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CHAPITRE III

Délire par introspection mentale

Nous nous proposons d'étudier dans ce chapitre un cas d'analyse mentale délirante à la suite d'une introspection purement mentale ; l'analyse de l'histoire clinique et de l'état psychique de la malade nous définira le sens et la valeur psychologique du mécanisme de l'introspection mentale.

Résumé de l'observation, — Depuis la jeunesse : doute, scrupules, émotivité exagérée, tendance à l'analyse. — Scrutant dans leurs moindres détails ses états de conscience, la malade s'interroge sur la valeur morale de ses actions et de ses pensées et arrive ainsi à douter de leur honnêteté. Elle s'accuse de fautes imaginaires. Incapable de comprendre les conditions d'association et les causes de production des différents actes mentaux, qui s'imposent contre son gré à sa conscience, elle se demande si elle est le jouet de son imagination et de ses hypothèses ou si une force étrangère dirige sa

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pensée. Tantôt « on Thypnotise », tantôt « elle s'hypnotise ^, Par suite, idées d*autoaccusation. — Hallucinations probables.

L... Maria, 43 ans. — Le père est mort d'une attaque d'apoplexie à 69 ans. Il était alcoolique. La mère est morte tuberculeuse à 32 ans. Un Frère et deux sœurs de la malade ont succombé à des affections indéterminées. Deux soeurs sont actuellement vivantes. Maria est la plus jeune des trois. L'aînée se porte bien, la seconde se plaint d'être atteinte depuis plusieurs années d'une bronchite. Cette sœur a des cauchemars la nuit, elle présente des hallucinations de la vue, de l'ouïe, de la sensibilité générale, on la chatouille la nuit sous les pieds, elle voit des morts. Elle prétend que depuis qu'elle a lu 4i les mémoires de Monsieur Claude » on lui fait ce qu'elle a lu.

Dans la jeunesse et l'adolescence Maria avait fréquemment des maux de tête violets, avec irradiations dans le cou, qui l'obligeaient à garder le repos au lit un ou cfeux jours. La douleur était parfois telle que la malade ne pouvait faire aucun mouvement avec la tête. Depuis l'âge de 17 ou 18 ans les céphalées devinrent plus rares.

Les règles apparurent à 17 ans, époque à laquelle notre sujet commença à se mieux porter. Les menstrues furent d'abord régulières, puis elles devinrent plus fréquentes; elles avaient lieu, au dire de Maria, tous les dix jours environ. Voici quelques années qu'elles n'apparaissent qu'à des intervalles plus éloignés.

La malade se mettait, à son dire, facilement en colère, mais elle n'a jamais présenté de crises, dans lesquelles elle serait tombée et aurait perdu connaissance.

L... se maria à 33 ans. Elle n'eut jamais d'enfant. Quelques mois après son mariage elle eut une

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perte de sang abondante qu'elle avait considérée comme une fausse couche. Son mari mourut de phtisie galopante à 29 ans, sept mois après son mariage.

L'examen physique nous permet de constater de l'asymétrie faciale. Au niveau de la partie gauche du front nous relevons l'existence d'une cicatrice longue de 5 centimètres environ, qui s'étend à la partie antérieure du cuir chevelu et

aui est la marque d'une tentative de suicide faite y a 5 mois dans le service. Les cheveux sont un peu implantés sur le front. Les lobules des oreilles portent la trace d'anciennes cicatrices laissées par des boucles d'oreille. A droite le lobule est adhérent. Les dents sont mal plantées ; à la mâchoire inférieure, elles chevauchent les unes sur les autres. La voûte palatine est nettement ogivale. Aux mains les ongles sont courts, fendillés, recouverts par de la peau à leur partie supérieure. Du côté de la

Eoitrine nous remarquons que le sternum est ombé dans ses deux tiers supérieurs, aplati dans son tiers inférieur.

A l'auscultation des poumons et du cœur nous ne relevons rien d'anormal. La langue est bonne, l'appétit est conservé, les digestions sont faciles; il n'y a pas de constipation. L'examen des urines ne révèle rien d'anormal. Depuis que la malade était dans le service, il y avait environ 8 mois, les règles avaient disparu. Pas de céphalées.

