CHAPITRE IV
L'Extrospeotlon délirante
Une observation de logique morbide typique nous a été fournie par 1 étude d'un sujet chez qui l'analyse pathologique était principalement orientée vers les modalités du milieu extérieur social.
Voici l'histoire psychologique de la malade :
Renée Marie, âgée de quarante-cinq ans. L'hérédité de notre sujet est lourde.
Le père est mort d'une attaque d'apoplexie en l'espace de trois jours. Il était sujet à de violentes, migraines.
La mère a eu des bouffées délirantes polymorphes avec hallucinations au moment ae la ménopause.
Un frère mourut de congestion cérébrale (?) à 2 ans et demi. Le grand-père paternel était bien portant, intelligent et honnête. Il a beaucoup travaillé et a dû, parait-il, lutter contre la misère.
Une tante du côté paternel, d'une intelligence supérieure à la moyenne, mourut à 3o ans. Elle était d'une grande fécondité. Elle eut en dix ans de mariage huit ou dix enfants ou fausses couches. Tous les dix mois il lui arrivait une nouvelle nais-
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saflce. Mais tous ces enfants ont été vicieux et idiots ; une fille, écrit la malack, est morte de vice (masturbation) à Tâge de 9 ou 10 ans. Un seul entre tous est à peu près sain.
Cette tante étant morte, son mari se remaria et eut alors des enfants qui tous furent normaux.
Une tante maternelle, à la suite de grandes contrariétés, a été atteinte et pendant un certain temps d'un accès de folie; elle n'a cependant pas été internée.
Une cousine est morte de méningite.
Ces divers renseignements nous ont été fournis par la malade elle-même dans un opuscule où elle nous donne des renseignements très précis sur Thistoire de sa vie et sur la genèse de son délire.
Cet opuscule a le. format d'un volume in-i6 et se compose de 196 pages écrites soigneusement avec le titre « Histoire de ma folie ». Dans ce volume, entre l'analyse de ses états mentaux et en dehors de la description soigneuse des menus faits de la vie courante et de leur interprétation, le sujet fait preuve d'une certaine érudition, en citant des textes et des lectures à l'appui de ces dires.
Nous venons de résumer la description détaillée qu'elle nous donne de son hérédité, pour ne pas donner trop de développement à notre travail, et pour grouper autant que possible les renseignements de même ordre; nous regrettons d'avoir été obligé de ne pas les écrire tels qu'ils ont été donnés par la malade avec les divers commentaires dont elle les faisaitsuivre. Néanmoins, laissons la parole à Renée seulement pour quelques instants, pour nous
décrire ses antécédents personnels ainsi que son caractère et ses habitudes. Ces renseignements ne doivent pas être considérés comme documents aléatoires. Nous avons pu nous rendre compte, au cours de nos observations, de la valeur et de l'exactitude des faits que la malade avance.
Nous citons ses textes et ses propos pour leur laisser autant que possible leurs couleurs personnelles : 4c Personnellement je suis née atteinte non seulement de violentes migraines que je tiens de mon père, mais encore d'un nerposisme exagéré. C'est dans trois choses principales qu'on peut reconnaître ce nervosisme : ï« Ma frayeur maladive de la mort, de l'inconnu, du surnaturel — toute jeune déjà j'en souffrais, je ne pouvais voir ni mort, ni enterrement sans en être malade, impressionnée gravement pendant des temps infinis; 20 la même frayeur exagérée pour certaines maladies nerveuses comme Tépilepsie, ce qui précisément m'y prédisposait singulièrement, ayant eu vers l'âge de cinq ou six mois une très forte attaque de convulsions ; et cependant aucune autre espèce de crises de nerfs à l'état naturel dans mon enfance ; 3o plus tard, et lorsque j'ai pu arriver à comprendre un peu la vie, une répulsion maladive insurmontable pour l'œuvre du mariage,
« Je n'avais moi pour ma part aucune prédisposition au vice puisque au contraire, j'ai été toute ma vie (à part étant enfant quelques faits peu graves d'entraînement et de mauvais exemples) d'une pureté et d'une retenue telles qu'elles en
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étaient maladives. Lorsque je devins jeune fille : un dégoût, une appréhension, un effroi insurmontable pour ce que je soupçonnais du mariage charnel; avec cela une force, une profondeur, une concentration excessive du sentiment; et par là-dessus Tamour des enfants poussé à l'extrême dès ma jeunesse. Que de contradictions ! etc.
«, Ce sont ces trois états particuliers, accentués les deux premiers dans mon enfance par une alimentation contraire (je mangeais à peine, mais je me nourrissais de vin pur), alimentation qui arrivait à me faire un tempérament excité et fiévreux au dernier degré. Je n'ai jamais fait de grosses maladies, mais j'étais consumée presque constamment par une fièvre de langueur un peu indéterminée, qui a mis bien souvent à cette époque mes jours en danger. Ce sont donc ces trois états ou vices personnels de tempérament que je me connais avec la migraine, et qui créaient sinon pour moi, où elles n'étaient encore qu'à l'état de prédisposition, du moins pour mes enfants de très grandes chances, des certitudes mêmes de maladies nerveuses graves, l'épilepsie et toutes ses dérivées d'abord, ensuite comme maladies de tête, la méningite (ma cousine Jeanne R. en est morte en 40 heures) et la congestion cérébrale (mon petit frère Hippolyte en est mort à 2 ans et demi). Mais il y avait plus, il fallait encore détruire en moi les vices d'hérédité. Quant à moi, à mon avis, je n'avais aucune espèce de prédisposition à la folie, étant douée en dehors du nervosisme dont j'ai parlé de beaucoup de sang
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froid, de volonté et de force morale ; mais enfin ce qui était de moindre importance chez les ascendants pouvait additionner d'autres effets nerveux personnels devenir chez les descendants de véritables maladies mentales plus ou moins incurables.
« Vers l'âge de 1 1 ans 1/2 mon père ayant été nommé Inspecteur des écoles primaires à Ploer, ce changement d'air, de nourriture, de boisson surtout, me fut assez salutaire et sans me donner une santé robuste et parfaite, ce qui n'est pas dans ma nature, aida, je le pense, à mon développement physique, car vers l'âge de i3 ou 14 ans, de petite que j'étais restée, je pris en peu de mois la taille que j'ai. En sorte que, en 1889, la suggestion me donnait à entendre que l'on ne m'avait provoqué ces résolutions organiques excessives et inexplicables que pour diminuer mon état nerveux, etc. , et me purger le sang de toutes ces fièvres latentes dont ne m'avaient délivrée ni typhus, ni variole, ni coqueluche, ni même la fréquente rougeole des enfants. ^
Au moment de l'examen la malade était grande, un peu mince ; l'aspect intelligent. Néanmoins l'état physique est satisfaisant, malgré un peu de pâleur des téguments. L'appétit est conservé, les digestions sont normales. R. ne tousse pas.
• Nous avons fait dans ce cas, comme dans tous les autres, des recherches nombreuses sur l'examen sensoriel et sur l'examen psychologique. Nous ne donnons pas les chiffres pour ne pas rendre le
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travail trop toufl'u. Il n'y a rien d anormal. Pas de troubles sensoriels.
L'examen de Tétat mental nous permet de relever les particularités suivantes :
R. a toujours eu des obsessions. Une pensée ou plutôt une image (image d'un homme, de M'. R.), s'impose fortement à son esprit, évoque une figure nette et précise et poursuit longtemps la malade, parfois toute une soirée, etc. Entend-elle chanter un air, il lui revient dans certains cas souvent à la mémoire, elle l'entend ainsi tout un jour ou même davantage. Ce qu'il y a de remarquable chez elle, c'est la présence,rirruption pour ainsi dire, dans la conscience, d'idées, de pensées auxquelles elle ne donne nullement son consentement. Ces idées sont de deux ordres, les unes ordurières, les autres imbéciles. L'idée se présente à l'esprit et le sujet tente de s'y soustraire. Alors deux cas se produisent : i" Ou bien l'idée s'impose avec force, R. essaye de la chasser par le raisonnement, mais à peine la conclusion est-elle formulée que l'idée revient de nouveau aussi impérieuse, aussi nette et catégorique que la première fois, et tout lefibrt iutellectuel est à recommencer; 2® ou bien l'idée n'est pas persistante. Elle peut être chassée assez rapidement. Mais à peine a-t-elle disparu qu'une autre pensée aussi désagréable pour la malade (ordurière ou imbécile) se présente à l'esprit. A peine celle-ci a-t-elle fui qu'une nouvelle surgit et ainsi de suite.. 11 semble donc que la conscience soit hantée continuellement par certaines pensées intempestives et
odieuses au sujet. Lorsque la visite est unique, elle dure longtemps, lorsqu'elle est courte les idées pénibles se pressent en foule et se succèdent sans interruption dans la pensée.
Voici maintenant Y Histoire du délire de notre sujet.
Pendant une maladie grave de son père Renée veillait une nuit le malade en compagnie d'un voisin. Certaines paroles et certains actes de ce dernier provoquèrent chez elle Tidée qu'elle avait commis des incestes avec son père. Cette pensée tenaillant son esprit, détruisait les attaches les plus fortes et les plus chastes qu'elle avait sur la terre, et ce père qu'elle aimait tant, elle allait maintenant jusqu'à désirer sa mort.
Cependant son esprit se révoltait, à l'idée d'un tel souhait. A la fin de la nuit surgit alors dans sa conscience cette idée que c'était avec un nommé M., substitut du Procureur de la République, qu'elle avait des rapports. Cette idée fut pour elle, malgré le désespoir dans lequel elle la plongeait, comnie une sorte de détente tant la pensée incestueuse et antinaturelle qui la harcelait lui était pénible et douloureuse.
Toutes les paroles de sa mère, de son frère, du médecin, son entourage, les personnes qui venaient la voir, étaient interprétées parle sujet dans le sens du délire. R. . . voyait partout des allusions à une
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passion coupable. Cependant ses premières craintes d*incestes lui revenaient à l'esprit et en même temps le désir de la mort de son père.
Lors de Tagonie de ce dernier, on alla chercher Renée dans sa chambre pour lui montrer le moribond. Elle vint, mais prétendit que la scène qui se déroulait à ses yeux était simulée et n'avait été imaginée que pour frapper son imagination.
Lorsque son père eut succombé, on le lui montra, elle s*obstina pourtant à ne pas croire à ce décès. Enfin, elle fondit en larmes et prit une crise nerveuse. Ajoutons que R... ne crut jamais à cette mort, pour elle son père n'est qu'en léthargie. C'est le somnambulisme, le magnétisme qu'elle accuse de cette supercherie. Son père est hypnotisé et endormi. Sa mère connaît la trame de cette affaire. Son frère et plusieurs autres personnes qui passent pour morts, sont victimes des mêmes machinations. Il ne s'agit que d'une pseudo-mort^ d'un sommeil léthargique.
M..., substitut du Procureur de la République, forme le pivot de son délire. Elle se croit mariée à lui ; cette union lui paraît évidente.
