CHAPITRE V
Analyse délirante du milieu cosmique
Dans les chapitres précédents, nous avons cherché à déceler et à bien définir le rôle et le mécanisme de certains facteurs qui interviennent dans la logique morbide, surtout V introspection, l'analyse mentale dirigée soit intérieurement sur les multiples aspects de notre moi psychique ou organique, soit extérieurement sur les nombreux faits sociologiques ou physiques du milieu environnant.
Nous esquisserons ici Tallure d'une nouvelle tendance pathologique de l'analyse mentale, nous voulons parler du délire que nous avons appelé « délire de métaphysique )►.
Les autres formes délirantes de l'analyse morbide avaient comme champ d'évolution soit la structure même de notre vie mentale, soit l'architecture de notre organisme, l'analyse somatique de notre vie biologique. L'observation qui fera l'objet de notre étude est caractérisée par ce fait, assez particulier, que toute synthèse mentale, toute
vie intellectuelle est portée vers le monde extérieur, vers la genèse et les raisons d'être de ce qui se passe sous les yeux du sujet, de ce qu'il entend, de ce qu'il sent et tout particulièrement de la question des causes finales ou initiales du monde macrocosmique. Voilà pourquoi, à la suite des trois formes d'analyse morbide décrites dans les chapitres précédents : introspection somaiique, introspection mentale, exirospection par rapport à soimême^ nous parlons en dernier lieu de cette nouvelle forme d analyse génétique.
L'observation du cas morbide que nous avons eu l'occasion d'étudier, expliquera le sens et la valeur nosologiques, et surtout, point capital à nos yeux, psychologiques de cette forme délirante.
O..., âgé actuellement de 36 ans, appartient à une famille riche dont la condition sociale ne laisse rien à désirer. Ayant une instruction complexe mais superficielle, une éducation mondaine, O... a vécu dans ce milieu mondain de la vie parisienne subissant consciemment ou inconsciemment toute l'agitation fiévreuse de cette vie complexe aux multiples aspects psychologiques.
Rien à signaler au point de vue héréditaire : père et mère bien portants. Le sujet se souvient d'avoir passé à une certaine époque de sa vie, âge relativement jeune, par certaines crises d'agitation qui n'eurent d'ailleurs aucune conséquence. O... fit
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son éducation sans se signaler par rien de particulier, ne se distinguant en rien de son milieu social, ni à Técole, ni plus tard. Il se confondait idéalement avec n'importe quel milieu. Il fit son droit à la faculté de Paris, reçut sa licence, puis il abandonna ses études pour mener une vie mondaine, tout en conservant un goût fort accentué pour les recherches astronomiques.
L'examen sensoriel et l'examen psychologique ne relevèrent rien d'anormal.
Interrogeant sa famille et particulièrement une tante qui avait vécu avec lui durant sa première jeunesse, nous apprenons queO... avait eu, vers rage de 12 ans, une sorte de crise de mysticisme qui avait duré quelques mois. Le début avait éclaté à la suite de la mort d'un membre de la famille d'ailleurs assez éloigné, mais qui avait manifesté pour lui à maintes reprises beaucoup de sympathie. La crise s'était manifestée par une sorte d'angoisse. Le sujet faisait des prières qu'un abbé ami de la famille lui avait apprises pourchasser les mauvais esprits qui voltigent autour de chaque individu. Cette phase dura peu. Nous suivons jusqu'à trente-deux ans O. . . qui ne présenta rien de spécial. Il avait de la prédilection pour l'art exotérique. Il s'y intéressait comme chaque mondain ignorant des phénomènes de spiritisme et lisait attentivement tout ce qui concernait l'au-delà. A cet âge, après un duel qui eut lieu à la suite d'une affaire intime, O..., grièvement blessé, fut forcé de
garder le lit pendant plus de cinq mois. Il eut également des accès de fièvre intermittente.
