acte intellectuel et notamment d^une association d'idées
Quand la malade revient à elle, elle arrive par Instants à ébaucher certains jugements qu'on pourrait comparer à des syllogismes dont les prémisses sont presque toujours nécessairement fausses. Alors, à son grand étonnement, l'acte et le jugement intellectuel qui l'accompagnent étant dépourvus d'une signification précise, elle doute, puis systématise son doute et comrnence à délirer. Elle s'accuse elle-même et critique ses propres forces Intellectuelles et parallèlement ses actes et sa conduite. •
Il faut remarquer encore que sa conduite morale et sociale n'est jugée qu'en tant qu'acte et activité intellectuelle ; ce sont des images mentales, leur combinaison ainsi que le jeu fantastique de l'imagination créatrice qui l'occupent presque exclusivement. Dans sa pensée les idées et les perceptions chevauchent comme dans tout cerveau normal.
Mais ce qui fait l'état pathologique et qui donne un caractère morbide à cette introspection, c'est l'émotion qui accompagne chaque analyse et surtout la manière de diriger l'introspection à seule fin de prendre connaissance de la nature qualitative des images mentales et du pourquoi de leurs combinaisons.
Nous pourrions dire, pour mieux exprimer notre pensée, que Maria est consciente de sa pensée, mais qu'en même temps elle s'étonne de la constater; cet étonnement provoque des états d'inertie
psychique. L'association des idées l'occupe particulièrement dans ses incursions introspectives et constitue à vrai dire la genèse morbide de son introspection mentale. Car elle l'alimente sans cesse, lui fournit des thèmes pour broder un délire. Ignorante du sens de ces associations d'idées, elle est déroutée à chaque pas et plus elle s'acharne à la poursuite d'un système d'images, plus elle délire activement. N'ayant aucune idée directrice, et tourmentée par cette constante préoccupation de ce qui se passe en elle-même, notre malade jouit d'une activité mentale qui ressemble par certains côtés au doute méthodique des penseurs avec la seule différence qu'elle ne peut rattacher ce doute à aucune idée directrice. Ce doute n'engendre qu'une auto-accusation délirante que Maria brise et reconstruit chaque fois que le caprice de son introspection l'exige.
Il est vraiment curieux d'observer cette malade et de l'étudier dans ses faits et gestes et surtout d'analyser sa logique. Le monde extérieur et le milieu social dont elle se rend facilement et parfaitement compte ne sont jugés que d'après le coefficient d'émotion laissé par les impressions psychiques qu'ils ont provoquées dans sa vie mentale, la seule qui l'occupe et la captive. On essaye vainement de l'intéresser à quoi que ce soit, la malade ne répond aux questions qu'en raison des émotions que les paroles peuvent évoquer dans son état mental, toujours absorbé par une introspection continuelle. Tout en réagissant à peu près
normalement aux événements habituels de la vie courante, la malade éprouve ta nécessité d'analyser ses divers états d'âme ou plutôt ses états de conscience ; qu'il nous soit permis d'employer ici cette figure littéraire qui évoque pourtant un état mental sur lequel on s'entend clairement. Maria regarde dans toutes ses phases son activité mentale non seulement parce que cette activité constitue le phénomène psychologique prépondérant, mais encore et surtout parce que notre sujet est amené à l'étudier par étonnement, par peur, par curiosité, par besoin de se rechercher et de se connaître.
Cette observation d'une haute importance en psychologie pathologique pose à notre avis plusieurs problèmes au sujet du mécanisme psychologique en général. Elle montre encore une fois la valeur considérable que joue, dans notre synthèse mentale, l'introspection.
Grâce à l'introspection mentale nous arrivons à certaines connaissances et nous verrons peut-être ces connaissances augmenter pourvu qu'une activité intellectuelle assez bien dirigée l'oriente et la contrôle; différemment elle peut être l'origine de phénomènes pathologiques spéciaux dont notre cas est un exemple. Un délire par introspection, dans le sens propre du mot, peut, il est vrai, survenir chez des intelligences réellement supérieures. L'élite des littérateurs et des artistes nous fournit des exemples de semblables délires -systématisés.
Mais ici, comme nous l'avons déjà dit, il y a une différence dans la richesse des images, dans le
r^O L ANALYSE MENTALE
bon équilibre, dans l'envergure des conceptions ; ce qui les différencie surtout c'est une conscience bien nette du point de départ et de la fin.
Dans un délire par introspection mentale morbide le sujet, bien que dirigeant toute son activité sur son for intérieur, ne met aucun jalon à ses analyses et ne garde que rarement une conscience précise de sa synthèse mentale et des modalités de sa pensée ; son moi se confond même avec le caprice des associations d'idées et de l'activité mentale en elle-même.
La malade en somme se substitue à sa pensée et se confond avec elle. Cette conlusion entre le sujet pensant et l'objet de sa pensée constitue ainsi une source importante et continue du délire introspectif. Il y a là dans cette question de dédoublement de nombreux problèmes qui sont en relation tant avec l'imagination créatrice qu'avec le mécanisme du raisonnement et de la psychologie de l'induction .
Notre cas (et en parlant de lui nous pensons à un grand nombre d'autres) nous semble prouver qu'une introspection mentale exagérée ne convient pas à toute activité mentale.
Lorsque cette dernière manque de ressources, son usage constitue un syndrome pathologique dans lequel il y aurait beaucoup de classifications à faire. L'organisme psychique semble donc être en désaccord dans son propre fonctionnement avec la préoccupation exagérée d'analyse, qu'elle se rap-? porte au corps, à l'esprit ou au monde extérieur.
L'histoire clinique de cette malade qui analysait
d'une façon morbide une grande partie de ses états subjectifs, nous conduit à supposer d'un côté, que 4c vivre sans s'étudier est normal >► et de lautre, que les fouilles de l'activité mentale, l'instrospection en un mot, sont inutiles et souvent nuisibles au bon fonaionnement de l'organisme.