L'examen de la sensibilité nous a l^donné les résultats suivants: les sensibilités au tact, à la douleur, à la chaleur semblent conservées. Leur recherche est difficile en raison de la distraction de la malade, qui est tourmentée par la crainte de ses fautes imaginaires, et absorbée par les raisonnements qu'elle se fait à elle-même pour se persuader

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qu'elle n'est pas coupable. Pendant que nous l'examinons elle essaye de nous convaincre avec de nombreux arguments à l'appui, qu'elle n'a jamais fait ce que dans son idée elle se reproche. Maria se met à genoux pour demander pardon des fautes qu'elle s'imagine avoir commises et qu'elle sait n'avoir pas faites réellement. Il est très difficile de fixer l'attention du sujet qui réagit à peine par un mouvement de défense à une piqûre même énergique, tant SCS craintes imaginaires le préoccupent. Toutefois lorsque l'on parvient à fixer son attention on voit nettement que ses diverses sensibilités sont normales. Maria a été soigneusement examinée dans nos recherches sur sa sensibilité; dans le chapitre précédent nous avons donné le type de nos observations. Si nous ne traduisons pas nos résultats par des chiffres, c'est simplement pour ne pas encombrer ce travail. Il en est de même pour l'examen psychologique. Il n'est à noter aucun trouble appréciable.

L'examen du système moteur nous montre que les réflexes patellaire, massétérin, ainsi que ceux du poignet, sont exagérés. Nous ne relevons pas de tremblement des doigts, ni de la langue; il n'y a pas de tremblement fibrillaire. Il nous a été impossible d'observer, fait d'ailleurs assez normal, le réflexe idio-musculaire. Les réflexes vaso-moteurs paraissent normaux. Maria a toujours été émotive et peureuse. Un rien reff*rayait ; elle n'osait p^as se coucher quand elle était seule à la maison . Lorsque son père rentrait ivre elle tremblait et perdait la

voix. Voyait-elle une chute dans la rue, une dispute ou un accident : «Çà lui faisait un drôle d'eflfet, çà la saisissait, elle commençait à trembler, elle pâlissait, et parfois la voix lui manquait». Une personne de son entourage ne rentrait-elle pas à l'heure convenue, elle s'inquiétait et s'imaginait toujours qu'il lui était arrivé quelque accident. Mettait-elle une lettre à la poste elle était hantée par la crainte de ne l'avoir pas ou de l'avoir mal affranchie, elle revenait à plusieurs fois pour la cacheter.

Cet état d'inquiétude ainsi qu'une tendance marquée à l'analyse introspective mentale se manifestèrent de bonne heure. Elle prétend qu'en jouant à l'école elle avala, à l'âge de cinq ans, une épingle. Cet accident provoqua de la toux et gêna les mouvements de la poitrine. Cet état obligea la malade à rester à la maison pendant un an jusqu'au moment où ce corps étranger fut expulsé pendant un repas. Maria avala-t-elle réellement une épingle, ou crut-elle en avaler une que plus tard elle se figura rejeter, les troubles fonctionnels observés étant purement dus à de la suggestion ?... Il est probable que la seconde hypothèse est la vérité. A la suite ae ce rejet, un mieux se produisit, et la malade put recommencer ses classes interrompues.

Maria était également très impressionnable et très suggestive. Elle nous raconte que, lorsqu'elle allait au théâtre, elle se comparait les jours suivants aux héros de la pièce; elle se figurait être dans leur situation et ressentait les émotions qu'ils avaient, selon elle, dû éprouver.

Elle avait également des scrupules exagérés.

Ainsi, lorsque son père ou son mari lui demandaient quelque service et qu'elle ne leur obéissait pas immédiatement, elle regrettait plus tard pendant longtemps de n'avoir pas fait de suite ce qu'on lui avait demandé.

Etant bien portant il venait à tout propos à Tesprit de notre sujet des idées étranges, mais ces pensées duraient peu. La malade parvenait assez vite à les chasser. « Que je suis bête, disait-elle, de me faire des idées semblables ! ^

Ces pensées bizarres lui venaient brusquement « sans réflexion » à son dire. Voyait-elle un prêtre et une religieuse, elle se disait de suite malgré elle : «voici deux amoureux» ; mais elle chassait rapidement et avec succès cette idée à laquelle elle ne donnait pas son consentement. Depuis quelque temps toutes ces idées baroques lui reviennent à la pensée, Tinquiètent et même l'absorbent : « elle restait tellement plongée dans ses réflexions qu'elle ne pouvait plus parler >►.