On remarqua chez lui, à la suite de ce long séjour au lit. un changement caractéristique dans sa manière d'être, d'agir et surtout de penser.
Lui qui, habituellement, ne manifestait aucun désir à poursuivre une conversation, à faire des critiques, à discuter ou à contredire qui que ce fût, se mit brusquement à poser des problèmes métaphysiques et à faire revenir chaque fois qu'il en avait l'occasion la conversation sur les multiples causes de l'existence humaine , de ces kaléidoscopes macroscopiques de la vie qui le hantaient comme une obsession puissante.
Amateur d'armes et correct dans la vie mondaine, il abandonna brusquement toutes ses habitudes, s éloigna du monde et chercha partout la solitude et la réflexion.
Il se fit acheter un télescope et des appareils à longue vue très coûteux. Il fit des dettes pour commander des lentilles puissantes et en deux ans il parvint à se faire une bibliothèque des plus complètes sur l'astronomie, la métaphysique et tout ce qui concernait ou touchait de près ou loin l'idée de cause ou de genèse. Son état physique était tellement différent de ce qu'il était auparavant, que sa famille s'inquiéta surtout lorsqu'elle vit dans son horizon intellectuell'éclosion brusque de cette passion pour l'achat coûteux de prismes et lentilles, appareils d'astronomie dont il ne connaissait même pas le maniement. L'attention
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de son entourage fut attirée par l'exploitation à laquelle certains bouquinistes, abusant de ses goûts bibliophiles, se livraient en écoulant à des prix exagérés tous les volumes qui traitaient et même ne traitaient pas des questions métaphysiques de lau-delà, pour lesquelles O... avait manifestement une passion immodérée.
Plusieurs médecins furent consultés. On considéra le sujet comme un névrosé atteint d'une neurasthénie provoquée par la fatigue et le cortège d'ennuis que la vie parisienne fait éprouver à tous ses fervents adeptes. On pensa aux fièvres intermittentes. On lui conseilla les voyages et la distraction. O. . . ne présenta aucun autre trouble ; il était resté aimable et courtois comme par le passé. Il donnait néanmoins dans le monde l'impression de quelqu'un atteint de troubles mentaux.
En dehors de son milieu qui l'avait connu et apprécié autrefois et qui était désolé de ce revirement brusque, O.... faisait l'impression d'un individu bizarre, étrange, d'un personnage de roman que certains mondains arrivent à contrefaire admirablement bien. Il arrivait ainsi à s'imposer soit par le scepticisme méthodique dont il faisait parade à chaque discussion, soit par l'état de réflexion continue dont il gardait toujours le masque. Il donnait l'impression de quelqu'un qui veut saisir par une attention soutenue quelque chose de lointain, un mouvement ou une action qui se dessine à une longue distance.
O..., étant riche et voyageant beaucoup, parut
surtout bizarre et non aliéné. Sans danger, pour les autres, il' pouvait, grâce à sa rente, délirer en paix, activer ou ralentir ses états intellectuels et son délire selon les caprices de ses investigations métaphysiques. Voilà encore un exemple démontrant que rinternement est souvent nécessité par une condition sociale précaire.
Nous connûmes O... dans le monde par hasard, de la façon suivante : dans un salon, quelque peu cosmopolite, réunissant, une belle nuit d*été (1899), bon nombre d'hôtes, nous observâmes qu'un invité, au lieu de se mêler à la conversation générale, s*était tenu à Técart et était resté toute l'a soirée sur le balcon en extase devant les étoiles qui se dessinaient dans un profil lointain. Son attitude était un peu ridicule pour le milieu où il se trouvait.
