‹ La logique socialeChapitre 9 sur 72 · I.JX LOGIOLE LNDIVIOLELLE iJ · texte numérisé non relu

I.JX LOGIOLE LNDIVIOLELLE iJ

<[n'il y a deuN: droits en présence et nient purement et simplement la réalilé de l'un d'eux, à peu près comme, lorsque deux témoignages contraires poi-lent sur le même fait, on est persuadé ■d'avance que l'un des témoins mont ou se trompe.

ObseiTons-le aussi : quand un jurisconsulte ou un législateur formule un droit, il est convaincu qu'il découvre quelque chose, une cbose préexistante à sa formule, absolument comme un chitDiste qui découvre un corps simple juge la réalilé de ce corps antérieure à sa découverte. Si cependant nous réputons par iiasard chimérique ce mystique objet, appelé Jiislice, ([ue les législateurs et les juriscousiiltes inventeraient en croyant le -découvrir, quelle raison avons-nous de réputer plus réel l'objet, <jppelé espace et temps, où les savants se flattent de découvrir et le vulgaire de percevoir? Dira-t-on que la mutuelle confirmation, sans nulle contradictioîî, des jugemenls de nos sens à Vctat normal, nous assure de la réalité de leur objet? Mais les droits jugés véritables, ne se contredisent pas plus que les jugements des sens jugés sains. Prouver la réalité des objets extéi-ieurs ])ar î'accord des jugemenls vraU portés sur eux, et pi'ouver la vrrité de ces jugements par la réalité supposée des objets extérieurs: c'est un cercle vicieux comparahle à celui où l'on touîberait en fondant la réalité de la Justice absolue sur l'accord des droits vraif>, et la vérité des droits sur l'hypothèse de la réalité de la Justice.

Tout ce que j'ai voulu montrei- par là, c'est qu'il importe de laisser à la porte de la logique la question du réalisme et de donner pour but à cette science non la recherche ou la révélation de la vérité, mais la direction de la croyance. Rappelonsnous le raisonnement que s'est fait Pascal avant de monter au Puy-de-Dôme. Il s'est dit, ou à peu près : « Si l'air, comnir je le crois unpeu^ est pesant, moins sa couche est é[)aisse, moins il doit peser dans le môme moment (connexion «pie je tiens pour certaine); donc, le niveau du haromètre doit baisser «'i mesure qu'on s'élève sur la pente des montagnes. » C'était bien raisoner; mais eût-il été cependant consé(fuent avec lui-même si> tout en ne croyant qu'un peu à la pesanteur de l'air, il eût crubeaucoup à la baisse de niveau du barouiètre élevé sur les hauteurs? Non, quoique par là il se fût rapproché davantage de la Térité. La logique n'est donc point, en ce sens, l'art de décou

vrir le vérité, mais l'art de clianpjer de pensées tout en conservant, sans augmentation ni diminution, la distance qui nous sépare du vrai ou du faux. En cela, le problème qu elle résout est analogue à celui que résout le tracé d'un cercle : se mouvoir en restant à la même distance d'un même point. Ce point autour duquel gravite l'esprit raisonneur dans ses évolutions mentales, c'est le maximum de croyance inhérent aux perceptions dites immédiates.

On me répondra que, si tel est le rôle de la logique déductive, le rôle de l'induction consiste à nous faire aller tout droit ou le plus droit possible vers ce point, au lieu de nous laisser circuler autour. Mais, remarquons-le, en tant qu'il raisonne seulement, qu'il fait acte de logique, le logicien inductif se borne à indiquer, par voie de déduction, les expériences à faire, — disons plutôt, et ce point est important, les découvertes à faire^ — pour élever au rang de conviction ou de croyance tiès forte la simple présomption ou lincertitude complète attachée à l'une des propositions qui constituent ce raisonnement déductif, et pour élever par suite au môme rang, en vertu d'une déduction nouvelle, l'autre proposition réputée solidaire de la première. Puis, quand il expérimente, il ne raisonne plus. Raisonner, cest une action simplement nerveuse ; expérimenter ou môme observer, c'est une action nerveuse à la fois et musculaire. Et, quand il découvre, de inôme, il ne raisonne plus. On raisonne, on ne découvre pas à volonté. — Pascal déduisait en faisant le raisonnement qui précède, et qui est souvent cité pourtant comme un exemple classique d'induction. Il faisait, au fond, ce syllogisme : « L'air est pesant (jugement qui se présentait à lui comme une simple opinion à peine probable ; or (proposition à laquelle il adhérait pleinement), plus une chose pesante s'amincit, toutes choses égales d'ailleurs, plus la balance placée sous elle se trouve allégée; donc (proposition à laquelle il croyait ou devait croire) précisément au même degré qu'à la majeure), placé sous une couche d'air plus mince, le mercure du baromètre, qui est la balance du gaz, montrera qu'il est moins chargé. » Pascal, on le voit, en induisant ainsi, c'est-à-dire en déduisant véritablement, n'a eu le droit de faire passer dans sa conclusion que la moindre des deux do^es de foi inhérentes aux deux prémisses. C'est une règle sur laquelle nous reviendrons plus loin. — Mais ensuite;^ il

LA LOGIQUE INDIVIDUELLE At

a gravi, baromètre en mnin, le Puy-do-Dùme, et il a vu, de ses yeux vu, à mesure qu'il monUiit, le mei'cui'e baisser dans la grande branche. Dès lors, sa faible foi en la conclusion da tout à l'heure a franchi d'un bond, avec conlinnilé néanmoins, tous les degrés inférieurs de la croyance et est devenue ce qu'on appelle une certitude , à la suite de ce nouveau syllogisme rapide et inaperçu : « Placé sous une couche d'air plus mince, le mercure a été moins pressé (proposition jugée certaine) ; or (même mineure au fond que tout à Ihoure), (piniul, placée sous une chose qui s'est amincie, la balance paraît d'autaiit plus allégée, c'est que cette chose est pesante; donc (proposition accueillie, elle aussi maintenant, avec une entioi'e confiance), Pair est pesant. » Ce nouveau syllogisme est fait avec les mêmes éléments que le précédent. îl n'y a entre eux, au point de vue de la logique ordinaii'e, qui l tient nul compte des degrés de croyance, qu'une diiréi'ence de forme insigniliautc. Nous voyons cependant qu'ils dillèrenl beaucoup au foiid ; mais ils ne durèrent que par les degrés de foi qui s'y trouvent engagés. Autre exemple où il s'agit, non d'expérimenter, mais de découvrir. Un savant, ayant déjà trouvé dans une couche de terrain tertiaire des os de balénotus (cétacés fossiles) mar(iués d'incisions pai'liculièi'es, s'était fait ce raisonnement : « Ces incisions, assez probablenjent, ont été faites par des couteaux de silex; or, très certainement, l'homme est le seul animal qui ait jamais su fabriquer et maniej' ces instrinnenls ; donc, l'homme a existé, assez probablement, mais non ceitainement, au\ temps tertiaires. » Une découverte ultérieure est venue changer, pour (juehiue temps, cette légère probabilité en quasi-ceititude : on a trouvé des couteaux de silex, à coté d'os incisés de la sorte, dans des couches appartenant à l'âge géologicjue dont il s'agit. Est-ce aux canons de l'induction (pie ('ette ti'ouvaille est due?

L'induction, donc, en tant que raisonnement, consiste àdéduire, et les déductions de ce genre ne se distinguent de la déduction propiement dite ou vulgairement dite, que parce qu'elles s'appliquent aux bas et moyens degrés de la croyance, c'est-à-dire à l'immense majorité des jugements ordinaires de la vie, au lieu de se limiter arbitiairement aux convictions parfaites On dirait qu'aux yeux des logiciens, pleins de mépris pour toutes les assertions émises avec le moindre doute, l'exception seule

ménie d'être examinée, la règle non. La condition tout à fait exceptionnelle dans laquelle ils se placent implicitement et qu'ils jugent seule digne d'être légiférée, est celle d'une solidarité réputée rigoureuse et certaine entre propositions réputées certaines et rigoureuses aussi. Mais, en fait, on se trouve à chaque instant en présence soit de propositions que l'on croit médiocrement, mais dont on aperçoit, avec une conviction plus ou moins parfaite, la solidarité, soit de propositions qu'on juge certaines ou presque certaines, mais dont on n'affirme le lien qu'avec un doute plus ou moins prononcé, soit enfin de propositions qu'on juge douteuses et dont on juge le lien douteux aussi. Or ces différents cas, y compris le cas si rare prévu par les logiciens, ne diffèrent en rien, si ce n'est par le degré de foi attaché aux propositions données. De là, à notre point de vue, quatre types au moins de raisonnements, susceptibles d'ailleurs d'autant de subdivisions qu'il y a de degrés de croyance, à savoir :

1° Jugements certains, jugés certainement liés ;

2° Jugements probables, jugés certainement liés;

3° Jugements certains, jngés proba])lement liés ;

A" Jugements probables, jugés probablement liés.

On verra que les raisonnements dits inductifs se ramènent aux trois derniers types. Donnons des exemples de chacun d'eux. Pour le premier, c'est superflu. Le second est réalisé parle syllogisme prêté plus haut à Pascal. Ces deux propositions, fair est pesant, et le baromètre baissera quand je gravirai la montagne, lui apparaissent comme de simples opinions; mais, grâce à la mineure (qui traverse simplement son esprit et joue le rôle d'entremetteuse), il les juge avec conviction solidaires l'une de l'autre. De même, examinant les restes fort mutilés d'une espèce fossile, un paléontologiste dira avec assez de doute : ce doit être un carnassier^ et il doit avoir eu le tube digestif court, mais il tient pour certain que la première de ces assertions implique l'autre. Cette dernière conviction a été acquise d'ailleurs et lentement acquise. Les anciens naturalistes qui ont, à l'origine de l'anatomie, disséqué des animaux, ont dû concevoir d'abord comme une simple possibilité ce qui est devenu une certitude. En disséquant, ils ont dit avec conviction cet animal est un carnassier, et cet animai a le tube digestif court, et ils ont conçu coMinie simpleinoul possible ou probable que l'un de ces juge-

LA LOGIQUE LXDIVIDUELLE 43

ments entraînait l'autre. C'est justement la réalisation de notre troisième type. Le quatrième enfin abonde dans les discussions archéologiques et anthropologiques dans toutes les sciences embryonnaires. La plupart des lettres de l'alpliabet phénicien paraissent ressembler (ressemblent probablement) à quelquesunes des formes cursivesde l'écriture hiéroglyphique propre aux Egyptiens ; d'autre part, les Phéniciens paraissent avoir eu des rapports de commerce et de guerre avec l'ancienne Egypte, et il est probable que la similitude probable des deux alphabets s'explique parles relations probables des deux peuplos. C'est parce type inférieur et pourtant délicat de raisonnement que débute nécessairement toute science d'observation ; elle ne s'élève aux types supérieurs que par des accumulations d'observations et d'expériences suggérées par des multitudes de syllogismes non classés par les logiciens. Mais pourquoi sont-elles suggérées ainsi? Parce que l'esprit sent l'inégalité ou rinsufHsance des croyances maniées par lui dans ses rnisonnem^^nts et qu'il aspire, d'une part, à les égaliser, d'autre part, à les élover toutes ensemble au plus haut niveau possible. La vie inlellectuelle la plus élémentaire procède de la sorte. Je vois de très loin un groupe formé de deux enfants. Je crois reconnaître vaguement dans l'un d'eux mon fils Paul, et vaguement aussi reconnaître dans l'autre son camarade Jran ; mais ce dont je suis à peu près^wr, c'est que, si l'un est Paul, l'autn; est Jean car ils ne se quittent pas. Pour changer ma croyance faible en croyance plus forte, je m'approche (ce qui est la foi-me la plus primitive de l'expérimentation suivie de Tobservalion), et, à chaque pas que je fais, je me sens plus sûr de reconnaître Paul et Jean.

Dans ce qui précède, j'ai toujours siip[)osé ([u'il s'agit de deux jugements liés par un troisième ; ce n'est pas ijudii rrsuUat des opérations logiques delà pensée, un plus grand nombre de jugements ne puissent se trouver mis en faiscenu ; mais chacun d'eux a été successivement ajouté au groupe déjà formé, en sorte qu'aw cours des opérations intellectuelles, il y a toujours eu deux termes simplement mis en rappoi't. Ma supposition à cet égard n'a donc pas besoin de plus ample justification pour le moment. Il n'en est pas de même d'une autre, arbitraire celle-ci. J'ai supposé, en effet, implicitement, que les deux jugements

soit certains, soit probables, sont ou certains ou probables au même degré. C'est là l'exception. Il reste à prévoir le cas, bien plus fréquent, où les deux jugements liés par un troisième, certain ou probable, sont animi's de degrés inégaux de foi. Il se peut, ou bien que Tun soit certain quand l'autre est probable, ou bien que Tun soit plus probable ou plus certain que l'autre ; et il se peut aussi que la probabilité ou la certitude, la croyance en un seul mot, du jugenient qui les lie, soit inférieure ou supérieure à celle de l'un et de Faulro à la fois. Qu'advient-il alors? E.\« minons la dernière hypotlièse. Un égyptologue, à la vue d'une antique statue égyptienne en granit noir, est feiT.iement persuadé que cette statue est un portrait très ressemblant et très réaliste ; il estime, en outre, avec un degré de croyance égale à 10, par exemple, que cette œuvre est de la période appelée l'Ancien Empire ; puis il s'aperçoit qu'avec un degré de croyance égal à lo, il est précédemment arrivé à penser (jugement propre à souder les deux autres) que toutes les statues égyptiennes d'une ressemblance et d'un réalisme très prononcés datent de l'Ancien Empire. Aussi il sent instinctivement qu'entre ces trois jugements il y a désaccord, quoiqu'ils s'accordent parfaitement si Fou ne tient nul compte des degrés de foi. Il y a inconséquence dans le fait de croire avec une intensité déterminée que toutes les statues très réalistes sont de l'Ancien Empire, et de croire plus faiblement que cette statue, jugée très réaliste, date de cette époque reculée. Mais est-ce la croyance égale à 15 qui doit s'abaissera 10? Les données ne permetlent pas de trancher la question; et, précis cmeiU parce que l'indétermination du problème réduit à ces données est sentie par l'esprit^ il fait de nouveaux efforts et de nouvelles recherches. Si donc l'archéologue en question constate quil a des raisons spéciales de n'affirmer qu'avec l'intensité 10 la fabrication de cette statue sous l'Ancien Empire, il devra faire descendre à ce niveau la confiance qu'il avait jusque-là en sa proposition universelle servant de lien. Si, au contiaire, ces raisons n'existent pas, et qu'il en ait au contraire de sérieuses de se confier, dans une mesure égale à 15, à cette proposition universelle, celle-ci devra faire monter l'autre à son rang. Enfin, si c'est avant d'avoir remarqué le caractère réaliste de cette statue que l'égyptologue l'a datée du premier Empire, en vertu de considérations étrangères à celles

qui lui ont permis d'établir son principe général, le niveau de la foi s'élèvera {nous y reviendrons plus loin) dans les deux propositions à la foi.