Les paroles et les gestes échangés dans leurs fréquentes réunions au vu et au su de tout le monde, leurs actes, leurs regards éloquents réciproques, les nombreux sous-entendus habituels, les divers incidents de la vie, tout prouve ce mariage. C'est la seule hypothèse qui puisse expliquer tous les faits relevés par R... qui resteraient autrement incompréhensibles et qui ainsi se groupent, se coordon^
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nent et se complètent. La malade a d'ailleurs la preuve matérielle de ce qu'elle avance. A son réveil il lui semble qu'un homme est venu coucher avec elle. Sa courbature, sa fatigue, des meurtrissures sur le corps sont la preuve évidente que durant la nuit on a des rapports sexuels avec elle. Celui qui s'empare d elle ne peut être que M..., à qui elle est mariée. Un matin elle constata l'arrachement de l'ongle d'un orteil, on était donc venu la trouver pendant la nuit. 11 y avait eu lutte dans laquelle on lui avait fait cette blessure.
Dans certaine circonstance elle crut voir évoluer une grossesse normale, son ventre prit en l'espace de deux ou trois mois des proportions inquiétantes, elle craignait également d'avoir une chute de matrice. Elle alla consulter des médecins qui firent cause commune avec ses ennemis, pour lui affirmer qu'elle n'était pas enceinte. Ils profitèrent de cette occasion pour se livrer sur elle à un examen des parties génitales et, dit la malade, pour abuser d'elle. Après quoi Renée affirme qu'elle eut la certitude non seulement morale, mais encore matérielle et palpable qu'elle n'était plus vierge.
Elle se plaint également d'avoir eu à subir les questions indiscrètes d'autres médecins et d'avoir constaté leur mauvaise foi en différents cas lorsqu'elle se faisait traiter pour de l'anémie. M... ne veut pas reconnaître officiellement qu'il l'a épousée, le fait n'en est pourtant pas moins réel. Certaines femmes essayent de lui voler sa place auprès de
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M... L'une d'elles ne prétend-elle pas qu'elle est légitimement unie à ce dernier?
Lorsque sa mère, son frère M..., ses amis disent à Renée qu'elle s'abuse et que ses dires sont faux et erronés, elle refuse de reconnaître son erreur et prétend que tous s'associent et se liguent pour la tromper.
Elle ne peut cependant comprendre tous les phénomènes qui se passent sous ses yeux, jamais par exemple, elle n'assista consciemment aux rapports sexuels qu'elle a avec son mari. Ce n'est que le lendemain qu'elle s'en aperçoit, à ses courba-r tures généralisées et à ses malaises. Elle ne s'explique pas davantage certains de ses mouvements, certaines de ses démarches et de ses idées à qui elle ne donne pas son libre consentement et qui semblent avoir lieu à son insu et en dehors d'elle- Une solution néanmoins se présente à son esprit. Elle finit par comprendre le mécanisme de tous ces agencements qui lui paraissaient incompréhensibles. Les travaux sur l'hypnotisme et le magnétisme lui en donnent la clef.
C'est par l'hypnotisme que l'on a emporté son père endormi dans un sommeil léthargique, et l'on continue à le faire passer pour mort, il en est ainsi de son frère et de plusieurs autres personnes.
Complice avec sa mère, M... endort sa victime la nuit et a des rapports sexuels avec elle. Le jour Renée éprouve des douleurs du côté de la sphère génitale. Les médecins l'endorment également et sont la principale cause de tous ses mécomptes.
Après la mort de son père Renée vécut quelques années à Paris avec sa mère. Leur peu de ressources les oblige à chercher du travail. Des amis s'employèrent et procurèrent à notre malade plusieurs places. Elle ne peut rester dans aucune. Admise comme institutrice dans une pension, les moindres espiègleries de ses élèves lui paraissaient la continuation du complot ourdi contre elle, et les enfants qu'elle devait surveiller savaient, croyait-elle, ses relations avec M. et lui faisaient des réflexions qui la rendaient perplexe et lui donnaient à croire qu'on connaissait sa vie.
On lui offrit plusieurs autres places qu'elle refusa systématiquemeni, ayant toujours quelque prétexte pour ne pas accepter ce qu'on lui conseillait. Elle ne trouvait de la sorte aucun emploi. Aussi la vie n'était-elle pas toujours facile. Renée accuse ceux qu'elle fréquente de ne pas lui procurer du travail et de laisser croître, indifférents, les difficultés de son existence. Les médecins l'hypnotisent pour la faire souffrir, son entourage, ceux qu'elle regardait comme ses amis, ne font rien pour la soustraire à la misère, lui trouver une situation acceptable et l'enlever à la charge de sa mère, qui lui reproche de ne pas travailler. Pendant sa maladie et au milieu de ses souffrances ne l'accusait-elle pas de rester trop inoccupée? Tous les événements de sa vie étaient interprétés dans le sens de son délire.
Sa famille se décida enfin à la mettre à Sainte- Anne.
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Quelques mois après son internement, Renée fut prise d*un accès de mélancolie anxieuse hallucinatoire qu'elle décrit très bien.
« Je divaguai, mais toujours consciemment, puisque sans pouvoir m'y soustraire, j'assistais à ma propre folie comme si j'avais eu une autre personne en moi, qui me faisait horreur, que j'aurai voulu fuir expulsée de moi-même, et qu'il me fallait subir.
« J'avais des peurs, des effrois terribles, car j'étais fortement hantée par la fièvre et hallucinée d'une horrible façon. Une fois entre tant d'autres, je voyais dans un paysage de Savoie, au milieu des montagnes couvertes de neige, deux cercueils, dont l'un était étroit et mince, recouvert d'un drap blanc, l'autre long et large recouvert d'un drap noir ; et c'était sur un de ces cercueils que j'avais à préparer la toilette de noce de mon mari, il n'y avait plus qu'une pièce ou deux à confectionner, je voyais le reste soigneusement étalé sur la bière, dont je n'étais séparée que par une cloison. » Les hallucinations de Renée étaient d'ailleurs multiples et diverses à l'infini. « On voit, dit-elle, une foule de choses au moyen de ces hallucinations, c'est comme dans un kaléidoscope je voyais parfois défiler des animaux (bouc, bœuf, âne, chien, lion, etc.) après des hommes et réciproquement.
« Une chose aussi me trottait par la tête, c'est que
j'étais comme une mère dont le petit enfant aurait fait des taches et ces taches je devais les prendre toutes pour moi et les effacer par mes souffrances.
« Parfois au milieu de mes récits ou de mes chants, la salive me manquait tout-à-coup, je n'avais plus de voix, je fermais les yeux, ma tête se renversait en arrière et je restais comme morte, tout debout, sans tomber, pendant quelques secondes. Au bout d'une semaine ma fièvre, si intense que mes lèvres s'arrachaient par morceaux, se calma.»
Durant son séjour à Sainte-Anne elle eut la visite de M..., accompagné de sa femme, de son frère et de la mère de la malade. M... lui demanda ce qui avait pu lui faire supposer leur mariage : « Je n'ai que des preuves morales, répondit Renée, mais elles me suffirent amplement pour établir mes convictions.» « Par moments, écrit-elle, mon indignation, mon mépris me revenaient devant tant de cynisme et je le détestais. M^ W... me demanda ce que je faisais, en admettant que je fusse dans l'erreur et que M... ne fût pas mon mari ? Je lui répondis avec des sanglots plein la voix que j'attendrais ma fin (la mort qui ne tarderait pas à venir). M'i^ G... ou madame ? M^^! dont le mari était bien certainement ce jeune homme qui les accompagnait (on m'a dit que c'était le frère de M...); M"e G... donc jouait son rôle dans la comédie et me priait de renoncer à mes idées.
« Elle passa son bras autour du cou de M..., elle se suspendit amoureusement à lui, dépassant même dans son zèle complètement sa note, car elle n'a
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jamais eu ce genre d'éducation là. Elle se conduisait absolument comme une vulgaire jeune mariée si impatiente de tendresses qu'elle ne peut attendre le tête-à-tête pour les exprimer. Je dois dire par exemple, que M..., au contraire, avait Tair singulièrement embarrassé de cette jeune femme (étrangère) à son bras. J'étais triste, découragée, écœurée au-delà du possible de cette visite que j'avais tant désirée, de cette simpiternelle comédie! Alors Mïï^ G... s'approcha encore de moi pour médire de renoncer à mon mari, dont elle s'emparait tout simplement au nez et à la barbe du sien. Elle me montra son alliance (je n'ai jamais douté qu'elle fût mariée) et sa bague de fiançailles, je lui dis qu'elle me prenait mon alliance et que c'était ce bijou-là seul que je revendiquais. Je l'embrassai et je demandai à M... en lui tendant ma main maigre et halée à titre de consentement rétrospectif : « Alors vous ne voulez pas?.., me donner une poignée de main? » Il s'empara cependant avec un certain empressement de cette main, et je sentis même une légère et fugitive pression qui me rappela un peu, bien peu celles d'autrefois. M . . . s'était déganté pour me montrer aussi son alliance, il n'est pas difficile d'abord de se procurer une alliance ; mais d'autre part, ce pouvait très bien être son alliance, la nôtre, qu'il aurait passée d'avance à son doigt, car enfin, il sait bien lui que depuis douze ans il est lié et que c'est la même union qu'il doit contracter une seconde fois ; quand on a deux femmes dans la
même personne (la somnambule et lautre), voilà ce qui arrive. En me montrant ralliance à son doigt, il me renvoyait pour ainsi dire, dans un geste très significatif, en passant sur la tête de sa prétendue femme. M... me dit encore pour me convertir qu'il fallait me marier. Ils partirent peu après. Voilà comment finit cette consolante entrevue conjugale ! Je n'avais pas versé une larme pendant la visite en question, c'était une vraie occasion de prendre une crise de nerfs pourtant, mais mon système nerveux se comporta très dignement pendant cette belle douche et je la reçus en plein coeur sans crier, je crois bien que je pleurai abondamment, après, par exemple ! »
Renée sortit de Sainte-Anne six semaines après son entrée, et rentra à Villejuif, où elle demeura deux ans et sept mois. Restée libre quatre ans et demi, elle revient à l'asile de Villejuif, il y avait environ trois ans et demi, quand nous l'avions examinée.
Quelque temps avant de connaître M... la malade avait aimé un de ses cousins; cet amour était, pa,raît-il, réciproque. Renée avait même espéré une union prochaine. Il ne manquait plus que les demandes officielles lorsque les démarches furent arrêtées et le mariage n'eut pas' lieu. Elle se fait aujourd'hui une arme de cette rupture et cite le tait comme preuve de sa sincérité avec elle-même et de son honnêteté. Voilà bien qui montre selon elle qu'elle ne court pas les mariages çt que, si elle se prétend unie légitimement à M.,
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il n'y a pas de doute à élever : « Eh bien il me semble d'après ce que je viens de confesser, que mon cousin m'a fait éprouver là une déception ou je ne m'y connais pas, et cependant je ne suis pas devenue folle, et je n'aurai jamais eu l'idée de me substituer à sa femme, même d'intention. Pourquoi donc m'acharnerais-je à poursuivre M. si je ne me sentais pas si bien enchaînée à lui. >►
Actuellement notre malade ressent des secousses électriques par lesquelles on s'empare d'elle. Elle se plaint surtout des visites impudiques nocturnes dont elle souffre à son réveil. Elle n'a pas d'hallucinations génitales, n'éprouve pas la sensation d'attouchements nets, mais elle est poursuivie par la crainte continuelle qu'on se livre à des manoeuvres de masturbation sur elle.