Nous nous informions et nous apprenions que la plupart le décoraient d'un certain nombre d'épithètes, parmi lesquelles nous choisissons les suivantes pour donner une idée des diverses réactions sociales devant certaines attitudes psychologiques: « c'est un bizarre, un être étrange, un idiot, un fou, il paraît qu'il s'occupe d'astronomie, etc. ^ Nous demandions à lui être présenté et nous sympathisions en quelques heures. Ayant appris qu'il aimait particulièrement l'astronomie, nous engagions avec lui une conversation sur les mouvements des astres, sur le scintillement des étoiles,
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sur la pâleur de la lune, sur les rapports de Tombre et de la lumière, sur le bruit des rivières qui coulent peut-être dans le lointain, sur les habitants de la planète Mars, sur la place du globe terrestre dans Tunivers, sur l'existence des causes finales, de la vie et de la mort, etc. Longuement nous nous sommes entretenus sur Tinfluence des astres dans les croyances et les traditions populaires. Durant toute la conversation, il était ému et semblait avoir peur. A la fin, il nous fit l'apologie des sciences astronomiques. Ceux qui s'adonnent à cette étude étaient pour lui les vrais prêtres de la science, car seuls ils jugent et réfléchissent sur les seules données vraies et réelles de l'existence. Cette soirée fit notre première liaison, elle fut le point initial de la confiance que nous avons réussi à suggérer à O. . . ; il nous croyait dans son cas et souvent il manifesta un peu naïvement la joie de voir que nous pensions comme lui. Courtoisement il nous disait : « Vraiment, nous sommes de la même planète. ^
Depuis, nous avons eu l'occasion de voirO...
très souvent. Il nous raconta ses impressions à maintes reprises et nous réussîmes à observer assez intimement sa vie mentale, son objectif, sa manière d'être. Il nous écrivit de longues lettres et s'intéressa à nos analyses. Il nous conta l'ennui qu'il avait de se sentir dans un état qui, tout en lui paraissant supérieur, lui était pénible, parce qu'il ne parvenait pas à trouver la solution des problèmes qui le préoccupaient, qui étaient pour lui des portes
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fermées auxquelles, selon ses expressions imagées et poétiques, « on peut frapper, frapper à l'infinf; on n'entend tout au plus que Técho de ses propres coups désespérés. ^
Une observation continue et intime de ce sujet suivie pendant plus de vingt mois, de longues causeries, des confidences, des lettres, de nombreuses crises d'angoisse auxquelles nous avons assisté, soit par hasard, soit avec son consentement, soit à Tinsu de O. . . , nous permettent de résumer ainsi son état mental.
O. . . n'a aucune vie mentale psychique intime. Expliquons-nous. Cet homme n'a sans doute, à notre avis, aucune connaissance, aucune notion même minime de son individualité psychologique et même de sa personnalité morale. Les expressions d'individualité, de moi, de vie mentale, d'émotions, de sentiments, etc., n'éveillent à son esprit aucune des associations d'idées que nous avons tous l'habitude d'évoquer ou de nous représenter à la prononciation de chacun de ces termes. Ce ne sont pour lui que des mots abstraits dont il ne comprend pas la portée, ce sont des paroles dont il se sert pour ainsi dire automatiquement, grâce à une longue éducation acquise ; ces expressions ne renferment que le minimum possible de contenu psychique. Son analyse mentale lui échappe dans la même mesure, pourrait-on dire, que nous échappent les phénomènes de la digestion ou de tout autre sensation interne. Il n'en est pas moins heureux.
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Il paraît que, toute sa vie, sa conduite sociale intellectuelle n'a présenté rien de particulier.
Ses connaissances sur la vie et les choses, son bagage d'éducation juridique, toute son éducation n'étaient pas arrivés à lui préciser ses idées ou à lui en suggérer au moins de plus intimes sur sa vie psychologique. Il s'est passé chez lui ce qui a lieu toutes les fois que dans notre éducation nous emmagasinons des images verbales ou autres, à titre de simples syllabes rythmiques ou de schéma sans aucun quotient psychique. Il lui a manqué, comme il arrive pour la plupart encore des connaissances que nous avons sur Tanatomie, la physiologie, etc., et autres, ce quid qui leur donne la puissance de se polariser autour d'une synthèse mentale consciente symbolisée sous une forme conventionnelle, abstraite et dépourvue de tout élément de conscience.