Le mérite de ce point de vue instinctif, dont notre étude actuelle n'est que l'expression réfléchie, c'est donc de contraindre la pensée à marcher jusqu'à ce qu'elle ait atteint Irquation demandée de la croyance, et avant tout sa majoration. La croyance court à son propre niveau comme l'eau court à la mer, mais l'équilibre où elle tend est en haut, non en bas. C'est sous l'aiguillon de ce vœu pressant, c'est pour échapper aux tourments de leurs dissonances intestines de foi et les absorber pleinement en un harmonieux unisson, que les ouvriers de la science travaillent avec tant d'ardeur. Est-ce au moment où des milliers de chercheurs en mythologie, en linguistique, en ethnographie, en anthropologie, en histoire, travaillent sur les confins de la probabilité la plus frêle, qu'il convient de limiter encore la logique au champ de la certitude? Cela pouvait être bon au temps de Port-Royal, quand le domaine des sciences était principalement, presque exclusivement, mathémati(iue et physique, c'est-à-dire baigné dans la pleine lumière. Le paysan qui fauche en plein midi peut mépriser la clarté des lampes; mais elles sont nécessaires au mineur moderne qui pioche dans le demijour ou les ténèbres des profondeurs (l).

(l) Pour expliquer rinfériorité scientifique des femmes, qui n'ont jamais produit un ouvrage de soienre tant soit peu orlLrinal, Alph. de Candolle reniartiue qu'elles ont « l'horreur du doute, c'est-à-dire d'un état de l'esprit par leipiel toute rechferclie dans les sciences d'ol)servation doit commencei- et souvent finii-. » Le doute ainsi défini, c'est simplement l>i çrande étendue des degrés inférieurs de la croyance.

Il est certain que les degrés de croyance intermédiaires entre l'affirmation et la négation intenses, sont des états instables, et qu'il n'y a de stabilité (jue dans les deux états extrêmes. Voilà pourcjuoi la majorité des hommes, et avant tout les femmes, traversent avec tant de rapidité cette série de positions mentales (pi'ils n'y prennent pas garde et n'en ont nul souvenir. Mais rinstal)ilité de ces états et la vitesse .avec laquelle on les parcourt ne les empêchent pas de former avec les états stables où l'on s'arrête longtemps, une môme échelle continue, une quantité homogène. L'eau des montagnes (pii tombe d'un lac dans un autre lac inférieur ne s'arrête pas longtemps en route; cependant le niveau des deux lacs n'en forme pas moins avec tous les niveaux intermédiaires une même série ([uanlitative d'altitudes. Pour a[)précier le caractère continu et homogène de cette série, il faut faire usage du baromètre. Malheureusement, il n'y a pas de baromètre psychologique.Si nous n'avions pour mesurer les alliludes d'autres indications (jue le" torrents des montagnes, dont la rapidité et la force vari(;nt à chat[ue instant et qu' ne se reposent qu'aux deux extrémités de leurs parcours, nous aurions beaucoup

e peine à accepter Fidée que ces extrémités et leur intervalle sont même chose

A première vue, j'avais été frappé de ce fait, que dans un syllogisme la conclusion est toujours prononcée avec une dose de confiance égale, non pas à la plus forte, mais au contraire à la plus faible des deux doses de foi contenues dans les prémisses. La remarque est exacte; elle Test du moins dans l'hypothèse habituelle aux logiciens, où la proposition conclue est censée se présenter pour la première fois à l'esprit, aussitôt après le prononcé de la majeure et de la mineure. Dans ce cas, il est certain que, ne se présentant pas avec une dose de confiance déjà acquise et inhérente à ses termes, la proposition conclue ne saurait agir sur les prémisses pour modifier la croyance qui leur est propre, et ne peut que recevoir d'elles son intensité affirmative ou négative en même temps que ses termes, son âme en même temps que son corps. Or, dans ce cas exceptionnel, ce n'est jamais, /âr plus crue des deux prémisses, c'est la moins crue qui lui impose son niveau. Le raisonnement ci-dessus prêté à Pascal en a déjà fourni la preuve. En voici d'autres exemples. Cette nation importe plus qu'elle n'exporte (croyance égale à 100) ; or les nations qui i nporlent plus qu'elles n'exportent sont les nations riches (1) (croyance égale à 25) ; donc cette nation est riche (croyance égale à 25 et non à 100). L'invention de la poudre à canon a favorisé l'assiégeant au détriment de l'assiégé, et par suite la centralisation conquérante au détriment de l'indépendance locale (croyance égale à 30). Or, les Arabes ont inventé la poudre à canon (croyance égale à 100). Donc, les Arabes ont contribué à notre centi'alisalion moderne (croyance égale à 50 et non à 100). Prenez tel syllogisme que bon vous semblera, en

au fond. Il en est ainsi pour la croyance. L'obscurité viendrait, dans l'hypothèse où je me place, de ce qu'une quantité d'un cert-iin genre, la force motrice ou la vitesse serait chargée de nous en traduire une autre, laltitude, et s'acquitterait mal de cette traduction. De même, psychologiquement, nous n'avons conscience des degré* de la quantité-croyance que par les degrés de la quantité-désir (appelée ici curiosité) qui les parcourt fréquemment, avec une vitesse très variable. De là notre difficulté à accueiUir le point de vue psychologique que je voudrais faire prévaloir, et qui me paraît essentiel pour l'avancement et l'éclaircissement de la sociologie aussi bien que de la psychologie.

(1) Inutile de dire que je ne prends pas la responsabilité de ce prétendu axiome des économies optimistes. La supériorité, soit dit en passant, des importations sur les exportations, du moins lorsqu'elle n'est pas simplement apparente et explicable par une évaluation différente des mêmes marchandises à leur sortie du port national et à leur entrée au port étranger, pourrait bien dénoter l'appauvrissement des nations riches, et la supériorité inverse l'enrichissement des nationspauvres.

LA LOGIOLE INDlVinUELLE 47

barbara, darii, baralipton ou autre, allacliez la moindre dose de foi à la majeure ou à la mineure, n'importe, la règle que j'indique s'appliquera toujours.

Celte observation demande^ être rapprochée de cette maxime connue des logiciens : Pejorem scqiiitur semper conclusio partem. Gela signifie, comme on sait, que, de deux prémisses dont Tune est universelle et l'autre particulit're, on ne déduit jamais qu'une proposition particulière. Toutes les labiées ont la tige carrée ; or, quelques-unes de ces plantes sont des labiées; donc^ quelques-unes de ces plantes ont la lige carrée. On aurait pu ajouter, pour donner de la précision à cette règle vague et insignifiante, que lorsque, malgré l'adage fautif nil sequilur gemlnis è particitlaribus iinquam^ on tire une conclusion de deux propositions particulières numériquement délinies à la manière de Morgan, la plus faible des deux pai'licularités, et même une particularité inférieure à la plus faible, mais d'ailleurs rigoureusement déterminée elle-même, enli'e dans la conclusion. Par exemple : les deux tiers des pej-sonnes atteintes de la petite vérole en meurent; or, un quart de la population de telle ville est atteint de cette maladie; donc deux douzièmes de cette population vont en mourir.

On voit que, soit sous le rapport de ce que les logiciens appel^ lent exclusivement et abusivement la quantité des propositionssans se douter qu'elles en puissent contenir une autre, soit eu égard à celte autre quantité bien plus vraie et bien plus inséparable d'elles que j'appelle la croyance, le raisonnement déductif, entendu à la manière ordinaire, occasionne à l'esprit une sorte de chute inévitable. Faut-il donc se hâter de dire qu'il est un amoindrissement fatal, une minutis capitis de la pensée ? Non, pour plusieurs raisons. D'abord, je le répèle, il n'est pas vrai que la proposition conclue apparaisse toujours pour la première fois quand elle se présente comme conclusion ; le plus souvent, elle préexistait dans la mémoire, et, en réapparaissant, elle apporte avec elle sa dose de foi habituelle. Or, si celte dose de foi se trouve être supérieure à la plus faible dose de foi des deux prémisses, celle-ci pourra s'élever jusqu'à celle-là aussi bien que celle-là s'abaisser jusqu'à celle-ci ; et même, en général, c'est le premier phénomène qui se produira conformément au vœu spirituel d'un maximum de croyance. Ici donc, le syllogisme

48 LA LOGIQLE i^OClAIE

aura eu pourctTet une asconsioi» et non une chute. l^Tais, iu(^me •dans riiypollièse familière aux lof^iciens, il n'y a jamais perle de foi en dcfinilive par l'opéj-alion syl logistique; il y a gain de foi •au coniraire. puisque la conclusion n'efface pas les prémisses, mais s'ajoute à elles dans le tiésor de la pensée. Si, cependant, oubliant ses prémisses, ce qui ai'rivc parfois, l'esprit raisonneur marchait intrépidement de conséquence en conséquence et s'absorbait à chaque instant dans la dernière apparue, il aboutirait iiifaillii)lemcnt, j'en conviens, comme bénéfice final de ses acquisitions successives, au doute absolu. Mais pourquoi? Parce qu'il aurait eu le toj't de se fier à l'incomplète logique ■ordinaire, de songei* aux mots et non aux degrés de croyance, -au corps et non à 1 âme de ses idées. Une doctrine qui conduit à regarder la logique comme le chemin de rincei'titude montre clairement son insulTisance.

La nôtre, au contraire, est la réhabilitation complète du raisonnement déductif. Pour le prouver, reprenons méthodiquement son examen, en partie sous de nouveaux aspects. L'importance du sujet motive notre insistance. Un archéologue, je le suppose, est convaincu dans une certaine mesure que tous les édifices percés d'ouvertures ogivales contemporaines de leur construction sont postérieurs au xf siècle. D'autre part, il y a dans son voisinage une petite ruine qu'il a des raisons de faire remonter au x'' siècle. Mais voici qu'en l'examinant mieux, il y <lécouvre un vestige d'ogive qu'il n'avait point remarqué jus^ qualors. Aussitôt un conflit se montre à lui entre deux propositions contradictoires, ou plutôt entre deux sf/llogismes qui sollicitent à la fois son adhésion. D'une part : « Tout monument ogival est postérieur au xi* siècle ; or, ce monument est ogival; donc il n'est pas du x® siècle. » D'autre part : « Ce monument est du X* siècle ; or, il est ogival; donc il n'est pas vrai que tout édifice percé d'une ogive soit postérieur au xi" siècle (1). » Voilà deux syllogismes ayant la même mineure; mais la majeure du premier est niée par la conclusion du second, et la majeure du second est niée par la conclusion du premier. Entre les deux, l'esprit doit opter. — Ce cas est-il exceptionnel? Nullement. Il est

(1) On remorquera Incidemment que, dans ce second syllogisme, très rigoureux -«ependant lui-même, les prémisses sont deux propositions particulières, malgré la «ég'e 7iil sequiLur geminis..., etc.

implicitement, dans la vie pratique, se présentent par couples, et leur enchaînement n'est qu'une suite de duels. Ajoutons que tantôt ce duel a lieu sous xin même crâne ^ tantôt entre deux esprits qui cherchent i\ se mettre en équilibre social de foi. Car autre est en chacun d'eux l'équilibre psychologique de foi, autre l'équilibre social entre eux. Il y a donc lieu de faire sa part, et sa large part, à la logique que jappelle sociale. Nous pouvons supposer, par exemple, dans notre espèce, qu'une discussion a lieu entre deux archéologues, phénomène assez peu rare.

Toute la vertu du syllogisme a consisté ici, on le voit, à mettre en relief ce fait, inaperçu jusque-là, que deux pioposilions précédemment affirmées' à la fois par le même espi'it, ou par deux esprits dans une môme société, impliquaient leur mutuelle contradiction, comme on voit dans une môme ville deux ennemis mortels cheminer côte à côte sans se reconnaître, jusqu'au moment où ils se dévisagent. — Que va-t-il arriver alors ? Ce problème ne se pose pas pour la logique ordinaire qui, par l'hypothèse implicite d'où elle part, à savoir celle de propositions prononcées avec une conviction toujours parfaite, et par suite toujours égale, exclut la possibilité du duel interne que je suppose, ou, si elle l'admet, le rend sans issue. Elle nous apprend bien qu'une chose ne doit pas ôtre affirmée et niée en môme temps; mais si, en fait, une chose est en môme temps affirmée et niée, et l'un et l'autre avec une foi absolue, que peut-il résulter de ce choc, sinon la destruction réciproque et complète des deux adversaires ? Aussi je ne comprends pas de quel droit on ajoute, pour faire suite au fameux principe de contradiction, le principe du milieu exclu, formulable ainsi : Si une chose doit être affirmée, elle ne doit pas ôtre niée, et vice versû. C'est supposer que l'affirmative et la négative, dont on dit que l'une doit chasser l'autre, ont coexisté un moment et cependant ne se sont pas mutuellement détruites. Or la survivance de l'une n'est concevable que si sa quantité de foi est supérieure à celle de l'autre. Sans l'inégalité de ces deux croyances, le principe du milieu exclu est inapplicable. La question des degrés de croyance importe donc essentiellement. Supposons que, dans notre exemple, cette différenee de degrés n'existe pas, l'archéologue se trouvera arrêté court (1), à moins que chacun de ces deux

G. Tarde. 4

syllogismes accouplés etconiradicloires ne fasse souche de nouvelles déductions, susceptibles de se prolonger indéfiniment en^ deux séries parallèles, mais alysolament vides de foi, véritableprocession de fantômes. Au contraire, s'il est plus persuadé de- Tune des deux propositions contradictoires que de Fautre, celle-ci disparaîtra, non en tant que proposition (car son souvenir lui survivra) mais en tant que croyance. Et remarquons que la proposition victorieuse aura été amoindrie par son triomphe. Par exemple, imaginons que notre antiquaire renonce à dater du X® siècle sa petite ruine et consente à en reculer la date jusqu'après le xi% son principe général sera sauvé, mais un peu affaibli sans nul doute, à cause des raisons qu'il avait euesjusque-là d'antidater ce moiuiment. Dorénavant il sera un peu. ou beaucoup nioins persuadé que tous les édifices à ogive sont, postérieurs au xf siècle.