Elle distingue nettement d'une part l'électricité qui lui imprime des secousses violentes, et d'autre part le magnétisme, l'hypnotisme par lequel on paralyse sa volonté et on s'empare d'elle.
Telle est l'histoire de ce délire qui dure depuis quinze ans, sans que l'on observe la moindre trace d'affaiblissement intellectuel ni même d'idées de grandeurs.
La mémoire, le jugement semblent sains, on pourrait même dire que R. raisonne trop bien. La plupart des faits qu'elle invoque sont vrais en eux-mêmes et leur interprétation est pleine de
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logique. Si donc on admet avec elle son point de départ, il est impossible de lui prouver, logiquement parlant, qu'elle a tort et que ses hypothèses sont fausses. La malade possède une puissance d'analyse véritablement remarquable, exagérée même, qu'elle s'applique au monde extérieur, aux événements et aux faits qui se passent à ses yeux ou qu'elle s'adresse à sa personne, soit physique soit surtout psychique, à son moi, à son caractère, à sa personnalité morale et intellectuelle, à tous ces états de conscience en un mot.
Renée observe trop, d'après ses simples états subjectifs, tout ce qui se passe devant elle. Elle coordonne trop tous les phénomènes extérieurs ou intérieurs pour une conclusion formulée d'avance. Elle regarde et voit tout à travers le prisme de ses idées préconçues qui impriment une fausse direction à ses observations et font converger toute la vie qui se déroule sous ses yeux vers un point commun qui est la cause et la raison du sens de ses jugements au lieu d'en être la conclusion.
La malade observe et analyse tout, mais au lieu de chercher l'interprétation de ce qu'elle voit à la lumière d'idées hypothétiques, simple plan directeur, elle juge le tout avec des opinions préétablies et considérées comme vraies par avance. C'est par une analyse exagérée de tous les faits de la vie courante, des moindres paroles et gestes, de tous ses états de conscience, tout étant ramenés à un but unique que prit naissance le délire de notre malade.
C'est du moins ce qui à nos yeux ressort de la
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lecture de l'opuscule que nous a donné le sujet dans lequel il raconte toute sa vie. Nous avons déjà fait quelques emprunts à ce manuscrit. Nous regrettons de ne pas pouvoir donner tout entier ce document précieux, mais il est trop long, et dépasse beaucoup les limites restreintes de ce chapitre. On y voit se développer et évoluer tout le délire. Il ne nous est possible de relever que quelques passages. Ils nous suffiront, pensons-nous, à mettre en lumière l'importance et le rôle de cette faculté d'analyse, soit extérieure, soit intérieure, poussée trop loin et réellement exagérée.
Si nous analysons, en effet, le mécanisme et l'élaboration du délire de Renée, nous constatons que le caractère habituel de no.tre malade joue un rôle important dans la genèse de ses conceptions morbides.Nous avons déjà insisté sur Tétat habituel d'inquiétude, de doute, sur les obsessions de notre sujet ; dispositions d*esprit que M. Magnan range dans les caractères de la dégénérescence mentale. Cette manière de penser a persisté toujours la même durant toute la vie de R... et n'a pas été modifiée par Tapparition des troubles mentaux pathologiques. Dans sa jeunesse la malade manifestait déjà des craintes particulières: « A Tépoque, écrit-elle, dont je parle, je lisais à L... ces comptes-rendus d'expériences hypnotiques non seulement avec un grand étonnement, mais encore je ne sais pourquoi ou plutôt je m'en doute, avec un certain effroi, un malaise, que je m'expliquais par mon aversion pour le surnaturel, pour ce qui sort de la vie ordinaire.... J'aurais eu volontiers peur du somnambulisme !!!)>
i6o l'analyse mentale
Son état somatique fut toujours une grande préoccupation pour Renée, qui s'analysait jusque dans son sommeil.
« Aussitôt couchée, et malgré les efforts répétés que je faisais pour m'empêcher de dormir, je tombais d'abord dans une invincible somnolence. Je me raidissais de toute ma volonté. Je m'asseyais même parfois sur mon lit en me tenant avec les mains, les yeux ouverts, mais une deuxième ou une troisième secousse, comme une décharge de pile électrique, me plongeait dans le plus profond et le plus irrésistible sommeil. Lorsque je m'éveillais au milieu de la nuit, comme je l'ai expliqué plus loin, c'était d'une façon encore plus brusque, sans engourdissement préalable, sans nature, pourraiton dire, mais pas naturel du tout chez une affamée de sommeil comme moi. >►
Notre malade prend parfois ses idées, ses représentations purement mentales pour des réalités. Une simple association d'idées, un souvenir provoquent-ils une image qui lui cause quelque émotion, immédiatement elle se figure être en présence de l'objet même qui occupe sa pensée ; cette croyance est pour elle un point de départ sur lequel elle bâtit toute une conception, dont elle tire les conséquences qu'elle croit légitimes.
« J'éprouvai tout à coup de l'extaxe : je regardais une malade, jeune femme de 25 à 26 ans.
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mais ce n'était pas elle précisément que je voyais^ ce n'était même pour ainsi dire personne de terrestre. Je me figurai que mon petit frère Hippolytè (un enfant que nous avons perdu à deux ans et demi et que j'aimais beaucoup) que mon frère donc aurait cet âge-là et ce genre de physionomie, aussitôt je me sentis ravie au septième ciel ; j'étais heureuse, j'éprouvais un bonheur, un amour incommensurables, mais sans objet bien précis et où les sens n'avaient aucune part.
« Je ne me trouvais jamais si satisfaite qu'auprès de P. . ., la gardienne qui m'avait si brutalement jetée par terre ! Je lui trouvais la face d'un lion, et comme dans un jeu. M... avait déclaré qu'il était le lion, je le retrouvais encore là. »
Enfin, pour donner une notion bien nette de l'état d'esprit de la malade, de son habitude d'analyse et de la perspicacité qu'elle y met, voici, reproduite tn-extensOy une lettre que Renée nous donna un matin :
« Pourriez-vous me dire, Monsieur, pourquoi mon activité cérébrale est prodigieuse au point de me faire toujours souffrir et de la plus cruelle façon, puisque cela allait autrefois jusqu'à me donner des convulsions ?
4( Avant mon séjour de Paris, il ne m'arrivait jamais de penser malgré moi, je pouvais prendre le temps de me reposer l'esprit, et n>ême de le laisser flotter librement, puisque je me sentais les sécurités ordinaires pour cela. Depuis quelques années, au contraire, je sens une force, une pres-
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sion, que je ne puis m'expliquer et qui m'oblige à penser toujours, et à traiter les plus grosses questions, à les traiter, bien ou mal, à mon choix, mais sans aucun repos, ni trêve depuis l'heure de mon réveil jusqu'à la minute où je m'endors et cela se produit quelque opposition ou mesure que je cherche à mettre à ce débordement, à ce surmenage intellectuel: je n'arrive pas à enrayer tellement ce travail insolite est disproportionné avec mes forces, surexcitées cependant par la plus forte, la plus impérieuse des volontés, car elle est légitime et sacrée; or, comme ces forces, malgré tout, ont une h'mite dans l'individu le mieux pourvu, elles ne suffisent pas à contenter ce commandement insatiable, qui est incompréhensible mais irrésistible ; cet ordre, non exprimé d'une nature impalpable, mais cependant formel au point de ne pouvoir m'y soustraire; comment donc je n'arrive pas à le contenter selon mes tendances, mon goût, mes obligations morales, la nature de mon esprit. Enfin, il m'arrive,'pour ma plus grande misère et détresse, il m'arrive du renfort, et lequel ? grand Dieu 1 toutes sortes de pensées qui me sont ou devraient me rester étrangère puisqu'elles me révoltent par leur indignité ou me font hausser les épaules devant leur inepte nullité 1 Et comment fuir, ici surtout que l'on manque tant de distractions acceptables, comment fuir la pensée, alors qu'on a déjà tant de peine à fuir les compagnies qui, non sans motifs, vous déplaisent? Je pourrais comparer cette action continue sur mon pauvre cerveau endolori, à la violence matérielle
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quune personne exercerait sur une autre, par exemple en la poussant malgré elle, où l'entraînant violemment à marcher et à courir où elle ne veut pas aller et jusqu'à un point d'exténuemcnt capable de la faire tomber à bout de forces et sans qu'elle puisse jamais opposer un frein suffisante cette force brutale et incohérente!... Cela rappelle encore assez bien le supplice de Brunehaut avec amplification toutefois, puisque la chose se passant dans le domaine moral le supplice peut se prolonger des années, avant d amener l'abrutissement ou la mort !
« On me dira que ceci constitue un désordre mental : je suis tout-à-fait de cet avis, seulement c'est la cause de ce désordre qui est discutable et que personne n'a voulu discuter loyalement avec moi jusqu'à ce jour, du moins dans celles qui sont assez autorisées par leur science pour être compétentes.
« Puisque tout effet est nécessairement amené ou produit par une cause et que l'on ne peut me contester ce terrible effet dont je viens de parler, qui plus d'une fois m'a provoqué lui-même de violentes crises de nerfs, il resterait à savoir si la cause première du désordre dont je me plains est en moi, ou si en raisonnant juste, je puis arriver à établir ou tout au moins à déduire logiquement qu'elle est en dehors de moi : or, — je parle ici d'un désordre mental, en dehors de celui des passions de rhomme — il me semble que si c'était moi qui en fusse porteur, je ne m'en apercevrais peutêtre même pas, car, j'ai souvent entendu dire que
les fous n*avaient pas conscience de leurs aberrations, sans cela ils chercheraient à les détruire (quelle est la raison qui consent à être folle?) et j ai même pu observer qu'ils n'étaient nullement incommodés en débitant les histoires les plus incohérentes; quant à moi, au contraire, je me rends très-bien compte si mes idées sont saines ou si elles ne le sont pas, et, si je puis me dire que mon raisonnement se tient debout tout seul, qu'il est aussi juste que de dire : un et un font deux, je puis bien en conclure que dans ces cas-là au moins je ne fais pas fausse route... Alors comment se fait-il donc que dans le même cerveau équilibré (selon moi) il y ait des idées justes et approuvées par mon contrôle, mon jugement, et tant d'autres idées désapprouvées par ce même jugement?