Lorsqu'elle fut internée, il y avait environ huit jours qu'elle était tellement préoccupée qu'elle ne se souvenait plus à quelle époque de l'année se passait cet événement : « J'étais tellement dans mes réflexions, dans mes idées; je restais dans mes réflexions, je n'avais plus d'autres idées en tête. Je restais continuellement dans ces pensées... »

A répoque où nous l'avons examinée et quand nous avons commencé à 1 étudier, Maria était tourmentée par la pensée de mal agir depuis longtemps. Divers événements de sa vie lui reviennent à l'esprit et elle se demande si en ces circonstances elle a fait ce qu'elle à dû et n'a pas été coupable. Ainsi elle regrettait amèrement d'avoir volé deux petits pains ainsi que quelques sous.

Elle se considère désormais comme une grande coupable. Elle se reproche maintenant d'avoir eu des rapports sexuels avec son mari 2 ans avant son mariage. Elle a eu également, dit-elle, des rapports avec un autre jeune homme, longtemps avant de se marier ; elle avait alors 17 a 18 ans. Elle s'accuse d'avoir, étant mariée, refusé à son mari d'avoir des rapports avec lui, parce qu'il y avait eu querelle entre eux. Elle regrette maintenant d'avoir agi de la sorte et se demande si elle a bien fait son devoir. Maria regrette d'avoir causé à des jeunes gens à l'âge de 17 ou 18 ans. Elle regrette également d'avoir eu des « rêveries » pour des jeunes gens à qui elle ne causait même pas. Elle s'accuse d'avoir à peu près à la même époque d'avoir été trop familière avec une de ses amies ; aujourd'hui elle craint d'avoir commis une mauvaise action. Mais, dit-elle, il ne faut pas blâmer son amie, elle seule a été coupable en cette circonstance.

Maria nous raconte l'histoire suivante. Elle

entendit raconter qu'une femme traversant une écurie vit venir à elle un cheval animé de « mauvaises intentions ^, Cette idée la frappa. Et elle-même se promenant sur un quai vit par hasard un cheval qui la regardait; elle crut immédiatement que ce cheval avait « un caprice » pour elle. Cette idée lui traversa simplement l'esprit et elle ne s'y arrêta pas davantage. Mais depuis qu'elle est malade cette pensée la poursuit et la tourmente. La plupart des actes ou des pensées de sa vie antérieure lui reviennent à la mémoire et elle est hantée par la crainte d'avoir mal agi. Au moment où l'acte avait été fait, où la pensée était venue à l'esprit, une idée bizarre avait surgi dans le champ de la conscience, mais elle en avait ri et n'y avait plus songé. Voici quelque temps, dit-elle, toutes ces idées fugaces au moment de leur apparition, s'imposent actuellement à l'esprit et deviennent un véritable tourment; elles font naître des craintes hypothétiques mais très vives sur ce que la malade regarde comme des fautes graves.

Très perplexe, Maria interroge sa conscience, repasse les divers événements de sa vie et les juge; et pour les juger convenablement elle est amenée à faire des hypothèses plus ou moins compliquées, en tout cas toujours très nombreuses, qui cadrent d'ailleurs très bien avec son caractère habituel.

Cette introspection mentale l'abstrait et lui fait oublier le monde extérieur. « J'ai un esprit imaginaire, j'imagine des choses et j'ai pris l'habitude de rester sans parler, je reste dans mes imaginations»

Si j'avais parlé, tout cela n'aurait peut-être pas été dans mon idée. Je m'entête trop à rester comme ça. ^ 4c Si j'avais fait une confession générale, j'aurais été pardonnée, je n'aurais plus toutes ces choses-là à dire. Cependant s'il fallait que je dise tout, je n'en finirais pas. »