En échange, toute l'intensité de sa vie était projetée dans une conception véritablement délirante de tout ce qui se passait dans l'existence macrocosmique et extérieure à son propre moi.
Les données scientifiques qu'il lisait sur le mouvement des astres et sur toutes les conceptions astronomiques et cosmogoniques du monde alimentaient fiévreusement son délire et contribuaient particulièrement à la systématiser.
Le pourquoi des choses revenait à chaque analyse extérieure et le poussait brusquement, spontanément, aux conceptions les plus métaphysiques. Le moindre fait et geste réveillait chez lui de la
façon la plus bizarre des idées de causalité, de temps, de finalité, etc.
Son milieu social s'estompait à ses yeux toujours davantage; il n'existait presque pas et à mesure que son délire allait en se systématisant, son milieu social auquel il était si intimement lié se confondait avec ce néant, son moi.
Inversement ses analyses métaphysiques grandissaient, le champ de ses analyses s'élargissait, la divinité ne le contentait plus; il cherchait autre chose.
C'était sur les astronomies populaires ainsi que sur les cartes célestes qu'il essayait d'orienter sa pensée au delà de la constellation de Syrius et de la voie Laaée. Il revenait aux anciennes conceptions des Grecs et après avoir fait l'apologie de la nature, Démocrite et Lucrèce à la main, il voulait connaître la philosophie boudhiste, ce Nirvhâna dont il n'avait que quelques vagues notions par un livre de L. Jacolliot ; il se proposait même de faire un voyage aux Indes afin de contempler làbas les nuits étoilées de Brahmapoutre.
Dans ce désir, il faut dire, il n'y avait essentiellement qu'une simple impulsion de son délire métaphysique qui le poussait à rechercher et à voir les phénomènes ; le sentiment esthétique était chez lui quasi rudimentaire. Remarque curieuse, les émotions qu'il éprouvait et qui se manifestaient par le désir devoir, d'analyser les différents phénomènes de la nature, le coucher du soleil, les cimes des montagnes, les constellations regardées à
travers différentes lunettes astronomiques, lui échappaient presque complètement par leur contenu émotionnel, elles n'avaient de vie et d'existence que par le désir formulé presque spontanément dans l'acte mental et qui s'imposait catégoriquement dans sa chaîne d'analyse métaphysique délirante.
O... n'était pas croyant et malgré l'apparence de certaines tendances mystiques dans différents aspects de son délire, une observation intime de son état mental nous a rapidement convaincu qu'il n'avait de mysticisme qu'en raison du principe de causalité. Si le mot Dieu lui venait de temps à autre à l'esprit, ce n'était que pour poser unproblème, pour esquisser un doute, pourréfléchir de longues journées à l'au-delà, aux problèmes théologiques.
C'était surtout lorsque sa caravane de pensées métaphysiques le fatiguaient, l'empêchaient de dormir de longues nuits que cette pensée lui revenant semblable à une oasis dans lequel il y aurait, pensait-il, peut-être quelque chose à glaner. Cette genèse s'appuie sur des données qui nous ont été communiquées par des membres de la famille, par des amis communs et en grande partie sur des analyses et des faits que O... nous a communiqués et permis de relever ou que nous avons pu déceler durant tout le temps de notre longue observation .
Comme nous l'avons dit plus haut jusqu'à l'âge de trente-deux ans, notre sujet n'avait rien présenté d'anormal.