« Et comment se fait-il encore que, exténuée par la quantité de pensées saines et substantielles que j'évoque et approfondis plus que ne le fait une femme d'ordinaire, dans des conditions naturelles de vie, et cela afin d'opposer constamment une barrière aux divagations étrangères et cependant si proches, comment se fait-il que je ne puisse toujours, malgré ma plus formidable tension d'esprit, arriver aies balayer de mon for intérieur, puisque je ne les reconnais pas comme miennes?... Qu'estce donc que cette lutte? Vous conviendrez que, 4a,ns ce cas si extraordinaire, l'on soit amenée à conclure assez logiquement à une intrusion scientifique occulte ; cette hypothèse est-elle d'un domaine matériellement impossible et extravagant?
l'extrospection délirante 165
Mais non, puisque vous ne pouvez nier l'hypnotisme et son emploi fréquent dans ces maisons. . . Quoi qu'il en soit, on ne me fera pas croire, à moi qui me connais nécessairement mieux que personne, que je puisse être en même temps moi-même et L ANTIPODE DE MOI-MÊME ; que je sois arrivée à devenir d'une aaivité fébrile, en ce qui concerne la pensée seulement, que cette nouvelle manière me soit arrivée sans transition et sans aucune cause apparente, et que, malgré une souffrance morale quelquefois suraiguë durant des années, je n'aie pas encore été emportée par une congestion cérébrale; j'ai donc lieu d'être étonnée d'un semblable fait, alors surtout que je me suis toujours connue une nature pondérée, coordonnée, prudente et circonspecte assurant mes pas pour la moindre démarche ou initiative, et ne portant jamais un jugement à la légère, même alors qu'il serait resté dans mon for intérieur.... Et c'est moi, qui serais devenue, non seulement l'étourderie, le cynisme, l'imbécillité, mais encore le mouvement perpétuel, incohérent sans suite possible, sans frein ni loi, et sans raison ? Qui aurait changé de nature au point de ne plus me reconnaître moimême, alors cependant que dans le même tempsy je puis analyser si minutieusement et si rationnellement ce que j'éprouve? Je me suis connue intelligente et je deviendrais incohérente tout en le constatant moi-même ! Et de chaste et délicate, je deviendrais impudique et grossière?... Oh ! non, je n'admettrai jamais que la cause pre-
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mière de mon être, que je connais avant tout, et qui reste en moi ma lumière individuelle, mon discernement ait subi une pareille altération sans une cause étrangère, qui ne me quitte cependant guère, qui veut se substituer à moi-même dans ma direction morale et prétend pour cela me rendre non seulement victime, mais complice de cette sorte d'incubation dans tous les domaines inférieurs de cette adjonction de mon antipode le plus révoltant!... Je le répète, comment pourrais-je arriver à m*analyser moi-même, si j'avais perdu la possibilité du raisonnement? lit si, au contraire, je raisonne pourquoi donc se présente-t-il constamment à mon esprit, comme miennes , des pensées qui sont à ce point désapprouvées par moi?... Et toujours sans pouvoir en arrêter le flot,... comme si mon cerveau devait être un asile ouvert à toutes les bourrasques, à tous les fléaux dévastateurs et empoisonneurs Je vie ! asile dans lequel une volonté aussi étrangère qu'irrésistible me forcerait à subir le désordre le plus flagrant, alors que ma nature à moi, ne me demandant que de l'ordre, de la définition, de l'approbation possible, de l'assimilation substantielle, je me violente afin de trouver en moi assez de cet aliment moral intellectuel qu'il me faut, qui est ma vie, mon atmosphère respirable, et qui doit me fournii^^ une force suffisante pour faire face à l'ennemi, et pour repousser ce débordement invraisemblable !...
^ J'ai pris du bromure et des douches pendant des années sans autre résultat que du mal d'esto-
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mac, des rhumatismes et névralgies, de sorte que Ton m'a supprimé l'un et l'autre, alors puisque je ne puis trouver de remède efficace (à une malade supposée mais à une souffrance certaine) dans aucun aveu de torts à mon égard, pas même celui d'une expérimentation médicale outrepassant complètement le droit, par les prodigieux moyens hypnotiques, il resterait à tenter, à mon avis, le changement d'air, par un transfert que j'ai demandé maintes fois depuis deux ou trois mois et que je vais redemander encore.
« En votre qualité de docteur en médecine ou même d'étudiant, apte à connaître le pourquoi de ce dont je me plains, et à émettre un avis autorisé, puisque vous avez une position officielle dans cette maison où je suis internée en qualité de folle, que pensez-vous. Monsieur, de cet état de choses ? »
Les idées délirantes de R. ont leur source dans l'analyse exagérée de tout ce qu'elle voit, de tout ce qu'elle entend, de tout ce qu'elle pense ou qui lui passe par l'esprit, le tout interprété selon l'idée qui l'inquiète, la conclusion devient pour elle une véritable obsession.
Cette pensée est dès lors un pivot, un centre qui commande et dirige l'examen et l'attention.
Aucun fait ne passe inaperçu qui ne soit immédiatement classé et interprété dans le sens des préocupations morbides du sujet. La malade se
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perd dans des examens extrospecit/s dont les éléments ne sont pas considérés en eux-mêmes mais par rapport à ses propres états d*âme.
Voici par exemple comment prit naissance dans son esprit cette idée que son père avait eu des rapports incestueux avec elle :^;« Lorsque le docteur, écrit-elle, vint le soir, il me faisait lui-même des questions avec un air embarrassé, contraint, scrutateur, qui m'effrayait presque..., enfin, après son départ, P. remonte et s'assied, mais il commence alors par me raconter une histoire impossible où il me disait, entre autre chose, que sa petite fille Marie (enfant de huit à neuf ans) venait auprès de lui dans la nuit pour lui demander à boire, ce n'était pas à sa mère qu'elle s'adressait maisàlui, son père, qu'elle prenait par le bras, les cochons faisaient ainsi, etc. et il me contait tout cela avec un air goguenard et ironique que je ne lui avais jamais connu et qu'il ne se serait pas permis dans une autre occasion... en même temps il découvrait mon père à qui il avait donné le vase de nuit et me forçait pour ainsi dire à constater ce qu'il avait fait ou pas fait. Indignée je montais vers ma mère lui raconter ce qui avait été dit. Elle semblait n'y pas attacher beaucoup d'importance et regretter son sommeil interrompu, me demandant cependantsi cet homme m'avait outragée de quelque façon. Une fois descendue elle me dit de retourner me coucher, puisqu'elle était là, il était inutile que nous nous fatiguions toutes les deux, et j'y allai sans résistance, ayant besoin de m'isoler et de réfléchir à ce qui
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arrivait. Cest alors que je passai une nuit épouvantable, ne pouvant m*arracher à une idée monstrueuse qui m'obsédait et me rendait folle, l'idée que j'avais été violée par mon père, vu que, étant somnambule, je m'étais rendue moi-même auprès de lui, enfin qu'il y avait un mystère épouvantable dans mon existence ; alors, dans le désespoir de mon cœur, je souhaitai la mort de mon père, de ce père jusque-là si profondément chéri et vénéré, qui tenait une place si capitale dans mon existence et que je ne pouvais désormais voir que comme un misérable ! Je souhaitais en même temps mourir moi aussi et je ne trouvais pas que la mort elle-même fût un gouftre assez profond pour une pareille misère. Le lendemain matin le même travail de la nuit se faisait dans mon esprit, malgré moi j'en étais obsédée.
« Mon frère venait auprès de mon lit pour me faire ôter de son œil un gravier qui y était entré, il me demandait, lui, homme de trente-six ans, ainsi que maman ce que c'était que l'anus ! le docteur ayant ordonné à mon père des sangsues à l'anus, ils ne savaient ni l'un ni l'autre comment poser ces sangsues !!! Et c'était moi, jeune fille, malade au lit, qui devait les en instruire tous ! »
C'est encore un examen introspectif mental exagéré et considéré comme une réalité qui provoque une modification dans les idées et fait supposer à Renée qu'elle n'est plus victime des incestes de son père mais qu'elle a des rapports avec M . . .
lyo L ANALYSE MENTALE
« Dans raprès-midi il se fit alors un autre travail dans mon esprit, et j'appris alors une grande partie de mon roman, une histoire invraisemblable assurément, mais à laquelle je ne pouvais pas plus me soustraire qua la première suggestion, à savoir que je n'étais plus une jeune fille en effet, comme je Tavais toujours cru consciemment parlant, mais que pendant mon sommeil, un homme avait pris possession de moi et que cet homme n'était autre que M. . ., juge d'instruction à L. . ., que j'aimais depuis des années.
4< Je ne savais encore trop que penser, sinon que toutes mes anciennes idées au moment de la mort de mon père, me revenaient en foule ; celle d'être possédée par un homme, de n'être plus vierge en un mot. J'éprouvais les mêmes sensations qu'alors mais cette fois beaucoup plus accentuées et au bout de quelques jours, je ne pouvais plus avoir aucun doute sur ce qui se passait la nuit, moins, bien entendu, la conscience de mes actes pendant mon sommeil. »
VU
Un examen attentif de tout ce qui se passe autour d'elle vérifie et contrôle ses jugements. Elle voit dans ses conclusions une harmonie entre le monde extérieur et le monde de son imagination. Lexirospection se combine et se cpnjond avec r introspection,
« Je lève tout à coup et impulsivement la tête
L EXTROSPECTION DÉLIRANTE I7I
et mes yeux se dirigent à une fenêtre du troisième étage où je vois deux têtes d'hommes, Tune ressemblait trait pour trait à M... Il me regardait aussi avec insistance et ne paraissait pas du tout se tromper d'adresse,... mais moi, craignant une hallucination, craignant de cultiver encore une folie dangereuse, je finis par baisser les yeux et par essayer de continuer mon travail, ne voulant pas faire croire à cet inconnu que j'appréciais ce genre d'attention par les fenêtres, mais furtivement j'y revenais et chaque fois je me convainquais moi-même que je ne me trompais pas; surtout je connaissais si bien cette façon de m émouvoir à distance, cet échange sans paroles de nos pensées et de nos sentiments, c'était sa grande manière autrefois de me faire secrètement la cour, mais il en avait encore une autre méthode, que j'avais ignorée jusque-là, avec laquelle j'allais faire connaissance. Un autre, me disais-je, si ressemblant qu'il soit avec lui, ne saurait pas ce qui se passe en moi comme celui-ci semble le connaître.
« Nos amis et les siens prenaient souvent, en nous regardant l'un et l'autre à la dérobée, des airs, des finesses bienveillantes, et quelque peu narquoises, m'apprenant très bien qu'ils étaient en possession de mon secret.
«M"°^L... et sa mère, de nos amies, se mettaient en devoir de me faire ma coiffure de nuit avec des airs mystérieux absolument inédits, me faisant prendre de l'eau de fleur d'oranger, en me disant qu'elle était bien amère, mais que toutes elles,
femmes, avaient passé par là... enfin c'était une vraie préparation à une nuit de noce.
* Cependant je ne tardais pas à recouvrer ma quiétude première, au moins sur cette question capitale, celle de savoir au juste' à qui j'appartenais de fait. Mon amie P..., comprenant mes angoisses sans que je les lui ai dites, me chanta avec intention une romance : « Viens dans un doux rêve dissiper ma faible erreur, y^
L'examen que Renée fait continuellement de son état mental vient parler dans le sens de ses conclusions.
4< J'étais toujours au lit quoique habillée et je ne pouvais pour ainsi dire pas me lever, tellement mes jambes tremblaient sous moi, et d'alleurs, oh me mettait dans l'idée que j'étais enceinte. >►
Vidée obsédante semble sous la dépendance des préoccupations de R... et jusqu'à un certain point commandée par elles.