Maria étudie alors et scrute scrupuleusement les diverses actions de sa vie, ainsi que ses diverses pensées. Les idées les plus bizarres qui lui ont traversé l'esprit reviennent à sa mémoire et elle examine attentivement son état mental ; des craintes de culpabilité engendrent des idées qui lui font supposer qu'elle est coupable. En un mot, elle cherche à analyser et à expliquer son état mental. Elle cherche à distinguer des actes ou des pensées réellement coupables, ce qui n'est qu'une simple hypothèse, une simple « imagination ». Et avec assez de discernement elle juge les idées à qui elle refuse son consentement et celles à qui elle l'accorde, de même que les actes qu'elle a réellement faits, de ceux qu'elle ne fait que supposer. Voyant que son neveu ne travaillait pas et étant peinée de sa paresse, elle s'était imaginée qu'il allait être guillotiné, parce qu'il ne devait pas faire un bon sujet. Cette idée lui avait traversé l'esprit. Mais celle-ci revient actuellement à la conscience : « Ce sont des idées, dit-elle, que je me fais moimême. Pourtant ce n'est pas vrai, ce sont des choses qui ne sont pas vraies. » « Il y a beaucoup de choses qui ne sont pas tout à fait réelles. » Elle avait eu également l'idée de « sauter au cou de sa sœur».

qui avait toujours été bonne pour elle. Cette pensée était pour elle un véritable remords. Toutes ces idées à son dire, « sont en elle, ainsi que des imaginations qu'elle a eues. )► Elle regrette en ce moment toutes ses conversations.

Parfois à propos d'une pensée en apparence banale, une idée plus ou moins étrange lui vient à l'esprit et s'associe d'une façon étroite à cette pensée. De sorte que plus tard lorsque cette pensée arrive dans le champ de la conscience, elle fait naître l'hypothèse qui lui est délinitivement liée. Ainsi Maria songe à M°»« R... (personne chez qui elle prenait son repas de midi, lorsqu'elle était dans son village) ; l'idée lui vint qu'elle lui doit la somme de 6 francs. « Cependant, dit-elle, je ne me souviens pas lui devoir quelque chose, il me semble que je l'ai toujours payée. » Néanmoins elle reste hantée par la crainte de lui devoir 6 francs. Et chaque fois que l'idée de M™« R. . . lui vient à l'esprit, elle est tourmentée par la pensée de cette dette. Elle se figure également qu'elle a pris 5oo francs à sa soeur, puis elle se demande si c'est bien la somme qu'elle lui doit. Maria la croit moindre ; elle ne sait pas, dit-elle, ce qu'elle lui doit. Cependant elle a dans l'idée qu'elle lui a pris 500 francs. Elle se figure qu'elle a pris aussi de l'argent à une autre personne, mais elle ne sait pas combien, elle croit que c'est 2 francs.

Maria prétend qu'il y a peu de temps elle dit dans sa prière : mes pieds et mes mains sont cloués. Elle s'imagina immédiatement que par ces paroles

elle avait voulu dire qu'elle remplaçait Dieu sur la terre. Depuis lors elle est tourmentée par le souvenir de cette pensée qu'elle considère comme sacrilège.

Ces craintes réitérées l'amènent jusqu'à faire des excuses aux personnes qu'elle croit avoir offensées. Voici un fragment de lettre écrite par notre sujet et qui indique bien cette tendance de l'esprit :

« Monsieur, je demande des excuses à mon directeur d'avoir rêvé être sa maîtresse, rêve d'imagination, mais je peux jurer que je n'ai jamais mis mon chef dans les trépas et quand j'ai été le trouver avec une amie et si j'avais promis 2 sous, c'était pour qu'il retire cette punition à cette ouvrière, elle était punie injustement, et c'est la pensée de son mari qui vient dans mon idée croyant qu'il m'expérimente contre mes parents et moi-même et pourtant ce n'est pas vrai. Je demande des excuses à cet homme qui était un de mes amis en manière honnête. »

Voici encore un passage d'une autre lettre :

«Je demande des excuses à deux de mes grands chefs. Quand j'ai été les trouver, j'affirme si j'ai mis quelques sous dans les trépassés c'était pour moi-même et non pour eux. Ils n'ont pas de reproches à me faire et pourtant j'ai des excuses à demander à un de ces messieurs pour l'avoir cru l'expérimentateur d'un complot contre moi. Et ce n'est pas vrai. Ce sont mes pensées et pas autrement.

