir plus d'organes. Elle prétendit de ce jour, que tous ses aliments n'étaient plus digérés et qu'ils se tournaient en eau. Elle en sentait dans son corps la transformation immédiate, qui provoquait de suite une miction abondante. Dès qu'elle eut achevé de se vider, dit-elle, « ses traits devinrent tirés, ses cheveux étaient collés. »

La malade prétendit alors non seulement qu'elle était en fer, mais aussi qu'elle était morte; que par conséquent elle ne pourrait plus mourir. Elle voulait qu'on aille déclarer son décès à la mairie ; elle refusa toute nourriture pendant quatre jours.

Les dernières nuits qui précédèrent son internement, elle refusa de se déshabiller et de se coucher, parce que, dit-elle, il était inutile d'agir de la sorte pour une morte.

Elle se figurait que depuis qu'elle est à Tasile, il y avait environ quinze jours quand nous Tavons examinée, la quantité de fer dont était empreint son organisme a beaucoup augmenté. Lorsqu'elle vint, ses doigts étaient longs et effilés; maintenant, ils sont « courts et comme rentrés. » Il y a quinze jours encore, ses membres étaient minces. La maladie s étant aggravée, le fer s'est accru. Aussi ses membres sont-ils plus gros. Elle s'en est aperçue, dit-elle, à ses genoux, qui grossissaient. Elle montre ses pieds, qui sont du fer. Lorsqu'elle se peigne, ses cheveux « viennent à poignée; » et elle s'imagine qu'ils sont comme ses ongles ; elle ne peut plus se peigner. « Sa cervelle, dit-elle, a disparu, il y a quinze jours, lorsqu'elle s'est vidée, s'est tournée en eau et a suivi le même chemin que les autres viscères. » Jusqu'ici, elle pensait que son cerveau était encore dans sa tête, parce que celle-ci lui semblait chaude; maintenant, elle l'est moins. Pourtant R... se plaint d'avoir des bouffées de chaleur au front.

Elle eut, pendant quelques jours, une sorte de voile devant les yeux. Elle sentit que ceux-ci 4c la tiraient, puis devenaient plus petits, se ratatinaient. Sa figure était livide, tirée. ^ Actuellement ce ne sont plus des yeux qu elle a. Elle est d'ailleurs fort étonnée d'y voir clair encore ; demain

elle n'y verra plus. Tant qu'elle aura une larme qui mouillera ses yeux, elle y verra, mais « cette eau ne durera pas longtemps; demain, elle sera tarie, et la vision sera perdue.

Telle est l'histoire de la malade jusqu'au moment où nous l'examinons. Les renseignements nous ont été fournis par la malade elle-même et ont été confirmés par sa fille. Voici encore quelques détails supplémentaires, dont quelques-uns nous ont été donnés par cette dernière au sujet du sommeil de sa mère, de ses habitudes, de son caractère, etc.

D'une façon générale, R... était longue à s'endormir ; elle se promenait une partie de la nuit, restait souvent debout jusqu'à minuit et ne se couchait qu'à deux ou trois heures du matin. Encore était-ce plutôt de la somnolence qu'un vrai sommeil qu'on observait chez elle. Pendant qu'elle dormait, elle avait souvent la mimique d'une personne qui pleure.

Parfois dans une sorte de demi-sommeil, les yeux ouverts (toujours au dire de sa fille), elle se promenait ou écrivait. Durant son sommeil, elle se plaignait et parlait. Les dernières nuits, l'absence de sommeil était complète.

La malade avait le sens de l'ouïe remarquablement développé! Ainsi, lorsque deux personnes parlaient à voix basse dans une pièce voisine, dont les portes étaient fermées, elle arrivait à entendre tout ce qui se disait et le répétait plus tard. Ses enfants étaient étonnés d'une telle finesse auditive.

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Avec un doute systématique la malade, à plusieurs reprises, revenait sur la plupart de ses actes. Sa fille est très affirmative sur ce point. Cette tendance s'exagéra surtout les derniers temps de la maladie.

R... a toujours vécu avec le regret de tout ce qu'elle faisait, et il y eut une véritable exacerbation dans ces symptômes à partir du moment où elle commença à être malade. Ce regret était tellement grand qu'elle ne restait pas un moment en repos, pas une minute tranquille dans son lit. « Est-il malheureux d'avoir vécu jusqu'ici, en regrettant tout ce que j'avais fait dans mon existence ». « J'ai toujours marché avec le regret de tout ce que je faisais, surtout depuis que je m'étais mariée ». « Une idée m'a toujours poursuivie. J'avais dans l'idée que, si j'allais au Vésinet, je ne rentrerai jamais à la maison. Voilà pourquoi je n'ai jamais voulu y aller ». <« C'est toujours ces idées, nous disait encore R.,qui me poursuivaient, comme elles l'ont fait pendant toute ma vie ».

Au moment de l'observation même, la malade nous raconte que depuis qu'elle nous a quittés, elle n'a pas cessé de regretter ce qu'elle nous avait dit. Elle y a songé toute la nuit. « C'est d'ailleurs, ditelle, le regret qui m'a poursuivie toute ma vie dans toutes les actions que je faisais ». R. raconte qu'autrefois elle était poursuivie par des airs de musique.

qui lui revenaient plusieurs jours de suite à la mémoire.

Actuellement, la malade prétend qu'elle n'a plus ni cœur, ni poumons, ni foie, ni intestins, ni rate, ni cerveau, que tout a disparu. Elle s'imagine que ce qu'elle mange se tourne en eau, parce que n'ayant rien bu à table elle éprouve, dès qu'elle en sort, le besoin d'uriner, et que la miction est alors abondante. « Vous voyez bien que tout mon manger se tourne en eau dès que je l'ai pris )►, nous disait-elle. « J'urine beaucoup. Hier soir, c'est insensé ce que j'ai uriné, j'en ai plein le ventre )►. ^ Autrefois j'étais très grosse ; lorsque je mangeais, ça m'engraissait, mais aujourd'hui, ça ne me fait plus rien». Il est vrai qu'actuellement elle a beaucoup maigri.

Ses membres, sa figure sont en fer. Il n'y a plus chez elle que de la peau calcinée cuite, qui recouvre du fer. Elle n'a plus de sang. « Vous me piquez, mais vous ne me faites pas saigner ; c'est le sang qui m'occupe». Le fer augmente de volume et elle trouve ses membres plus gros qu'il y a quinze -jours.

Du côté des sens, elle a perdu le goût et l'odorat : « Avant on me faisait sentir le manger. A présent, je ne sens plus rien. Je ne sens pas le goût de Teau ». Elle va perdre la vue dans quelques jours. Elle conserve l'ouïe et le toucher. Remarquons cependant qu'elle sent cuire des choux ; et qu'en ayant mangé, elle sent le goût des choux, qui lui revient à la bouche. Elle dit qu'elle sent les odeurs ainsi que les saveurs, mais seulement au moment

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même de Timpression. La sensation ne persiste pas comme autrefois.

Lorsqu'elle marche, elle sent qu'elle ressaute, qu'elle sautille sur ses jambes, parce que celles-ci sont en fer. Lorsqu'elle est dans son lit, elle ne peut rester qu'allongée.

Une nuit elle se tâte le vagin pour observer les modifications, qui se sont produites de ce côté de son organisme. Elle le palpe en tous sens, afin de n'en laisser aucun recoin inexploré. Elle découvre à la partie supérieure un corps dur. Le lendemain, elle ne manque pas de nous dire : « Croyez-vous que c'est curieux, voilà maintenant que j'ai un os, qui m'a poussé et que je n'avais pas auparavant, là en haut ». Et du geste elle nous montre la partie supérieure de son vagin, où le doigt enfoncé vient buter contre le pubis.

R. . . s'effraye de tous ses changements, qu'elle voit s'opérer en elle. Elle s'étonne fort que sa langue ne soit pas détachée de sa bouche, et qu'elle n'ait pas été expulsée avec les autres organes, au moment où son corps s'est vidé. Elle ne s'explique pas que: « l'os qui est du bois puisse se réduire au fer ». Elle prétend que, depuis qu'elle s'est vidée, elle est morte. Mais comme ses membres et sa figure se sont tournés au fer, elle n'est pas morte comme les autres de sorte qu'actuellement elle ne peut plus mourir; elle est éternelle. Jamais elle ne verra la fin du monde. Si elle essaye de se tuer, elle n'y parviendra pas. Jamais on n'aura besoin de lui acheter un cercueil. Ce qui la désole le plus, c'est qu'elle va

perdre la vue et qu'elle sera obligée de vivre éternellement sans y voir : « Dire, que je suis venue au monde comme toutes les autres et que maintenant c'est comme si je n'étais jamais née ». Je n'ai plus de boyaux, cependant j'aimerais mieux les avoir et être folle, archi-folle à enfermer dans une cage pendant des siècles, que d'être comme jesuis>>.

Elle trouve dérisoire qu'on la mène au bain, qu'on lui donne à manger, alors qu'elle n'en a nul besoin, puisqu'elle est en fer. « Si je m'écoutais, je ne mangerai pas. Si je le fais, c'est pour avoir la paix ».

Elle craint qu'on ne tourmente ses filles. Ce ne sont pas elles qyii l'ont empoisonnée. Elle seule s'est fait tout le mal, dont elle souffre actuellement. Il vaudrait mieux la juger et la condamner, s'il y avait lieu, que de faire souffrir ses enfants. On va les condamner, les mettre en prison, vendre leur mobilier )►. C'est tout de même malheureux pour mes deux jeunes filleà de leur faire de la peine, deux jeunes filles aussi honnêtes >►. « Ce que vous venez d'écrire ne fait au moins pas de tort à mes filles » ? Ses filles n'ont pas compris qu'elle était morte. Elles croient que leur -mère, enfermée dans un asile d'aliénés, est toujours vivante et semblable aux autres malades. Elles ne peuvent pas comprendre son état. R. . . craint que son histoire ne paraisse dans les journaux avec son nom et celui de ses filles, et ne déshonore toute sa famille. « Pourvu, dit-elle, que mon portrait et ceux de mes deux filles ne paraissent pas ».

R. . . s'étonne d'éprouver parfois des sensations incompatibles avec son organisme en fer. Elle écrit quelques mots, penchée sur une table : « C'est curieux, j'écris comme j'écrivais chez moi, avant d'être transformée en fer, lorsque j'écrivais au bureau au compte de ma propriétaire ^. « Lorsque j'y pense, je ne puis plus pleurer, puisque je n'ai plus les yeux pour pleurer ; je ne peux pas ressentir comme les autres, mais quand même il me semble que je le ressens, quoique je ne puisse plus le ressentir >►. « Cette nuit on a laissé une fenêtre ouverte au-dessus de moi, et quoique je ne ressente pas le froid, c'est curieux ça me fait comme si je le ressentais ». « C'est curieux, je souffre de coliques, de tranchées dans le ventre comme avant, comme lorsque j'étais de même que les autres, comme j'étais autrefois. Croyez-vous que c'est curieux ». « Je vais maintenant à la selle comme j'y allais, lorsque j'étais comme tout le monde ». « C'est bizarre que j'ai la tête chaude ; je ne devrais pas l'avoir chaude, parce que le fer c'est froid ». « C'est curieux on aurait dit que je n'étais pas malade, tant j'avais envie d'aller aux cabinets ».

Cette nécessité d'analyse portée à un si haut point pendant l'état de veille se rencontre également dans le sommeil lors des rêves de la malade, mais ici n'atteint pas le degré que nous sommes habitués à voir chez elle dans la journée. Elle se manifeste en tous cas sous une autre forme. Les modalités de la vie de ses rêves la préoccupent. Dès qu'elle se réveille, son besoin d'analyse réapparaît.

Pendant la nuit elle médite sur la nature et la qualité des souvenirs qu'elle garde de son rêve. Elle se demande si elle rêve ou bien si elle est éveillée ; et parfois, grâce à une analyse profonde, elle définit dans un langage métaphorique l'impossibilité où elle se trouve de distinguer le dernier moment du rêve, du premier moment du réveil. Elle est arrivée à se faire une notion bien distincte de l'état de rêve qu'elle éprouve dans un sommeil superficiel (état dans lequel elle dit qu'elle rêve comme tout le monde, c'est-à-dire dans lequel elle se retrouve telle qu'elle était autrefois et telle qu'elle est actuellement dans la journée) d'un autre état du rêve appartenant au sommeil profond pour ainsi dire (état qu'elle caractérise comme le seul, qui lui suggère une notion précise du vrai rêve). Cette distinction entre les illusions hypnagogiques du réveil et l'activité mentale du rêve sont si bien saisies que notre malade ne peut parfois pas s'endormir, absorbée qu elle est par l'impossibilité de donner à certains souvenirs une explication qui contente sa curiosité. Cette perplexité est due à une analyse minutieuse de son état mental, lui faisant distinguer deux catégories de rêves, qu'elle ne peut confondre ni expliquer.