Ce n'est qu'à la suite de son . duel que les troubles psychologiques observés eurent lieu. O. . . avait toujours eu peur de la mort ; avant son duel il exprimait à plusieurs de ses amis la douleur qu'il éprouvait à l'idée qu'il pourrait être tué et il était même décidé, paraît-il, à reculer devant le combat. Pendant tout son séjour au lit et sa convalescence il éprouva continuellement le même sentiment. 11 faisait appeler inutilement le médecin pour la moindre gêne passagère afin de se renseigner sur ce qui se passait en lui, sur les complications qui pourraient résulter de sa blessure et compromettre sa vie. De nouveaux « accès de fièvre, ^ il est vrai, secouèrent à de longues reprises O.... Il redoutait, paraît-il, la mort à tel point qu'on avait beaucoup de peine à le tranquilliser et à chasser cette obsession. Ajoutons que, pendant plusieurs semaines, O. . . avait passé très près de la mort.
Le médecin traitant de la famille, auprès duquel nous avons pris des renseignements, a eu l'obligeance de bien vouloir nous fournir quelques renseignements cliniques parmi lesquels nous signalons l'existence d'une température voisine de 39° degrés qui avait duré plus de trente jours. Parfois elle était montée jusqu'à 40**,5.
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Pendant la convalescence O... était tombé dans une sorte de mélancolie dans laquelle il ne faisait que lire des volumes d'astronomie, sa science favorite, des livres de mythologie orientale, de métaphysique grecque. La traduction française d'Aristote fit pendant deux mois Tobjet de ses lectures ; Démocrite et les atomistes l'attiraient ;« Tcàvra f>eT » d'Heraclite le plongeait dansdes rêveries profondes interrompues, de temps à autre, par ces mots revenant comme un leii motiv monotone, qu'il prononçait à la façon de quelqu'un qui n'en comprend pas le sens et qui veut pourtant le comprendre. On lui donna à lire des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre.
Ces lectures lagaçaient d'autant qu'il y était sollicité à nombreuses reprises par sa famille et ses amis obéissant aux conseils qu'on leur avait donnés de le distraire. Il manifestait un profond mépris pour le contenu de ces ouvrages, mais, dans sa courtoisie, ne voulant pas offusquer certains amis littérateurs qui lui avaient fait hommage de leurs œuvres, il priait un des siens de lui en raconter le contenu, afin qu'il sût de quoi parler quand il verrait les auteurs.
Remarquons encore que O... était loin d'avoir une érudition profonde. Toutes ses connaissances scientifiques ou autres, pour lesquelles il manifestait un goût tout particulier, lui échappaient en grande partie. Il retenait et ne pouvait comprendre que les données vulgaires à la portée de tous les gens du monde, de tous ceux qui n'ont aucune
éducation scieniifique. Souvent il rapprocha des conceptions de Kepler ou de Laplace des données spirites sur l'existence d'une astrale quelconque ou des mouvements à distance, ou bien les .concep. tionsde la tradition populaire des peuples sauvages. Les conceptions les plus bizarres s alliaient et se mariaient dans son esprit et d'étape métaphysique en étape, tantôt savant, tantôt nègre de Zoulouland, tantôt brahmane rêvant de s'anéantir dans le Bouddha, tantôt théiste, tantôt philosophe, tantôt sceptique, tantôt astronome, observant avec sa lunette le passage des astres, O... délirait d'une métaphysique à une autre, poursuivant toujours, et sans trêve, tantôt avec fierté, tantôt avec tristesse, le plus souvent inconsciemment, un but vague qui lui échappait comme portée et surtout comme genèse.
Telle est l'histoire résumée de notre cas de délire métaphysique. Ce sujet rentrerait encore dans le cadre clinique que M. Magnan a décrit sous le nom de dégénérescence mentale. Nous regrettons de ne pouvoir, donner des détails plus précis et plus circonstartciés, obligés que nous sommes de ne pas dévoiler d'une façon trop explicite notre malade.