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je demande des excuses à Monsieur d'avoir fait cette mauvaise pensée qu'il empochait de l'argent au sujet des centimes, faisait des gratifrcations et ce n'est pas vrai, je demande des excuses sincèrement.)^ Et encore ces lignes : « Je demande des excuses à M. T. . . d'avoir prié les trépassés contre lui et de l'avoir insulté de voleur et d'autres chefs intérieurement et dont je repoussais de suite l'idée et je demande sincèrement pardon de ne pas avoir agi énergiquement ; car je n'ai pas de reproche à leur faire. »

Enfin un dernier passage entre tant d'autres: « J'ai eu tort envers lui d'avoir mis deux ou trois sous aux trépassés pour qu'il me parle quand il était fâché. Je l'estimais parce qu'il était bon et juste pour les ouvrières. Mais s'il a perdu sa place ce n'est pas de ma faute pourtant, car du temps que je ne lui parlais pas, il se dérangeait ; je lui demande des excuses de l'avoir traité de complot contre moi, etc. )►

Maria voit son esprit envahi par des pensées qui l'indignent, auxquelles elle n'accorde pas son consentement et qui l'assaillent malgré elle, elle se demande d'où peuvent venir ces idées. Nous venons de voir dans les quelques fragments de lettres écrites par notre sujet, qu'il se rend compte que ces idées prennent naissance en lui, qu'elles viennent de son propre fond. Maria se rend parfaitement compte que c'est en elle que naissent toutes ces idées. Parfois elle se dit que « c'est elle-même qui s'hypnotise, qui se fait des idées

impossibles )►. Puis elle s'empresse d'ajouter : !K Pourtant ce n'est pas vrai, ce sont des choses qui ne sont pas vraies. » Ce dont elle s'accuse elle sait « que c'est elle qui a fait ces choses soit en réalité, soit en rêve, soit en cauchemar ; elle ne sait pas comment est sa tête. »

Parfois, voyant qu'elle n'accorde pas son consentement à certaines pensées qui semblent surgir à sa conscience, malgré elle çt contre son gré, elle arrive à se demander si quelque puissance extérieure n'est pas la cause de ses pensées qui sont contraires à sa volonté. Ne sachant comment expliquer ces associations d'idées troublantes pour sa conscience, qu'elle constate et qu'elle ne comprend pas, elle se croit sous la domination d'une puissance étrangère indéterminée qui engendre et dirige ses pensées. Elle dit alors qu'on l'expérimente, qu'on l'hypnotise, qu'on parle en elle. Elle s'imaginait que toutes les personnes dont elle {pensait mal, connaissaient ses pensées, que tout le monde savait ses vilaines idées, qu'ellemême savait être fausses. C'est parce qu'on aurait su qu'elle avait dans l'idée de telles pensées et qu'en réalité ces pensées étaient fausses, qu'elle était tant tracassée. Elle dit qu'elle entend «e;i elle » les personnes dont elle pense mal, qui lui disent des sottises. Elle fait la demande et eux font en elle la réponse. Quand elle leur dit des sottises (ce sont des idées qui lui viennent en elle parfois, elle remue les lèvres et parle ses idées;, ceux-ci lui répondent. Elle se cause à elle-même et se figure

que tous ceux qui passent à côté d'elle ou qui rentrent dans sa chambre, savent ce qu'elle se dit à elle-même. Maintenant elle se^dit parfois : «que je suis bète de croire cela, ce sont des superstitions ; j ai tort d'insulter tout le monde en moi-même. » Voici encore une autfe phrase d elle qui précise bien son trouble mental et sa manière intellectuelle de réagir. « Je suis à m'écouter. Je m'imagine que l'on me dit certaines choses que peut-être on ne me dit pas. Dans mon idée je m'imagine qu'on me blâme de beaucoup de choses que je n'ai jamais faites, et que je n'ai jamais dites ni pensées. Si d'avoir entendu des conversations, ça me revient dans l'idée, je n'en suis pas la cause. )►