Une nuit R. . . se croyant endormie crut entendre sonner le dernier coup de minuit. Elle se demanda si elle rêvait ou s'il était réellement minuit. Elle resta dans son lit sans bouger, absorbée par cette idée fixe et cherchant par tous les moyens à avoir des affirmations positives ou néga-

tives, lorsqu'élant alors sûrement éveillée, elle entendit frapper un coup à la pendule. Elle fit le raisonnement suivant : « Une heure succède à minuit, je ne dormais donc pas tout à l'heure ». Elle se dressa même sur son lit pour s'assurer qu'à ce moment elle était éveillée. Elle nous demande le lendemain de lui expliquer comment il peut se faire qu'elle croyait rêver lorsque sonna le dernier coup de minuit, alors qu'en réalité elle était éveillée. Tel était le délire de R... au commencement d'octobre 1900. Depuis lors une modification ou plutôt une aggravation s'est produite. Nous avons assisté à l'élaboration de sa folie, nous assistons maintenant à sa systématisation. Cette habitude d'analyse, qui l'avait amenée à se croire en fer, persiste ; elle continue à passer au crible de ses recherches tous les phénomènes, qui se présentent à sa conscience, ^c Je ne dors pas la nuit, je pense toujours au firmament, c'est ce qui m'occupe )►. « Quand vous me voyez toute seule, je suis toujours à penser, je ne fais que cela. » « Quand je suis dans la cour à côté de la barre de fer, je pleure, car je pense que j'ai été et que je suis encore comme cela. » « Je suis allée exprès à la cuisine pour me rendre compte des chiens, des enfants, des hommes. Si je vais à la cuisine, c'est par simple curiosité. >► 4c J'examine la clef, les animaux, les garçons que je vois, etc. » « Plus je regarde le monde, plus je m'aperçois que tout est comme moi. » 4c C'est drôle, toutes les personnes à qui je demande, si elles sont comme avant, me répondent

INTROSPECTION SOMATIQUt 53

qu'elles sont toujours comme autrefois, mais moi je les trouve toutes changées. » « Je voudrais aller à la messe voir, si elle est comme avant )f. «Je voudrais voir comment ça se trafique dans les omnibus, voir si c'est comme avant. Lorsque vous y êtes monté, vous a-t-on donné un billet de correspondance et contrôlé la .même chose qu'autrefois? >► « J'ai demandé à ma fille si elle voyait toujours des enterrements. »

R... compare sa vie actuelle à celle d'autrefois et cherche par la mémoire à revivre l'ancienne vie. « Je vis dans le passé, c'est ce qui fait le bonheur de ma vie. )f « Je pense à tous mes regrets, à tout ce j'ai passé, à tout ce que j ai fait depuis que j'ai perdu mon mari. )► « Je regarde tout le temps le passé en arrière, dans moi-même, cela surtout la nuit. ^ Il semble que ce soit surtout dans le calme et le silence de la nuit, qu'elle imagine le plus facilement des changements soit dans sa constitution physique, soit dans le milieu qui l'entoure, transformations qui forment le fond de son délire. « Dans une nuit elle a senti que le monde avait changé. Le lendemain ce n'était plus le même monde. )►. « Elle a vu que le ciel brûlait, que tout était en feu. )► Il s'agit fort probablement d'un état hypnagogique. Aussi elle trouve aujourd'hui le milieu extérieur tout diff^érent de ce qu'il était autrefois ; tout a changé. Parfois ces transformations lui apparaissent dans des phénomènes, dont le changement est tout à fait normal. « C'est drôle comme je trouve tout changé. Tout à l'heure la

54 l'analyse mentale

nuit va venir et il est à peine 4 heures. Il n'est pas naturel de voir la nuit venir de si bonne heure. ^ « Autrefois on m'apportait de beaux bouquets en novembre, maintenant on ne m'en apporte que de tout petits. C'est que les fleurs ne peuvent plus pousser comme autrefois. >► « Ce n'est pas du pain que l'on mange c'est comme de la terre. >► « Je me suis dit un jour qu'il n'y avait plus de mer et que tous les poissons avaient crevé. Ainsi ceux qu'on nous fait manger tombent tout en miettes quand on nous les donne. Quelle différence avec ceux d'avant ! >> « La cuisine n'est pas comme autrefois. >►

R... donne cette interprétation de changements à des phénomènes qu'elle remarque et qui sont dus à des causes toutes différentes. » X. . . (une infirmière), au début que j'étais ici, ne me disait rien ; elle était assez gentille. Mais depuis que le monde a changé, elle a changé aussi, elle n'est plus comme avant, elle est fière et plus pincée, je la trouvais plus gentille avec moi au commencement. » R. . . avait pris l'habitude de tâter et de palper cette infirmière depuis plusieurs jours, et cette dernière, agacée de ses recherches, s'y était opposée d'une façon un peu brusque. — « M"™^ X. . . ne couche plus avec son mari (ce qui d'ailleurs était vrai, et avait lieu par raison d'hygiène); vous voyez donc que le monde n'est plus comme avant, et qu'il s'est produit un grand changement. »

R. . . ne se contente pas d'analyser tout ce qui lui tombe sous les sens, elle compare tout aux changements qu'elle-même a subis. Cette compa-

raison de ce qui Tenvironne avec elle-même est la même aujourd'hui qu'autrefois; le rapport reste constant ; et comme Tun des facteurs est différent, grâce à une introspection exagérée, il s'ensuit que l'autre terme va s'orienter dans le même sens. « Il est mort dans la cabane une femme. Le soir où elle mourut je fis un signe de croix, et je me dis que je voudrais bien être à sa place. Quelque temps après, une autre femme est morte ; son mari était venu la voir ; je l'avais vu râler avant de mourir, et j ai fait la différence entre les deux. Cette femme n était pas comme l'autre. Quand j'ai vu son front, je me suis dit que lorsque je devais mourir, mon front avait plissé de même. ^ Le monde a donc subi un sort analogue au sien. Tous ceux qu'elle voit sont maintenant comme elle. « Votre nez est en fer. Vos yeux ne sont plus si bleus. Vous avez le menton en fer. Vous ne pouvez plus enlever votre bague ; ma fille ne pouvait plus enlever celle que je lui avais donnée. » « Ma fille est en fer comme moi, elle a les os comme moi, elle est pareille. Elle avait à l'œil une particule qui changeait lorsque le temps devait changer ; maintenant elle ne se modifie plus. » <c Je regarde M. B. . . pour voir si c'est bien un homme. )f «Autrefois vous ne marchiez pas comme maintenant. Vous sautillez en marchant comme si vos jambes étaient en fer. Je suis bien sûre que vous ne passez plus votre temps à faire vos analyses. >> « Je regardais M. X. . . qui marchait et je voyais qu'il marchait comme moi. C'est drôle qu'il soit médecin d'une

zp l'analyse mentale

maison pareille, et qu'il ne regarde plus ses malades comme M. B. . . les regardait avant. Tout le monde a été retourné depuis que je suis ici. Aujourd'hui Dieu réduit le monde pareil à moi. >> « Lorsque je regarde les gens de près, il me semble qu'ils sont comme empaillés. >> Il lui semble que les habits de ceux qu'elle voit collent moins qu'autrefois; pour s'en assurer elle tire sur leurs vêtements et leur trouve ainsi une ampleur inaccoutumée.

Comparant à son propre état les personnes qui l'entourent, R... croit que ces dernières ne seront plus soumises aux modifications qui surviennent dans le temps. «Vous ne changerez plus, vous n'aurez plus besoin de vous couper les ongles, ni les cheveux ; vous n'aurez plus besoin de perruquier. » Les changements survenus chez elle, depuis qu'elle a tourné au fer doivent se produire également chez les autres * Vous et M. X. . . vous avez changé. » « Vous ne devez plus trouver bonne la nourriture. » « S'il fallait vous arracher les poils que vous avez sur les bras, ils ne viendraient pas. Quant à moi, je vois bien que j'ai changé, car je n'ai plus de poils sur les bras. » « Je marche, j'agis comme vous le faites, tout autant que vous ; cependant je ne suis plus bonne à rien. » Il est vrai que notre sujet ne fait rien la plus grande partie de la journée ; elle reste assise dans un coin à méditer, ou bien se promène dans l'infirmerie.

La malade tire des conclusions de ce bouleversement survenu dans l'ju^ivers. « Si vous êtes médecin, vous verrez que vous ne ferez jamais

d'accouchements ; les femmes n'auront plus de nouveau-nés. ^ Puis elle se demande pourquoi est survenu ce changement dans le monde. Là encore, comme elle a fait jusqu'ici, elle rapporte tout à elle-même, interprétant tout d'après sa méthode introspective qui fait que son moi devient le centre de tous ses phénomènes de conscience, centre auquel tout le reste est rapporté. Elle croit alors qu'elle est la cause de toutes les transformations survenues dans l'univers. Dieu a voulu punir tout le monde pour elle, à cause des fautes qu'elle a commises. « Je regarde le monde pour avoir des renseignements sur moi-même, pour voir si j'ai été le modèle de tout ce qui est devenu. » << Le Bon Dieu a changé tout le monde à cause de moi. 11 a voulu punir tout le monde. C'est moi qui suis cause que le monde est comme ça. »

Voici ce que nous avons constaté à l'examen physique :

R... présente à peu près son âge réel, très peu de cheveux blancs. Rien d'anormal dans la figure. Dentition à peu près régulière. Du côté des oreilles nous relevons simplement l'adhérence du lobule. Peau rude et sèche à la face palmaire des mains. Rien d'anormal aux poumons, ni au cœur ; les deux bruits sont bien frappés. Pouls petit, 72 à la minute (19 — 17 — 18 — 18).

La palpation ni la percussion ne révèlent rien de spécial du côté de Testomac ni dy foie, qui paraissent tous deux absolument normaux. Lan-

Çue un peu blanche. Pas d'hémorroïdes. R. . . va a la çarde-robe actuellement une fois par jour, parfois, quoique rarement, deux fois. Le délire ne nous permet pas d'avoir des renseignements précis sur l'état des selles. Il est probable que celles-ci sont normales, en tous cas, elles sont régulières. L'appétit est à peu près normal, mais il faut insister auprès de la malade, au début du repas, pour la faire mettre à table, comme d'ailleurs il faut insister pour la faire se laver ou se peigner.

Le ventre est souple. La palpation n'y révèle rien de particulier. Pas de hernie. R... prétend qu'il y a Quelques années, elle eut « un effort » qu'un méaecin lui fit rentrer. Depuis lors elle ne s en est plus ressentie. Aujourd'hui, lorsque nous lui demandons si elle en souffre encore, elle nous répond que cet efîbrt a été entraîné et a disparu lorsque ses autres viscères ont été expulsés. On observe parfois un ballonnement abdominal inaccoutumé, dû surtout à un trouble respiratoire. Le thorax reste à peu près immobile, et la malade respire surtout avec son diaphragme. Il suffit de demander à R. . . de fléchir les cuisses et de garder la bouche entr'ouverte, puis de lui appuyer légèrement sur l'abdomen pour voir son ventre diminuer de volume.

La nutrition semble bonne. La malade n'est pas anémique ; elle n'est pas maigre. Cependant on note de la flaccidité au niveau de la peau du ventre, qui est plissée. La peau des bras, des jambes, des joues, est également pendante. Nous savons d'ailleurs qu'à son dire et à celui de sa fille, R. . . a beaucoup maigri depuis quelques mois. Les urines n'ont rien d'anormal.

Pas de fièvre.

L'examen des parties génitales montre l'existence de pertes blanches.

Les réflexes patellaires, du poignet, massetérien sont très nettement exagérés. Immobilité pupillaire à la lumière. Pas de tremblement des doigts, ni des mains. Pas de tremblement de la langue.

La sensibilité est à peu près normale au niveau de la peau de Tabdomen, il en est de même pour la sensibilité au niveau de Tanus et de Turètnre.

L'examen des diverses sensibilités, de la force musculaire et des principales facultés mentales a constitué l'objet de nombreuses investigations.

L'examen attentif du domaine sensoriel de notre malade nous a permis de préciser assez exactement la nature et Tétat de chaque catégorie de sensation. Des méthodes rigoureuses (i) de laboratoire ont été

(i) MM. Toulouse et Vaschide ont indiqué à plusieurs reprises à l'Académie des sciences de Paris, des méthodes qui ont fait Tobjet de plusieurs recherches de psychologie-ph)^siologique entreprises au laboratoire de Psycnologie expérimentale de l'Ecole des Hautes-Etudes (Asile de Villejuit). Nous renvoyons le leaeur pour plus de détails aux travaux de ces auteurs ; nous n'en indiquerons ici que les résultats. Voici le principe de leur système d'appareils :

I* Les corps servant à la mesure de la sensibilité sont physiquement et chimiquement définis ; et les conditions de leur emploi sont exactement déterminées, ce qui rend comparables les rresures prises par des observateurs différents.

2* Les appareils sont simples et peuvent être facilement vérifiés.

3* L'excitation produite n'appartient qu'à un seul ordre de la sensibilité. Par exemple, la goutte d'eau employée en thermo-esihésie n'éveille pas de la sensation de contact.

4* Les excitations croissent progressivement et l'intensité initiale est au-dessous du minimum perceptible.