Faisons une hypothèse différente de la précédente. Notresavant, que nous supposons toujours pénétré de son principegénéral, aperçoit une vieille église dont il n'a pas encore songé à conjecturer la date. Il y découvre une ogive; aussitôt, sans la moindre hésitation, il prononce, conformément à sa règle générale, que ce monument a été construit après le xi° siècle. Par cette assertion, d'ailleurs, sa foi déjà acquise en cette règle; n'aura été ni augmentée ni diminuée. Ce cas est le seul que les logiciens prévoient; et vraiment, s'il n'y en avait pas d'autre, je^ conçois que la fécondité du syllogisme fût mise en doute. En effet» la nouvelle proposition: « Cette église est d'une date postérieureau xp siècle » est bien un gain, si l'on veut, un gain didée pour l'archéologue. Mais si, alors même qu'il n'aurait acquis aucuneiii<^e nouvelle, il avait aperçu, déjà préexistantes en lui-même comme idées, des raisons de croire plus fermement à la véritéde sa généralisation, le gain eût été bien autrement important.

Autre remarque : Dans le cas dont il vient d'être question, un» seul syllogisme, et non deux, s'est présenté à l'esprit. Cela tient à ce que, par exception, le syllogisme a été réellement ce qu'il e&t à tort réputé être toujours, la genèse de la conclusion, qui ne-

(1) Ou, dans le cas de la logique sociale, s'il y a deux archéologues en présence^ en contradicUon l'un avec Tautre, et l'un, et l'autre parfaitement convaincus, il sera, utile d'ouvrir une discussior..

LA LOCIOLE INDIVIl) LLLE 51

lui préexistait pas. Ou plutôt, cela lient à ce que, avant le syllogisme, l'esprit du raisonneur, soit qu'il eût déjà songé ou non à faire croiser ensemble les idées composantes de la conclusion, à savoir la vieille église en question et sa date postérieure au XI' siècle, était en tout cas indillérent relativement au lien affirlïiatif ou négatif à un degré quelconque de ces deux termes. Mais il est extrêmement rare que deux idées se l'cncontrenl ainsi en nous sans révéler aussitôt, soit en nous, soit surtout en autrui, si nous discutons, une alTuiitéou une hostilité intime, antérieure àd'opération syllogistique qui a provoqué paj'fois leur rapprochement. Supposons deux aicliéologues qui adhèrent au même principe général, ci-dessus formulé, et qui visitent ensemble la vieille église en question, recherchant sa date. L'un d'eux moiilre à l'autre l'ouverture ogivale, et lui fait part de sa déduclion : u Ce monument est postérieur au xi- siècle. » Le pins souvent, quoi(iue d'accord sur les pi'éin''^ses, l'autre fera dilTicullé d'accepter celle conclusion ou de l'accepter aussi fermement qu'il le devi'ait pour être conséquent avec lui-même et achever de s'accorder avec son confrère.

Une dernière hypothèse nous reste à examiner. Notre archéologue, toujours attaché à son grand principe, étudie un vieux clocher, et, en vertu de considéi'ations étrangères d'ailleurs au caractère ogival ou non de ses ouvertures, sur lesqiudles son attention ne s'est pas encore arrêtée, il lui assigne une date postérieure au xi'' siècle. Mais sa croyance en celle dernière estimation est inféi'ieure de moitié, par exemple, i\ sa ci'oyauce en sa pi'oposilion générale. Puis, sur Finie des parois, il (h'couvre une fenêtre en ogive. S'apercevant alors que son jugement sur la date de ce clocher rentre dans son pi'incipe ci-dessus, il fait participer celui-là à sa foi supéiieure dans celui-ci, dont la ci'édihilité lui paraît doublée. Mais ce n'est pas tout. La crédibilité de la règle générale sera elle-même augmentée, <^v[kç à celte conllrmation qui lui est ap[)()rtée inopinément i)ar un jugement formé en dehors d'elle et réputé auparavant n'avoir ri«'n de commun avec elle. Elle sera augmentée dans la mesure de la crédibilité inhérente à ce jugement avant la découverte de l'ogive (1).

(1) Autre exemple. L'étude des monuments é^-^yptiens a f;iit croire à uu savant que YhwQ était connu eu Egypte dès les temps les plus reculés et qu'il est sans doute d'origine africaine,, tandis que le cheval n'y a été importé (probublement

52 l'A LOGIQUE SOCIALE

El, coinme il faudra que la croyance se mette au même niveau dans les deux, la loi dans le jugement en question aura, en définitive, plus que doublé. II y aura eu non seulement addition de deux doses de foi, mais encore multiplication en quelque sorte, lien sera de même si deux archéologues, après avoir visité chacun séparément la même ruine, lui ont fixé, indépendamment Tun de l'autre (par des considérations analogues d'ailleurs ou différentes, n'importe) une date identique ; ou si, chacun suivant le cours de ses études indépendantes, ils sont arrivés à formuler le même principe général : au moment où ils se feront part de leur opinion, la foi de chacun d'eux dans la sienne devra grandir en raison de celle de l'autre. Ce cas, qui appartient à la logique sociale, est très fréquent dans les sciences et habituel dans la vie. l/enthousiasme et la foi des savants s'exaltent par les confirmations inespérées et en apparence fortuites qui leur viennent de divers côtés ; et le fanatisme des foules se nourrit surtout de la similitude de leurs idées qui ont l'air de se confirmer mutuellement. 11 est vrai que cette apparence est trompeuse, et que cette unanimité factice, c'est-à-dire d'origine vraiment sociale, a pour cause la communauté de tj'adition ou l'entraînement de la mode, rimitation d'un même modèle antique ou nouveau ; mais le plus souvent on ne songe pas à cette source, on n'est frappé que de son effet, l'identité des croyances et la coïncidence des esprits. De là, dans les sociétés conformistes, c'est-àdire dans toutes les sociétés, une intensité hallucinatoire d'illusion suggérée, dont elles n'ont pas conscience. Un bouddhiste se met à voyager en pays bouddhiste ; plus il voit de gens persuadés comme lui de la vérité des incarnations de Bouddha, plus sa foi en ses do2:mes se fortifie.

d'Asie), qu'à l'époque des pasteurs. L'étude des langues aryennes lui a fait penser, à l'inverse, que le cXeval a été connu des aryens primitifs, tandis que l'àne n'a été employé par eux qu'après leur séparation. D'autre part, il est convaincu, comme presque tout philologue, que, lorsque le nom d'un objet dans une langue est emprunté à une langue étrangère, cet objet a été importé par le peuple qui parle ce dernier idiome. Or, un jour, il vient à s'apercevoir que le nom de l'âne dans les diverses langues aryennes provient d'un radical sémitique. D'où il conclut qu'il ne s'était pas trompé en croyant déjrà à l'origine sémitique de la domestication de l'àue ; et cette confirmation nouvelle de sa conjecture sur ce point réagit aussi sur «on principe général, auquel il adhérera dorénavant plus fermement que jamais. U eu serait de même si ce savant découvrait que le nom égyptien du cheval (kana se rattache étymologiquemeut au sanscrit açva, ce qui confirmerait son hypothèse sur l'origine asiatique et arjeime de la domestication de cet animal.

LA LOGIQL'E INDIVIDUELLE 53

Pour revenir à la loi^ique individuelle, il n'est pas douteux que le raisonnement syllofi^istique soit toujours productif de foi dans notre dernière hypollièse ; et elle se réalise fréquemuiont. A chaque instant, le chimiste dans son lahoi'atoire, le médecin auprès du malade, ont la joie de constater que les conséquences de leurs principes théoi'iques s'accordent avec des constatations faites sans songer à leurs principes ; d'où un aiTerniissement de leur foi en ceux-ci. Mais, même quand le syllogisme nous force, comme plus haut, à éliminer Tune des deux propositions dont il nous dévoile la contradiction, il n'est jamais destructif de foi, parcelle simple raison qu'un homme, après avoir payé ses dettes, n'est pas moins riche qu'avant. Les croyances contradictoires que nous portons en nous à notre insu sont un œs alicnum qui ne fait point partie de notre avoir intellectuel, mais encomhre notre bourse cérébrale. En outre, par cette épuration, comme par les acquisitions précédentes, la cohésion de nos croyances se trouve fortifiée, ce qui importe autant que leur accroissement. Car il n'est pas indifférent à un maçon d'avoir le même poids total de pierre en une multitude de petits moellons ou en un seul bloc. Autre chose est la quantité, autre chose est la force de la foi. Mais la fécondité du syllogisme va se montrer à nous bien plus manifeste encore.

Dans tout ce qui précède, il n'a été question que du raisonnement logique servant de lègle aux transmissions de la croyance pure de désir; maintenant il convient do désigner à pai't cette espèce singulière de raisonnement que j'appellerai téléologique et qui a trait aux transmissions de la croyance et du désir combinés ensemble. C'est un syllogisme dont les auteurs ne parlent pas, bien qu'il précède et gouverne chacune des actions de notre vie. Si l'on a pu accuser de stérilité le syllogisme ordinaire, ce reproche (comme je l'ai fait remanjuer ailleurs) n'atteint pas, en tout cas, le syllogisme téléologique, où, de deux prémisses accouplées, dont l'une e.xprime un but et l'autre un moyen, jaillit un devoir, combinaison originale qui ne ressemble en rien à ses éléments. « Je veux faire mon salut; or le jeûne est un moyeii de

se sauver; donc je dois jeûner. » Ainsi raisonne implicitement e chrétien, cha que fois qu'il jeûne. S'il ne prend pas la peine le plus souvent de prononcer la majeure, c'est que le but dontil s'agit est établi chez lui à demeure et domine absolument sa vie. Un dessein dont on est possédé sert de majeure inconsciente à tous les raisonnements moraux d'où l'on conclut une obligation. Plus cette majeure est profonde et cachée, plus l'obligation déduite paraît souveraine.

Au point de vue de notre arithmétique logique, le syllogisme en question introduit une complication nouvelle. En elfe t, dans \(i jugemfmt-dessein : « Je désire ceci » ou : « Un tel désire cela », il y a deux quantités distinctes à considérer, à savoir le degré de désir (positif ou négatif) dont il s'agit, et le ÛQ%vé de croyance (affirmative ou négative) dont ce désir est 1 objet (1). Distinguons le cas où le jugement-dessein a je pour le sujet, et celui où il a pour sujet autrui. Dans le premier cas, la réalité du désir ne fait pas le moindre doute, et c'est toujours avec une conviction parfaite que jafflrme ou que je nie vouloir telle chose, si faible d'ailleurs que soit ce vouloir. Aussi, à égale intensité de désir, l'énergie du devoir conclu dépend-elle simplement du plus ou moins de confiance que j'ai dans l'efficacité du moyen à prendre. Mais rintensilé du dhir cru peut parcourir tous les degrés d'une échelle très étendue. Plusieurs hypothèses se présentent: désir faible et confiance forte dans l'efficacité du moyen, ou vice versa, désir fort et confiance faible, ou bien soit faiblesse à la fois, soit force à la fois de la confiance et du désir. Il y aurait lieu à examiner aussi comment se combinent la croyance

(l) Dans un passage de ses beaux travaux sur la Volonté (Reu. Phil., juillet 1882), M. Ribot semble croire que, « du côté psycbologique et intérieur », le jugement ne se distingue pas de la volition, c'est-à-dire du clioix d'un but. Ce choix, dit il, « est une affirmation pratique, un jugement que j'exécute », en sorte que, abstmctioo faite du mouvement qui accomp giie ou suit le jugement-volition, à la différence du jugement proprement dit, ce. . ci devrait se présenter à la conscience confondu , avec celui-là. Or je n'aurais rien à objecter contre cette assimilation s'il s'agissait non de la volition, mais du jugement téléologique qui lui est joint, c'est-à dire de la mineure du syllogisme téléologique et même en parUe de la conclusion. Cette .mineure, c'est en effet le choix, la désignation du moyen. Mais, quant à l'élection du but, elle n'est un jugement que dans son expansion verbale, dont elle peut parfaitement être dépouillée sans abdiquer sa nature propre : « Je veux faire ceci »; il y a ici en effet, un sujet, un verbe et un régime, la proposition est complète. Mais le fait d'avoir un but, reflété vefb;4lement de la serte dans le mireir de l'inteilig-^iice où la Volonté de rii«mme socul aime à se peiiiJre eu naissant^ u'esl nuitemeut une proposition. C'est un désir.

affirmative ou négalive avec le désir négatif ou affirmatif ; et, ■chemin faisant, force assertions inexactes des logiciens devraient être redressées. Mais je ne puis entrer à fond dans ce détail. Bornons-nous à examiner Thypothôse où, pendant que mon désir affirmé monte ou baisse, 7na croyance en fefficacité du moyen baisse ou monte. Soit, par exemple, ce syllogisme moral ■qwQ font tant de pères de familles de notre époque: « Je désire procui-er à mes enfants la plus complète instruction possible *^ or le séjour d'une grande ville est seul propre à réaliser cette £n; donc je dois émigrer dans une grande ville. » Si le désir dont il s'agit dans la majeure vient à croître dans mon cœur, ma foi dans la mineure resiant la même, mon devoir démigration me paraîtra avoir grandi; il en sera pareillement si, inon désir restant le même, ma foi dans la mineure augmente ; €t, inversement, l'énergie de mon devoir s'aiïaiblii'a si ma foi ou mon désir diminue. Mais H peut se faire que je devienne do plus en plus soucieux de faire complètement instruire mes enfants, et qu'en même temps je sois de moins en moins persuadé <le ne point trouver hors d'une grande ville les ressources demandées d'enseignement. Admettons que, malgré ces vai'iatioQs en sons contraire, le devoir d'éinigrer se fasse sentir avec un degré d'énergie qui n'ait point varié. Ne sei'a-ce pas la preuve que la quantité dont le désir s'est accru est, à l'égard de cette "Cond)inaison de cliimic intime appelée devoir, Vrr/iûvalrnt de la ■quantité dont la croyance a été (liu)inuée ? Cela peut sembler subtil, mais cela n'a rien d'imaginaire ; et futilité de ces subtilités pourrait apparaître dans leui- api)lication aux mouvements sociaux du devoir, h ses changements généraux d'intensité et «urtout aux modilications survenues dans l'intensité relative -des divers devoirs, sous l'influence notamment de telle invention qui, en se propageant, a surexcité tel désir, ou de telle doctrine, de tel renseignement qui, en se propageant aussi, a inspiré confiance en une mesure jugée naguère dangereuse ou inefficace. Par exemple, au sein de l'Arabie, endormie.depuis des siècles dans sa paix demi-barbare, l'apparition de Mahomet (que je me permets d'assimiler à un inventeur) suscite le désir national de prosélytisme conquérant; et, pendant trois ou quatre <5ents ans, le devoir de subjuguer religieusement le monde s'est maintenu à un même niveau d'intensité dans le cœur des fils du

oG LA LOGIQUE SOCIALE

Pr-^pliôle, parce que, si l'ardeur enlhousiasle du début avait perdu graduellement sa flamme première, la foi dans la probabilité d'un nouveau succès avait grandi par la connaissance répandue des victoires précédentes. Après saint Louis, le désij. de délivrer le tombeau du Christ n'avait point beaucoup diminué dans le cœur des chrétiens; mais une série de défaites avait fait considérablement décroître la confiance dans une nouvelle croisade ; aussi le devoir de l'entreprendre en fut-il très affaibli. Le désir de voir augmenter les salaires a beau croître dans une population ouvrière (par suite des inventions industrielles qui ont multiplié ses besoins comme ceux de tout le monde), si la grève lui apparaît de moins en moins (par suite de l'insuccès connu de grèves récentes) comme le meilleur moyen d'atteindre son but, il se pourra qu'elle sente s'affaiblir en elle, et non grandii", le devoir de se mettre en grève. Le désir de prendre sa revanche d'une défaite (désir né des heureuses combinaisons militaires inventées par les généraux vainqueurs) a beau s'attiédir dans une nation, si elle apprend que la puissance qui l'a battue vient de subir à son tour un grand désastre, tel que notre retraite de Moscou en 1812, elle sentira avec une intensité toute nouvelle le devoir de mettre à profit cette bonne occasion et de lui déclarer la guerre.