« Je voyais donc, écrit-elle, au moyen de cette idée, se dissiper complètement ces inquiétudes et, sans même réfléchir aussi sérieusement qu'il convenait à cet acte singulièrement révoltant de prise de possession à mon insu et par conséquent sans consentement possible de mon côté, je me voyais pour l'avenir heureuse comme comme depuis quelques années j'avais désiré l'être. Je trouvais même (étant donnée mon ancienne répulsion pour l'œuvre du mariage) dans ce fait accompli une simplification, un soulagement qui m'ôtaient le poids d'une décision irrévocable à prendre un jour. »
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C'est toujours cette habitude de -vérification et d'analyse qui amène notre malade à croire qu'elle est réellement mariée à M...; les gestes, les allures, les paroles de tous ceux qu'elle voit, l'examen de son état physique, de toutes ses sensations organiques, de son état mental surtout, de toutes ses pensées lui prouvent la justesse et le bien fondé de ses suppositions, et l'amènent à considérer ses hypothèses comme des réalités, des faits acquis prouvés et contrôlés par un véritable faisceau, un vrai système de preuves.
« M»ne D..., qui ne pouvait avoir d'enfant, prétendait qu'elle aurait bien voulu ôtre comme moi. Je devais donc croire que j'avais fait mes preuves à ce sujet, car évidemment mon sort n'avait rien d'enviable à ce moment-là !
« Le docteur A... m'appelait Madame et me disait en guise de consultation que j'avais pris trop de soleil, que j'avais des yeux à la perdition de mon âme. Je l'entendis dire un jour à maman qu'il me fallait encore un peu de cour.
« M. B... lui-même me fournit plus d'une fois les preuves de ce que j'avance par certaines de ses paroles. Ainsi, quand je me rendis à son bureau en janvier 1897, il aborda la conversation en me disant : Eh bien! qu'est-il arrivé à cette petite maman récalcitrante.^ Que voulait-il prétendre en me colloquant cette maternité fictive?
« Nous allâmes chez le pharmacien du boulevard A..., M. J..., qui m'oftVit aussitôt une chaise avec l'empressement d'une personne qui sait
à quoi s'en tenir. II était avec un autre Monsieur vêtu de noir comme celui que j'avais vu au balcon (pour me donner le change sans doute).
« Enfin toutes ces personnes paraissaient me connaître beaucoup mieux que je ne les connaissais moi-même. . . ^
Et plus loin : « Maman étant obligée, lorsque j'avais à recevoir une visite de nuit, de se rendre elle-même dans une autre chambre, celle de mon père, à coup sûr, qui devait être non seulement dans la même maison et au même étage, mais encore sur le même palier où j*ai toujours vu deux appartements prétendus inhabités ; elle revenait ensuite (quel lamentable quadrille I) prendre place dans son lit, et bien des fois en m'éveillant vers les 3 ou 4 heures du matin, je la voyais qui venait, disait-elle, des cabinets. . ,
« Maman et M"»^ P. . . vinrent s'asseoir sur le lit à côté de moi, et là, elles prirent leur air le plus grave et le plus vrai pour me dire que mon devoir était de me coucher et de laisser faire ce qui devait être fait. «11 le faut >^, me disait J... Je me résignai donc et le lendemain matin j étais convaincue, une fois de plus, que M . . . avait usé largement de ma permission. . .
« Dans une figure de cotillon, le maire me présenta devant M. . . et un autre jeune homme une chaîne, une énorme chaîne de charretier et en me la donnant, il me prévint assez solennellement qu'elle était lourde. . . Alors moi, comprenant l'interprétation renfermée dans cet acte sous forme
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banale de figure de cotillon : avoir à offrir à un homme de s enchaîner à moi... je fus très perplexe un moment puis, me décidant tout à coup d'un mouvement tout impulsif, je soulevai la lourde chaîne, je me la passai au cou et je la rendis au maire qui parut stupéfait. »
L'obsession s'enrichit alors des nouvelles images et son raisonnement continue d*ètre logique.
«J'avais compris autrement la chose, mon plus grand désir était certainement de m'enchaîner pour la vie à M. . ., mais enfin moi, jeune fille (ou croyant l'être !. . .) je devais attendre et ne m'étant jamais connu de fortune, je trouvais de ma dignité d'avoir à me tenir encore plus sur la réserve : il savait à n'en pas douter que je l'aimais, je sentais bien que mes yeux, même malgré moi, avaient été plus d'une fois indiscrets.
« Et je voulais encore bien moins enchaîner un autre que lui : Voilà ce qui, dans mon esprit, était le commentaire, l'explication de mon mouvement... mais, par ce moyen d'éluder la question, je m'enchaînais moi-même d'une double façon, et ceux qui me l'avaient suggéré le savaient mieux que moi! Le lendemain lorsque je revis M... passer devant mes fenêtres et lever les yeux vers moi (nous nous étions quittés un peu brouillés la veille et mécontents l'un de l'autre), je sais bien que nous avions compris de la même façon l'incident inexpliqué de la chaîne, mais je l'ai encore mieux compris depuis.
« De quelle autre manière inconnue sinon parce
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qu'un homme venait coucher avec moi la nuit aurais-je pu éprouver tous les maux dont j*ai parlé plus loin ? et pourquoi les aurais-je éprouvés? Ce n'était pas, même après une longue promenade, de rester tranquillement couchée dans mon lit auprès du sien, qui pouvait me rendre aussi malade vraiment.
* Après chacune de ces séances de nuit (quatre ou cinq), je vacillais sur mes jambes comme une personne ivre, si bien que la veilleuse était obligée de me soutenir pour regagner mon lit.
* Lorsque dans les bals il s'entretenait avec quelque jeune fille, j'étais labourée de jalousie, et j'en récoltais de violentes migraines. II paraissait avoir atteint son but alors qu'il me voyait souffrir et se départait de sa cruauté en redevenant aimable. Et tout le monde était au courant de ce que je devais éprouver et le commentait d'une façon plus ou moins irritante. . .
« Je ressentis de si violentes douleurs dans tout mon corps, dans le ventre et dans tous les membres que je me tordais en criant et en pleurant ayant dans l'esprit que j'accouchais. On m'aurait apporté un enfant à cet instant, que j'aurais cru Pavoir mis au monde, tellement j'avais souffert de corps et d'esprit.
« En somme, ce fut ce qu'on pourrait appeler un accouchement nerveux, sans résultat bien entendu, mais un bon petit échantillon des douleurs que l'on doit éprouver en semblable occasion. >►
Renée s'étonne cependant de l'étrangeté de ce
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qui lui arrive, qui est en complet désaccord avec tout ce qu'elle avait admis jusqu'ici et qui dépasse la limite de tout ce qu'elle avait pu imaginer.
Elle cherche à se ressaisir et veut raisonner. Elle tâche d'envisager le problème tel qu'il se pose et tente de le résoudre. C'est l'esprit indécis et hésitant qui s'interroge en face d'une questiori nouvelle. Comment éclairer son doute?
Elle vérifie d'abord les hypothèses qu'elle émet, puis elle passe en revue toute sa vie antérieure, son hérédité, son passé, le présent, le monde qui l'entoure, ses sensations physiques, ses états intellectuels. Après une longue analyse, tant introspective qu'extrospective. Renée se demande si elle ne perd pas la raison.
4c Je ne suppose pas qu'il y ait une autre personne, ayant été femme à la manière dont je le suis depuis douze ans : inconsciemment et ignorante de tout pendant sept ans ; depuis cinq ans inconsciente de nuit toujours, mais instruite on ne peut mieux de ce qui s'est passé ; et par là-dessus encore vierge d'esprit malgré tout puisque je n'ai jamais assisté consciemment à aucune relation.
4c Je souffrais tellement de ce doute qu'on m'imposait journellement, de cette barrière infranchissable de mauvaise foi, que l'on opposait toujours à mes revendications les plus légitimes, que j'étais amèrement satisfaite de trouver dans mes souf-
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frances physiques, intimes et toutes spéciales, une certitude qui se faisait de jour en jour plus absolue. Passons à l'analyse de mes souffrances. Mon esprit est continuellement harcelé par des suggestions folles. Par exemple, je serais alternativement homme ou femme, assimilée à mon père, à mon frère, à ma mère, à ma famille, à tout le monde d'ailleurs, et de cette façon je perds ma volonté, par conséquent ma direction individuelle. Non seulement j'admettrais que vous traitiez tout cela de folie, mais encore je serais la première à vous le dire ; seulement je vous demanderais le pourquoi ; si je souffre et que ma raison se révolte, c'est donc que je bénéficie de mon jugement le plus souvent, mais alors pourquoi cette lutte formidable dans ma tète ? depuis quelques mois d'ailleurs j'ai fait emplette d'une obsession qui me mettait chez moi au paroxysme du désespoir ; c'est pourquoi je suis venue ici chercher quelques moyens de me sortir de ce cauchemar. . .
« C'est donc cette excessive pureté qu'il a fallu combattre depuis des années ; mais depuis cinq ans, j'assiste consciemment à ce terrible et douloureux combat, et il me faut travailler moi-même à me violenter en tout pour changer, en partie du moins, ma nature par trop pétrie d'idéal. J'ai entendu souvent mon père dire en parlant de beauté, de laideur ou de toute autre qualité physique ou morale poussée à l'extrême, que la nature, pour certains cas, ayant trop produit, soit en bien,
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soit en mal, souvent se vengeait en créant le contraire.
« Et je vois, en m'analysant moi-même, en pensant à ma nature — celle de mon père si douloureusement calomniée par ma mère et par luimême, toujours dans le même but — et en pensant à l'atmosphère de choses immorales, obscènes et monstrueuses qu'il me faut respirer depuis cinq ans, à cet éternel bain de matérialisme à outrance dans lequel il faut me plonger et me débattre toujours, je vois que je ne puis pas manquer de trouver, soit dans ma nature extrême, soit dans les faits d'hérédité dont j'ai parlé, les principales causes de cette existence infernale. . .
« Ce fut dans une de ces phases d'épuisement extrême qu'il me vînt à l'idée qu'on se permettait d'entrer dans ma chambre (suggestion toujours). Alors, pour le contrôler, j'avais retiré la clef de la serrure avant de partir pour la promenade cette fois, et, comme en revenant la clef n'ouvrait plus la porte, j'éclatai en disant que je n'étais pa'S chez moi.