5* Leur sensibilité permet d'enregistrer sur un espace de

6o l'analyse MENtALE

employées. Nous avons passé en revue, à l'aide de certains tests, le pouvoir de synthèse mentale du sujet, afin de dégager l'étendue et la valeur qualitatives etquantitatives de ses phénomènes psychiques.

d X divisions les variations de la moyenne d'un groupe de vingt sujets normaux homogènes.

6* Ils permettent de mesurer les phénomènes suivants sur un pomt déterminé de la surface sensorielle (pour des moyennes générales) ou sur divers points (pour des recherches spéciales) :

a) Minimum moyen de la Sensation (connais- \ a ]è sance de l'excitation la plus faible sentie). •€ ^

b) Minimum moyen de la Perception (recon- 1 t-. «? naissance de Texcitant quantitatif le plus faible perçu).

c) Minimum de certitude de la Sensation (excitation la plus faible constamment sentie). J ^ S

d) Minimum de certitude de la Perception I = S (excitation la plus faible constamment perçue). f u S.2

e) Minimum / ^ \ Ces minima diffé- l *g7]!f différentiel entre / g \ rentiels doivent être / g o ° deux sensations. «S recherchés pour les 1 2^ 8. '^

tn

pour moyennes générales

en prenant comme I 'g ^ .g

/) Minimum { "S / point de départ, Tex- fe^ o

^iffiin.î.?^«t^I i ^ l citation minima, cor- SX -J

différentiel entre / r> I ^^^^^^^^ ^^ ^^^i. | :u ^ g

deux perceptions. ^ ] m um de certitude de S| | l S ' la sensation ou de la Q S^ \ perception. ^ 2

g) Degré de suggestibilité (sensations et perceptions produites dans les expériences négatives de contrôle).

Voir pour plus de détails :

Toulouse et Vaschide : Compt, rend, académie des sciences de Paris, Séances du 22 janvier 1900, du 19 février 1900, du 5 mars 1900, du 19 mars 1900 et du 9 juillet 1900. Revue Psychiatrie. Appareils de mesure des sensations des organes sensoriels de relation 1900, décembre, p. 359-369.

INTROSPECTION SOMATIQUE 6l

Sensations. — I. Sensibilité tactile. — Nous nous sommes servis de Thaphi-esthésimètre Toulouse- Vaschide (i). Le minimum de pression nécessaire pour provoquer une sensation tactile au niveau de la face antérieure des deux poignets demandait un poids de 2 centigr. 5 (l'examen a porté de chaque côté sur une surface de 5 cent, carrés). Au niveau de la partie médiane de la face antérieure des avant-bras (toujours sur une étendue de 5 cent, carrés), le poids était de 4 centigr. ; au niveau de Textrémité antérieure de l'index droit de 3 milligr.; au niveau de la face palmaire de Tindex droit de 1,2 centigr. ; au niveau de la paume de la main droite de 3,5 milligr. ; au niveau des paupières de 1,5 milligr.; au niveau de la face externe des lèvres, i,5 milligr.; au niveau des joues, 2 milligr.; au niveau de la partie médiane du front, 2 milligr.; au niveau du bout de la langue, i milligr.

Ces chiffres appartiennent à la moyenne générale des individus et dénotent une sensibilité tout à fait normale.

Des recherches variées pratiquées sur diffé-

(i) L'haphi - esthésimètre Toulouse - Vaschide mesure Tacuité de la sensibilité à la pression. Cette acuité est mesurée par le poids de la petite aiguille en acier, dont la pointe a un diamètre de o™ooo,oi qui, préalablement chauffée à la température de la surface cutanée ou muqueuse du sujet et déposée verticalement, sans vitesse appréciable sur cette surface, au moyen d'un tuteur métallique, qui permet à l'aiguille de n'exercer qu'une pression égale à son propre poidSj éveille une sensation tactile; la fause annonce d'une pression provoquant une expérience négative de contrôle et mesurant la suggestibilité.

62 l'analyse mentale

rentes régions du corps (ventre, poitrine, pieds, face postérieure de Tomoplate), nous ont prouvé que la malade avait partout une sensibilité tactile, qui ne présentait aucun trouble sensoriel mesurable et perceptible. La sensibilité était la même sur des points symétriques des deux côtés du corps. Voici les résultats, que la recherche de l'acuité de la sensibilité tactile à la pression simultanée nous a fournis (i) :

Distance en millimèlreg.

Le poignet 20

L'avant-bras 36,5

Le bout de Tindex droit ... 3

La face palmaire de Tindex droit . 4

La paume de la main droite . . 8

Les paupières 11, 5

Les lèvres (face externe) ... 3,5

Les joues 10

Le front (région moyenne). . . 19,5 Le bout de la langue .... i

Les chiffres concordent, avec les moyennes encore inédites de Toulouse et Vaschide et avec les tableaux classiques notamment avec celui de

( i) L*acuité de la sensibilité tactile à la pression simultanée a été étudiée par la méthode de la mensuration des sensations tactiles simultanées, à l'aide du compas haphi-esihésimétrique Toulouse- Vaschide. Celui-ci permet d'apprécier la distance minima laissant percevoir deux points au lieu d'un seul, le poids restant consrant. Les poids choisis pour Texpériènce correspondaient au minimum de sensibilité tactile à la pression.

Dans les mesures obtenues, chaque chiffre correspond à une moyenne de vingt expériences.

Weber, qui a été le premier et à peu près le seul à donner une topographie détaillée de la sensibilité tactile de Torganisme aux distances minima de perception où deux impressions sont différenciées, distances différentes suivant les diverses régions du corps.

II. Sensibilité olfactive (i). — Voici les chiffres obtenus :

Sensation minima olfactive i p. loo.ooo Perception olfactive 5 p. loo.ooo

Justesse de la détermination de la sensation : l'eau a été reconnue 9 fois sur 10.

La sensibilité non olfactive de la muqueuse pituitaire nous a présenté si peu d'hypéresthésie, qu'il est inutile de relever.

Pour l'ammoniaque: Sensation i p. 100 Perception 1 p. 10 Justesse de la détermination de la sensation : l'eau a été reconnue 9 fois sur 10.

Pour réther : Sensation i p. i.ooo

Perception i p. 100

Justessedeladétermination delà sensation: 9/10.

Pour ce qui concerne la détermination des

odeurs, la malade a reconnu 5 odeurs sur 10 :

fleurs d'oranges, amandes amères, anis, camphre

et vinaigre. Quant aux autres odeurs elle les recon-

(i) Pour la mesure de la sensibilité olfactive nous nous sommes servis de l'osmi-esthésimètre Toulouse- Vaschide Voir pour la technique: Revtie de Psychiatrie a <)oo^àéctm\)r^, p. 364.

naît nettement, mais elle ne peut pas donner une épithète, même vague, à la sensation olfactive qu elle éprouve.

La sensibilité olfactive est donc normale.

III. Sensibilité gustative. — Voici les mesures obtenues ; elles mettent en évidence une sensibilité tout à fait normale.

Sensation.

Perception.

Justesse

de la (iélerminaliun

de la sensation.

Salé

Amer

I p. I.OOO

Doux

I p. I.OOO

Acide

La malade a reconnu 5 solutions sur 10 (eau de fleur d'oranger, eau de laurier cerise, essence d'anis, eau de menthe, eau camphrée). Pour Teau contenant de Tail, R... a accusé une sensation astringente. Le sujet a différencié néanmoins les autres solutions sans les déterminer, et sans pouvoir donner quelques vagues indices de la nature de la solution. Des recherches variées entreprises sur la topographie de la sensibilité gustative nous ont permis de constater, une fois de plus, que la sensibilité était normale. Nous avons comparé les résultats de nos recherches sur cette topographie, avec les tables que Toulouse et Vaschide ont dressées dans une note à l'Institut (i).

(i) Pour la mesure de la sensibilité gustative nous nous sommes servis du geusi-esthésimètre Toulouse-Vaschide. Conipt. rend. 18 avril, 1900.

IV. Sensibilité auditive (\), — Des recherches sur la symétrie de cette sensibilité ne nous ont permis d'apprécier aucune différence sensorielle bien marquée d'un côté sur Tautre. Notons cependant que Toreille droite paraît légèrement plus fine (26»""^5). Elle entend le bruit de la goutte d'eau qui tombe de 27 millim. de haut, chiffres légèrement inférieur à celui qui est nécessaire à la moyenne des individus, pour lesquels il fapt une hauteur de 32 millim. environ (milieu laboratoire). Justesse de la détermination 9/10.

Aucune expérience précise n*a été faite sur le timbre et la hauteur des sons. Quelques expériences entreprises avec le diapason nous ont prouvé que R... avait une sensibilité auditive assez aiguisée pour lui permettre de bien recon-

(1) Pour la mesure He la sensibilité auditive, relaiivemeni à* l'intensité des sons, nous avons employé racousi-csihé- 3imèire Toulouse-Vaschide.Voir aussi N.Vaschioe. De l'audioraétrie. Bulletin de îaryn^oloaie, otolo^ieet rhinologie^ 190*» septembre et décernbrf. Extrait, i vol., 106 p.

L'acuité auditive de 1 intensité des so is est mesurée, dans le silence, par la hauteur, exprimée en millimètres, de la chute — h'>rs de la vue du sujet — d'une goutte d*eau distillée d'un poids de o gr. i, qui tombe d'un réservoir à niveau constant et dont le robinet, convenablement réglé, est maintenu ouvert, sur le centre d'une plaque d'aluminium ayant un diamètre de o"i, une épaisseur de o"ooo.i et une inclinaison sur Thorizoa de 200 (cette condition empêche l'accumulation de l'eau); l'entrée du conduit auditif externe du sujet é;ant à o™2 du centre de la plaque vibrante, et Tannoncede la chute d'une goutte d'eau, recueillie sans bruit sur une épong**, provoquant une expérience négative du contrôle et mesure la suggestibilité.

naître différents timbres et les distinguer même avec assez de finesse.

V. Examen desjyeux. — Pas de troubles marqués. Le fond de Toeil examiné à Tophtlialmoscope, ne révèle rien de particulier. R... prétend pourtant avoir la vue « fatiguée. ^ — Un peu de myopie; remploi d'une lentille légèrement divergente (i) rend la vision plus nette, et la met dans les conditions de l'œil emmétrope. L'acuité visuelle a été mesurée à notre grand regret par le procédé des échelles typographiques, méthode assez pratique mais qui présente des inconvénients dus à ce que lœil se fatigue à accommoder. Avec l'échelle optométrique de Parinaud la malade a lu distinctement la première rangée de lettres à une distance de quatre mètres 5, au lieu de cinq mètres.

La sensibilité à la lumière a été recherchée avec l'échelle de Parinaud (échelle optométrique). R. . . a l'œil placé dans des conditions identiques à celles où se trouve celui de l'observateur (sujet normal).

(i) Voir Dr. H. Parinaud. ^ Echelle optométrique Paris. Roulot, Ed. 1888, Introd. p. V. Il faut avec ce procédé, comme on le sait, arriver à distinguer quelque chose sur un fond noir où sont répartis dix couleurs diftérentes dans un même plan linéaire ; ou bien, on demande au sujet le nombre des lignes, qu'il voit sur le tableau.

Cette mesure de la sensibilité à la lumière est loin d*ètre précise, mais c'est une méthode, avec laquelle, en se plaçant dans ces conditions identiques, on peut avoir des résultats à peu près constants. Nous sommes ainsi encore loin de posséder une méthode de détermination définitive de la sensibilité à la lumière.

INTROSPECTION SÔMATIQUE (fj

Notre malade ne différait pas sensiblement de ce dernier. Mais des cinq derniers tons R. . . ne distinguait, avec un même éclairage, que les trois derniers à une distance de 3™25. Le sujet normal voyait les trois, à une distance de 4 mètres. A une distance de 40 centimètres l'individu normal distinguait une quatrième ligne, que notre malade ne voyait pas.

Champs visuels (voir figures i et 2). — Ils ont été mesurés avec le f)érimètre de Landolt. Nous donnons ici les schémas des champs visuels des deux yeux. Comme on le voit, il nous faut noter un léger rétrécissement dans la partie supérieure de la région externe des deux champs visuels, plus accusée cependant à droite. Les champs visuels ont été mesurés à plusieurs reprises et dans la même journée ; le moment choisi fut trois heures de laprès-midi d'une journée claire (6 septembre).

Pour mesurer la sensibilité visuelle aux couleurs nous avons employé le chromato-esthésiomètre Toulouse Vaschide. Le rouge a été différencié nettement dans une solution de 3 p. 10.000 (sensibilité normale).

La justesse de celte détermination a été de 10/10; toutes les autres couleurs ont été reconnues.

VI. Sensibilité thermique et douleur thermique (i). La malade éprouvait aux deux poignets examinés sur une surface de 5 centimètres carrés

( I ) La sensibilité thermioue a été mesurée avec le thermoesthésimètre Toulouse- Vaschide.

68 l'analyse mentale

FiG. I. — Champ visuel droit.