Jusqu'ici j'ai supposé que y^ ou nous était le sujet du jugement-dessein, et, par suite, qu'il n'y avait nul doute possible sur la réalité du désir affii-iné ou nié, quelle que fût son intensités Il en est autrement quand, cherchant à prévoir les déterminations d'autrui, nous nous demandons ce qu'il désire et ce qu'il pense, pour conclure ce qu'il éprouvera le désir de faire. Tout industriel avant de fabriquer, tout candidat avant de poser sa candidature, raisonne à peu près ainsi. Je suis porté à croire- (jusqu'à tel point) que ces consommateurs désirent (jusqu'à tel point) acheter du vin non drogué ; or je crois [id.) qu'ils croient [id.) à la sincérité de mes vins; donc je crois [id.] qu'ils croient devoir m'en acheter telle quantité. Ces électeurs (j'ai lieu de le penser) veulent avant tout un député influent : or ils sont tous plus ou moins convaincra (j'ai des raisons de fétre moi-môme-, de leur conviction) que je dispose d'une grande influence ; donc ils croiront devoir voter pour moi.

Ici la complication des éléments à combiner devient telle, qu'il

seniit impossible de spécifier cîiacuno des coinhinaisoiis posgiblcs. Il suffit de montrer, et cela me paraît clair, qu'elles se réalisent à cliaque instant de la vie. Le syllogisme de ce genre» non pas téléologique, mais logique si on Téludie de près, est la source de toutes les évalnalioni> soit indusli'ielles et commerciales, soit politiques; il est l'explicalion vraie de la valeur^ notion capitale à travers laquelle rEcouomie politique, avec son anibilion de devenir la Téléologie sociale tout entière, envisage tous les plicnomènes sociaux indislinclement. L'idée de valeurcomme la notion du droit, doit sa claité et sa fécondilé à ce qu'elle présente des volontés, des appétits, des vœux, comme de purs jugements, le rapport de moyen à fin comme im rapport de principe à conséqiu^nce, et à ce qu'elle permet ainsi de traiter en langue logique, mathématique même, des pi'oblèmes au fond téléologiques. Revenons au cas précédent pour remarquer l'importance du syllogisme téléologique dont la majeure a nous et non y^ pour sujet. Nous ou bien o/^cela revient au même quand nous s'applique à tous les hommes que l'on connaît. Le jugement-dessein universel ainsi formulé: « Nous voulons cou(|uérir Cari liage , — nous voulons aller au Paradis de Mahomet, — ou aspire à être propriétaire », ne se foi'uuile en général qu'implicitement. Et plus il est implicite, plus il a la vertu d'engendrer comme conclusion un devoii- proprement dit: « Il nous f.int avoir du courage, — il nous faut nous abstenir de boire du vin, — nous devons économiser. »

Avant de finir sur ce point, il est essentiel d'observer que les syllogismes téléologiques, comme les syllogismes simph^nent logiques, se présentent par couples d'oidinaire, c'est-à-dire toutes les fois qu'on ne se décide pas sans peine à reconnaître un devoir. Quand je dis : « Je désire devenir savant; or on ne s'instruit qu'en travaillant ; donc je dois travailler », si je n'accepte cette conclusion ([u'avec répugnance, c'est que je n'aime pas le travail, c'est-à-dire que je désire ne pas ti-availler; et^ dans ce cas, j'oppose à ce syllogisme un autre syllogisme, à savoir: « Je n'aime point le travail ; or on ne s'instruit qu'en tra- Taillant ; donc je dois renoncer à être savant. » Entre ces deux conclusions la lutte s'engage dans ma conscience, et, si ma répugnance au travail l'emporte, par exemple, sur mon amour du savoir, la seconde prévaut, amoindrie d'ailleurs par son triomphe

S8 LA LOGIQUE SOCLVLE

même. La vie d'aiïaircs est une suite de luttes pareilles. Toutes les fois qu'un acheteur hésite à donner d'un article dont il a besoin le prix demandé par le vendeur, il songe à quelque autre besoin qu'il a et que cette dépense excessive l'empêchera de satisfaire. Entre ces deux besoins conclus en lui-même et 50z^pesés tour à tour, il choisit le plus fort. — Le seul cas où il n'y ait point de syllogismes téléologiques accouplés est celui où le moyen indiqué par la mineure (qui est toujours commune aux deux, comme plus haut) n'exige aucun effort plus ou moins pénible, plus ou moins répugnant: « J'ai soif; voih'i une source; allons-y. » Quand ce moyen non seulement n'est point pénible; mais est agréable par lui même, c'est toujours un devoir qui •est conclu, mais un devoir d'une nature inverse en quelque sorte. « Je désire gagner de l'argent; or rien n'est plus lucratif pour moi que de composer des pièces de théâtre, occupation -qui, du reste, me plaît vivement; donc faisons des pièces de théâtre ! » Combien de jeunes littératures ont raisonné de la sorte ! — « J'aspire aux honneurs; or la vie électorale y mène, et précisément elle m'amuse fort ; lançons donc notre profession de foi 1 » Combien de politiciens font ce calcul ! (i) L'ardeur avec laquelle chacun de ces raisonneurs s'attache à l'obligalion intense qu'il se crée de faire des comédies ou des programmes électoraux est supérieure, observons-le, à la somme des deux désirs concomitants dont l'un est jugé par eux auxiliaire de l'autre. Volontiers je dirais qu'il y a là multiplication et non simplement addition de désirs, comme plus haut, dans un cas tout à fait analogue présenté par le syllogisme proprement logique, j'ai dit qu'il y avait multiplication et non addition de croyance. — Mais ce n'est pas par suite du redoublement d'intensité ainsi obtenu, que le désir se transforme en devoir; c'est à cause de sa combinaison avec la croyance engagée dans la mineure. Je désire guérir ma bronchite ; or je crois un peu qu'une saison passée à Cauterets, dont le séjour d'ailleurs me plait beaucoup, me guérirait ; ma conclusion : « Allons à Cauterets » est sentie comme un devoir bien moins intense que si, croyant

(1) Quand Charles d'Anjou Cl26o) fit son expédition de Sicile sur Toffre du pape, il y vit le double avantage de gagner le ciel en gagnant un royaume; mais, pour être un très doux devoir, cette prétendue croisade u'eu était pas moins un devoir a ses yeux, non moins qu'un calcul.

LA LOGIQUE LNHIVIDUETJ.E 59

très fort di refficacité des eaux en qnesLion, je ressonlais faiblement l'atlrait de celle slalion thermale, ou mi^nie redoutais son ;ennui. Elle est senlie comme un devoir en raison composr^e du ..désir delà majeure et de la foi en la mineure, sans nul é^ai-d au désir contraire ou conforme de celle-ci ; mais elle est sentie comme un désir en raison coiuposée do deux désirs.

Au surplus, cette combinaison dune croyance avec un désir .n'offre rien de mystérieux. Elle signifie que, désirant la chose A €t jugeant la chose B propre à l'obtenir, par suite je désire drsiré'/'/?, autrement dit je regrette de ne pas éprouver ce dernier désir, si je ne l'éprouve pas. Co drsir du désir B, im[)li(jué dans le désir A, m'estrendu manifeste par ma croyance et d autant plus manifeste que ma croyance est plus forte. Peu importe (jue ce désir de désir soit satisfait ou non par avance, et dans quelle mesure I est déjà satisfait ou difficile cà salisfaire. Il est devoir en tant qu'il est le désir d'im désir, e( devoir [)i-opoi"tionnollemeiit à son intensité propre, non cà celle du désir qui lui sert d'objet. C'est le degré de croyance avec laquelle on adirme ri^flicacité du moyen, qui détermine la |)i"oporlion snivr.nl bupudle le désir de ce moyen (désir préexistant ou non), je ne dis pas doit être, mais €5/ désiré. Quand je désii'e désirer B (pie je i'e[)ousse ou que je .répugne à désirer, il y a proprement devoir, c'esl-à-dire douleur, dans le sens habituel du mot. Quand je désire désirei' B qm m'est indifférent et qu'il m'est indifférent de désirer au degré voulu, il y a encore devoir, mais devoir non senti, à défaut de l'ésistance <mtérieure. Quand je désii'e désirer B que déjà je désire un peu, .mais moins que je ne le désire désirer, on p(Mit dire qu'il va ;plaisir naissant plutôt que devoir; car la siui[)le consliitalion de .cet accord, tout incomplet (pTil est, procure; une satisfaction. Quand je désire désirer B (pie déjà je désire à un dc^j^vv é;al ou supérieur au degré désiré, cette satisfaction devient parfaite ou même excessive. Mais, pour être devenu agn-able, de pénible qu'il était tout à l'heure, le devoir n'a pas changé de nature; il .estresté essenliellement identique à lui-même.

J'ai supposé jusqu'ici que le désir désiré était un désir d'ac- -tion, et que, par suite, il constiluait un devoir, soit un devoir I relatif, sciemment utilitaire, le il faut des hommes prati([ues, ;!8oit un devoir qu'on peut appeler absolu, utilitaire aussi, mais .inconsciemment, car sa majeure est sous-enlendue, le il faut

des hommes de dévouement et d'honneur. Mais il arrh^ tout aussi souvent que le désir déliré est un désir de possession, un désir d'avoir et non de faire. Je désire respirer librement; or je crois qu'un temps sec et chaud est favorable à ma respiration embarrassée; donc je sens le besoin d'un temps sec et chaud. Je Ê désire une bonne récolte de foin pour mes bœufs; or je suis • persuadé qu'un peu plus de pluie ferait pousser l'herbe de mes prés ; donc j'ai besoin qu'il pleuve encore. Combien de fois nous arrive-t-il ainsi déprouver un désir dont l'accomplissement dépend (le circonstances sur lesquelles nous ne pouvons rien î Notre volonté étant réduite à l'inaction forcée, le devoir. n*a pas lieu d'apparaître ; mais le besoin se fait sentir. De l'un à l'autre on passe fréquemment au cours de la vie. Un jeune homme qui désire se marier avec une jeune fille et qui pense obtenir sa main à la condition d'être nommé député, sent vivement, en conséquence, le désir de s'agiter beaucoup pendant la période électorale; puis, au moment où tous les bulletins sont dans toutes les urnes, mais où le résultat du vote, sur lequel il ne peu plus rien désormais, n'est pas encore connu, il sent vivement le besoin d'être élu. Le devoir ici s'est transformé dans le besoin qui semble n'en être que la continuation. L'inverse se voit toutes les fois qu'une barrière tombe aux yeux ravis d'un homme ou d'un peuple et lui montre la possibilité d'obtenir dorénavant par ses seuls efforts ce qu'il convoitait naguère dans ses vœux stériles et ne croyait pouvoir attendre que du hasard. Le nouveau monde est découvert : aussitôt tous les gens ambitieux et avides qui jusqu'alors avaient senti simplement le besoin de la faveur fortuite d'un grand ou de quelque bel héritage pour réaliser leur rêve, sentent le devoir de s'embarquer pour l'Amérique. Un ordre social est ébranlé ; aussitôt toutes les ambitions et tous les appétits se mettent de môme en mouvement; et les révolutions ne sont précisément que cette transformation de besoins antérieurs douloureusement éprouvés, en devoirs nouveaux, sentis violemment. On peut dire que la vie sociale est mue par le jeu alternatif de ces deux grandes forces complémentaires : le Devoir et le Besoin. Tout n'y est qu'activités professionnelles, productrices, ou qu'avidités consommatrices, celles-ci se dissimulant sous celles-là, et celles-là travaillant pour celles-ci. Mais ce qu'il faut observer ici, c'est que le sentiment du Besoin, comme le sen-

LA LOGIQUE INDIVIDUELLE Cl

timent du Devoir, n'est que la conclusion de syllogismes téléolo giques conscients ou non.

L'application de la théorie du syllogisme à la logique sociale telle que nous l'avons définie plus haut n'a été qu'effleurée dans ce qui précède, pêle-mêle avec son application habituelle à la logique de l'individu. Elle mérite d'être un instant examinée à part. — Quand une personne croit sur la parole d'autrui, le mot foi qu'on emploie à son sujet prend un sens tout à fait spécial ; quand elle agit sur l'ordre d'autrui, le mot devoir sert à désigner spécialement le sentiment qui l'anime. En effet, si j'ai pu appeler devoir jusqu'ici la conclusion du syllogisme téléologique déduite par l'individu de sa propre volonté prise pour majeure, il n'en est pas moins vrai que dans la bouche de tout le monde cette conclusion s'appelle proprement volonté. Vouloir, c'est se proposer de faire ce qu'on ne désire pas en général, mais en vue de ce qu'on désire. La volonté, c'est le désir médiat. Le devoir proprement dit, c'est la volonté aussi, mais au service d'une autre volonté; c'est la volonté médiate. Un ordre est la création d'un devoir. Le roi absolu qui se commande dit ou se dit : « Je veux ceci (écraser la marine anglaise, abaisser la maison d'Autriche); or ceci a pour condition cela (l'inscription maritime, des levées d'hommes, des impôts); donc mes sujets doivent se soumettre à cela (aller se faire tuer bravement, mener gaiement la vie de matelot, payer la taille). » Le planteur qui fait de l'industrie agricole avec ses nègres ne raisonne pas autrement. Un ordre, donc, n'est que la volonté d'une volonté d'autrui. Or un devoir n'est que la réciproque d'un ordre. Ce qu'il y a d'étrange, en effet, c'est que le sujet fidèle, et aussi bien l'esclave résigné, prononcent intérieurement l'écho de ce raisonnement de leur maître : « Mon roi veut ceci ; or ceci a pour moyen cela ; donc je dois faire cela. » Tel est le premier genre de l'accord social des volontés. Plus tard, c'est la demande, c'est Vordre du public, qui, dans une société démocratique, se substitue peu à peu, plus souvent cependant en apparence qu'en réalité, à ce commandement monarchique. « Le public veut voyager confortablement; or il

fait froid ; donc je dois remplir les bouillottes, » se dit l'employé des gares. Tous les devoirs professionnels se déduisent de la sorte. « La majorité électorale ordonne ceci, par l'organe de ses représentants, or cela est le moyen d'exécuter ceci, donc je dois faire cela, » se dit le citoyen moderne. Ainsi, le devoir, c'est le vouloir social; et les crises révolutionnaires qui précèdent Tenfantement d'un nouveau Pouvoir, d'un nouvel Idéal, source d'un système n(3uveau de devoirs, sont exactement comparables aux perplexités mentales qui conduisent à une grande résolution, à un but nouveau d'où procédera un enchaînement d'actions nouvef^^s.