La malade repasse dans sa mémoire les divers moments de sa vie. Les moindres événements de son existence lui reviennent à l'esprit; elle les analyse et avec un doute méthodique, faisant pour chacun un examen de conscience minutieux, elle se demande si elle s'est comportée comme elle le devait en ces diverses circonstances. Le soupçon d'avoir mal agi ou mal pensé, cette condition primordiale d'une conduite irréprochable lui vient à l'esprit et lui fait découvrir au fond de sa conscience un détail insignifiant, répréhensible, un désir moins pur et moins louable qu'elle le désirerait. Elle regrette, ce qu'elle considère comme une faute, et s'absorbe dans son remords. La simple hypothèse actuelle, qu'elle est nécessairement entraînée à faire pour étayer son jugement et se rendre compte de la pureté de ses intentions et de

ses actes, devient pour elle une pensée coupable. Bientôt cette hypothèse coupable s'associe à toutes ses pensées. Se souvient-elle d'une pensée, d'une action, immédiatement elle s'imagine que cette pensée, que cet acte ont été coupables. Cette idée de culpabilité est liée, attachée à toutes ces pensées comme une parcelle de fer est attirée par un aimant qui passe dans son voisinage et y adhère. Parfois une hypothèse de culpabilité n'ayant qu'un rapport très éloigné avec l'objet actuel de la pensée s'y attache. Et à chaque réminiscence de ce souvenir l'hypothèse revient à la mémoire. Elle ne s'effacera que lorsque la pensée primitive aura disparu du champ de la conscience.

L. . . s'émeut de ces idées coupables qui lui reviennent à l'esprit. Elle les analyse, cherche à se prouver à elle-même qu'elles sont fausses, que ce ne sont que des « rêveries, des imaginations, des bêtises », « Je suis, bête et je suis folle d'avoir de pareilles idées. » « On m'a souvent dit qu'il fallait repousser de pareilles idées qui sont fausses. » Ces craintes et ces soupçons provoquent une analyse minutieuse de tous les actes de sa vie qui sont autant de sujet de regret pour elle. Elle reprend et ressasse avec un doute méthodique les moindres événements de sa vie, elle les passe au crible de ses critiques. Toujours quelques doutes sur sa culpabilité hypothétique touchant certains détails plus ou moins insignifiants de ses actes surgissent à sa pensée. Après ses actes, ce sont ses pensées qu'elle analyse, elles n'ont pas toujours été d'une pureté

parfaite; le soupçon d*une faute se présente aussitôt à son esprit au sujet d'un souvenir déterminé. Maria se croit coupable, elle demande pardon des idées qui surgissent en dehors d'elle et malgré elle à sa pensée.

Elle veut faire des excuses à ceux de qui elle a mal pensé. Ces pensées qui lui viennent à l'esprit la révoltent et l'indignent, elle ne leur donne pas son consentement.

Ignorante elle est incapable de comprendre l'apparition de ces idées dans le champ de la conscience. Après une analyse minutieuse de son état mental, elle leur trouve une origine en dehors de sa volonté, d'où elle conclut en dehors d'elle. Une seule explication est plausible. On la fait penser « on l'expérimente, on l'hypnotise)^. Cette origine exogène est exprimée par la malade qui prétend qu'on parle dans elle : « J'ai entendu quelque chose, ajoute-t-elle, souvent comme si c'avait été en moi que l'on me parle. »

Parfois elle discute en elle la valeur de ses idées de culpabilité ; son doute méthodique est analysé scrupuleusement.Maria constate alors qu'elle donne son consentement à certaines pensées, qu'elle le refuse à d'autres. Cette constatation l'amène à • croire que les pensées qui sont conformes à sa manière de voir viennent de son propre fond ; que celles qui sont contraires à ses sentiments viennent d'autrui ; les unes sont donc endogènes et les autres exogènes. La malade regarde son propre doute

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comme une discussion entre sa personnalité et d'autres personnes.