FiG. 2. — Champ visuel gauche.

une sensation de chaleur à 4205. Elle accusa cette sensation 9 fois sur 10; elle ressentait une sensation de froid à 33o2 et avait une sensation de brûlure à 8o<>5. Ce sont là des chiffres absolument normaux.

VII. Sensibilité stéréométrique (i). Nous avons examiné minutieusement la sensibilité que présentait le sujet pour la détermination de corps géométriques donnés (rectangles, cercles, sphères et angles). Nous avons observé que la malade n'a aucun trouble, ni aucune diminution de ce mode de sensibilité décelable par cette méthode. La détermination des corps métalliques rentre dans le rapport psycho-physique habituel et constant, qui est généralement le i/ioo d'après certains auteurs. Dans une série continue, *deux formes voisines appliquées simultanément sur la peau, sont rarement confondues (i/io), quoique une forme intermédiaire soit placée entre elles et les sépare. Il faut néanmoins faire une exception pour les angles, dont la différenciation exige une différence de 2 degrés.

Les sensibilités stéréo-esthésiométriques tactiles statiques et dynamiques (2) sont normales, peut-

(i) Les deux sensibilités stéréotnétriques tactiles et visuelles ont été étudiées d'après la méthode de- Toulouse et Vaschide.

(2) Pour étudier ce mode de sensibilité nous nous sommes servis du stéréo-esthésiomètre taaile Toulouse-Vaschide, qui peut être employé pour mesurer la sensibilité tactile à l'état statique, comme à Tétat dynamique.

Etat statique, — Uacuité de ïa sensibilité tactile d'une forme géométrique à Vètat statique (rcctan^lt [mesure de longueurs],

être même sont-elles un peu au-dessus de la moyenne.

A rétat statique une pression de 12 gr. permet de reconnaître la surface métallique, qui est en contact avec la peau.

cercle, carré, triangle équilatéral [mesure des surfaces]) est mesurée par la plus petite pression, qui, exercée pendant 5 secondes au moyen d'un dynamomètre à ressort gradué en grammes, sur le centre d'une forme géométrique en cuivre, ayant une épaisseur de l'^ooi et un diamètre ou un côté de o^ot (le petit côté du rectangle est égal à o"oo5), préalablement chauffée à la température du sujet et appliquée sur une surface cutanée immobile, permet la reconnaissance de cette forme ; la présentation d'une autre forme provoquant une expérience négative de contrôle et mesurant fa suggestibilité.

La sensibilité différentielle est mesurée, dans les mêmes conditions, par le plus petit rapport entre deux formes géométriques, dont l'une a une grandeur fixe et l'autre croît progressivement (par i/ioo et par i/io) et qui sont différenciées à une pression constante correspondant au minimum moyen ; la présentation, pour chaque série, de l'étalon provoquant une expérience négative de contrôle et mesurant la suggestibilité.

Etat dynamique, — La sensibilité différentielle des formes tactiles est mesurée à l'état dynamique, par le plus petit rapport entre deux formes de cuivre (formes de surfaces, sphères et cubes) dont Tune, l'étalon, a une grandeur fixe et l'autre croît progressivement (par i/ioo et par i/io) et qui sont différenciées sans le secours des yeux, après avoir, successivement et à une seconde d'intervalle, été touchées durant 5 secondes par le pouce, l'index et le médius ; la présentation, pour chaque série, de l'étalon provoquant une expérience négative de contrôle et mesurant la suggestibilité.

Le stéréo^sthésimètre Toulouse-Vaschide nous a servi pour l'étude de la perception visuelle et différentielle des formes.

La perceptivité visuelle et différentielle des formes est mesurée par le plus petit rapport entre deux formes géométriques en cuivre, dont l'une, l'étalon, a une grandeur fixe

INTROSPECTION SOMATÎQUE 7I

A l'état dynamique la sensibilité, qui ne peut être que différentielle, est égale au rapport de i sur 3. Ce rapport de i/3 peut êire considéré aussi comme normal pour la sensibilité différentielle dynamique.

VIII. Sensibilité myo-esthésique, — Pour la sensibilité musculaire du poids, le myo-esthésimètre Toulouse- Vaschide (i) nous a paru l'instrument le plus pratique et le plus apte à nous donner la mesure exacte de celle acuité sensorielle.

et Tautre croît progressivement (par i/ioo et par i/io) et qui sont différenciées après avoir été au moyen de changements masqués par un écran aux 3'eux du sujet, présentées successivement à une seconde d'intervalle, au centre d*un tableau noir horizontal de o'"50 de côté, durant 5 secondes, les formes étant placées à un éclairage solaire diffus suffisant, à la distance du punctum proximum préalablement déterminé du sujet, lequel est assis à la tête inclinée vers le tableau comme pour la lecture; la présentation de l'étalon provoquant une expérience négative de contrôle et mesurant la suggestibilité.

(1) La perceptiviié de la sensibilité musculaire e^t mesurée par le plus petit rapport entre deux poids en cuivre de volume et de forme semblable (1 gramme, i décigr., i hectogr., I kilogr., i mitiagr ,) dont l'un, l'éialon, a une grandeur fixe et l'autre reçoit des plateaux tarés (0,001 milligr., 0,01 centigr., 0,1 décigr., i gr., i décagr., i hectogr., I kilogr.), élevant son poids progressivement (par i/iooo, par i/ioo, par i/io), et qui sont différenciés, sans le secours des yeux, après avoir été, sans vitesse appréciable, accrochés par leurs anses durant 5 secondes — et à une seconde d'intervalle — à l'index immobile du sujet ; la présentation, pour chaque rérie, de l'étalon provoquant une expérience négative de contrôle et mesurant la suggestibilité.

Pour des recherches minutieuses ces auteurs emploient des séries de poids en aluminium d'un milligramme, d'un centigramme, d'un décigramme, etc., qui sont accrochés aux doigts par leurs anses d'après un système spécial. Rev, Psychi, p. 364.

La malade distingue des poids qui diffèrent dans la proportion le i/3 d'un poids primitif.

Le sujet a en outre une notion très précise des changements de position de ses membres supérieurs et inférieurs. L'équilibre n'est nullement troublé, lorsque les yeux sont fermés ; et les erreurs commises dans la localisation des membres ne diffèrent pas de ce qu'elles sont chez des individus normaux.

Dans l'examen d'une seule catégorie de sensations, nos expériences n'ont pas été conduites méthodiquement. Nous voulons parler de la senst" provoquée par une cause autre

ibre d'expériences (i) nous a ade sentait et réagissait, pour ment aux incitations douloude 3o grammes sur une aiguille ! Toulouse et Vaschide applié antérieure du petit doigt à le sensation douloureuse bien

lalade, lors de toutes ces expésorbée par ses analyses psycho- . A plusieurs reprises elle n'acisation, mais elle racontait

appareil précis nous avait engagé à éihode, qui consistait à placer des ur une aiguille appliquée sur la peau, et de plus en plus élevée.

INTROSPECTION SOMATîQUE 73

quelques instants après qu'elle avait senti ou perçu une sensation qu'elle définissait à ce moment. Elle ne savait pas, il est vrai, comment expliquer ni à quoi appliquer cette nouvelle sensation. Lorsque . l'on recherchait la sensibilité à* la douleur, R... s'expliquait difficilement cette recherche. Car elle pensait ne pouvoir rien ressentir puisque ses mains avaient tourné au fer, ainsi que tout son corps. Néanmoins la mimique et la manière de réagir du sujet une fois connues pour ainsi dire à fond, il est facile de le voir peser et enregistrer scrupuleusement chaque impression soit sensorielle, soit de toute autre nature.

En résumé R... a une sensibilité sensitivosensorielle normale à tous égards. On pourrait même dire," qu'elle présente une sensibilité auditive à l'intensité des sons véritablement très fine, et une sensibilité tactile délicate.

Avant de passer à l'examen psychologique, donnons les résultats de la mesure de la force musculaire du sujet.

La force musculaire. — La force musculaire a été mesurée avec le dynamomètre de Régnier. Nous avons pris dix pressions avec chaque main. Nous commandions au sujet de serrer l'instrument de toute son énergie, et de faire passer le dynamomètre aussi rapidement que possible d'une main à l'autre, lorsqu'il avait donné sa force maxima. Nous nous sommes assuré que la malade comprenait bien la manière dont l'expérience devait être conduite. Ce détail, qui semble banal, est cependant

74 l'analyse mentale

d'une importance capitale surtout lorsqu'il s*agit d'aliénés. Ce qu'il y a de plus important dans une expérience, c'est de préciser minutieusement les conditions expérimentales, qui la dirigent. S'ils obéissaient toujours à cette règle, les différents auteurs donneraient des chiffres plus concordants, et risqueraient moins de poser des conclusions hâtives. Le dynamomètre, malgré sa simplicité expérimentale, exige une attention toute particulière. Voici les moyennes de dix pressions par chaque main :

I II m IV V VI VII VIII XI X

main droite 23,6 ^1 19,5 20,2 21 19,7 17,5 18 19 21,4

main gauche 19 17,1 17 18 17.5 18 17 16,5 17 18

Le sujet était stimulé par nos conseils l'invitant à donner son maximum de force chaque fois qu'il exerçait une pression sur le dynamomètre.

La force musculaire est donc normale. En tenant compte de son âge on remarque que les différences entre les chiffres obtenus et les chiffres moyens sont assurément très minimes.

La main droite estplus forte que la main gauche. La malade remarque d'ailleurs elle-même cette différence dans la force de ses deux mains et prétend qu'elle s'en rend compte, lorsqu'elle se palpe continuellement ses mains l'une Tautre.

Le sujet semble ne pas se fatiguer, car après dix séries d'expériences nous obtenons à peu près toujours les mêmes chiffres ; ainsi, sans répéter tout le tableau, disons seulement que les premièaes pressions de la main droite étaient 23, 19, 18, 19, etc.,

INTROSPECTIOK SOMATIQUE 75

etles dernières de 21, i8, 18, 17. Chacune des séries de l'expérience, consistant en vingt pressions successives pour les deux mains, durait environ cinq minutes. La différence dans la force de la malade au début et à la fin de Texpérience est plus accusée pour la main gauche. Au lieu de 18, 19, 17, 17, etc., nous avons obtenu les chiffres 16, 16, i5, 14, etc.

L'examen psychologique du sujet a été pratiqué d'une manière assez complète.

Temps de réaction. La malade réagit très lentement aux excitations auditives simples, mais à peu près normalement à celles qui nécessitent de sa part une opération intellectuelle, un choix.

Pour mesurer les temps de réactions nous avons employé le chronoscope de d*Arsonval. Un écran était placé entre la malade et l'expérimentateur afin que le sujet ne voie pas les manipulations. L'excitation auditive était produite par un choc de marteau de l'appareil de d'Arsonval sur une plaque de porcelaine. Le bruit était bien frappé. Nous n'avons pas enregistré les premières réactions, qui n'étaient destinées qu'à habituer le sujet à ce genre d'expérimentation, et à nous permettre de juger s'il avait compris, ce qu'il devait faire. Pour le temps de ' choix le second bruit était produit par le choc du marteau interrupteur sur le couvercle en bois du chronomètre.

76 l'analyse mentale

Voici les graphiques des temps de réactions auditives soit simples (fig. 3), soit de choix. Nous avons pris vingt temps de réactions auditives simples ; la moyenne en est de 33,55 centièmes de seconde. La variation de la moyenne, qui est très longue, est de 7 cent, de seconde ; R. . . a donc des réactions lentes et bien au-dessous de la norme.

Pour les réactions de choix (fig. 4) la moyenne, qui a porté sur 20 réactions justes, a été de 25 centièmes de seconde. Il était convenu avec le sujet qu'il devait réagir à certaines impressions B — et qu'il ne devait pas réagir à certaines autres M ; 3o réactions furent ainsi prises. Voici Tordre défini par avance suivant lequel ces réactions ont été cherchées.

B— B — M — M — M— B— B — M — B — M — B — B — B-B — M-M — IH — B — M B — M — M — B — B — M — B — M-B — B B— B— M— M— B— B

L'ordre choisi présente de la sorte assez de diversité, pour qu'il n'y ait pas d'automatisme et pour que l'attention du sujet soit ainsi toujours tenue en haleine. Pour cet ordre de réactions,- la moyenne est bien moins variable que pour les réactions simples. Elle est de 2,3 centièmes de seconde. Remarquons aussi que la malade réagissait toujours correctement. Elle n*a jamais réagi au signal auquel elle ne devait pas répondre.