Cela dit, considérons ces syllogismes si fréquents, sans lesquels nulle société ne subsisterait une minuté : « Le prêtre (ou le savant, ou le .père) est sûr de ceci (que la venue de l'Antéchrist annonce la fin du monde, ou que la baisse du baromètre annonce l'orage) ; or je suis sûr (ou un autre prêtre, un autre savant) est sûr de cela (que l'Antéchrist a apparu quelque part^ ou que le baromètre baisse) ; donc je suis sûr de telle autre chose (que la fin du monde va arriver ou que l'orage va éclater). Le maître, roi ou public, veut ceci; or je sais que cela est la cause de ceci, donc /e dois faire cela. » Sont-ce là des syllogismes sociaux à proprement parler? On peut objecter qu'ils nedififèrent en rien d'essentiel des syllogismes ordinaires; qu'en efi'et la combinaison des croyances et des désirs dont ils se composent s'y opère toujours dans un même cerveau, et, en outre» que la croyance ou la volonté d'autrui, dont il y est question, y agit non par elle-même, mais par sa reproduction dans l'esprit ou le cœur du fidèle ou du sujet qui se l'approprie eu tirant ces. déductions. Objection spécieuse, qui s'évanouira cependant, si. nous avons égard aux effets bien connus de la suggestion hypnotique où, comme à travers un verre grossissant, se révèle ai nous clairement lefûcacité de la suggestion sociale, moins directe mais plus longue, moins intense mais plus large, moins^ rapide mais plus profonde. Car il n'est rien de tel que certaines anomalies pour faire comprendre la fonction normale. On le sait, l'halluciné auquel une perception fausse ou une action criminelle est suggérée croit penser et agir d'après lui-même, biea qu'il soit le jouet de son magnétiseur. Supposez cependant quecelui-ci, au lieu de spécifier au somnambule chaque idée qu'il

doit avoir et chaque acte qu'il doit faire, lui laisse une certaine part, non pas d'autonomie, mais de collaboration à ses propres fins et à ses propres pensées. Ce magnétiseur devra dogmatiser et légiférer de haut, proclamer des principes généraux et des règles générales qu'il communiquera à son sujet, laissant à l'initiative soi-disant libre, *à la liberté assujettie, si l'on aime mieux, de ce dernier, le soin Rappliquer ses dogmes et à' exécuter ses lois. C'est précisément ce qu'ont fait de tout temps, ce que font encore les chefs des peuples, j'entends les vrais, morts pour la plupart, fondateurs de religions ou fondateurs d'empires, poètes régénérateurs de langues ou philosophes inventeurs de droits, grands savants ou grands ingénieurs, sans oublier tout à fait les législateurs et les hommes d'Etat. Aussi une nation peutelle tHre considérée, en toute rigueur, comme un syllogisme complexe, à la fois logique et léléologlque, dont les majeures sont l'ensemble des enseignements ou des commandements réputés divins, plus tard des vérités ou des volontés jugées souveraines, des Dogmes ou des Lois, en un mot, — dont les mineures sont fournies à chaque instant, pour chaque sujet, pour chaque ciîoyen, par un spectacle ou une circonstance quelconque de sa vie, qui lui désigne, lui conseille une application nouvelle du Dogme ou une exécution nouvelle de la Loi, — et dont les conclusions sont tout ce qui se juge ou se décide, tout ce qui se dit ou se fait conformément aux Principes et aux Maximes suprêmes d'un peu[)le, c'est-à-dire Timmense majorité des pensées et des activités en fermentation nationale. Un ancien entend tonner, il dit que Jupiter est en colère ; s'il voit voler un corbeau à sa gauche, il prévoit qu'un malheur va lui arriver, et, suivant les cas, il spécifie ce malheur. Ce bruit de tonneire (mineure) lui a rappelé rexplication mythologi([ue du tonnerre en général (majeure), peut-être quelques vers d'Homère où cette théorie est formulée; ce' vol de corbeau (mineure) lui a rappelé le principe général des livi'es d'augures sur la signification des vols d'oiseaux (majeure). Il a conclu logiquement. Un Arabe ou un Corse rencontre son ennemi (mineure), il songe que la coutume ordonne la vengeance (majeure), et il sent le devoir de tirer un coup de fusil sur son ennemi (conclusion). Si cet ennemi entre en hôte sous sa tente, il se souviendra que Tliospitalité est commandée par le Prophète et croira devoir lui offrir une lasse

de café. — Toutes ces majeures, qui dominent de si haut, comme des monts, l'écoulement quotidien de leurs conséquences dans le bassin dune cité ou d'un État, expriment des thèses ou des injonctions antiques dont les auteurs le plus souvent sont oubliés, pas toujours cependant, car il est rare que le protestant zélé ne s'appuie pas formellement sur l'Évangile ou lé musulman sur le Coran à propos de tout, même dans les affaires les plus insignifiantes de leur vie ; mais, en tout cas, elles sont placées sous la garde d'une élite, clergé ou noblesse, corps savants ou corps constitués, qui les fait siennes et les incarne aux yeux du reste de la nation. Ainsi, dans cette grande opération syllogistique d'une société, les diverses classes se sont divisé le travail: aux unes les majeures, aux autres les conclusions.

Or tout ce que nous avons dit à propos du syllogisme ordinaire s'applique à ce syllogisme supérieur. Le danger d'Inconséquence ici, d'instabilité sociale, est double également. D'une part, les conclusions peuvent élre mal tirées, le génie d'une religion peut être obscurci parles superstitions populaires qui éclosent d'elle, l'esprit d'une loi peut être méconnu par la pratique judiciaire, et l'on voit de la sorte un clergé éclairé mal compris par les masses qui pourtant lécoutent, un pouvoir intelligent mal servi par les populations qui pourtant le respectent, inconvénients propres au régime des castes sans rapports entre elles ou au morcellement des provinces non centralisées. D'autre part, si correcte que soit la déduction, la société reste en désaccord avec elle-même, quand, professée et pratiquée en bas avec une entière conviction, avec un dévouement absolu, une religion ou une constitution est remise en haut à des gardiens sceptiques et indifférents, ou quand, ce qui est plus exceptionnel, l'inverse a lieu. Ces désordres d'ailleurs sont fréquents, mais transitoires, et il y est remédié dans les deux cas par les courants continus de l'imitation qui, circulant de haut en bas, rompent les barrières des castes et des provinces, propagent dans le sein du peuple la foi ou le zèle, le doute ou l'inertie de ses conducteurs, et répandent jusqu'aux moindres bourgades les exemples de la capitale. Ce rôle de l'imitation est comparable en ceci, comme sous tant d'autres rapports, au jeu de ces fonctions psychologiques élémentaires, de ces courants de souvenirs nerveux, pour ainsi dire, incessamment répétés en nous, qui mettent lia

LA LOGIQUE LNDIVIDUELLE 63

aux inconséquences correspondantes du raisonnement individuel. Par suite, tous les proi^rùs des coninuinicalions, en ouvrant à rimitalion de nouvelles routes ou t'iarj^issant ses voies anciennes, contribuent à la rigueur et à la promptitude des déductions sociales, à la consolidation systématique des sociétés, et y contribuent d'autant mieux que, par la même cause, les discordances entre les diverses majeures, entre les diverses conclusions, tendent à disparaître une à une. Les dogmes s'organisent donc, et les lois se codifient pendant que s'accroissent et s'uniformisent l'orthodoxie religieuse ou intellectuelle et la discipline rituelle ou laborieuse des foules. Par suite, aussi, cette œuvre d'assimilation progressive, bien qu'elle puisse et même doive aboutir au nivellement démocratique, s'accomplit pour la plus grande gloire des pensées et des volontés dirigeantes dont elle aplanit, élargit, stimule et accélère l'action. Alors ce ne sont pas seulement ni surtout les idées, les volontés des ancêtres, propagées pendant des siècles, qui font foi et qui font loi; une vérité nouvelle est à peine découverte par un savant et adoptée par ses confrères que tout le monde jure par elle ; un décret est à peine rendu après un vote des Chambres que tout le monde lui obéit. Le syllogisme national voit ses majeures dominantes changer d'année en année, entraniant tout le reste, et tout un grand peuple évoluer comme un régiment.

L'objection habituelle contre la déduction syllogistique qui n'apprendrait rien, dit-on, car on ne tirerait des prémisses que ce qu'on y a déjà mis, ne porte pas, en tout cas, contre le syllogisme social. On ne prétendra pas, je suppose, qu'un peuple pourrait se passer de principes et de lois: ce sont là des prémisses semhlables à ces bouteilles magiques d'où l'on tire une infinité de choses que leur auteur n'y a jamais mises.

Une nation, ai-je dit, est un syllogisme complexe. Mais qu'estce qu'un syllogisme complexe ? C'est un syslème ou, au point de vue téléologique, un plan. Un système, en effet, est une proposition générale ou un faisceau de quelques propositions générales servant de majeures à un très grand nombre de déductions syllogistiques par lesquelles on explique les faits quelconques qui se présentent. Un plan est un but ou un groupe de buts liés entre eux (entrer de force dans la capitale d'un État, par exemple, et conquérir une ou deux de ses provinces) servant

G. Tarde. 5

de rondement à un très grand nombre de devoirs pratiques syllogistiquement déduits de cette volonté-mère en toute occasion. Quand des syllogismes nombreux ont ainsi la môme majeure, il y a système ou plan. Une nation est donc un vrai plan et un vrai système. Ce n'est pas à dire, remarquons-le, que les principes et les buts de l'individu soient toujours les principes et les buts de l'Etat, Parfois, l'individu en a de contradictoires à ceux de l'Etat et est de la sorte conduit au crime ou à la révolte, puis châtié par l'excommunication nationale sous diverses formes, incarcération, amende, révocation, exécution capitale. Bien plus souvent, rindividu a des principes et des buts personnels qui ne confirment ni ne contredisent ceux de l'État. C'est la sphère des opinions libres et des intérêts privés. Ces intérêts ou ces opinions peuvent être en conflit ou en concours les uns avec les autres, sous les noms de concurrence ou de polémique, de procès ou do discussions, ou bien de contrats et d'assentiments, d'associations et de confréries, et s'entre-nuire de la sorte ou s'entre-servir, quoiqu'ils n'aident ni n'entravent les grands intérêts delà nation et ne renforcent ni n'affaiblissent ses grands principes. Mais c'est toujours à l'ombre de ces grands principes et de ces grands intérêts, sous la protection des vérités et des lois reconnues, que ces guerres et ces alliances ont lieu entre les individus ou les sociétés élémentaires dont une société proprement dite se compose. Celte soumission à une double autorité commune qui exige, il est vrai, le sacrifice de bien des idées et de bien des velléités, est la condition sans laquelle ne saurait être obtenu l'avantage d'une certaine liberté de pensée et d'action, sans compter la certitude altacbée à la pensée expressément orthodoxe et la sécurité propre à la conduite expressément morale. Le service que l'individu rend à l'État par sa foi et son obéissance est donc, jusqu'à un certain point, réciproque; et cette réciprocité va ou semble aller croissant à mesure que, par la diffusion du pouvoir politique et de la libre pensée dans les masses électorales, le Dogme et la Loi deviennent l'expression des idées et des volontés populaires. Le système ou. le plan national est alors comparable à l'une de ces grandes synthèses philosophiques, celles de Kant, de Hegel, de Spencer, par exemple, où des légions de savants ont cherché abri pour tra- Tailler ensemble chacun dans sa petite spécialité, leur deman-

dant Texplicalion des faits roniuis et leur apportant Tappui drg faits nouveaux, acceptant leur direction féconde et leur imposant d'utiles modifications. Toutefois, comme on peut le voir par cette comparaison, la réciprocité dont il s'agit est toujours plus apparente que réelle. Une pliilosopliie, pour se faire bien venir des savants, a beau se vanter liumblement d'être un simple résumé des faits découveris par eux, on sait bien qu'elle est ^vant tout une hypothèse indémontrable à la rigueur, et qu'une fois accréditée, tout en laissant l'illusion de la libre recherche, ■elle asservit véritablement la science, devenue ancilla pJdloaophiœ. C'est ainsi que, lorsque un programme politique s'est implanté au pouvoir, il subjugue le peuple souverain et le mène tout droit, logi(|uement, à rencontre de ses plus précieux intérêts. Aussi, quoi qu'on en ait dit, i\ aucun moment de l'histoire, pas même au nôtre, il n'est exact de prétendre que le lien politique des citoyens réunis en monarchie ou en république ait les caractères d'un contrat synallagmatique, même tacite, et d'un libre assentiment. Les trois quarts du temps, l'individu n'apparaît, comme être physique, que pour endosser la livi'ée anatomique et prendre le mot d'ordre physiologique de son espèce ; connue êti-e social, que pour rendre témoignage à l'infaillibilité de son Eglise et pour rendi'e hommag(Ui la majesté de son Etat. Quelques révoltés, quehjnes indépendants surgissent çà et là; mais, autant parfois ils ien(l(M)t service à leur milieu social par leurs iimovalions, autant ils lui sont éti'angei's et pail'ois hostiles. Je ne snis pourquoi l'on a airecté de ne pas prendre au sérieux les anathèmes de Iloussoau contre la sociélé. Quand on sait au jusle ce qu'elle coilte, on peut hésiter à la bénii-.