Mais tout se passe en elle dans son for intérieur. Pour que dans de telles conditions on puisse discuter avec elle, il faut donc connaître sa pensée qu'elle considérait jusqu'ici comme sa propriété exclusive, comme un domaine inviolable et sacré dans lequel personne ne pénétrait et dont elle ne donnait au monde, que ce qu'elle voulait bien lui donner. Cette propriété privée est donc maintenant publique. «On me parle en moi-même, dit-elle; on connaît ma pensée; ce que je pense n'est plus secret, tout le monde le sait. Me vient-il une mauvaise idée à la pensée, l'idée d'insulter quelqu'un, cette personne en est immédiatement informée, y^ Elle veut écrire à ces personnes, leur faire des excuses, leur dire qu'elle n'est pas coupable, que toutes ces idées contradictoires se passent en dehors d'elle.

Elle est hypnotisée, dit-elle, on doit savoir tout ce qu'elle dit puisque « elle est la seule coupable et que ce qu'elle raconte, elle l'a tait elle-même, mais que dans tout cela il y a beaucoup de choses qui sont des rêveries, des imaginations, >►

Maria nous dit parfois qu'elle entend causer son père ou son mari morts depuis plusieurs années. Elle semble présenter de nombreuses hallucinations auditives. La sœur de Maria nous dit

que l'entourage de notre sujet s'est aperçu de sa maladie à ses hallucinations auditives, on lui disait qu'il fallait partir. 11 était donc logique de penser que les hallucinations avaient joué un rôle important dans le délire de la malade. ^

C'est parce que Maria entend^ des voix qui lui disent qu'elle est coupable, qu'elle s'imagine l'être réellement. Elle construit de la sorte sur ce thème et avec cette idée directrice tout un délire. L'examen psychologique des faits nous conduit à une opinion diflFérente. En effet un interrogatoire détaillé sur les caractères spéciaux des voix qu'elle entend nous montre que notre malade croit qu'on lui parle en elle-même. Lorsque nous insistons pour savoir si les voix qui lui parlent ressemblent à la nôtre ou à celle de ses compagnes, elle prétend qu'il y a une différence marquée. Ce sont à son dire des idées qui lui viennent à l'esprit et qui s'imposent à sa conscience.

Comme de telles pensées surgissent en dehors de sa volonté et contre son gré, elle leur attribue une origine exogène. Dans son langage métaphorique elle fait appel à une image auditive pour expliquer qu'une personne étrangère lui suggère ses idées actuelles. Elle dit qu on lui parle. Après une tentative de suicide, Maria expliquait son action en disant qu'on le lui avait commandé. Nous avions cru alors à des hallucinations auditives ; mais plus tard elle nous expliquait dans une lettre qu'elle nous adressait spontanément, sous quelle influence elle avait voulu se suicider : « Ce qui est cause,

dit-elle, que je me suis jetée à terre, c'étaient toutes ces idées que je me faisais intérieurement. >

Il s'agissait donc ici d'un langage purement intérieur et le terme de voix employé par la malade semble être une simple métaphore indiquant l'origine exogène que notre sujet attache aux pensées qui envahissent, malgré sa volonté, le champ de sa conscience. Il semble donc que ces pseudohallucinations ne jouent qu'un rôle secondaire dans la genèse du délire de notre sujet. Elles ne sont pas la cause du délire, elles lui sont simplement consécutives. Telle est l'interprétation à laquelle nous a conduits une analyse scrupuleuse des faits. Cependant il semble que parfois la malade a des hallucinations véritables. Elle entendit, nous dit-elle, marcher au-dessus de sa tête. Parfois il lui sembla qu'on lui parlait à voix basse. Quand elle se retourne brusquement vers nous à certains moments et sans que nous causions, elle nous demande si les paroles qu'elle entend sont prononcées par nous. 11 s'agit vraisemblablement ici d'hallucinations auditives véritables.

En tout cas il y a de réelles hallucinations, celles-ci sont rares en comparaison des idées intérieures qui semblent commander les actions du sujet et que Maria rapporte à une personnalité plus ou moins déterminée. Elle nojs dit également qu'elle voit des personnes absentes, mais elle se rend très bien compte que cette vision se passe «dans son imagination. » L'examen psychologique de la malade indique qu'il s'agit le plus souvent

d'images visuelles mentales ; si, dans certains cas, la malade présente ce qu'il semble, des hallucinations visuelles véritables, il n'est pas moins vrai que les représentations mentales visuelles existent concurremment et c'est d'elles surtout que le sujet parle lorsqu'il raconte qu'il a vu les personnes absentes qu'il désigne.