En résumé, voici les moyennes obtenues pour les réactions auditives en centièmes de seconde:

TJ

co

fX

to

rr

PI

CQ

CTN

7^ l'analyse mentale

Moyenne Moyenne

générale de la variation

Réactions simples 33,55 7

Réaction de choix 25 2,3

Cette différence entre ces deux ordres de réaction est intéressante et curieuse et une analyse de rétat mental du sujet nous donne sa raison d'être. La malade disait, lorsqu'il lui fallait faire une distinction entre deux bruits, que l'expérience l'intéressait davantage (elle y prenait une part plus active), « elle y mettait plus d'elle-même », pour employer sa propre expression ; tandis que la réaction auditive simple l'agaçait. Elle mettait alors au cours de l'expérience une certaine monotonie, qui la gagnait malgré elle. Quoiqu'elle prît beaucoup de peine pour réagir plus tôt, elle n'y parvenait pas, parce qu'elle n'y prenait aucun intérêt. Mais dès qu'il fallait faire une différenciation, elle s'y intéressait d'autant qu'il lui fallait plus d'attention. Elle poursuivait en plus son analyse psychologique et cet acte s'imposait à sa pensée. Cette analyse psychologique du sujet est importante à noter. R. ignorait absolument la valeur des chiffres répondant aux diverses réactions, aucun d'eux n'était lu à haute voix devant elle ; ces chiffres sont donc l'indice de ses états intellectuels. N'est-ce pas là une révélation expérimentale critique et précise de la tendance à l'introspection, qui forme le fond de l'orientation psychologique de notre malade? En pareil cas il est important de connaître expérimentalement le degré de l'attention, car elle est un ecitérium sérieux pour l'étude de la vie -psychique du sujet.

INTROSPECTION SOMATIQUE JQ

Mémoire, — Comparée à la moyenne des individus, R. a une excellente mémoire; sept chiffres sont retenus facilement, sans qu'il y ait d'erreur commise. On sait qu'il y a déjà une certaine difficulté à retenir huit chiffres ou, huit mots. Il nous paraît inutile de rentrer ici dans de plus amples détails expérimentaux. Qu'il nous suffise de dire que les sept chiffres ont été prononcés à haute voix et avec la vitesse donnée par la prononciation de deux chiffres par seconde. Quant aux mots, chacun d'eux se composait de deux syllabes, et était prononcé à une seconde d'intervalle.

Au sujet de la mémoire des phrases notre malade retient très bien le sens d'une phrase courte. Elle oublie cependant certaines expressions ou les remplace par d'autres. Voici un exemple : La phrase suivante fut lue à haute voie, sur un même ton et avec une vitesse sensiblement uniforme : « Mais de quoi s'agit-il? De quelque dépendance du palais d'Aladin sans doute. — Point du tout : Ceci n'a rien à faire avec les Mille et une nuits, ^ La malade écrit et répète ensuite : « De quoi il s'agit. Une dépendance du palais sans doute. Point du tout: n'a rien avec Mille et une nuits >►. Le nom d'Aladin lui échappa à cause de la difficulté qu'elle avait à le retenir ; R. avait donc bien retenu le sens de la phrase. Elle répétait et écrivait la phrase immédiatement après la lecture. Notre sujet est avant tout un auditif. La mémoire visuelle diffère relativement peu de la mémoire auditive. Mais elle lui est néanmoins inférieure. Ainsi, huit séries de lettres (voici

8o l'analyse mentale

par exemple une de ces séries : c, n, p, a, t, m, d, z), sont retenues après une simple audition et répétées. Il y eut cinq oublis et deux interversions. Après une simple lecture il y eut douze oublis et sept interversions. D'autre p§rt une phrase d'une longueur analogue à la phrase écoutée et répétée précédemment, et à peu près aussi facile à retenir fut lue et non entendue par R. En la répétant elle fit de nombreuses erreurs. Ajoutons également que notre malade n'avait pas une grande habitude de la lecture ; néanmoins cette cause d'erreur ne doit pas nous arrêter, car le sujet éprouve la même difficulté à retenir les lettres, les chiffres, etc., écrits, qu'il en a à retenir les mots.

Association des idées, — Pour étudier l'association des idées chez notre sujet, nous lui lisions un nombre déterminé de mots, auxquels il devait associer la première épithète, immédiatement dès qu'elle lui venait à l'esprit. Nous lui demandions ensuite quel était son état mental, au moment où il répondait à chaque mot. Chez notre malade, l'expérience a donné comme résultat le fait intéressant à noter, que l'association verbale était automatique et que le sujet était très long à faire ses réponses; il était très difficile de distraire la malade de ses pensées habituelles. Il s'agit évidemment de l'instant où l'expérience avait lieu.

Voici un exemple de ce genre d'expérience :

Balance R. a répondu Lourde,

Cheval >► » Noir,

INTROSPECTION SOMA71QUE 8l

Maison R. a répondu Grande,

Amour » >► Triste,

Rideau » >► Blanc,

Bouquin R. n'a rien répondu.

Richesse R. a répondu Grande.

Cette observation, qui, à notre avis, devait être un indice de la richesse et de la spontanéité des images chez la malade, prouve encore une fois que son esprit était tout à fait concentré sur elle-même. La pauvreté de l'image est due non à de la faiblesse intellectuelle, ce qui est faux, ainsi qu*il résulte des analyses profondes, que R. fait continuellement, mais à la direction que prend, malgré elle, sur ses états psychiques, son attention. Cette expérience nous fait penser aux causes d'erreur dues à un examen partiel d'une seule catégorie d'expériences, alors que l'examen complet de l'état mental du sujet n'est pas là pour les contrôler et les préciser. Un état mental pris au hasard est bien loin d'avoir la valeur qu'on lui attribue habituellement pour juger de la valeur qualitative et quantitative de l'intelligence d'un sujet. On comprend ainsi que R. ne puisse pas trouver d'épithètes suffisantes et précises à donner à des mots et à des idées qu'elle n'a pas eu le temps d'analyser suffisamment.

Autres données psychologiques, — Les conversations et les discussions, que nous avons eues avec lesujet pendant de longs mois, afin d'étudier chacune de ses modalités intellectuelles, nous ont

permis de faire une analyse minutieuse et détaillée de son état mental. Nous avons ainsi étudié avec précision le jugement et l'imagination de la malade et recherché la valeur de ces facteurs, ainsi que le rôle qu'ils jouent dans la synthèse mentale du sujet.

Nous avons également posé à la malade certaines questions choisies pour étudier la valeur de son jugement. Ces questions ont d'abord porté sur le monde extérieur. Dans ces conditions, si l'expérimentateur donnait quelque interprétation erronée sur la nature de certains faits faciles à juger, R. arrivait à saisir même des subtilités de logique.

D'autre part nous avons cherché à évaluer l'étendue et la valeur de son jugement en déterminant la puissance de logique, dont elle faisait preuve dans l'interprétation de certains faits ayant trait à ses états psychologiques ou à ses analyses introspectives, comparativement aux sujets normaux. La façon dont elle jugeait et discutait ses diverses sensations touchant soit le monde extérieur, soit son organisme, soit ses états intellectuels dénotait la conservation du jugement et même une certaine solidité de dialectique.

Le jugement paraît sain, mais dès que la solution s'embrouille, que les éléments du problème se compliquent et que la formule de la conclusion demande plus de temps à se synthétiser, l'analyse subjective revient occuper l'esprit du su[et, qui oublie alors le point de départ du jugement primitif grâce à l'insuffisance de son pouvoir de synthèse

normale. Le même phénomène se produit pour les associations psychiques complexes.

L'imagination est à peu près normale, mais n'a que peu d'essor. Elle ne s'élève presque jamais au dessus de la perception des sensations surtout internes. Rarement R. porte son imagination ailleurs que sur ce qu'imposent à sa conscience ses perceptions et son jugement ; elle n'envisage rien en dehors d'elle. Et tout ce que son imagination brode a trait presque exclusivement à ses analyses introspectives somatiques.

Nous n'avons pu observer dans les nombreuses séances d'expérimentation et d'examen, que nous avons eues avec la malade, la moindre trace d'aucune sorte d'hallucinations ou d'illusions. Nous n'avons également relevé chez notre sujet aucun trouble de la sensibilité générale.

Telle est l'histoire de notre malade. Mais avant d'exposer les quelques considérations que cette étude nous a suggérées au point de vue psychologique, il est plusieurs questions que nous tenons à fixer, afin qu'elles ne deviennent pas la cause de discussions et de malentendus ultérieurs. C'est le rôle que l'on peut être appelé à faire jouer dans le cas présent à la ménopause, l'alcoolisme et la dégénérescence mentale.

Au sujet de la ménopause et de l'alcoolisme ou de toute autre intoxication possible comme origine

8^ l'analyse mentale

du délire, il est un reproche, qui peut et qui d'ailleurs nous sera sûrement fait, c'est le suivant. C'est parce que cette femme s'est adonnée à la boisson, parce qu'elle était à l'époque de la ménopause et que de ce fait ses fonctions organiques ont été troublées par ces deux facteurs s'ajoutant l'un à l'autre, que l'on a vu éclater les troubles mentaux, qui l'amènent aujourd'hui à l'asile. Cette objection serait assurément fondée. Car il est fort possible, et même nous sommes tout disposés à l'admettre, que s'il n'y avait de troubles soit morphologiques, soit même simplement dynamiques de la cellule nerveuse, il n'y aurait pas de phénomènes délirants. Tout nous porte d'ailleurs à admettre cette hypothèse.

La question de la folie a été étudiée principalement à trois points de vue : médical, philosophique et théologique.

Les médecins, raisonnant par analogie et d'après des ressemblances cliniques dans la forme, l'aspect ou l'évolution des délires, semblent aujourd'hui s'accorder sur ce point, qu'à l'origine de toute folie, on rencontre des troubles soit anatomiques, soit physiologiques du système nerveux; que ceux-ci soient reconnus ou même simplement supposés.

Les philosophes eux aussi ont réclamé avec énergie l'existence des troubles cérébraux pour expliquer la folie.

Les théologiens ont prétendu de même que pour se produire la folie nécessitait des troubles

matériels. Comment comprendre Tâme une et immuable dans le temps, et qui se trouverait de la sorte modifiée et altérée, si Ton n'admettait pas l'existence de troubles physiques dans l'instrument par lequel elle se manifeste, et qui est le cerveau ?

Nous n'avons pas la prétention de nous élever contre cette conception, à peu près généralement adoptée. Et nous admettons absolument ce principe reconnu d'à peu près tous, que pour se produire les phénomènes délirants nécessitent l'existence de troubles soit morphologiques, soit dynamiques du cerveau.

Cette manière devoir se vérifie chaque jour par de nouvelles découvertes soit bactériologiques, soit anatomo-pathologiques. Et si le médecin ne relève pas toujours des troubles organiques dans tous les délires, nous sommes tout disposés néanmoins à lui en reconnaître l'existence, autant qu'il le demandera, dans tous les cas même, s'il le veut.

Les troubles somatiques seraient donc la cause de toutes les folies, la condition 4c sine qua non » de leur production.

Toutefois remarquons que ce principe étant admis et reconnu, la question de la genèse des délires, leur explication et leurs conditions de production proprement dites ne nous semble pas avoir de ce fait une explication encore suffisante, véritable et complète.

A notre avis, se contenter de relever l'existence de troubles physiques, comme cause des délires, c'est laisser un point important de la question

86 l'analyse mentale

dans Tombre et donner une explication encore insuffisante. Pour que cette dernière soit complète, il faut montrer que les faits, auxquels on veut arriver, ne sont que la continuation, l'aboutissant des faits antérieurs, dont l'exposition est déjà un commencement d'explication. Les phénomènes qui en font l'objet ne sont donc en réalité que l'achèvement, la terminaison des premiers. En un mot, on prévoit dans ces conditions antérieures le phénomène auquel on doit aboutir et qui se trouve déjà contenu ou commencé dans les faits antérieurs, que Ton étudie, que l'on analyse et qui constituent l'objet même de l'explication. En d'autres termes, une explication est une analyse des éléments constitutifs d'un phénomène. Elle en recherche les conditions de production, elle en détermine la composition ; mais il faut, pour qu'elle soit complète, qu'elle refasse un tout avec ces divers éléments artificiellement séparés. Après avoir décomposé le phénomène, il faut qu'elle le reconstitue. Et lorsque cette reconstruction ne peut pas être faite réellement, elle doit du moins l'être idéalement.

Or, lorsque l'on dit que tel délire des négations est dû à des troubles psychologiques ou toxiques, on ne donne pas, à proprement parler, une étude analytique des conditions du phénomène, comme doit l'être toute explication réellement scientifique ; et surtout ce que l'on ne fait pas, c'est une construction synthétique, sans laquelle il ne saurait y avoir d'explication véritable.

Comment en effet bâtir avec ses éléments constitutifs un délire par la constatation, parfois Thypothèse d'une altération des phénomènes physiolo- ^ giques consistant soit dans des troubles morphologiques constitutionnels du système nerveux, soit dans des modifications dans les échanges biochimiques ! Il est d'ailleurs si vrai, que l'explication, que Ton donne du phénomène délirant par le trouble physiologique ou toxique du cerveau, est insuffisante, que les classifications, qui ont pris comme base les troubles organiques ou toxiques du système nerveux, rangent sous une même dénomination des délires absolument disparates, différents les uns des autres, et n'ayant entre eux aucun trait de ressemblance, aucun lien, sinon le trouble organique, qui leur a donné naissance. Ainsi en est-il des délires de la ménopause, des délires dus à l'alcoolisme chronique, etc., qui peuvent revêtir toutes les formes de la pathologie mentale.