« Il est évident que c'est fou, archi-fou, toutes ces interprétations et ces assimilations-là ; on n'ose pas seulement en parler à haute voix et ma raison se révolte perpétuellement d'avoir à se plier à semblable comédie ; mais qui donc l'a organisée, cette folît obligatoire, qui donc m'enserre dans ce cercle vicieux à tous égards, si ce n'est ceux qui m'accusent d'être folle ? »
Cependant Renée n'apporte pas toujours le même esprit de vérification et il lui arrive de consi-
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dérer comme réelles de simples suppositions et hypothèses :
« Aujourd'hui que je sais tout, je comprends assez qu'il a dû me tutoyer plus d'une fois dans nos mystérieuses amours, mais je n'ai jamais entendu. »
Par un procédé analogue à celui que nous avons toujours rencontré chez elle, Renée arrive à généraliser son délire. Elle cherche partout, dans ses analyses extérieures ou intérieures, une vérification à ses hypothèses, et elle les confirme par le détail minutieux de toutes ses observations. Entraînée par ses convictions dans un véritable cercle vicieux, elle explique par des suppositions toutes gratuites ce qui gène le plan et la construction du roman de sa vie. ^
« J'ai toujours été pourvue, quant à moi, d'une forte dose de pudeur et de chasteté, et c'est mon plus cruel cauchemar que d'être assimilée malgré tous mes efforts à ce vice inadmissible... Pourquoi donc suis-je obsédée toujours de ces malpropretés ineptes, alors que toute ma raison et toute ma volonté tendent à m'en débarrasser. Vous me direz que c'est une maladie, d'accord ; mais c'est une maladie qui ne m'est pas naturelle du tout. Je souffre invariablement toutes mes souffrances ; c'est donc que je n'y reviens pas irrésistiblement par ma propre tendance ; d'où je conclus que tout cela m'est provoqué par les médecins hypnotiseurs. Comme preuve à l'appui, je vous dirai quêtant allée un jour chez le D^ L... pour me plaindre de cette
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nouveauté révoltante, il m'en faisait propriétaire en me disant : Ah bien ! mon enfant, il ne faut
pas vous parce que c'est une habitude dont
on peut mourir. Jamais on n'a vu employer semblable mauvaise foi comme déduction, vous en conviendrez ; c'est parce que je suis malade de cette imposition qui m'est faite que l'on m'accuse d'en jouir. Enfin, c'est à n'y rien comprendre; je n'ai jamais eu dans ma plus tendre enfance à m'accuser en confession d'aucun attouchement ni d'aucune curiosité intempestive, et c'est à une femme de quarante ans que l'on fait porter ce vice-là ? Comme si c'était un degré de perfection à admettre ou à atteindre ! Mais puisque cette cousine en est morte, si j'en eusse été atteinte moi-même, il est logique de supposer que j'aurais eu le même sort.
D'un autre côté, pourquoi suis-je encore fatiguée de cette idée monstrueuse que mon frère, marié depuis quatre ans à une femme qui lui était nécessairement étrangère, se trouve par ce fait marié fictivement avec moi... Que puis-je donc avoir de commun avec ma belle-sœur en ce qui concerne l'intimité conjugale ?...
C'était le grand moment où la vierge que j'étais ou croyais être concevait sans le savoir, au moyen de somnambulisme, des monstres d'incestes et de débauches en tous genres, qui, aussitôt conçus, étaient étouffés dans leur germe! Et, par ce moyen, on purgeait d'autant la société. >►
Ignorante des processus psycho-physiologiques, Renée s'émeut de la découverte de ses analyses phy-
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siques ou mentales absolument normales, et en fait remonter l'origine à une puissance étrangère encore inconnue d'elle.
Certains événements de sa vie sont interprètes dans le même sens et viennent renforcer sa certitude en la justesse et la véracité de ses hypothèses et de ses croyances :
« Je me sentais reprise par ma chaîne invisible. Et tout cela sans nous parler pour ainsi dire. Attitude, langage des yeux, et, par-dessus tout, suggestion.
A une distance d'une trentaine de pas, causait M..., lui aussi tourné de notre côté; je ne voulais pas le regarder, avoir même Tair de le voir, mais j'étais attirée vers lui par une force irrésistible ; il me regardait longuement aussi, et c'est de cette façon que nous nous sommes fait nos adieux... M. M... me dernandait un jour si je commençais à comprendre? A quoi M. S... répondit: — Elle comprend seulement les choses les plus usuelles. Puisque j'ai toujours entendu le français, évidemment c'était de leur langage sans paroles qu'ils entendaient parler, autrement dit la suggestion ; il a bien fallu la comprendre cette méthode par laquelle ils nous torturent .
Ah ! M. M... disant à M. S... : — Commencet^elle à comprendre? Certes ! il l'a bien fallu le comprendre leur langage sans paroles qui n'est autre que le spiritisme ! M. R... me le disait autrefois alors déjà que nous nous entendions tous sans parler surtout quand il s'agissait de M... : il n'y a pas besoin de la parole ! ^
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De même que Reçée s'était convaincue de la réalité de son mariage par Tanalyse de tous les faits qui pouvaient se rapporter et donner corps à Thypothèse qui l'obsédait, de même elle arrive à se persuader que l'hypnotisme est la cause de toutes ses tribulations. Ici encore tout est interprété dans le sens du délire — paroles et gestes des personnes qu'elle voit, sensations organiques, états d'âmes, etc.
4i Veut-on maintenant que je donne une faible preuve de la solidité de mon sommeil, lorsque les docteurs se chargent de m'endormir à distance ? Ceci se passait encore au dortoir de Ferrus, alors que j'allais un peu mieux ; un soir, en me couchant, je cachai tout un paquet de mes photographies que maman m'avait apportées (dans le but sans doute du petit escamotage en question), je les cachai donc soigneusement sous mon traversin, où naturellement je reposais ma tête la nuit... le matin, je cherchai partout mes photographies, elles avaient disparu ; il avait cependant fallu me soulever la tête, le corps pour commettre ce larcin et je ne m'en étais pas aperçue. La malade qui me les avait soustraites si habilement (par suggestion bien entendu) me le fit comprendre le lendemain, par ses airs et son attitude lorsque je les réclamai, et le soir, retournant auprès de mon lit, je les retrouvai intégralement et parfaitement en évidence; il n'y avait pas d'erreur possible, car j'avais tout boule versé mon lit le matin, et inspecté tout autour.
« Je criai à perdre haleine : M. J... vint et, me
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maintenant avec cinq ou six personnes, il m'enfonçait les poings dans le ventre, pratique que les docteurs emploient volontiers dans ces temps-ci pour faire cesser les crises ; mais surtout, je lésais mieux maintenant, parce moyen il faisait cesser un courant électrique qui devait être établi par eux entre cet homme et moi, et il interceptait de cette manière la communication magnétique.
^ Lorsque le soir, sur la promenade, je le rencontrais et qu'il me frôlait au passage, j'éprouvais une sorte de frisson, qui attirait tout mon être vers lui et qui me donnait la mesure de son pouvoir sur moi ; — à cette époque, je ne savais rien évidemment de la façon d'obtenir ces sortes d'affinités de personnes, au moyen de l'aimantation artificielle, et je me sentais envahie de plus en plus, pas au point de mal faire, cela ne me venait pas même à l'idée, mais au point d'en mourir s'il m'abandonnait. Et la demande en mariage n'arrivaif toujours pas...
Je ramassai la boîte et j'allais la remettre en place lorsqu'il me vint l'ordre (suggestion) de l'ouvrir, j'hésitais et je tremblais comme à l'approche d'un grand tourment ou comme si j'allais charger ma conscience d'une curiosité coupable. — Mais l'ordre fut formel et j'ouvris la fatale boîte, dans laquelle un papier était renfermé. »
Obsédée du soir au matin et même la nuit, par un travail de tête horripilant (suggestions incohé^ rentes àoutrance). Renée sedemande si, ^ au moyen de la suggestion ne parvint^^n pas encore à me
l'extrospection délirante 185
mettre dans Tesprit que j'étais visitée la nuit non par M... que j'aimais depuis des années et lui seul de façon à me donner, mais par mon cousin G. . . que j'avais un moment compté épouser.
Si G... était mon mari (il est marié depuis douze ans), je le trompais puisque je n'aimais que M. . , et si c'était M..., pourquoi m'obsédait-on de G...? L'adultère obligatoire après l'inceste ! Oh ! mon Dieu ! quel voyage dans le monde des abîmes. »
L analyse introspective et extrospective de tout ce qu'elle peut relever confirme notre malade dans ses idées.
Renée transporte ses états de conscience dans le monde extérieur et le confond avec la pensée. Elle suppose que tous savent ses idées et ses obsessions, elle interprète tout ce qu'elle voit d'après ses propres sentiments.
4c G... se mit à me prier aussi, mais il mit à cet instant dans son regard une telle éloquence magnétique que ce fut ordre et je m'exécutai immédiatement M... dans un de ces jeux trouva moyen
de venir s'agenouiller devant moi pour m'offrir un bouquet... et moi, à un moment donné, comme il était venu s'asseoir à mes côtés tout auprès de la cheminée, je ne sais comment je pris l'initiative de lui adresser quelques paroles, banales sans doute, mais avec un air de connaissance qui me surprit moi-même. Vous n'avez pas peur d'avoir trop
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chaud? lui dis-je en souriant, c'était même à double entente et par cela même un peu bien entreprenant, mais dame ! la suggestion n était-elle pas là ! Il me répondit sur le même ton : — Oh ! non, je ne crains pas la chaleur. Et je me souviens que par ce simple échange il me semblait que nous nous étions toujours connus.
Ne dansant pas beaucoup, souvent M... était assis auprès de quelqu'un de ses amis, pour me regarder danser; une fois que faisant un quadrille, je lui tournais le dos, une impulsion m'arriva soudain (ordre ou prière) qui me força à me retourner pour le regarder, comme s'il m'avait appelée. Je n'avais rien entendu et il ne me dit rien, mais la précision et la vivacité du mouvement m'étonnèrent, je le questionnai du regard, mais c'était tout ce qu'il voulait, me voir retourner à son appel mental et ce fut tout...
Les gais propos alternaient avec des propos d'une convenance fort douteuse, des petites filles de sept à huit ans elles-mêmes semblaient grisées et électrisées au point de paraître comprendre ce que leur âge leur interdisait d'entendre. Enfin T... vint lui-même, en souriant malgré lui encore ! nous dire, etc.».
Elle continue ensuite à poursuivre dans son monde ambiant la justification de ses analyses extrospectives. Les textes suivants constituent un précieux exemple.
4( A Paris j'ai vu le petit R..., un enfant de deux ans et demi, di)nt j'ai parlé déjà dans ce récit,
l'extrospection délirante * 187
prendre des airs et des attitudes absolument incompatibles avec son âge, et tant d'autres enfants de même que je pourrais citer...
4c Après une assez grave insulte de la part de M..., je m'étais bien promis de rompre une fois pour toutes notre engagement tacite... Ah! bien oui! le surlendemain étant allée avec maman examiner les ouvrages manuels pour le certificat d'études primaires et apercevant M... avec les autres fonctionnaires faisant partie de la commission, je n'eus rien de plus pressé que de me tourner de son côté pour le saluer! Dans cette occasion, par exemple, je ne comprenais plus du tout, et j'eus conscience, sans en comprendre le pourquoi ni le comment, que ce salut était tout impulsif, sans volonté de ma part, car ma tête s'était tournée malgré moi de son côté... Et je fus obligée par la même force mystérieuse d'oublier l'injure et de revenir à cet irrésistible amour...