Si, dans le sein de cliaque nalion, il existe des procès et des ■contrats, des concurrences et des convenlions entre parliculiers, le sens de ces phénomènes nous a[)parajtra par compai'aison avec ces couples de syllof/ismes dont nous avons pailé précédemment. Nous avons dit que, dans h^ cerveau d'un même homme, deux syllogismes dilTéronts sont souvent en présence, et que cette dualité, propre à mettre en relief la conlradiction ou i'accord soit de leurs conclusions, soit de leurs prémisses, est la manière habituelle de penser et tie vouloir. Nous avons dit aussi que ces syllogismes peuvent résider dans deux esprits distincts. €e cas se réalise précisément en logique sociale, quand deu.ï

industriels ou deux candidats se font concurrence, chacun d'eux voulant empêcher l'autre de réussir, et quand deux journalistes se combattent dans la presse, à grands coups d'arguments contraires, ou deux plaideurs dans un tribunal à coups d'arrêts et d'autorité; ou, inversement, quand deux contractants, un acheteur et un vendeur, par exemple, font une affaire ensemble, chacun d'eux se proposant d'exécuter le désir de l'autre, et quand deux coreligionnaires, s'apprcnant l'un à l'autre qu'ils sont du même avis pour des motifs divers, s'apportent de nouvelles raisons de professer leur opinion commune.

C s chocs de thèses ou desseins, comment finissent-ils? Par la défaite de l'un des adversaires; c'est fatal; tout procès aboutit à un jugement ou à un arrêt; toute concurrence aboutit à un monopole ; toute lutte religieuse ou philosophique prépare une orthodoxie. Et ces accouplements de thèses ou de desseins, comment se terminent-ils eux-mêmes? Soit par le mécontentement de l'un des contractants, qui trouve le contrat désavantageux et se sépare brouillé, ou par la dissidence de l'un des coreligionnaires, qui va faire religion à part; soit par le besoin senti de resserrer les liens de l'alliance et de transformer le contrat simple, assistance mutuelle de deux intérêts différents, en association, convergence d'intérêts différents vers un même but devenu bientôt loi suprême, ou par le besoin non moins éprouvé de rendre plus intime l'accord des esprits en substituant au simple échange des lumières de savant à savant leur éclairage commun d'en haut par quelque grande lampe philosophique où convergeront tous les yeux. — Le résultat est ou doit être, non seulement la suppression des concurrences et la multiplication des monopoles, mais la diminution même des contrats proprement dits, des affaires, et le développement des associations, dans chaque nation en progrès. Par bonheur, en même temps que les associations, et pour la môme cause, les dissidences se multiplient, comme nous venons de le voir, et de nouvelles concurrences naissent pour remplacer les anciennes, stimulant nécessaire de la vie sociale.

Ce n'est pas tout. Entre les grands syllogismes complexes, nationaux, sur une tout autre échelle, il se produit des duels ou des hymens aussi; soit que deux de leurs majeures se heurtent ou sunissent directement; soit, le plus souvent, que des

LA LOGIQUE LNDIVIDUELLE C9

conclusions momentanément, mais unanimement déduites de leurs majeures, devoirs ou convictions patriotiques de cir constance, apparaissent en lutte ou en accord. « Nous voulo is aller au ciel; or, le ciel nous est assuré si nous mourons tn combattant pour le tombeau du Christ ; donc, nous devons atta* quer les musulmans à Jérusaiem. — Nous voulons aller au paradis de Mahomet; or, rexterminalion des chrétiens nous y con duira; donc, nous devons défendre Jérusalem contre les croisés. Les croisades ont été le long éclair jailli du choc de ces deux devoirs contraires ; les majeures d'ailleurs de ces syllogismes téléologiques ne se heurtaient en rien. Quant aux syllogismes purement logiques dont les conclusions nationales s'afFrontent en luttes armées, ils se produisent sous forme religieuse ou sous forme juridique. Combien de fois les rues d'Alexandrie ou de Constantinople et les champs de bataille de FEurope ont-ils été ensanglantés par des conflits d'opinions entre chrétiens qui, de principes identiques, déduisaient des conséquences momentanément contradictoires relativement à l'union des deux natures divine et humaine dans le 'Verbe, et à l'eflicacité de la communion sous les espèces du pain et du vin à la fois ou sous Tespôce du pain seulement ! Combien de fois, au moyen âge, les guerres de château à château, de royaume à royaume, avaient-elles pour prétexte ou pour cause des droits contraires à l'héritage d'un fief ou à la possession d'un trône, droits déduits par chaque prétendant d'un principe de droit souvent reconnu par les deuxl Les prétentions de Guillaume le Conquérant au trône d'Angleterre et les résistances d'Harold, les prétentions de Louis XlVau trône d'Espagne et les résistances de rEuio[)e, sont des eAem[)les éclatants de ces discussions juridiques entre puissances. Il est certain qu'en général ces contradictions de thèses dissinudent des conflits d'intérêts ou d'ambitions et qu'elles suffisent rarement par elles-mêmes à créer des casiis brlli; mais elles conti'ibuent fortement à rendre terribles les mêlées de p(M4)les où elles jouent leur rôle. Elles interviennent rai'ement dans les guerres européennes des temps modernes ; car, quand nos nalions-sceurs se battent, il devient de plus en plus clair, de moins en moins dissimulé, qu'il s'agit là de purs conllits d'intérêts, sans nulle opposition de principes; d'où l'adoucissement singulier des mœurs belliqueuses depuis le xyf siècle. Si la lutte fratricide des Etats-

Unis a présenté un caractère exceptionnel de sauvagerie, c'est que rantagonisme du Nord et du Sud au point de vue des intérêts se compliquait de convictions diaméiralement opposées sur la question du droit à l'asservissement des noirs.

Quoique plus rares que les chocs de conclusions nationales,, les chocs de majeures nationales éclatent parfois. D'ailleurs, il arrive souvent qu'un devoir patriotique, ou une opinion religieuse, après avoir été suggéré à titre de conclusion par une circonstance, s'enracine, s'implante dans le cœur d'un peuple et y prend rang parmi ses volontés ou ses convictions souveraines, parmi ses majeures : tel a longtemps été, pour le musulman, le devoir de conquérir Gonstantinople, et, pour les byzantins, le devoir de repousser le Turc; telle a été, pour bien des villes d'Italie, la foi exclusive dans le pouvoir miraculeux d'un certain saint, ce qui impliquait la négation d'un pouvoir égal attribué au patron de la ville voisine. Entre x\thènes et Sparte, entre Rome et Carthage, entre Venise et la Turquie, la lutte pour l'hégémonie de la Grèce ou pour la domination sur la Méditerranée avait fini par être un conflit, non de devoirs seulement, mais de vouloirs absolus, héréditaires, passés dans le sang. Entre protestants et catholiques, la lutte pour ou contre la sainteté de la Vierge avait pris à la fin les proportions d'un conflit de dogmes fondamentaux.

L'importance que j'attache à la considération des degrés de foi ou de désir ne paraîtra pas excessive maintenant. En effet, quand une nation dit oui et que l'autre dit non, quand une nation dit Je veux et que l'autre dit je ne veux pas, la grande question est de savoir quelle masse et quelle force de conviction nationale, de passion nationale, sont engagées dans ces propositions et ces décisions qui s'affrontent. Quand, volontairement, par voie diplomatique. Tune des deux nations renonce à sa prétention avant tout combat, c'est qu'elle n'y tient guère. Quand, avant toute prise d'armes entre deux partis religieux, un collor/ueaboutit, par hasard, à obtenir de l'un d'eux la renonciation volontaire a sa foi en ce qu'elle a de contradictoire à la foi de l'autre, c'est que sa foi lui est médiocrement chère (1). Si donc

(1) Qu'est-ce qui correspond, en logique individuelle, aut colloques et aux pourparlers diplomatiques suivis de résultat? La méditation, la discussion mentale. Il f;iut, pour qu'elle soit possible, que les idées ou les volontés entre lesquelles oa hésite et dont l'une abdique enlin, soient l'objet d'une foi et d'un désir faibles. Dans le cas contraire, il y a folie, dous le verrons.

la foi et le désir passent un certain degré, la guerre devient inévitable. On voit s'il importe d'appr(''cier ce degré, et si toutes les évaluations indistinctes et approximatives qu'on en peut faire, surtout au moyen de la statistique intelligemment conçue, méritent examen. Ce n'en est pas le seul emploi. La question de savoir si et quand la peine de mort peut être abolie, se ramèn« à cet ordre de considérations. Quand un malfaiteur, comme oa a souvent lieu de le croire par la statistique de ses récidives, n« saurait volontairement renoncer à ses penchants criminels, contraires au but social, la peine de mort n'est-elle pas une mesure nécessaire?

Si les conclusions ou les majeures des syllogismes nationaux s'opposent trop fréquemment, on les voit aussi s'accorder; s'il y a des guerres, il y a des alliances de peuple à peuple, tantôt parce que deux peuples ont la môme volonté traditionnelle et suprême (refouler l'Islam, nuire au roi de Perse, etc.), ou le même principe dominant (Mahomet est le prophète d'Allah, Jésus-Christ est fils de Dieu, etc.); tantôt parce que, portant dans leur cœur des ambitions sourdes et contraires au fond, deux peuples ont pour le moment un intérêt identique, déduit séparément de leurs volontés opposées (se coaliser contre Louis XIV ou Napoléon) ou parce que, bien que divisés de principes religieux ou juridiques, ils arrivent par des motifs dilTérents, dans un congrès, à reconnaître un même droit, à partager une môme espérance. L'espoir, commun à deux peuples, de voir bientôt un événement se produire suffit parfois à les réunir, comme on voit deux joueurs à la hausse ou à la baisse s'associer en vertu de leurs communes prévisions.

Du reste, le résultat de ces guerres et de ces alliances n'est pas autre que celui des procès et des contrats entre particuliers. Quelle est lissue de la guerre? La victoire, comme le monopole est le dénouement de la concurrence, comme le jugement est le dénouement d'un procès. Il est vrai qu'il y a souvent dos paix boiteuses et des transactions api'ès litige, qui ressemblent à ces arrangements éclectiques par lesquels un esprit ondoyant s'imagine concilier des opinions opposées entre lesquelles il se balançait. Mais l'équilibre obtenu par cette feinte ou incomplète subordination de l'un des adversaires à l'autre, est instable et ne tarde pas à nécessiter des résolutions plus énergiques. En

somme, des deux grandes masses de foi et de désir qui se rencontrent en une bataille, la plus forte ou la mieux organisée remporte, brise et dissout l'autre, monopolise à son protit le droit de vouloir ou le droit d'aftirmer. La guerre, confrontation éclatante du oui et du non incarnés dans deux armées, n'est comparable, en logique individuelle, qu'à Taccès de folie où, dans un même cerveau, champ de bataille d'une perception et d'une hallucination contradictoire, d'une passion et d'une autre passion, l'absurdité règne en maîtresse, éclate en perplexités et en angoisses, et se résout fatalement par l'apaisement ou la mort, par le retour à l'état lucide ou la dissolution. Une bataille, n'est-ce pas l'absurde social dans toute sa splendeur ? Si de telles crises se suivent de près, à bref délai, comme pendant la guerre de Cent ans en France, de Trente ans en Allemagne, on peut dire qu'il y a folie chronique, véritable démence sociale. Quand un peuple n'en meurt pas, comme l'Allemagne en est morte sous Richelieu (sauf à ressusciter, hélas !), il sort de là épuisé, mais unifié, comme la France après sa lutte séculaire contre les Anglais. Toute guerre est un acheminement vers la conquête et l'unanimité universelle (1).

Et quelle est l'issue des alliances? Soit la rupture finale des traités, d'où sortent de nouvelles guerres, terminées comme les précédentes; soit le resserrement des liens de la fédération par le rêve et enfin la réalisation de l'unité. Les Français n'ont pas besoin qu'on leur cite ici des exemples. Or qu'est-ce que l'unité, si ce n'est la concentration en un seul État des petits États naguères fédérés, dont les forces et les volontés concourent maintenant en haut, en un seul point, par l'envoi de députés et de troupes au siège de l'Empire, pour le salut et la gloire de FEmpire, tandis qu'auparavant ils se bornaient à s'entre-secourir à l'occasion, ou à échanger des marchandises ? L'Empire, c'est, en réalité, Fun des membre de la confédération qui s'est érigé en chef, et de ses anciens égaux a fait ses vassaux. Le lien fédératif redevient donc, finalement, ce qu'il a presque toujours com-

(1) Le progrès de la civilisation, d'après les statistiques bien ou mal ccinprises semhtle développer la folie chez les individus, et, d'après l'histoire, diminuer la guerre dans les sociétés. Y aurait-il donc une sorte de compensation entre la folie individuelle et la folie sociîile dont 1 une s'accroîtrait aux dépens de Tautre ? Ce n'est pas le lieu d'étudier cette question ; mais je crois que ce rapport inverse est une pure illusion.

mencé par être: un lien de vasselage international, ou demandé ou imposé de force. Il en est ainsi au point de vue logique aussi bien que téléologique. Cette communion des esprits nationaux dans une môme doctrine de Droit Public ou dans un même corps de science, dont les États européens et les États du nouveau monde donnent le spectacle aujourd'bui, ne résulte pas, quoi qu'on puisse dire, de leur mutuel enseignement. Nous sommes loin ici de la mutualité. En fait, il y a toujours eu en Eui'ope un peuple, la France, puis l'Italie, puis l'Espagne, puis la France encore, puis l'Angleterre ou lAllemagne, puis, si l'on veut, un groupe formé par TAngleterre, l'Allemagne et la France ; et, dans cbacun de ces peuples, il y a eu une ou plusieurs villes, Paris, Florence, Rome, Madrid, Berlin, qui ont servi aux: autres peuples et aux autres villes d'instituteurs publics. Celte ville ou ce peuple étaient la source où tout le monde allait puiser ses principes, sauf à en déduire les applications. Qu'a fait l'Amérique jusqu'ici, que fait-elle encore, si ce n'est tirer en inventions pratiques les conséquences de nos découvertes tbéori(}ues? Tout récemment le Japon s'est mis à l'école de l'Europe, ébloui et subjugué : toutes les communions spirituelles débutent, ainsi, par des conversions. Ainsi ranli(iue Egypte a fasciné et converli la Grèce, ou la Mésopolamie l'Asie , ainsi la Grèce a illuminé et converli l'Empire romain. — On dira que ce ne sont pas là des alliances; car il y a eu don et non troc. Mais la lumièi-e offerte a été acceptée, et cette offre suivie de cette acceptation constitue un traité implicite, le plus durable même et le meilleur de tous les traités. Trop souvent il est arj'ivé qu'une nation s'est refusée à laisser entrer le rayonnement d'un autre [)eu[)le, ou que cette autre nation, trop jalouse de ses lumièr-es, connue rEgyi)te pendant longtemps, s'en est réservé tout l'éclat.