Aussi les auteurs, qui ont voulu prendre les troubles organiques ou toxiques comme base de classification ont-ils abouti à une œuvre incomplète. Laissons ici la parole à MM. Magnan et Legrain, qui ont étudié cette question dans leurs remarquables travaux sur les dégénérés : « Les partisans de la méthode étiologique exclusive aboutissent à la même contusion par une voie différente. Pour adapter à leur classification toutes les espèces morbides, force leur est souvent de tenir un grand compte des moments étiologiques

les plus insignifiants et les plus douteux. Ne saiton pas, qu*en psychiatrie les mêmes causes paraissent présider à la genèse des affections les plus différentes et qu'inversement on peut toujours à l'actif d*une seule maladie relever une multiplicité d'éléments étiologiques, dont le nombre même annihile la valeur. Bien plus, ne voit-on pas souvent les mêmes causes produire des effets différents ? Cette doctrine est le triomphe du « post hoc, ergo propter hoc, » raisonnement vicieux, qui a engendré tant d'erreurs en psychiatrie. Nous ne citerons que les folies diathésiques, sympathiques, puerpérales, cardiaques, brightiques, etc. » (i)

De toutes ces considérations, il résulte, à notre avis, que, même en admettant que le délire de notre malade ait comme cause nécessaire des troubles dus au poison éthylique sur le cerveau ou des troubles toxiques dus à l'action de l'alcool sur les éléments de l'organisme autre que le système nerveux, tel que le foie par exemple ou bien que la ménopause ait été la condition primitive de ce trouble mental ou toute autre cause infectieuse ou toxique, il n'en persiste pas moins, qu'une explication psychologique seule nous semble donner la raison véritable, analytique et scientifique de ce délire.

Aussi le trouble psychologique peut parfaitement être la cause nécessaire, la condition 4c sine

(i). Magnan et Legrain : Les dégénérés, Bibl. Charcot- Pebove. Un vol. 1895, Paris, 235 p.; p. 40.

qua non » d*un trouble délirant, delà folie comme le veulent certains, que disons-nous, tous les auteurs, l'étude des conditions psychologiques seules donnent l'explication du trouble délirant.

En admettant donc même que la cause du délire de notre malade soit Talcool ou la ménopause, l'explication que nous donnons de la genèse de son délire et la dénomination que nous prof)Osons, n'en gardent pas moins, croyons-nous, leur valeur. Le fait même de nous objecter, que la cause originelle de ce délire a été un trouble physique, ne s'oppose donc nullement à la façon dont nous envisageons le problème, qui, selon nous, se borne à étudier la genèse de son délire et ne prétend pas trancher la question des causes et des conditions nécessaires de la folie en général. Disons également qu'en faisant intervenir la ménopause dans la cause de ces troubles mentaux on n'aborde qu'une question d'étiologie mais nullement de pathogénie, intéressante sans doute dans une description clinique complète sur la folie des négations, mais inutile dans l'étude, que nous faisons ici, où nous cherchons à élucider simplement la genèse de ce trouble.

Ces considérations s'appliquent également à l'alcoolisme, en tant que l'op considère l'alcool comme toxique de l'organisme, dont les troubles retentiraient secondairement sur le système nerveux troublé déjà primitivement par le poison éthylique ; tout cela devant amener des perturbations dans le fonctionnement normal du cerveau. Car là encore on ne fait que de l'étiologie et l'on

ne suit nullement le délire dans son élaboration.

La question des troubles de la sensibilité générale, « qui sont presque de règle, » serait plus intéressante pour Tétude que nous nous proposons ; et nous serions tout disposés à lui faire jouer un rôle important dans le cas présent. Malheureusement, ainsi que nous l'avons dit plus haut, nous n'avons pu relever aucun trouble sensitif en dépit de tous les soins, que nous avons à les rechercher. Resterait alors Thypothèse, que ces troubles existaient lors du début du délire. Mais outre que s'il en avait été ainsi nous ne manquerions pas d'observer quelques légers troubles d'hypoesthésie, ce qui n'a nullement eu lieu, R. ne relève pas de modification de la sensibilité dans l'histoire de sa maladie. Au contraire, elle s'étonne d'éprouver des sensation comme tout le monde ; alors qu'il ne devrait pas en être ainsi, puisqu'elle est en fer. Rien ne nous autorise donc actuellement à faire cette hypothèse si séduisante et commode qu'elle nous paraisse, pour expliquer l'évolution ultérieure, et rentrer de la sorte dans la description classique. A moins que de parti pris on ne fasse des hypothèses absolument gratuites pour être d'accord avec la théorie, que d'ailleurs on ne manque pas d'étayer plus tard sur ces vues de l'esprit considérées alors comme des faits positifs, tandis que leurs conditions d'existence primitive avait été de s'harmoniser avec des idées séduisantes ou admises jusqu'alors.

La question de la dégénérescence mentale semble jouer un rôle plus important dans l'histoire de

notre malade, qui trouve sa place toute marquée dans ce groupe pathologique. Mais si Ton aborde ainsi un côté important de la pathogénie, en étudiant le fond du caractère, sur lequel évolue le trouble morbide, si Ton découvre de la sorte la prédisposition psychique maladive, qui favorisera réclosîon du délire et sera un terrain tout préparé pour son développement, dès qu'une circonstance déterminante sera capable de l'engendrer, on n'explique pas comment est née et a progressé Taffection mentale, pour en arriver à un véritable délire ; on ne montre pas en un mot sa genèse proprement dite, ni le mécanisme psychologique, qui a présidé à son évolution.

L'examen minutieux du sujet prouve à notre avis que le délire des négations, qu'elle présente, n'est que la résultante logique d'une analyse psychologique normale. A proprement parler son état mental conduit le sujet à des conclusions vraies en tant que sensations psycho-physiologiques, mais dont l'interprétation est fausse par le contraste qu'elle fait naître entre son état actuel et celui d'autrefois, ainsi que nous chercherons à l'expliquer plus loin.

Remarquons d'abord que R., comme la plupart des sujets qui présentent le syndrome mental du délire des négations (et celui-ci spécialement), nie surtout des organes, dont la conscience psychologique nous échappe même à l'état normal. La tète

est vide, Testomac creux, les intestins n'existent plus, elle n'a plus de ventre, elle n*a plus de cœur, elle souffre partout; les bras sont en fer, les jambes sont lourdes, etc., autant d'impressions organiques, dont la localisation, si elle n'échappe pas tout à fait au sujet normal, s'accompagne en tous cas d'interprétations bien factices et de sensations bien loin d'être localisées consciemment. Prenons l'estomac comme exemple. Pour la majorité des hommes, qui par la force même des choses, n'étant pas portés par leur genre de vie à s'analyser, à connaître intimement ou même grossièrement leur être et leur personne morale ou intellectuelle, l'existence de ce viscère leur échappe au même titre que le mécanisme de leurs actes et gestes. Même pour un sujet habitué à l'analyse, les sensations soi-disant internes (provenant des organes viscéraux, qui assurément jouent un rôle important dans la vie physiologique et psychologique) ne parviennent à sa connaissance, que lorsque des troubles importants modifient le soidisant état normal. Les crampes d'estomac nous édifient sur son existence approximative, les douleurs vésicales sur celles de la vessie, comme les différents troubles viscéraux nous donnent des renseignements plus ou moins vagues sur l'existence des divers viscères.

Il en est de même pour la topographie de nos membres, le bras, la main, la tête, etc., et si nous nous analysons subjectivement, nous voyons que nous en avons des notions bien restreintes quantitativement et qualitativement ; de même qu'il nous

fNTROSt>ErcÎTlON SÔMAÎIQUE 93

serait bien difficile de localiser dans l'espace nos différents viscères.

Notre moi se compose de plusieurs états successifs, dont la synthèse nous est connue comme une entité grossière bien réglée automatiquement, et dont les réactions sensitives psychomotrices suffisent généralement chez la grande majorité des hommes à leurs divers besoins pendant toute leur vie.

L'humanité a mis bien des siècles pour arriver à cette conclusion, que le crâne enveloppe un cerveau, qui coordonne et en même temps synthétise toute notre vie automatique et psychologique ; et cette évolution a eu lieu seulement dans le milieu intellectuel où les problèmes de la biologie et de la psychologie préoccupent hautement la pensée. La plupart des hommes se soucient peu du grand nombre des régions de leur organisme, qui se nourrissent, évoluent et s'épanouissent, conformes aux lois biologiques de la nature et se suffisent heureusement à elles-mêmes. Ils n'éprouvent pas cette tendance nécessaire delà curiosité à se connaître et à s'étudier. On sait que l'on a un cœur, on le sent palpiter de temps à autre, et on localise, sans aucune idée directrice les différents organes, qui échappent aux investigations psychologiques grossières. S'il en estainsi pour les organes, le problème se complique pour les sensations plus délicates des modifications de ces organes. La douleur, quelle que soit sa nature, est un phénomène biologique, dont la localisation est d'autant plus difficile, qu'elle

94 l'analyse mentale

se rattache à des modifications organiques plus intimes et par conséquent moins accessibles au champ de la conscience personnelle.

En d'autres termes, nous pensons que l'homme normal n*a dans la grande majorité des cas qu'une conscience presque nulle de ses organes, pour ne pas dire qu'il les ignore à peu près complètement. Cette conscience est en rapport intime avec l'habitude et l'activité professionnelle du sujet. Ainsi nous possédons des connaissances plus imparfaites du membre inférieur que du membre supérieur, et nous connaissons mieux nos mains que notre figure. Ces quelques considérations reposent sur des résultats expérimentaux, que nous avons observés et faciles à contrôler (i).

Ceci posé en principe, si Ton se rappelle l'histoire de notre malade, on constate que la genèse du délire a été provoquée par un état spécial d'analyse introspective somatique venu à la suite de certains troubles d'origine alcoolique, caractérisés par des pituites matutinales, de l'inappétence, une bouche mauvaise, une brûlure rétro-sternale, de la teinte subictérique des conjonctives et surtout un amaigrissement rapide qui a frappé le sujet.

(i) On trouvera dans un travail de N. Vaschide qui doit paraître sous peu, Tétude expérimentale complète de la question : Le sens musculaire .

Ces préoccupations atteignent un sujet, dont le caractère habituel est d'analyser ses états psychiques et surtout de s'etfrayer outre mesure de leur interprétation. Une petite difficulté a toujours eu à ses yeux des proportions exagérées et lui a toujours semblé insurmontable. La moindre crainte prenait des dimensions fantastiques. Un faible ennui, un petit tracas s'imposaient à son esprit, devenaient pour elle une véritable obsession. Ces modalités de son caractère, cette tendance à l'analyse ont toujours existé à l'état rudimeniaire chez R. et ont été décrites avec assez de détails dans l'observation pour qu'il soit nécessaire d'insister davantage.

Troubles physiques exagérés et portés au maximum par le caractère de la malade, craintes perpétuelles de ses troubles, véritables obsessions s'imposant sans trêve à l'esprit, entraînent logiquement à leur suite une tendance à la vérification. Le sujet veut se rendre compte de la valeur de ses doutes, des sensations et des craintes qu'il formule; la solution du problème, qu'il arrive naturellement à se poser, exige une analyse minutieuse de ses états organiques. Ainsi prend naissance cette tendance et cette habitude d'un état subjectif. L'introspection que R. pratique lui découvre en elle une nouvelle personnalité, qu'elle ignorait dans une cenaine mesure : le doute surgit et pose de^ problèmes à sa conscience. L'introspection, logique tout d'abord, s'exagère et devient la source et le point de départ d'un délire,* qui va succéder à ces analyses, dont chacune est légitime dans plusieurs de ses éléments.

R. commence à se tâter, à s'examiner, elle se regarde des journées entières dans un miroir pour constater les changements qui s*opèrent en elle, et qui sont dus dans sa pensée à la viciation du sang par l'alcool et surtout par le vulnéraire.

Ses préoccupations continuelles provoquent chez elle une analyse toujours active, accompagnée d'un certain état émotif. Petit à petit, elle observe en elle-même des modifications, qui jusqu'alors lui étaient étrangères. Elle commence à douter systématiquement. Chaque analyse subjective lui découvre des données nouvelles et inattendues sur son état organique et psychologique, la rend sceptique à tel point, qu'elle éprouve le besoin d'avoir des témoins des changements qui s'opèrent en elle. C'est le moment où elle fait monter chez elle le premier passant venu, et où, au mépris de toute-, pudeur, elle s'exhibe à ses yeux pour lui montrer combien elle maigrit. Elle réveille même la nuit ses enfants pour leur annoncer qu'elle est définitivement perdue et qu'elle ne guérira jamais.

L'état de sa maigreur l'occupe à tel point, qu'elle observe soigneusement toutes les parties de son corps et jusqu'au vagin et fait un bilan journalier des modifications perçues. Elle relève certaines constatations, elle émet des doutes sur les résultats de cette enquête répétée à chaque heure.

De ces doutes résultent la tendance et la préoccupation continuelles à s'examiner de plus près, à s'analyser plus minutieusement. C'est ainsi que

prit naissance le délire que nous proposons d'appeler délire par introspection ou introspectif.