« M. G... nous répétait souvent qu'étant à Paris, il avait connu M. R... qui dans une affaire dont il s'était chargé l'avait volé comme dans un bois ; il l'appelait toujours son voleur et mes parents en riaient, disant qu'il en était bien capable... Je comprends à cette heure de quel genre de larcin M. R... s'était rendu coupable dans la personne de son substitut M... Du côté R... on procurait le jeune homme, du côté L... c'était la jeune fille et le docteur G... par lui et ses collègues procurait l'hypnotisme, et la demoiselle, qui était moi, n'y voyait que du feu...
i88 l'analyse mentale
« Cest d'après le même programme que mon cousin G... avait affecté à Grenoble d'ébaucher avec moi un roman d'amour et de le continuer à Annecy sur une galerie près des fumiers : l'amour dans les ordures ! par analogie à ce qui devait se passer dans le domaine moral, car c'est en effet le rapprochement qui existe d'un bout à l'autre dans mon mariage mystérieux, à la si lourde chaîne !...
Ce fut le plus grand tourment, le plus agaçant pendant mon second séjour à Ferrus, une lutte incessante contre l'irrésistible aimantation, et en même temps, l'impossibilité la plus absolue, malgré mes évocations, de me représenter Maurice... »
Le cercle délirant s'élargit et la société entre en jeu avec ses luîtes, ses croyances et ses dogmes.
«. La preuve de l'intervention du clergé dans toute mon histoire, c'est d'abord la présence et l'attitude des prêtres à ces deux parodies de la mort qui ont eu lieu à M... le 21 septembre 1881, à L... le 21 mai 1886, ensuite un fait de magnétisme qui ne prend son importance que du personnage dont il est question mais qui s'enchaîne de même à tous les autres faits. »
Jusqu'ici Renée interprétait, dans le sens de son délire, les divers événements de sa vie, mais elle ne recueillait que ceux qui devaient lui servir et étayer ses convictions. A mesure que son délire se généra-
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lise, tous les incidents qui se déroulent à ses yeux, toutes ses recherches extrospectives sont empreints d*une teinte de persécution qui lui fait regarder tout le monde comme ligué contre elle et dirigé par ses ennemis. Un simple rapprochement d'idées, une association qui lui est personnelle sont considérés comme des témoignages de persécution que la nature apporte à ses investigations.
« Il fallut faire attention à toutes les petites taquineries journalières, aux détails les plus menus, les plus insignifiants, et m'énerver et m'irriter de tout, alors que, dans un état normal, je n*y aurais pas seulement pris garde.
Je me souviens d'une foule de faits et d'incidents qui s'enchaînent absolument à l'action principale et l'expliquent encore, mais il serait trop long de les relater ici. Je constate simplement que tout cela était prévu et voulu de longue date et faisait partie du programme organisé par toute ma famille, à commencer par le doyen, mon grandoncle, presque mon grand-père R... qui a conquis sa fortune, gagné ses quatre sous à traîner la chaîne d'arpenteur-géomètre...
C'était à qui de ces petites se ferait un devoir de m 'apostropher, de me faire des questions... par trop de circonstances pour ne pas me déchirer le cœur. Celle-ci par exemple : Qu'est-ce qu'une esclave ?
Je ne puis pas accepter un semblable tripotage, pour si fictif qu'il soit, il me rend la vie tout à fait intolérable. »
Le rôle de Y analyse exagérée de tous les phénamènes qui se passent aux yeux de Renée a été souvent invoqué dans la genèse de son délire.
Cest encore par ce même procédé d'analyse du monde extérieur dirigé par une pensée obsédante née d'associations d'idées absolument fortuites et dont aucune direction ne commandait le rapprochement, c'est, disons-nous, parce même mécanisme que prit naissance cette opinion invraisemblable que les morts ne sont pas morts réellement et que les cadavres ne sont que des êtres privés de mouvements par l'hypnotisme et plongés dans un sommeil léthargique.
Pour faire cette démonstration insoutenable, notre malade cherche des preuves de tous côtés, la perspicacité, l'examen minutieux de ses analyses et de ses recherches, parfois introspectives mais surtout extrospectives, lui fournissent des arguments qui étonnent tant au point de vue du choix ^ qu'elle en fait que des déductions qu'elle en tire : I
« Je fis tout haut (pour demander la guérison de mon père) une prière si fervente, si entrecoupée de sanglots, de larmes et de cris (je ne puis dire assez combien j'étais sincère dans mon désespoir) que les assistants en pleuraient, mais, remarque à noter, elles riaient en même temps.
« On me dit d'embrasser mon père, je le fis, et je n'eus pas la sensation glaciale de la mort, mais
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ce qui me frappa et me provoqua une deuxième crise de nerfs épouvantable, ce fut de voir l'air de fierté et de reproche dont sa physionomie était empreinte. Moi qui savais ce que j'avais souhaité le jour précédent, dans le doute effroyable qui m'étreignait le cœur, je me voyais la cause de la mort de mon père, et à ce moment, la suggestion ne soutenant plus mon incrédulité, au contraire ! j'éprouvai de nouveau une souffrance tellement horrible, aiguë, que j'appelais la mort à grands cris pour me débarrasser de mes irréparables regrets, remords même.
« Comment, c'était ce père tant aimé et respecté que j'avais pu condamner dans le secret de mon cœur et vouer à la mort ! Oh I cette idée fut presque pour moi une autre agonie ! Je répétais au milieu de mes sanglots, de mes cris, de mes torsions nerveuses, de mon inoubliable désespoir : — Mais dites-moi que ce n'est pas vrai! mais, par grâce, faites cesser ce cauchemar ou tuez-moi. Je souffre trop !
« Je faisais, sans rien dire, un certain nombre de remarques en passant. Ainsi, lorsque nous allions au cimetière visiter la prétendue tombe de mon père, je remarquais, chez les personnes de notre connaissance qui nous rencontraient, ainsi revêtues, maman et moi, de notre deuil de veuve (il était pareil) je remarquais, dis-je, le sourire moitié narquois, moitié ému, que j'avais vu errer sur leurs physionomies à différentes reprises, pendant les événements précédents, et je me demandais
en quoi notre situation si triste pouvait provoquer le rire de ceux qui se disaient nos amis. Au cimetière, c'était une autre histoire : maman, dont l'attitude m'avait souvent paru plus qu'indiftërente à certains moments de la maladie, au contraire, sur cette terre, qui était censée recouvrir les restes de mon père et qu'elle embrassait, se livrait à un désespoir qui me paraissait peu naturel. F. . . avait l'air fatigué aussi de jouer cette comédie de la douleur. Tout le temps on cherchait à lire dans mon regard ce que j'en pensais. 11 n'y avait même pas de croix sur cette tombe : c'étaient des planches clouées d'une certaine façon par P..., pour soutenir les couronnes ; encore ces planches et ces couronnes étaient-elles, à la seconde visite, à l'entrée du cimetière, près du concierge et non plus sur la tombe.
Le corps de mon père devait être exhumé et changé de place ; j'avais demandé, n'ayant pu assister à l'enterrement (et pour cause), d'être présente à la translation de sa dépouille mortelle, mais on prétexta, pour me dissuader, ma trop grande sensibilité nerveuse, ce qui était, en effet, une raison assez plausible, mais ce qui m'empêchait de suivre le cours de mes investigations, tant et si bien que je n'ai jamais vu, en définitive, la tombe de mon père dont le monument était encore à terminer lorsque nous avons quitté L. . . »
Et plus loin nous lisons dans son opuscule les phrases qui suivent.
« Autres remarques à noter en passant : Une
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de mes amies de C. . . étant venue avec son père pour nous assister dans notre affliction, se livrait à une gaieté folle parfaitement intempestive avec mon frère.
« Lorsqu'il s'est agi de déménager- le bureau du troisième étage, Mii« B. . . se permettait, en notre présence, sur les manies de mon père, une foule de remarques et de plaisanteries qui étaient absolument déplacées dans un pareil moment, etc., etc.
« Lorsque j'assistai aux derniers moments de mon père, j étais, quoique parfaitement consciente et éveillée (puisque je m'en souviens très bien), comme une somnambule, je marchais, je voyais, je parlais comme dans un rêve, mais ne comprenant toujours rien à ce qui arrivait. . .
« Son agonie était pénible, douloureuse, sinistre au possible, et pourtant (la suggestion aidant) je ne croyais pas à cette agonie. . . je partis sans même me retourner, persuadée toujours que cela était faux. Pendant la nuit, la religieuse vint nous apprendre que mon père n'était plus — et maman de dire qu'étant vouée à la souffrance irrémédiable et à la mort, elle préférait qu'il eût cessé de souffrir. C'eût été en effet parfaitement raisonné, trop bien raisonné, toujours pour un désespoir maternel, si la mort eût été aussi irrévocable qu'on voulait bien le dire.
« La religieuse nous demanda si nous voulions le voir une dernière fois avant qu'il ne soit cousu dans un drap (cette nécessité de le coudre !) et ma mère de prendre encore la parole pour dire avec
effroi qu'elle ne pourrait pas contempler le mort ! Bonne manière de m'ôter à moi l'envie et la possibilité de constater qu'il n'y avait pas de mort du tout, mais bien un sommeil hypnotique, provoqué pour l'emmener sans souffrances à L. . . retrouver G... et les médecins qui avaient entrepris de le soigner.
« J'ai lutté et discuté longtemps avec la suggestion, ne voulant pas laisser duper ma raison et affaiblir mes preuves les plus concluantes au sujet de l'existence de mon père. . . mais en remontant par l'échelle des faits rétrospectifs jusqu'à Tannée certaine (1879) de mon mariage secret, je suis arrivée, oh ! pas seule, par l'analyse d'une foule de faits et d'événements qui s'enchaînent, à reconstituer tout mon triste roman, et j'ai acquis par là même la conviction morale de l'existence de mon frère E. . .
4(, Sur ces entrefaites, P. .. arriva et appela l'infirmière, on envoya chercher M. J... et M"^ S..., mais la malade avait déjà passé lorsqu'ils arrivèrent ou plus justement, elle était en état cataleptique avec toute l'apparence de la raideur d'un cadavre, beaucoup plus même que mon père. Je sais bien que l'on peut mourir subitement de plusieurs façons, mais comme dans ces maisons-ci les docteurs ne font pas des expériences, et que les malades comme moi font des écoles, je n'ai jamais douté un seul instant que cette personne ne fût pas morte du tout. Je dis même à M. J... qu'il la ressusciterait de la même façon qu'il l'avait fait
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mourir, ce à quoi il ne répondit rien, on emmena cette femme et je ne Tai plus revue. »
Une observation postérieure confirme ses postulats.
« Mais les premiers mois de mon séjour à V. . . j'ai été témoin d'un fail analogue et encore bien plus concluant, quant aux preuves finales. Une gardienne nommée R. . . était tombée morte ou du moins comme telle, au bas d'un escalier, un matin qu'elle roulait les paquets de linge sale ; je l'ai parfaitement vue à ce moment et tout le monde s'empressait pour la faire revenir, mais, peine perdue, elle dormait trop bien. Plusieurs heures, même un jour entier, elle resta sans connaissance sur son lit, et le lendemain matin, à l'heure de la visite, car je rencontrai M. B. . ., je m'aidai à la conduire sur un brancard à l'infirmerie, toujours l'apparence de mort continuait, la bouche entr'ouverte et la face glacée, et l'on me dit qu'elle était restée quelque temps ainsi — le temps d'ailleurs n'était pas la question, ce que j'avais vu me suflSsait amplement pour établir une fois de plus mes convictions. Eh bien ! une huitaine de jours après elle revenait au quartier : je lui demandai si elle avait beaucoup souffert, elle me dit : « Oui, pour revenir à la vie. » De ceci, je ne sais rien, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle revenait tout bonnement d'un état de léthargie provoquée. . . toujours comme mon père, sauf que depuis cinq ans on ne veut pas me le rendre... Ah ! le triste chantage !. . . . >^
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Enfin, comme dans toute œuvre bien conduite, la conclusion qui ici est en même temps le remède à tant de maux est conforme aux désirs que la malade manifeste dans tout son exposé. Peut-être ces conclusions ont-elles été Torigine du délire par rémotion puissante qu'elles ont provoquée chez le sujet, émotions qui le ramenant sur lui-même Ta invité à se regarder et s'étudier.