Donc, au résumé, guerres ou alliances, conflits ou accords, tout pousse les sociétés aux grandes agglomérations, aux grandes centralisations, c'est-à-dire à la formation de systèmes nuijestueux dont les proportions grandissent toujours et où la Logique sociale s'admire elle-même en pyraniides de syllogismes plus hautes et plus fortes que nul tombeau des Pbaraons.

Dans tout ce qui précède, je crois avoir déjà pleinement justifié la distinction des deux Logiques et des deux Téléologies. Mais je suis loin d'avoir tout dit. Poursuivons en montrant

d'abord que les deux Logiques se complètent ainsi que les deux Téléologies. Je suppose que, comme on le fait d'habitude, la logique individuelle existe seule ou seule mérite examen. Les problèmes resteront en partie indéterminés. En effet, môme éclairée par Tintroduction de notre point de vue, elle enseigne l)ien à l'individu isolé, abstrait par hypothèse, quelle doit être la direction et Vmlensiié p7'opo)'tlonnelle de ses diverses affirmations ou négations comparées les unes aux autres ; mais, quant à leur intensité absolue, peu lui importe. C'est une simple affaire de tempérament. Elle vous dit : « Si vous croyez dans une certaine mesure, égale à 10 par exemple, que toutes les espèces animales dérivent par génération et transformation lente les unes des autres, et si vous croyez avec une intensité double^ égale à 20, que l'homme est un animal, vous devez nier avec une énergie de conviction égale à 10 seulement la création de l'homme ex abruplo. » Mais vous dit-elle si c'est au degré 10 précisément, ou bien au degré 15 ou 20 ou 30, ou à n'importe quel autre, que doit s'arrêter votre foi évolulionniste?Non. Il est vrai qu'elle vous impose celle-ci en vertu d'autres syllogismes fondés en définitive sur des observations et des expériences vériflables par vous-même, sur le témoignage de vos sens. Mais la foi dans le témoignage des sens varie considérablement d'un individu à un autre, et encore plus la foi dans les principes régulateurs de l'exercice des sens, dans les postulats et les concepts fondamentaux de chaque science. La détermination de votre croyance re.te donc inachevée, tant que la logique individuelle opère seule. — Mais, fort heureusement à ce point de vue» la nécessité d'être constamment en accord de logique sociale avec ses compatriotes et ses contemporains ou, s'il s'agit d'un savant, avec ses confrères qui sont sa vraie société à lui, impose à l'individu un certain ton de foi et de conUance, de confiance en soi ou en autrui, dont il ne doit jamais trop s'écarter, sous peine d'être banni de son milieu et jugé sévèrement. Le résultat du contact journalier des intelligences, après bien des luttes et des discussions, est l'établissement d'une sorte d'équilibre approximatif des convictions, comparable à l'équilibre des mers, qui n'exclut pas les vagues et les marées. Être soustrait, au delà d'une certaine mesure, à l'empire de ce nivellement général, c'est j donner un véritable sisrne de folie. L'homme social, en état de

parfaite raison, doit î^ire influencé dans ses opinions par celles de ses concitoyens ou de ses confrères, il y a, par exemple, une confiance en soi d'un dej;ré moyen ou plutôt normal, qui constitue l'état de santé monde, d'hai'monie avec le milieu social. Au delà, on est maniaqtie; en deçà, mélancolique. La manie et la mélancolie, on le sait, sont les deux grandes catégories reconnues, les deux pôles opposés de l'aliénation mentale, l'une surexcitaNte, l'autre déprimante.

Du reste, à chaque changement dans Tordre social, à chaque découverte importante qui force la société à se reconstituer sur un nouveau type, le taux normal de la confiance licite en soi s'élève ou s'abaisse. Il eût fallu être fou à certaines époques^ pour être orgueilleux comme le sont la pliq)art des Anglais ou des Américains actuels les plus raisonnables. Élever dun simple cran la dose d'orgueil qui est compatible avec l'ordre social, c'est là un progrès de premier ordre. Le besoin de libei"té, dont on fait tant de hruit, n'est au fond que la tendance à cette élévation, même extrêmement faible, de la foi générale en soi-même. — Disons aussi que, dans un même état social, les diverses classes comportent des degrés fort inégaux de confiance en soi L'air de suffisance qui convenait à un homme de qualité sousl'ancien l'égime, et qui ne dépare pas trop, de nos jours même, le visage d'un ministre ou d'un gi'and hai](}uier, eût été jadis chez un paysan un trait de démence. NoIj'C paysan actuel, malgré le suffrage universel, qui lui a infusé la conscience de sou pouvoir, est encore remarquablement timide cq défiant d'allures.

De même, supposons que la téléologie in(lividuell(\ — par exemple, l'hygiène, — nous dise : Si vous voidez êtres agile à la course et robuste au pugilat, vous devez l'igoiu'euseinent suivre tel régime. Mais dans quelle mesure dois-je vouloir ce genre d'agilité et ce genre de foi'ce ? C'est alï'aire aux influeiu^es et aux fins du milieu social de l'épondi'e à cette ([ueslion. Cetlo volonté devra être tout autrement éneigi(iue à Atbènes, au beau temps des Jeux olympi(]ues, (ju'à Paris au tem[)s actuel.

Ainsi, à ce double égard, le point de vue iiulividuel se complète par le point de vue social. — Eu outre, un niênuî fait peut être une inconsécjuence flagrante au pi'emiei' point de vue et une déduction rigoui-euse au second, doi'i il résidte que lun se«'t en quelque sorte d'équivalent à l'antre.

76 tA LOGIQUE SOCIALE

Rien de plus contraire à la logique, en apparence, que la rhétorique. La rhétorique n'est-elle pas essentiellement Tart des virements non logiques (et non téléologiques) de la croyance et du désir? Oui, au sens individuel du mot logique. Mais, au sens social, elle est rinstrumentlogi/^uepar excellence, le procédé le plus puissant de diffusion imitative des idées et d'équilibration ascendante des croyances. Ceux que la rhétorique persuade, d'ailleurs, sous la forme du livre, du journal ou du discours, ont besoin d'être persuadés et sont presque toujours impuissants à se convaincre et à se diriger eux-mêmes. Un passage de Maudsley, à cet égard, est bien propre à nous montrer l'insuffisance de la logique individuelle réduite à ses seules ressources. « Il y a des personnes, dit-il, qui ont l'habitude de peser si minutieusement leurs raisons (c'est-à-dire, suivant nous, de se conformer si exactement aux règles de la logique individuelle) qu'elles arrivent difficilement à prendre une décision ; et on les secourt grandement si l'on endosse ou simplement si l'on répète sur un ton de confiance qui leur donne la prépondérance les raisons qui les font pencher d'un côté. Ces personnes se sentent soulagées^ bien qu'au fond elles puissent n avoir aucune estime pour le jugement de celui qui les a conseillées et qu'à la réflexion les idées adverses puissent se trouver en opposition comme auparavant. » Cette action presligieuse d'un individu sur un autre se produit, on le voit, en violation de toutes les lois de la logique individuelle isolément considérée; mais, en tant que les deux individus en question forment un groupe social distinct, l'influence non raisonnée deTun sur l'autre est socialement l'équivalent de ce qu'est individuellement un bon syllogisme, c'est-àdire un transport direct et niveleur de croyance. Seulement, si les deux individus considérés se rattachent à une société plus étendue, il se peut que le prestige autoritaire de la personne dominante sur la personne dominée se soit exercé dans un sens contraire à la pression plus puissante encore de l'opinion générale, qui ne tardera pas du reste à prévaloir et à résorber en ^lle, comme un accident passager, cette sorte d'inconséquence «ociale.

L'ascendant personnel d'un homme sur un autre, nous le savons, est le phénomène social élémentaire, et ne diffère qu'au degré près de l'ascendant du suggestionneur sur le sugges-

LA LOGIQUE LNDIVIDUELLE 77

tionné. Par sa passivité, sa crédulité, sa docilité aussi incoriigiblcs qu'inconscientes, la foule des iniilalcurs est une espèce de somnambule, pendant que, par sou étrangeté, sa monomanie, sa foi imperturbable et solitaire en lui-même et en son idée, — foi que le scepticisme gimbiant n'atténue en rien, car elle a des causes exira-sociales, — l'inventeur, l'initiateur en tout genre, est, conformément à ce que nous avons dit plus haut, une sorte de fou. Des fous guidant des somnambules : quelle logique, dira-t-on, peut sortir de là? Cependant, les uns et les autres concourent à la réalisation de l'idéal logique, et ils semblent s'être divisé la tâche, la moutonnerie des uns servant à conserver et à niveler la foi sociale, autant que l'audace des autres sert à l'élever et à la grossir.

C'est en politique surtout qu'il importe d'avoir égard à la distinction, à la comparaison fondamentale sur laquelle repose tout notre travail. Je n'ai pas à m'étendre sur les avantages d'une politique large et libérale qui laisse aux vaincus (comme faisaient les Romains) ou aux colons (comme font les Anglais) la libre pratique de leurs coutumes juridiques et de leur culte, le maintien de leurs formes politiques, et se garde bien de ridiculiser leurs manières et leurs admirations. Mais il ne suffit pas d'apprécier l'utilité de cette habile tolérance, il faut voir dans cette incohérence féconde une œuvre logique au premier chef. Qnand on dit que l'amour de la logique à outrance est fatal à un homme d'État, on veut parler de la logique individuelle, et en ce sens on a raison. Mais dans un sens diilérent, on aurait tort. L'espi'it critique, exclusif et puriste, qui lient aVant tout à ne jamais se contredire, est, en logique individuelle, ce qu'est, en logique sociale, l'esprit de despotisme et d'inquisition qui ne hait rien tant qu'une dissidence; et la tendance systématique, hospitalière, à concilier supérieurement le plus d'idées possible plutôt qu'à se contredire le moins possible, a pour pendant la politique de transaction qui cherche à pacifier plus qu'à unifier.

L'intelligence de l'histoire exige aussi qu'on distingue les deux points de vue. L'historien, par exemple, s'étonne souvent de remarquera certaines époques l'alUance de l'intolérance et de la licence. Il signale les florentins du xni« siècle comme aussi indulgents pour les plus grands désordres de conduite que sévères pour le moindre soupçon d'hérésie. Il pourrait rapprocher de

ces Italiens les Français de nos jours qui se sont montrés parfois^ d'autant plus enclins à fermer les yeux sur certaines soites de corruptions chez les dépositaires du pouvoir, chez Danton, par exemple, qu'ils étaient plus exigeants en fait d'orthodoxie politique. Mais le phénomène n'a rien d'étrange à notre point de vue. Car c'est en vertu du même besoin de conformisme qu'une classe dominante excuse ch?? ses mandataires ses propres vices €t exige d'eux l'adhésion à ses propres idées. Un dissident, soit parrincorruptibilité de son caractère, soit par l'originalité de sa pensée, est pour elle à double titre un adversaire, qu'une logique rigoureuse, mais étroite, lui commande d'expulser. Pour un politique de cette école, une dissidence est une contradiction extérieure aussi choquante que peut l'être une contradiction interne pour un logicien à la StuarlMilL II n'en est pas moins vrai que les gens les plus intolérants, les plus scandalisés parle spectacle illogique d'un pays où se coudoient des dogmes et des institutions contradictoires, sont précisément les plus remplis de contradictions d'idées. La tolérance, en revanche, — comme le montre l'exemple de Tillustre Anglais dont je viens de prononcer le nom, — se rencontre à un degré exceptionnelchez les logiciens, non pas seulement parce que Fhabitude de l'analyse use à la longue leur force de foi et leur ardeur de propagande, mais surtout parce que, accoutumés à découvrir au fond de leurs idées, les plus claires en apparence des obscurités, et entre leurs idées les mieux bées des dissonances, ils sont portés à l'indulgence pour des désaccords analogues, plus apparents mais non plus réels, qu'ils aperçoivent sans surprise dans la société. La conduite des florentins du xiii'* siècle était donc logique à sa manière.

Ce n'est pas que je ne regarde comme contradictoire un( vie licencieuse associée à la proclamation d'une morale spiritualiste et chrétienne. Mais n'oublions pas que les contradictiom dont on n'a pas conscience sont comme n'existant pas, et qm celles dont on a la conscience la plus vive sont les premières qu'on s'efforce de supprimer. Or le démenti qui choque le plui un homme irréfléchi et extériorisé^ ce ne peut être celui de seî idées qui jurent entre elles ou de ses actions qui jurent avec sesj idées. Il le remarque à peine. Mais ce qui le révolte, autantj au'un sophisme évident blesse un philosophe, ou une incorre(

LA LOGlOL'l:^ INDIVIDUELLE 79

tio:i un écrivain, c'est le démenti nianifeste donné à ses idées où à ses actes par les actes ou les idées d autrui. Il en doit être iiinsi, puisqu'il a toujours les yeux ouverts sur le dehors et jaiîiais retournés sur soi. Pour lui, donc, épuration civique signifie essentiellement rccti/ication logique. Fort heureusement, ajoutons-le, quand il a écarté de foi'ce les démentis extérieurs qui le tourmentaient, il lui arrive de se sentir gêné par ses propres démentis internes et de faire effort pour les supprimer. Je dis que c'est fort heureux, car ce hesoin tai-dif est, au fond, la seule garantie efficace des minorités vaincues contre Tarbitraire des majorités gouvernantes. On commence donc, secte ou parti, par répandre manu militari, s'il le faut, son évangile ou son programme incohérent ; puis, à mesure qu'il s'étend, on s'avise de le creuser, d'y démêler des points cnibarrassants et d'y mettre de l'ordre. Les grands théologiens ne sont jamais venus qu'après les grands apôtres. Par la même raison, lunité de législation, d'administration, d'armée, a précédé en France la codification des lois, la création d'un système administratif et d'une organisation militaire ; et, dans notre Europe contemporaine, l'uniformité de civilisation est presque opérée déjà que le souci d'une civilisation plus harmonieuse commence à peine à s'éveiller, çà et là, chez quelques socialistes dont le mérite, parmi tant de rêves dangereux, est d'avoir montré les premiers des discordances inaperçues. Cela revient à dire au fond qu'après avoir conformé autrui à soi, on cherche à se conformer à soi-même et qu'ainsi, contraii'cment à ce qu'on aurait pu penser, le développement delà logiiiue sociale précède et provoque celui de la logi(ine individnelle. Si les deux genres d'accord, l'un social, l'autre individuel, pouvaient arriver ensemble à leur terme, l'idéal serait atteint. Au moins nous en rapprochons-nous; et cest ainsi (ju'après s'être séparées, la logique sociale et la logique individuelle chei'chent à se réunir, à accorder leurs deux accords distincts, jusqu'au jour lointain ou, comme nous le verrons, la première ne sera plus que le prolongement extra-individuel de la seconde, et la seconde qu'une réduction de la première.