La malade poursuit méthodiquement Texamen de son état organique ; ses mains commencent à la préoccuper au premier abord : aussi elle se met à les tàter, à les palper. Elle exerce, comme elle le fait sous nos yeux, des pressions, des attouchements poursuivis méthodiquement sur les différentes régions de la main, sur chaque doigt en particulier. Elle en poursuit les contours, soit avec délicatesse, soit en pressant fortement, afin d'en délimiter la forme exacte et pour prendre connaissance <ie rétat de sa peau, de ses muscles, de ses doigts et de ses bras en général.

Les ongles l'arrêtent un peu plus. Elle remarque que la croissance ne se fait pas si vite qu'elle le supposait. N'ayant aucune notion sur la rapidité de la croissance des ongles, elle conclut après un examen minutieux que ceux-ci ne poussaient plus; ce fait provoqua dans son moi un nouveau trouble. Du moment que les ongles sont arrêtés dans leur croissance, quelque phénomène étrange doit se passer en elle. L'examen devient plus minutieux ; la peau des mains est étudiée de plus près, ainsi qu'elle le fait sous nos yeux avec un détail qui dépasse assurément de beaucoup les recherches les plus minutieuses des laboratoires de psychologie. Elle tiraille la peau, elle tâte l'os, le trouve dur, et plus l'os est dur, plus la peau est flasque. II y a là un contraste psychologique, qui prend systématiquement naissance dans son délire introspectif.

La constatation de son amaigrissement s*ajoutant à ses sensations de flaccidité de la peau augmente sa croyance dans les résultats, que lui donnent ses sensations tactiles.

La dureté de ses os lui semble bizarre et lui met Tesprit à la torture. Elle examine ensuite ses dents. A son grand étonnement les dents ne bougent pas dans les gencives, preuve manifeste du peu de connaissance que la malade avait de ses organes. L'examen de sa bouche devient pour elle une préoccupation nouvelle. Chaque dent est étudiée avec soin ; et aujourd'hui encore, afin de nous convaincre de la réalité de ses dires, elle nous invite à toucher ses dents, qui sont soudées dans les gencives comme dans du fer. Dans son langage, pour exprimer la solidité de cette implantation, elle dit qu'elles sont calcinées. Il en est de même de ses bras, qui étant tellement durs qu'elle les croit en fer, doivent eux aussi être calcinés. Ses ongles lui semblent également durs et calcinés. Cette croyance qu'elle a en la calcination de ses ongles, lui vient également après une analyse minutieuse de tous les détails des muscles et de la peau de ses bras. Les résultats ainsi fournis deviennent d'autant plus manifestes à ses yeux, que ces dernières sensations contrastent avec la dureté de ses ongles : d'où l'idée de calcination.

L'examen psychologique de la malade porte alors sur l'état des divers sens (goût, odorat, audition, vue). Pour l'olfaction elle remarque qu'elle sent, mais que les odeurs ne persistent pas comme

auparavant. Il y a là un phénomène psychophysiologique normal, qu'elle trouve bizarre seulement par le fait que son attention s'y porte. L'analyse minutieuse de son odorat lui fait découvrir des phénomènes nouveaux, tous d'ordre psychophysiologique, et dont la nouveauté pour elle n'est due qu'à l'analyse introspective. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, elle prétend que sa belle-sœur, en rentrant chez elle, lui accuse la présence de certaines odeurs répandues dans son appartement, qu'elle ne perçoit pas elle-même à son grand étonnement. Il y a là un phénomène d'ordre psychologique bien connu. Restant pendant un certain temps dans un même milieu, on s'habitue à cette atmosphère ambiante et l'on est pour ainsi dire dans un état de distraction sensoriel olfactif (i).

L'ouïe, selon les dires de la malade et d'après les expériences systématiques que nous avons faites sur elle, présenterait une sensibilité remarquable. Elle s'étonne d'entendre mieux qu'auparavant, elle perçoit chaque bruit et au milieu de la nuit, même dans le sommeil, elle peut entendre tout ce qui se passe autour d'elle. Outre la finesse de sensibilité de l'ouïe, nous croyons qu'il faut tenir compte largement du rôle que l'attention joue dans la perception et le contrôle des sensations auditives. R... remarqua à son grand étonnement comme elle nous l'a dit elle-même, qu'avant de s'endormir, et

(i) Toulouse et Vaschide : ^AUention et distraction semorielùs. Société de biologie, 1899 ; 9 décembre, p. 964-967. .

lOO L ANALYSE MENTALE

quoique déjà engourdie par le sommeil, elle entendait aussi bien que si elle avait été réveillée. Cette constatation devint pour ainsi dire une obsession pour elle et à chaque instant elle cherchait à porter toute son intention sur ce qu'elle entendait. 11 s'agit là encore d'un phénomène normal, observé grâce à la tendance introspective de la malade. On sait que, parmi tous les sens, celui qui s'endort le dernier dans le sommeil, c'est l'audition.

On pourrait multiplier les exemples et les choisir au hasard dans tous les domaines sensoriels. Car chaque perception et chaque constatation du sujet ne repose en fait que sur une introspection poussée jusqu'au délire. Une nuit elle se tâte le vagin pour observer les modifications, qui se sont produites de ce côté de son organisme ; elle le palpe en tous sens, afin de n'en laisser aucun recoin inexploré et découvre à la partie supérieure un corps dur. Le lendemain elle ne manque pas de nous dire : « Croyez-vous que c'est curieux, voilà maintenant que j'ai un os qui m'a poussé et que je n'avais pas auparavant là en haut ». Et du geste elle nous montre la partie supérieure de son vagin, où le doigt-enfoncé vient buter contre le pubis. Elle s'effraye de tous ces changements, qu'elle voit s'opérer en elle.

Quand elle est au lit, la malade sent qu'il y a un certain glissement de la peau sur les os, « ça la travaille », comme elle le dit. Chaque mouvement, chaque contraction, chaque donnée sensorielle est soumise à une analyse fine et détaillée, dont les

INTROSPECTION SOBIATIQUE lOI

conclusions Tépouvantentet rarement la rassurent. Parfois un craquement, la couleur de ses mains, la position des plis de la peau, les sensations qu'elle perçoit du côté du cœur la gênent. Son examen recommence constamment et successivement pour chaque partie de son corps ; tantôt la peau devient courte, tantôt un* bras contraaé lui semble plus grand. Souvent elle fut réveillée, au moment où elle commençait à s'assoupir, en constatant que ses bras devenaient plus lourds. Chaque acte, chaque découverte, chaque décision ou constatation est poursuivie dans tous les détails saisissables et perceptibles.

R. . . interprète les faits d'après sa manière de penser, sur laquelle elle greffe tout ce qu'elle sent et perçoit. Une forte contraction musculaire la fait songer au fer. De même, lorsqu'elle veut se tenir droite, elle raidit ses membres et elle croit qu'elle a tourné au fer. Si elle sent son cœur battre, elle croit percevoir quelque chose d'étrange dans sa poitrine, d'autant que lorsqu'elle écoute son cœur, une sorte d'angoisse respiratoire la saisit ; et elle nous affirme dans son langage, qu'elle éprouve alors le besoin de soupirer profondément. La tête lui paraît chaude, sensation bizarre pour elle, qui perçoit son crâne dur, d'où en fer. Il est à remarquer, que dans sa conception, comme nous l'avons dit plus haut, tout ce qui est dur et consistant correspond à une quantité plus ou moins grande de fer contenue dans ses organes. Il est impossible

à la malade d'associer comme une nécessité la sensation de solidité à celle du système osseux.

Si on analyse les sensations d ordre général comme la faim et la fatigue, on remarque que ces phénomènes existent réellement, et qu'ils n'ont un caractère morbide, qu'à la suite d'une interprétation fausse, due surtout à leur association avec l'état mental général du sujet. Elle est en fer ; donc elle n'a plus de cœur, elle ne doit plus avoir ni faim, ni soif, ni aucun besoin. Elle ne doit plus uriner, ni aller à la garderobe, le fer n'a aucun besoin. Ce qu'elle ressent, ce qui lui semble être le cœur, et battre dans sa poitrine, les sensations de taim qu'elle éprouve, le besoin d'aller à la selle lui semblent bizarres, lorsquelleles ressent, parce que leur existence brise l'enchaînement pathologique de sa logique morbide. L'introspection, qui caractérise son délire, constitue tellement sa préoccupation mentale principale, qu'une fois sa manière générale de voir posée, elle passe en revue tous les éléments de son corps et ses besoins physiologiques. Après plusieurs mois d'observations et en se basant sur l'analyse des innombrables sensations qu'elle a éprouvées, elle a remarqué qu'ellç est en fer. Elle trouve, en conséquence, bizarre qu'on la fasse manger, mais logique que tout ce qu'elle prend se transforme en eau. 11 ne lui vient pas à l'idée de supposer qu'elle ne fait pas exception à la règle, en urinant immédiatement après avoir mangé, quoiqu'elle n'ait rien bu. Inutile de dire qu'elle fait là encore une interprétation fausse d'un faitphysio-

logique banal, quand elle déclare qu'elle éprouve au niveau de Turèthre une sensation de brûlure au moment de l'émission de l'urine.

Elle s*analyse aussi, lorsqu elle va à la garderobe et étudie les mouvement de son ventre. Elle constate un creux au niveau de l'ombilic en même temps qu'elle voit durcir son abdomen. Les efforts de la défécation lui semblent d autant plus curieux, qu'ils déterminent en elle des modifications qu'elle ne sait à quoi attribuer, comme contraction à la gorge, douleur dans les tempes et certains mouvements des globes oculaires.

Voilà le tableau à peu près complet que nous avons essayé d'illustrer, seulement de quelques courts exemples pour ne pas répéter Thistoire de la malade. Ainsi s'explique, nous semble-t-il, d'une manière très claire, la nature introspective de ce délire.

Un dernier point, pour ce qui concerne les altérations de la personnalité et les soi-disant désagrégations mentales. A l'étal normal, tout en poursuivant ces analyses, la malade est constamment étonnée de ce qu'elle sent et qu'elle ne devrait pas sentir, elle trouve étrange cette sensibilité particulière, qu'elle ne sait pas comment associer à sa constitution organique, qui tourne au fer. Parfois l'ensemble des synthèses mentales, qui vérifient son état psychique permanent, lui font oublier certaines de ses sensations, qui lui semblent tout à fait déplacées et illogiques par le contraste qu'elles offrent avec son nouvel état mental. Ainsi, il nous

est arrivé de remarquer qu'elle affirmait n'avoir ni faim, ni soif, n'avoir nullement besoin de nourriture, ne pas éprouver Tenvie d'aller à la garderobe* depuis des semaines. Et cependant dès qu'elle était mise dans le sommeil hypnotique, elle nous disait qu'elle allait à la selle, qu'elle avait soif, mais qu'elle avait oublié ces besoins par volonté; mot qui, dans son langage, veut dire l'impossibilité, pour elle, de s'expliquer la nature de pareilles sensations et de savoir à quoi rapporter ces actes physiologiques. Elle ajoute, que lorsqu'elle va à la selle, rien ne peut sortir, constatation qui l'effraye. Elle nous dit, que « lorsqu'elle mangeait, ça lui faisait comme un vide, quand ça descendait; ça restait calciné en dedans, puis tout à coup ça se réunissait pour partir et ça la faisait uriner.» La miction mettait trêve à l'idée qui l'obsédait, lorsqu'elle se demandait ce que devenaient ses aliments ; la solution du problème • était ainsi résolue. Ajoutons qu'avec le temps elle reconnaissait qu'elle va à la garderobe chaque jour, parfois même deux fois dans une journée.

Cette soi-disant désagrégation n'est en somme qu'une association logique des sensations perçues, mais fausse parce que le sujet manque simplement de motifs raisonnables et démonstratifs pour mesurer la valeur de ses convictions.

INTROSPECTION SOMATIQUE lO^

En somme Tétude de la genèse et de révolution clinique du syndrome que présente notre malade prouve que ce trouble résulte d'une analyse psychologique somatique excessive ; nous l'avons examinée plus haut. Aussi le délire, du moins en ce qui concerne notre cas, ne mérite-t-il pas Tépithète de folie des négations, que le clinicien au premier coup d'oeil semble être autorisé à lui appliquer. Notre terminologie de délire introspeciif somatique nous semble plus logique.