Il semble aussi que la sensibilité générale ait donné lieu à des hallucinations vraies au début de l'affection.

Lorsque les premiers troubles psychiques apparurent, Maria sentait que des bras et des mains venaient l'enserrer énergiquement. Elle voulut en prendre une connaissance plus exacte par un toucher méthodique, elle eut la sensation de doigts froids, longs et aplatis ; les ongles étaient également froids et aplatis. Notre sujet en conclut que c'étaient les morts qu'elle avait priés qui venaient l'étreindre. Aussi n'osait-elle pas s'endormir lorsqu'elle couchait seule dans sa chambre. Depuis que Maria était dans le service, ces hallucinations de la sensibilité générale avaient complètement disparu ; de sorte qu'en dépit des apparences nous sommes portés à croire qu'il y a moins d'hallucinations à proprement parler qu'on serait tenté de le supposer, trompé que l'on est par le terme d'hallucinations qu'il semble naturel d'appliquer à ce qui n'est en réalité que représentations mentales toutes intérieures, à peine extériorisées pour la plupart.

En résumé, il semble que la genèse de ce délire, doive s'expliquer de la façon suivante : Maria s'ima-

gine qu'elle a commis quelques actions répréhensibles, ou qu'elle a eu quelque mauvaise pensée. Pour s'en rendre compte et juger équitablement de la valeur morale de ses pensées ou de ses actes, elle est amenée à analyser scrupuleusement son moi moral. De simples hypothèses lui semblent des pensées ou des désirs coupables. Cette introduction mentale l'amène à découvrir des associations d'idées qu'elle ne peut pas s'expliquer. Une solution s'offre néanmoins à ce problème : une puissance extérieure dirige ses pensées, ses idées, lui parle comme elle le dit elle-même dans son langage métaphorique, on l'expérimente, on l'hypnotise. Et comme tout se passe dans son for intérieur, on connaît sa pensée. Elle ne peut plus avoir de secrets. Est-elle dans une rue, dans un salon ? tous les voisins savent ce qu'elle pense. 4( Un complot s'est formé contre moi pour connaître ma pensée, )^ mais elle ne tarde pas à ajouter qu'elle est la seule coupable. 11 n'y a pas chez cette malade d'idées de persécution, il n'y a en réalité que des idées d'auto-accusation.

Il reste encore à préciser la question du rapport de l'introspection mentale avec l'existence probable, tantôt d'idées de persécution, tantôt d'idées d'autoaccusation. Notre malade ressemble de prime abord à une persécutée, mais ses pseudo-persécutions dérivent d'idées d'auto-accusation qui en sont la genèse. En vérité il ne s'agit là que d'une instabilité mentale, timidement dirigée par une introspection psychique, minutieuse. En fouillant au hasard

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chaque état psychique Maria est frappée par toutes ses pensées, dues à des associations d'idées automatiques ou conscientes.

Le cas présente une histoire clinique assez claire pour constituer d'après le mécanisme intime psychologique un état morbide dont la pathogénie n'a pas jusqu'ici été développée, nous semble-t-il, suffisamment au moins d'après nos connaissances. ~

A la suite d'un trouble intellectuel quelconque, probablement puissant, dont nous ignorons les conditions de productions. Maria portée par son caractère à s'analyser et à se préoccuper attentivement de tout ce qui lui passe dans l'esprit, a été surprise et frappée par ses constatations et s'est mise à la suite à étudier et à suivre la genèse de ses actes et de ses pensées. Tout ce qui l'occupa et qui l'occupe encore, c'est son activité mentale. Une pensée est poursuivie dans toute son élaboration et son évolution capricieuse. Absorbée par son idée et poursuivant sa pensée, elle oublie le point de départ qui se trouve à chaque instant comme perdu dans une foule de raisonnements, d'associations, d'idées, de pensées disparates. La malade lente un effort pour se ressaisir, mais d'autres états purement intellectuels miroitent devant son moi immobile et l'obligent malgré elle à suivre leur évolution d'autant plus étrange que le sujet ignore la valeur, le sens et la portée d'une pensée, d'un

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