CHAPITRE II
L'ESPIUT SOCIAL
Les cellules groupées dans un cerveau n'apportent pas seulement des sensations ou des éléments de sensation, des appétits ou des impulsions élémentaires, à l'association cérébrale dont elles font partie; elles y apportent le sang dont elles sont baignées, les substances chimiques dont elles se composent, leur température et leurs autres qualités pbysiques. Mais la psychologie, même la plus physiologique, néglige nécessairement tous ces apports d'ordre physique ou vital ou n'y a égard que dans la mesure où ils conditionnent les premiers. Elle considère avant tout l'esprit comme un faisceau de petites sensations ou de petites appélitions cellulaires, échos les unes des autres. Ainsi doit procéder la sociologie, simple psychologie sociale, si elle veut avoir son domaine propre et sa raison d'exister. Les membres et les organes, la physionomie et la conformation des hommes d'une société ne peuvent lui être indifférents ; elle s'en occupe même beaucoup, mais l'appoi't vraiment social de ces hommes, à ses yeux, ce sont leurs idées et leurs intérêts, leurs convictions et leurs passions. Elle doit, ne serait-ce que par une nécessité d'analyse méthodique, s'attacher à cela exclusivement -et faire abstraction de tout le reste. Simplifiée de la sorte, la science sociale apparaît sous un aspect tout nouveau, non avec |a pureté d'un schème abstiait, mais avec la force et la densité •d'un système fort, rigoureux et bien vivant. On voit alors que cette psychologie des sociétés présente avec la psychologie des personnes les analogies les plus frappantes. C'est ce que nous allons tâcher de montrer dans ce chapitre, où nous nous occuperons spécialement des conditions de l'équilibre logique, c'està-dire du côté statique de notre sujet.
Ce que les cellules cérébrales élaborent de spirituel, chacune à part, dans leur longue phase de nutrition préliminaire, nul n'en sait rien ; la personne, objet de la psychologie, commence au moment où, après être entrées en communication et avoir traversé sans nu doute une période de lutte, de désordre, plus ou moins abrégée grâce h une tendance héréditaire et à une prédisposition organique au groupement personnel, elles manifestent ce double phénomène d'ensemble: une croyance et un désir, le tout impliqué assez communément dans une sensation. On me permettra de ne voir dans la première croyance et le premier désir conscients que la prééminence enfin reconnue, je ne dis pas d'une cellule sur toutes les autres, mais du contenu spirituel d'une cellule sur celui des autres dans lesquelles il s'est propagé, non sans des résistances probablement très fortes. La croyance et le désir en question sont donc le reste^ probablement très faible, de soustractions intérieures. Mais, en vertu des mêmes causes qui l'ont fait surgir, ce reste tend à s'accroître, et j'entends par logique la voie suivant laquelle s'opère cet accroissement dont le terme idéal, souvent approché par Tadulle à son apogée, mais jamais atteint, serait Tharmonie sans nulle dissonance, l'addition sans nulle soustraction, des quantités élémentaires de nature inconnue élaborées par toutes les cellules du cerveau. Nous dirons donc que la croyance et le désir, quand ils se montrent à la conscience, sont déjà le produit d'une coordination logique des éléments sensationnels, et que celle-ci va progressant jusqu'à la formation de ces deux grandes fonctions mentales : le jugement et la volonté. Ajoutons que, si elles s'opposent souvent, la première cependant est hiérarchiquement supérieure à la seconde et tend à se la subordonner.
Tout ce qui précède s'applique au monde social. Des sauvages ou, si l'on veut, des singes anthropomorphes, ont beau être réunis sur un même territoire, s'y battre et s'y tuer, voire même s'y accoupler, il n'y a rien là de sociologique encore. Nous devons traverser d'abord bien des séries de générations muettes et sans lien, où les familles isolées ne se rencontraient que pour s'exterminer sans se comprendre, et où, dans le sein de chaque famille, encore toute bestiale, dépourvue de toute communication verbale, la crainte du plus fort était connue, mais non l'obéissance à l'ordre du père ni la foi à l'enseignement du père.