Car, si parmi les signes, qui peuvent caractériser cette maladie, les idées de négations que manifeste notre sujet, semblent avoir quelque importance, il ne peut cependant y avoir de symptôme plus typique, plus constant et plus général, que cette analyse introspective poussée jusqu'au délire. A la suite de troubles, dus soit à l'alcoolisme, soit à tout autre cause, recherche qui en dehors de l'étude que nous nous sommes proposé, notre sujet a été poussé brusquement à s'étudier luimême; et sans avoir présenté aucun trouble de la perception mentale, ni de l'attention, sans affaiblissement notable du pouvoir de synthèse intellectuelle, sans désagrégation de la personnalité, ni exagération de l'automatisme psychologique, sans trouble appréciable de la mémoire ni de la cénesthésie, notre malade s'étonne de découvrir en ellemême, dans son organisme, des sensations de ses

lo6 L ANALYSE MENTALE

organes, un état général, qui jusqu'ici lui étaient totalement inconnus. Elle remarque qu'elle a plus de mémoire qu'auparavant, que ses muscles se contractent mieux, que ses sens ont des données qui lui échappaient jusqu'à ce jour; et alors, seule son ignorance de la topographie exacte de ses organes, du mécanisme qui règle sa vie, lui a fait systématiser un délire, qu'alimentent journellement les multiples constatations de sa vigilante et infatigable analyse somatique introspective. Cette dernière lui fait découvrir en elle-même des os, des tendons, des muscles, des besoins, etc. Les mêmes considérations s'appliquent à son état mental, domaine dans lequel l'analyse n'avait fait assurément aucune investigation importante, et qui à partir de ce jour se découvre petit à petit à ses yeux d'une manière apparente très logique. Chaque impression, chaque résultat d'analyse psychologique sont des constatations vraies et relativement normales.

Comme nous l'avons dit plus haut, la grande majorité des hommes passent leur vie pour ainsi dire inconscients de leur activité mentale, et surtout du mécanisme psycho-dynamique, qui commande l'évolution de leur organisme ; qu'un choc moral, une émotion puissante, des troubles mentaux dus à l'alcoolisme ou à un toxique quelconque, ou à tout autre cause, attirent l'attention de ces sujets sur certains coins de leur territoire organique et l'individu pourra systématiser ainsi un délire introspectif vrai dans ses éléments et faux dans son ensemble.

Ici rinterprétation erronée vient non pas d'un défaut de synthèse mentale, mais de l'absence d'une idée directrice dû à un défaut d'équilibre mental ; d'autant que les connaissances scientitiques du sujet sont insuffisantes pour contrôler et interpréter les sensations perçues et portées à la conscience par une introspection somatique toujours active.

Comme on le voit dans beaucoup de délires, ici l'introspection se systématise plus ou moins vite selon les lois habituelles et normales de l'analyse dont le sujet fait preuve. L'activité mentale évolue entre certaines limites et après des pérégrinations plus ou moins vastes dans le domaine de l'attention, le sujet tombe par la pauvreté même de son bagage intellectuel dans un cercle vicieux. 11 en est ainsi pour notre malade, dont la logique morbide est à peu près calquée sur les modalités de la logique normale. Le milieu social comme les conditions, dans lesquelles évolue le délire, emprisonnent pour ainsi dire la portée de ses recherches et provoquent une systématisation quelconque dans un sens donné.

Dans la vie une malade, dont l'activité mentale n'est déjà plus normale, donne à ses conceptions une direction autre, que l'artiste amoureux, qui poursuit et systématise d'après ses états psychiques un délire introspectif. Mais ici quelque vague qu'il semble, le caractère, qui différencie l'analyse subjective de celui-ci de l'introspection morbide de celle-là, réside dans le choix d'un critérium.

Notre malade ressemble à ceux qui ne vivent

Iô8 L ANALYSE MENTALE

que d^une vie intérieure, sur laquelle ils méditent continuellement. Son attitude, ses gestes, ses paroles dénotent une profonde méditation. Après le cercle vicieux de l'analyse, le délire se systématise et l'introspection entre dans la phase, que nous appellerons métaphysique et dans laquelle le sujet essaye timidement de s'analyser dans l'espace et dans le temps, cherche des conclusions pratiques, et finit par juger de tout selon son propre état intellectuel, transposant en d'autres termes sa vie intérieure dans le monde extérieure. Ajoutant ainsi un dernier leit-motiv, et en même temps un nouveau terme d'angoisse et de doute à son activité mentale, il cherche à la confondre et à l'identifier avec le milieu, qui l'environne.

On peut rapprocher par le mécanisme psychologique, et malgré les différences du tableau clinique, de ces délires de négations certains délires hypocondriaques \A\isoumo\ns systématisés, dans lesquels le sujet prétend avoir telle ou telle maladie, en dépit de l'absence des troubles organiques, échafaudant ses soi-disant troubles morbides uniquement sur une introspection somatique minutieuse, qui lui fait considérer comme pathologiques certaines constatations, qu'il n'avait pas faites jusqu'ici, simplement parce qu'il ne les avait pas cherchées. C'est ainsi que l'on voit certaines personnes passer plus ou moins rapidement selon le cas par les affections les plus diverses des différents cadres de la pathologie. L'une succède à l'autre, et celle-ci n'est chassée de la pensée que pour être

INTROSPECTION SOMATIQUE tog

remplacée immédiatement par une nouvelle. Parfois le trouble ressenti reste le même, on ne fait place à un autre qu'après de longs mois ; d'autres fois la succession des diverses maladies s'opère d'un jour à l'autre, dans certains cas même plus brusquement encore, mais presque toujours sans qu'il y ait de transition. L'esprit est toujours hanté parla crainte de quelque nouveau trouble, dont le malade ressent d'ailleurs tous les symptômes. Aujourd'hui c'est de la tuberculose pulmonaire, demain ce sera une phlébite, le jour suivant un cancer de l'estomac, etc. Lorsque le médecin examine le sujet, celui-ci présente les symptômes fonctionnels du trouble morbide, du moins ceux qui, à ses yeux, sont fonctions de la maladie dont il se croit atteint, et qui varient selon le degré d'éducation médicale du malade; seuls les signes physiques et objectifs font défaut. Certains de ces délires sont dus uniquement à une introspection de tous les instants, grâce à laquelle le sujet analysant à -la lueur d'une idée préconçue toutes les sensations, jusqu'alors laissées dans l'ombre, finit par considérer comme pathologique ce qu'il n'avait pas coutume de percevoir, parce qu'il ne s'y attachait pas plus qu'il ne convenait. Ces affections mentales si semblables par leur mode de production doivent, croyons-nous, être rangées dans un même groupe établi sur le mécanisme psychologique, qui a présidé à la genèse du délire plutôt que sur un tableau symptomatique, voulant établir des différences entre deux états si voisins et reliés par leurs conditions de production

1 10 l'analyse mentale

ainsi que par ]a nature du caractère du sujet. Leur dénomination devra être la même.et fépithètede délire par introspection méritera de leur être appliquée également à tous deux.

Nous tenons à insister sur cette idée, que nous ne limitons nullement ce cadre nosologique à un groupe de symptômes nettement déterminés et définis. Nous proposons au contraire d*y faire rentrer tous les délires, dont les conditions de production, le mécanisme pathogénique psychologique reposent sur une introspection, sur une analyse exagérée et poussée jusqu'au délire, quels que soient d* ailleurs leur forme et leurs symptômes prédominants, en un mot leur couleur.

Par opposition à ce délire, que nous avons appelé d'introspection, il faudrait parler, pour mieux préciser notre pensée, de certains délires de persécution, comme nous le verrons dans les chapitres suivants, dans lesquels l'analyse s'adresse à ce qui se passe en dehors de notre activité mentale et qu'on pourrait appeler délire d'extrospection. Tandis que dans le premier cas nos états intellectuels suffisent à systématiser un délire, le sujet pesant attentivement chaque émotion et chaque sensation, dans le second, au contraire, l'attention se porte en dehors du moi sur les gestes, sur l'activité et sur la conduite des autres. Dans le premier cas, l'individu réduit tout à lui-même ; dans le

INTROSPECTION SOMATlQUE Itt

second, il systématise son délire d'après ce qui se passe dans, son milieu social, dans le monde qui l'entoure.

Bref, le délire que nous proposons d'appeler introspectif somatique nous semble un syndrome mental, au sujet duquel restent encore à faire de minutieuses recherches relativement à son mécanisme pathogénique et au rôle qu'il pourrait jouer dans l'évolution et la genèse d'autres entités vésaniques. Nous avons essayé d'esquisser les grandes lignes dans les pages qui suivront.

Tout en ayant une synthèse mentale relativement parfaite, R... commence à systématiser un délire grâce aux découvertes introspectives de ses modalités mentales et physiques. Et si l'on poussait l'analyse somatique plus loin dans les soi-disant états normaux, nous croyons qu'on pourrait observer que dans toutes les formes d'émotions puissantes, ainsi qu'à la suite de chocs moraux, ou de troubles physiques, l'homme sain ne fait qu'ébaucher la systématisation d'un délire. 11 ne le conduit pas jusqu'au bout, il ne le mène pas à la conception morbide, grâce à l'idée directrice, qui fait sa personnalité, contrôle et classe les constatations analytiques de son moi.

Ce serait le cas de rappeler ici la vieille comparaison, que Bacon faisait au sujet des différentes méthodes scientifiques. L'individu restant confiné en lui ressemble à l'araignée, qui tire tout d'ellemême et fait une toile de sa propre substance. Celui qui s'attache exclusivement au milieu qui

Tenvironne est semblable à la tourmi, qui entasse sans rien changer à ce qu'elle amasse, sans rien donner d'elle-même. Enfin vient Thomme de génie; c'est l'abeille, qui emprunte les matériaux, dont elle a besoin au milieu extérieur, mais qui ne les rend qu'après les avoir transformés par l'assimilation qu'elle en tait. Grâce à un critérium subjectif, il arrive à ne juger de ses propres états de conscience et des impressions venues du dehors, qu'en rapportant tout à l'unité, qu'est sa personnalité et qui, synthétisant en un seul instant à la fois le présent, le passé et l'avenir, donne à la vie cette uniformité, cette égalité, cette raison, qui est l'œuvre du penseur.

Nous ne voulons pas donner une description définitive d'une espèce morbide spéciale, d'une entité ou d'un syndrome pathologique, ayant des caractères propres et embrassant dans un même groupe un certain nombre d'affections mentales encore isolées, éparses ou distraites de types décrits jusqu'ici. Nous voulons simplement chercher à expliquer un délire, un cas tout particulier, dont la pathogénie nous a paru intéressante au point de vue de la structure de la mentalité morbide. Cet exposé n'est pas un cadre clinique d'une affection nouvelle avec ses symptômes particuliers. Nous n'avons pas cherché à être le général qui combine et modifie le plan et la marche d'une armée ; nous avons borné notre ambition à remplir le rôle plus modeste de l'éclaireur, qui va en avant fouiller le

terrain encore inexploré, et marche à la découverte de faits curieux à décrire et à expliquer.

Notre buta été de constater, que souvent une négation verbale repose sur une affirmation logique, et que certains délires de négations ne sont que des interprétations purement verbales de mécanismes psychologiques plus complexes, qui bien analysés prouvent que les malades affirment en niant.

L'individualité du malade et surtout de laliéné n'est pas une quantité négligeable. Ne connaissant souvent pas les conditions de production des troubles sensoriels, ignorant le coefficient de fatigue d'une personne, il nous paraît à peu près nécessaire de signaler dans Ténumération de documents expérimentaux souvent encombrants le degré d'analyse subjective du sujet.

Examinons les divers sens, précisons les conditions expérimentales d'une manière rigoureuse, mais n'oublions jamais la puissance d'introspection de celui que l'on observe, le seul coefficient, qui caractérise l'individualité consciente, et qui en même temps est l'agent mental le plus important de notre vie psychique.

11 y a bien des siècles, que l'on étudie l'âme humaine, et de tout l'amas d'hypothèses, de documents, de théories que des cerveaux puissants ont formulés, une seule constatation persiste comme inébranlable, c'est l'existence de l'introspection. Il serait temps pour nous d'étudier de plus près le rôle de l'introspection dans les maladies mentales.

tout en ne négligeant pas les recherches expérimentales. Car s'il y a dts éléments, dont l'étude peut éclairer le mécanisme encore peu connu de notre vie psychique, ce sont les aliénés avec leurs délires, leurs obsessions, leurs idées fixes, etc., et chez lesquels l'analyse subjective somatique ou autre doit jouer nécessairement un rôle capital.

Les antiques, peut-être, avaient raison, quand ils jugeaient d'une individualité d'après la faculté d'analyse subjective du sujet et d'après Ja mesure dont il en usait. Peut-être les recherches de la psychologie expérimentale s'appliquant à préciser les mesures et les méthodes de l'examen psychique arriveront à confirmer cette classification, que l'on pourrait faire de l'humanité, l'introspection en étant le critérium. Dans un premier groupe serait l'homme normal, le cerveau bien équilibré, l'oiseau rare, marchant dans la vie sans encombres vers son but suprême, sa fin biologique, celui qui passe son temps sans savoir ce qu'il est, ce qu'il fait, ni ce qu'il va devenir, usant le moins possible de son pouvoir d'analyse subjective. En second lieu le deséquilibré, l'aliéné, qui commence à systématiser un délire grâce aux troubles physiologiques et psychologiques que lui révèlent son moi, délire ayant toujours pour base nécessaire un terrain préalable dans certaine mesure. Enfin, en dernière ligne le penseur, celui qui dans un autre ordre d'idées systématise un délire inirospectit bien équilibré, et qui sait user au plus haut point de ce don, que les philosophes appellent rintrospection.

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