La malade généralisant alors l'habitude d'analyse qui faisait déjà le fond de son caractère, de sa manière d'être et de penser a été amenée à étudier avec le même détail, avec la même minutie le milieu ambiant, les personnes de son entourage. Ses dispositions naturelles de l'esprit ont été éveillées, stimulées, excitées et comme le pouvoir de synthèse était insuffisant, comme le plan directeur et le contrôle de la pensée n'étaient pas suffisamment développés pour enrayer les dangers de cette puissance investigatrice, condition du génie, l'esprit a été submergé et dévasté par le flot de constatations au-dessus desquelles le sujet ne pouvait pas s'élever qu'il ne pouvait pas commander, ni diriger à son gré. Il en est résulté un délire bien construit sans doute, d'unelogique apparemment soutenable dont l'origine et le point de départ se trouvent peut-être résumés dans les conclusions que la malade fait découler de ses constatations et de ses interprétations morbides.
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« Ayant été le seul qui, de fait, écrit-elle, m'ait possédée, le seul que j'ai aimé assez pour l'admettre avec joie et volontairement, sans rien savoir encore, comme mari ; il me semblerait juste que, ayant été à la peine ensemble, nous arrivions enfin à goûter aussi ensemble quelque bonheur, d'autant plus apprécié qu'il sera plus chèrement acquis. »
Au début, le délire porte simplement sur son union avec M..., mais bien des points restent encore obscurs et incompréhensibles. La malade inquiète cherche partout une explication ; elle jette un regard en arrière et rentre en elle-même ; elle fait appel à ses diverses connaissances.
L'hypnotisme vient résoudre tous les problèmes jusque-là insolubles. Renée étudie les phénomènes d'hypnose et de somnambulisme. Elle s'adresse aux livres scientifiques ; elle lit Charcot, et les diverses publications qui traitent de la question. Elle apprend à connaître les phénomènes d'autosuggestion, et une analyse minutieuse de sa vie psychique lui en fait connaître l'existence. Tout s'explique maintenant. Alors le sens de son délire dévie.
Jadis, son mariage formait le centre autour duquel gravitaient les autres éléments délirants; aujourd'hui, c'est autour de l'hypnotisme, du magnétisme que se groupe l'ensemble de toutes préoccupations morbides. C'est actuellement aux médecins qu'elle en veut, à Charcot, à son école et â ses imitateurs qui se servent de l'hypnotisme non pour soulager les misères humaines, ce qui
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serait en leur pouvoir, mais pour la faire souffrir elle-même, pour augmenter sa douleur, pour continuer à la garder enfermée et lui faire subir toutes les tortures, soit physiques, soit surtout morales. Elle accuse la justice et la société corrompues, qui ne respectent et ne reconnaissent plus rien aujourd'hui.
La description, peut-être un peu longue, de notre cas nous fait pénétrer dans la constitution intime de ce délire. L-analyse porte sur l'ensemble des phénomènes qui se manifestent et évoluent dans le milieu social de la malade et jamais elle ne dépasse. Tout ce que Renée remarque, elle le rapporte à sa constitution mentale, constitution malléable,vague, mobile qui est fonction, pour employer une expression mathématique, des modalités de ses synthèses et de ses analyses psychologiques.
Sa vie psychique et son intelligence sont captées par Tensemble des réactions psycho-sociales de son milieu ; elle n'existe presque pas subjectivement, rarement son introspection porte sur Tacte mental ou sur l'analyse purement personnelle. Tout ce qui se passe en dehors d'elle, tout ce qui est objectif éveille sa curiosité et en même temps la pousse malgré elle à scruter minutieusement la genèse des phénomènes, leurs multiples aspects psychologiques, et de temps à autre leur sens et leur valeur devant la société. Autour d'elle les gens s'agitent^t suivent chacun leur voie particulière. Ils attirent
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son attention et deviennent ainsi Tobjet de ses analyses qu'elle pousse vite jusqu'au délire.
La mobilité de la figure, un geste insignifiant, quelques clignements des paupières, des secousses de la voix, une attitude, un regard quelconque en un mot lui sont autant de points de repère dans son délire. Il s'agit d'une véritable analyse extrospective. Ces recherches sont irréprochables en ellesmêmes, elles sont exactes et ont toujours un certain sens, mais ce qui leur manque, c'est un caractère de personnalité, une polarisation persistante autour d'un centre identique bien défini.
Ce qui est encore particulièrement remarquable chez notre malade, c'est la finesse et l'adresse avec lesquelles elle dirige ses analyses sur le monde extérieur qu'elle limite au champ de ses investigations. Cette limite, cette restriction constituent le trait principal qui distingue ce délire des autres catégories dont nous l'avons différencié au début de notre travail. Renée est incapable de saisir, même vaguement, le moindre détail de sa vie psychique, de ses propres actes et gestes. Elle n'existe que confondue dans les rapports des diverses réactions psycho-sociales extérieures, elle n'a de réactions mentales qu'en face des analyses qui lui fournissent son milieu social.
C'est la façon de diriger et d'utiliser ses analyses psychiques qui constitue des différences entre les divers types délirants. Renée présente un type de ce délire que nous appelons extrospectif.
Sans personnalité bien définie, elle devient faci-
lement suggestible. Ses synthèses mentales restent flottantes. Selon ses excursions délirantes extrospectives, elle vit dans les différents mondes des réactions imaginaires. L'auto-suggestion est constituée.
La principale caractéristique du délire de Renée, comme de tous ceux dans lesquels Textrospection joue un rôle prépondérant, c'est la mobilité même du délire qui, sans changer de structure, varie dans de grandes limites, comme forme et comme thèmes A ce point de vue on peut Topposer nettement au délire systématisé.
Lorsque Taffinité et la tendance à l'analyse sont une fois pour toutes dirigées sur la vie intérieure ou mentale, soit somatique ou sur le monde extérieur, le sujet prend un état mental très mobile, ne répond et ne réagit qu'aux phénomènes mentaux et sociaux qui provoquent ses analyses. )
Faisons ici appel à quelques documents pour mieux préciser le délire de notre sujet.
Nous reproduisons ici deux lettres entre beaucoup d'autres, pour montrer cette mobilité de sentiments et d'idées qui de prime abord paraissaient assez stables.
« Monsieur le docteur,
4c Vous avez dû être informé par ma mère, par la lecture de mes dernières lettres et par M^^^V..., de l'heureux changement survenu dans mes idées depuis près de trois mois ; mais, de peur que vous
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ayez encore quelques doutes sur ma guérison définitive, je prends le parti de vous en faire la déclaration par écrit.
« Je n*ai jamais eu la folie de croire que moi, M. R..., j'avais un acte authentique de mariage, je puis également faire le serment devant Dieu que je n ai jamais eu de relations intimes avec un homme, quel qu'il soit ; mon idée fausse, archi-fausse, je le vois maintenant, était de croire à une intervention mystérieuse qui aurait fait de moi-même une « mariée sans le savoir » : ceci, j'en conviens hautement à cette heure, est de pure imagination de ma part, et m'est venu à la suite delà perte de mon père, et d'un changement de résidence qui m'éloignait en même temps de l'homme que j'aimais à cette époque.
« Enfin, Monsieur le docteur, me voilà revenue tout-à-fait à la raison, et j'aime à croire, en conséquence, que vous voudrez bien m'accorderau plus tôt ma liberté dont j'ai tant besoin à tous les titres, et à laquelle j'aspire depuis si longtemps ! (Vingtcinq mois de captivité!) »
Renée.
Et la seconde :
4(, Monsieur le docteur,
4(, Depuis le mois de septembre 1892, et après une amélioration considérable dans mon état, je suis sortie de votre asile où j'étais demeurée en qualité de malade pendant près de trois ans.
202 L ANALYSE MENIALE
« Longtemps le mieux s'est continué, mais depuis quelques mois déjà je me sens cruellement tourmentée, j'éprouve des angoisses un peu de toutes natures que je désirerais vivement essayer de faire cesser. A cette fin, je viens vous prier. Monsieur, de me dire si je pourrais me présenter à Villejuif d'ici une quinzaine de jours ou de m'indiquer quelles sont les formalités à remplir pour être internée de nouveau.
Recevez, Monsieur le docteur, mes salutations.»
Renée.
Si l'on juge maintenant l'ensemble des différentes observations que nous avons relativement au délire d'analyse et si l'on tient compte de la structure intime et du mécanisme de ce délire extrospectif , on voit que la condition pathologique réside en premier lieu dans un abus exclusif de l'analyse des phénomènes extérieurs qui paraissent intéressants par le fait seul qu'ils évoluent dans un domaine accessible aux sens ; en second lieu dans l'absence d'une synthèse mentale moyenne qui dirigerait et classerait le résultat de ces enquêtes analjrtiques, alors qu'il n'y a qu'un écho assez vague et flou de certaines données extérieures qui ont fortement frappé le sujet, dans une ignorance presque complète de la personnalité, ce qui rend la malade particulièrement suggestible en raison de l'impression que les actes mentaux ont laissée dans le chaos psychique de l'intelligence engagée dans une autre direction et absorbée ailleurs.
l'extrospection délirante 203
Une lecture suggère à Tesprit un fait, une action extérieure lui en suggère un autre, un geste devient un nouveau mobile pour la pensée mais ce qui rend Renée suggestible au premier chef, c'est l'ensemble et le résultat de ses analyses extérieures qui arrivent à lui répéter en sourdine pour ainsi dire le souvenir de la place qu'elle occupe dans les multiples actions qu'elle analyse, rappel dicté par les impressions qu'elles ont gravées en elle.
En fait, il ne s'agit chez notre sujet que de l'exagération de phénomènes psychologiques normaux qui ne deviennent pathologiques que parce que d'une part ils ont pris trop d'étendue, ils sont devenus exclusifs; et de l'autre parce qu'il n'y a aucun critérium analogue à celui de la plupart des personnes normales. Ce qui manque ici c'est l'activité mentale, fondamentale, qui classe, arrange, coordonne et régit les différents actes psychiques, qui dégage plus ou moins logiquement ce qui appartient au rêve, à l'hallucination, au monde réel ou à la vie psychique intérieure, qui établit l'harmonie de l'orchestre vital et met au même diapason les consonnances et les dissonances multiples que l'introspection fournit à- chaque instant par ses investigations fines, multiples et parfois capricieuses ou bizarres, qu'elle opère dans le moi, dans le milieu psycho-social.