Nous n'avons pas pu, d'ailleurs, connaître la genèse de cette évolution si brusque et si curieuse par sa structure psychologique. Sans doute, nous sommes amenés à croire que O... a presque tou-
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jours été dépourvu de toute personnalité et qu'à la suite de ses troubles psychopathiques dus. à la fièvre et aux émotions puissantes qui l'avaient assailli lors du duel, vraiment troublé qu'il avait été par les causes qui l'avaient provoqué, sa vie mentale subit des troubles particulièrement puissants. Ce furent ces troubles qui réveillèrent chez lui cette idée de la mort qui, ainsi que nous l'avons appris, l'avait poursuivi pendant toute sa vie comme une image fidèle et obsédante, peut-être la seule qui ait synthétisé son propre moi, O... avait concentré toute sa vie mentale autour de cette idée, qui constituait comme le premier chaînon de son délire métaphysique.
Cette idée première, source pour ainsi dire de toute sa vie mentale postérieure, a été, à notre avis, le seul pivot peut-être de sa personnalité consciente, autour duquel a gravité et évolué automatiquement et subconsciemment toute sa vie mentale et biologique, jusqu'au momentoùdes troubles organiques profonds ont attiré plus spécialement son attention sur cet ordre d'idées.
A vrai dire, en analysant plus intimement l'état mental, l'idée que la pensée de la mort a pu suggérer et évoquer dans cette conscience dépourvue de personnalité, nous permet, pensons-nous, d'expliquer plus amplement et plus facilement encore tout le mécanisme de ce délire de métaphysique. Pour un individu bien portant doué d'une intelligence bien équilibrée, logique et solide, l'idée de la mort lui pose, malgré lui et à son insu, bien des
problèmes, lui provoque de Tangoisse, et malgré la meilleure philosophie, lorsqu'il se voit face à face avec le néant, il éprouve un effroi dont il retrouve des traces intimes et profondes dans son moi, dans ses émotions, dans sa vie biologique ; ainsi, sans le vouloir, nous délirons tous dans notre genre. En jonglant avec les paradoxes, nous semblons triompher de rémotion profonde de ce néant devant nos représentations, surtout lorsque nos vingt ans alimentent bien notre organisme. Nous nous inclinons alors timidement ou amoureusement devant une croyance plus ou moins solidement implantée. En cette circonstance, le sauvage qui s'incline devant le fétiche, le civilisé qui présente des offrandes à Tautel puisent les aliments de leurs actions à la même source émotionnelle psychique. Sincèrement, en dehors de toutes les parades possibles dont nous faisons preuve, il y a quelque chose qui reste ; il y a une émotion profonde qui nous bouleverse et qui oscille devant notre attention selon les caprices de notre santé, de nos mobiles intellectuels et surtout de notre âge. L'idée de ne plus vivre est difficilement acceptable lorsqu'on est jeune. La gymnastique des poumons est solide, le cœur bat solennellement son rythme, et nous éprouvons subconsciemment l'effioraison d'une vie animale qui alimente notre pensée avec les images présentes intéressantes à nos yeux.
Ce n'est que plus tard que petit à petit l'idée de la mon s'estompe d'abord comme une hallucinanation problématique, puis comme un problème
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obsédant, et plus tard comme une énigme. Voilà ce qui a lieu pour un homme à l'état normal qui corrige et fait continuellement une mise au point de tous ses penchants, de tous ses désirs, de toutes ses données métaphysiques d'après une synthèse qui représente la modalité d'un équilibre intellectuel déterminé. Mais lorsque cette synthèse manque, que cet équilibre est détruit, comme dans le cas de O..., la conception métaphysique s'impose plus catégoriquement, surtout lorsque le sujet, comme c'est ici le cas, n'a pas une vie mentale suffisamment peuplée d'images et de données logiques pour corriger l'impression engendrée par ce problème, qui dépasse nos forces, et qui ne devient spéculation philosophique ou scientifique que dans des cerveaux vraiment bien nés, — et encore faut-il faire des réserves. Telle est, à nos yeux, la genèse et, dans une certaine mesure, la structure psychologique du délire métaphysique de O...
Notre sujet n'ayant aucune réserve critique, aucun critérium dans son délire, l'alimente continuellement par toute son activité mentale orientée vers la structure cosmogonique et l'architecture macrocosmique du monde, ces deux faciès de la métaphysique la plus générale. O... se pose le problème et se trouve forcément entraîné dans les rouages de ce néant psychologique, dans lequel les subtilités de l'intelligence arrivent à peine à trouver un petit sentier, et encore !
Les problèmes métaphysiques, ajoutons en outre, se posent clairement et avec précision à bien
peu d'intelligences. La plupart se contentent presque aussitôt d'une solution théologique quelconque, continuant leur route dans l'espace sans se donner la peine de chercher la cause et la raison d'être des phénomènes.
Si O... ne peut pas trouver une étape qui le contente dans son analyse métaphysique délirante, il faut remarquer qu'il y a aussi des intelligences d'élite qui, tout en se posant de pareils problèmes, délirent à leur tour, mais échappent au danger de s'enfermer dans un cercle vicieux grâce aux multiples liens qui les rattachent à la vie. Ce point de repère manque à O. . . et, à ce titre, son délire est pathologique. Il n'a pas la solidité au moins logique d'une construction philosophique ou métaphysique quelconque. C'est une confusion de données disparates et multiples dont il ne comprend et ne saisit ni le vrai sens, ni la valeur réelle métaphysique de chacune. Il groupe ses divers éléments subconsciemment plutôt que consciemment autour de ce besoin délirant de métaphysique à tout prix.
Il n'aboutit pas au délire des poètes et artistes, à la croyance des religieux, à la métaphysique des philosophes, aux conceptions scientifiques des savants, à l'architecture d'autres penseqrs ; il n'aboutit à rien, son intelligence n'ayant pas de point d'appui et de soutien suffisant.
Il cherche toujours sans savoir quoi chercher ni pourquoi chercher.
Tout ce qu'il sait, c'est qu'il se trouve face à
face avec un néant imaginaire ou réellement compris. Il s'agite inutilement, éprouve un besoin catégorique d'investigations avec des oscillations ; sa pensée flotte toujours dans le même ordre d'idées, en étant pour ainsi dire dépourvue d'autres.
Le délire métaphysique^ ainsi que nous venons de le dire, nous semble avoir une structure psychologique méconnue à notre connaissance ; et c'est grâce à ce beau cas que nous pouvons l'esquisser dans ses grandes lignes.
Depuis nous avons trouvé plusieurs de ces éléments dans différentes psychopathiçs; peut-être, croyons-nous qu'avec une analyse psychologique judicieuse, on arriverait à préciser nosologiquement aussi l'allure de cet état mental, qui est un délire métaphysique.
O..*. vit encore et est toujours dans le même état. D'une santé satisfaisante, il peut, grâce à son revenu, délirer tranquillement et en paix, visitant tous les observatoires astronomiques du monde, alimentant son délire avec des lectures mystiques, spirites, métaphysiques ; sa propre personnalité s'annihile toujours davantage et occupe à peine une place dans son macrocosme imaginaire pu réel, dans lequel il vit, il pense, il rêve.
Nos dernières nouvelles nous l'annonçaient, il y a quelques mois, vers septembre 1901, visitant les musées étrangers où il est allé pour contempler un morceau de bolide céleste, quelque chose de ce macrpcosme dans lequel sa pensée est emportée vertigineusement à chaque analyse.
Il paraît qu'il va s'orienter vers les bords du Gange pour s'abreuver aux sources de la métaphysique bouddhiste. En effet, quel adepte plus fidèle de ce nihilisme psychique, le bouddhisme, que l'individualité de O... qui est, si toutefois il en a une, à peu près perdue dans le grand tout, la métaphysique, l'existence macrocosmique ! Il n'y a qu'un inconvénient, c'est que l'adepte présente des troubles sérieux psychopathiques —