Mais revenons. S'il est des états d'esprit où domine le besoin d'avoirdes idées qui ne s'opposent pas et où l'on se contente à ce I^rix, il en est d'autres où l'on se préoccupe surtout d'avoir beau-

coup d'idées qui concourent et se confirment, sans s'inquiéter d'ciilleurs outre mesure si quelques-unes se combattent. Et, suivant que l'un ou l'autre de ces deux états est plus fréquent chez un homme, on le classe parmi les critiques ou parmi les théoriciens, parmi les hommes de g:oût ou parmi les poètes, parmi les hommes pratiques ou parmi les inventeurs (1). De même il est des états sociaux où Ton cherche plus à éviter les dissidences qu'à multiplier les collaborations; d'autres dont le principal souci est de faire converger le plus de forces possible, même dissidentes, vers un grand dessein paciOque ou guerrier, d'expansion commerciale ou de conquête à main ai'inée. Et, à ce point de vue, les peuples ne diffèrent pas moins entre eux que les individus. Ici intervient la question de race. Le Nègre, par exemple, est Imaginatif mais incohérent, il combine plus qu'il ne coordonne ses pensées. Le Peau-Rouge a plus de suite dans les idées, mais il a moins d'idées. Le Polynésien, supérieur aux deux, est déjà capable de systématiser, de dramatiser, d'organiser. Parmi les races caucasiques, le Sémite a l'esprit conséquent et pratique, mais plus étroit que l'Aryen. Parmi les Aryens, les Allemands, on le sait, sont portés aux généraUsations, sinon précipitées, du moins ambitieuses, achetées au prix d'inconséquences flagrantes. Les Anglais sont des outranciers en logique; quand ils généralisent, c'est lentement et sûrement, et ils n'admettent pas l'ombre d'une contradiction de leurs théories par les faits, quoiqu'ils supportent sans peine des contradictions énormes dans leurs croyances et leurs lois. Comme on le voit parce dernier exemple, les peuples qui, socialement, sont libéraux et synthétiques peuvent être composés en majorité d'individus à y Qs^vii analytique roide et exclusif, par la môme raison que, inversement, une nation composée d'esprits systématiques aux larges synthèses, de philosophes allemands par exemple, pourrait fort bien pratiquer une politique étroite et intolérante. Il y a plusieurs motifs pour donner, logiquement même, la préférence aux sociétés composites sur les sociétés pures. En premier lieu, une législation telle que le Droit romain, où le masque d'acier du vieux droit quiritairerehgieusement conservé

(1) Je ne parle pas des esprits enfantins, dont le propre est de recevoir toutes sortes d'idées de provenance quelconques sans songer à les accorder entre elles le moins du monde.

LA LOGIOl'Ë INDIVIDUELLE 81

contrastait si fort avec le visage adouci et humanisé chaque jour du droit pnUorien; un corps d'institutions ou d'inventions de tout genre, tel que la constitution ou la civilisation anglaises, où les coutumes, les lois, les besoins, les usagos les plus disparates se sont agglomérés par stratifications séculaires, sans que les nouvelles strates soient jamais parvenues à recouvrir entièrement les anciennes; de pareils systèmes sont-ils moins propres que nos codes, nos constitutions, nos civilisations françaises, si souvent remplacées presque en entier et formées tout d'une pièce, à produire la plus grande somme de foi, de confiance et de sécurité nationale ?Non. Car la grande source de la croyance, c'est la tradition ; il importe donc de ne pas rompre brusquement ni volontiers avec une coutume enracinée, parce qu'elle implique contradiction avec une mode nouvelle. Un peuple faiblement traditionnel est toujours un peuple faiblement croyant et peu rassuré, où il y a des opinions qui jouent leur petit rôle destructeur, mais point de ces convictions fortes qui préparent des fondements inébranlables aux édifices de demain. Mieux vaut donc pour les affaires d'un pays, en attendant l'idéal futur, une législation bizarre mais stable qu'une législation plus rationnelle mais sans cesse remaniée. Mieux vaut, pour bâtir, un sol bosselé et ferme qu'un terrain mouvant et aplani, alors même que les mouvements de ce dernier ont pour effet de l'aplanir toujours davantage.

D'ailleurs, et en second lieu, ce n'est pas seulement par le nombre et l'énergie des contradicteurs de la doctrine reçue, soit religieuse, soit politique, q\ie\3iSom?nc algrbrlquedQ foi nationale est diminuée; c'est encore par le nombre et l'importance des contradiclions plus ou moins implicites que cette doctrine porte en soi. Car, môme implicite, môme non remarquée expressément, une contradiction réelle entre deux dogmes, ou entre un dogme et un jugement habituel des sens, ne laisse pas de se faire sentir par l'affaiblissement de la foi du croyant. Si donc, d'une part, il importe de veiller le plus possible ix l'unanimité nationale, d'autre part il faut se préoccuper de rendre le credo national de plus en plus conséquent et cohérent, c'esl-ù-dire vrai. Mais cette poursuite de la vérité suppose la liberté d'examen et de critique, qui est confisquée par les inquisitions de toute forme. Ainsi, quoique la recherche de la vérité et celle de l'unanimité

G. Tarde. 6

tendent également à un même but, le maximum de foinalionale^ les voies et moyens employés pour atteindre ces deux fins conyergentes vers une même fin peuvent être incompatibles; et il en est ainsi quand l'unanimité est imposée de force, par le saint* office ou la loi des suspects. Mais cela prouve qu'elle doit êtrepoursuivie autrement, librement aussi, comme la vérité.

Comme on le voit, la logique, dans ses deux sens, vit d'inconséquences, et la téléologie pareillement. Il n'est pas nécessaire de recourir aux prestidigitations de Hegel pour expliquer celte antinomie. Rien de plus simple si l'on se souvient que la logique et la téléologie se bornent à régler la manière dont la croyance et le désir, une fois produits, doivent se répartir entre les idéespour atteindre au maximum et à l'équilibre demandés. Si nous distinguons, comme nous l'avons fait, cette production et cette répartition, soit dans un individu, soit dans une société, nousverrons que l'œuvre poursuivie par la logique et la téléologie ne saurait être accomplie en toute rigueur sans aboutir au sui* cide môme de ces deux autorités régulatrices, c'est-à-dire que l'élimination de toute contradiction entre les croyances ou les désirs distribués conduirait à tarir leur source ; en sorte que,, au moment où la répartition deviendrait parfaite, la production cesserait. Ce serait, précisément, soit dit en passant, la réalisation de certains programmes socialistes qu'on pourrait définir: la destruction des biens sociaux en vue de leur meilleure distribution. Effectivement, la vie éveillée, pour se maintenir éveillée' réclame un renouvellement continuel de perceptions parmi lesquelles il ne peut pas ne pas y en avoir d'hétérogènes, et ûHdées parmi lesquelles il ne peut pas ne pas y en avoir de contradictoires. Ou bien, s'il n'y en a aucune de contradictoire, il n'y en a aucune qui étonne, et l'esprit s'endort. Le cerveau 1( plus épris de coordination systématique est donc obligé de courir tout le jour après les étonnements, autant vaut dire aprèt les contradictions au moins apparentes. J'en dirai autant d'uni société. La plus éprise d'ordre social doit, pour rester forte, tolérer, rechercher même les dissidences et les oppositions; car^ pour rester enthousiaste et croyante, elle a besoin d'un affli incessant de découvertes et d'initiatives nouvelles, qui la piquent et la réveillent par leur pointe d'étrangeté. C'est ainsi que, dam Une sphère inférieure de la réalité, la vie organique, équilibn

LA LOGIQUE LNDIVIDUELLE 83

rompu à la recherche de lui-même, a besoin sans cesse d'excitations déséquilibrantes pour avoir la force de se rééquilibrer. Pourtant, le but poursuivi ne doil-il pas être atteint finalement, et n'est-il pas inévitable qu'un jour ou l'autre l'intelligence de l'individu se consomme ou s'anéantisse dans l'inconscience, la volonté de lindividu dans l'indifférence, qu'un jour ou l'autre la civilisation la plus brillante et la plus féconde s'anéantisse dans l'ignorance et la torpeur, comme il est nécessaire que toute vie arrive à la mort? C'est possible, quoique rien ne me paraisse moins certain. Observons seulement, que, si l'on répondait par l'affirmative, on aurait trouvé une explication sociologique fort nette à un problème qui, en biologie, est insoluble. Nous ignorons, en effet, profondément pourquoi tous les vivants doivent mourir, mais la mort psychologique et la mort sociale ne doivent plus être des mystère? pour nous, si ce que nous venons de supposer est vrai ; et peut-être est-ce seulement par leur comparaison que le problème de la mort physiologique peut s'éclaircir. La contradiction étant un équilibre instable, on ne saurait admettre que les éléments contradictoires dont se compose en partie tout état d'esprit ou tout état social gardent éternellement leurs positions, sans avancer ni reculer, vis-à-vis des éléments harmonieux, comme deux bataillons ennemis qui, tout en faisant de nouvelles recrues, se feraient la guerre sans jamais se vaincre ni traiter définitivement. Donc, de deux clioscs l'une, peut-on dire : ou bien le plus faible des deux groupes, malgré son recrutement incessant, finira par être vaincu tout à fait et disparaître; ou bien, se fortifiant, il finira par tenir l'autre en échec et le contraindre à une scission définitive ; d'où, à la longue, si de telles scissions se répètent, le morcellement du tout. Dans les deux cas, ce sera la fin de l'antagonisme ; mais dans le premier cas, ce sera, pour l'individu comme pour la société, la mort naturelle du penser et du vouloir par épuisement, par apaisement, par extinction ; dans le second cas, la mort violente, appelée démence pour l'individu, schisme et dissolution pour la société.

Mais, pendant qu'ainsi les esprits et les volontés, les religions et les civilisations, brillent puis s'éteignent, pendant que les âmes succèdent aux âmes, les sociétés aux sociétés, après avoir, les unes indépendamment des autres, réalisé l'accord intérieur qui leur est propre, un grand travail se fait dans l'histoire

humaine pour effectuer, s'il se peut, un accord suprême, qui serait Tharmonie future de ces deux harmonies. La distinction, la séparation des deux logiques et des deux téléologies a été imposée fatalement à l'origine des sociétés, par la dissemblance des grossièretés et des égoïsmes, des sensations et des appétits, qu'il s'agissait de soumettre à une môme pensée et de faire converger en une même action ; mais elle veut être suivie jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à sa propre suppression, où elle aspire. En ayant égard à cette considération, on comprendra, parexemple pourquoi la logique sociale a longtemps exigé l'idée de Dieu et de vérité (1), aussi impérieusement que la logique individuelle exigeait l'idée de matière et de réahté, et pourquoi il vient un moment où la religion, développement de la première idée, tend à s'évanouir devant la science, à mesure que celle-ci confond les deux idées en une seule, celle de réalité vraie, de substance divine. On comprendra de môme pourquoi le commandement d'un maître et l'obéissance à contre-cœur d'un sujet étaient, au début, des conditions de finalité sociale au môme titre que la volonté et l'action sont les conditions de la finalité individuelle, et pourquoi, plus tard, l'absolutisme a dû se tempérer de libéralisme quand la morale a entrepris de mettre fin au duel du devoir et du vouloir et de substituer au devoir d'obéissance le devoir de conscience, le devoir voulu, où les buts de la société se confondraient avec les buts mômes de l'individu. Quoi qu'il en soit de cette espérance , on voit , grâce à elle , les deux logiques et les doux téléologies se rapprocher indéfiniment sans peut-être se toucher jamais, comme l'asymptote et la courbe.

Une question si grave ne saurait être traitée en quelques lignes. Nous pouvons dire cependant que l'accord historiquement poursuivi, des deux logiques et des deux téléologies, peut s'accomplir par deux méthodes différentes. L'une, qui consiste àj annihiler la logique et la téléologie individuelles devant la logique] et la téléologie sociales toutes-puissantes, est propre aux anciennes théocraties de l'Asie et de l'Afrique, où, non seulement la distinction du sacré et du profane n'existe pas, comme le dit|

(1) Peut-être, en effet, la plus haute utilité des religions aura-t-elle été de coutc cette idée et cette soif de vérité, qui, sans elles, n'existeraient pas, et qui, en développant, tendent à les détruire.

le D*" Le Bon à propos de l'Inde (1), mais où celle de l'article de foi et du simple savoir n'existe pas davantage, parce que tout y est sacré et article de foi, parce que la divinité y intervient, impérieuse ou dogmatique, dans tous les actes de la vie et dans toutes les opérations de la pensée, parce qu'il n'est pas de mouvement corporel qui n'y soit un rite, une obéissance à un ordre d'en haut, ni une perception des sens qui n'y soit intimement mêlée à une conviction religieuse; en sorte qu'il ne reste plus enfin à l'autonomie et à la raison de l'individu le moindre can tonnement réservé d'actions et de pensées personnelles. Ce cantonnement existait sans nul doute à l'origine ; mais, par le progrès successif de la théocratie, il est allé s'amoindrissanl jusqu'à disparaître, ou peu s'en faut. Ainsi se font les peuples patients et doux, Hindous, Égyptiens, Chinois môme, dont la longévité extrême, simulant l'éternité, repose sur une résignation imperturbable soutenue par une inébranlable foi. Ce procédé a réussi plusieurs fois dans l'histoire du monde par la consommation de la crédulité et de la docilité sans bojnes.

L'autre méthode, tout européenne et moderne, réussira-t-elle aussi bien? C'est le grand point d'interrogation du moment présent. Cette voie est précisément inverse de la précédente ; il s'agit d'étendre sans cesse le cantonnement individuel dont je viens de parler, jusqu'à ce que, à force de reculer devant ces empiétements, le domaine dogmatique et autoi'itaire s'évanouisse à son tour sans péiil pour l'ordre social. Ce serait là, pense-t-on, le résultat merveilleux de la science et de la morale achevées, parfaites, vulgarisées universellement, qui dispenseraient de religion et de gouvernement. Je dis que cette manière toute positiviste de penser et de vouloir, si elle pouvait jamais s'établira l'exclusion de toute hypothèse collective et de tout idéal commun, serait le triomphe de la logique et de la iinahlé individuelles ; car, quoique la science positive, quoique la morale positive, soient le fruit d'une accumulation sociale d'expériences les preuves alléguées ici sont toujours des sensations à la porté de l'individu instruit scientifiquement, les mobiles invoqués ic sont toujours des intérêts de l'individu moralement élevé; toute les conclusions ici prétendent se déduire ou pouvoir se déduire

(i) Y. Revue philosophique f déc. 1886,

d'expériences ou d'observations personnelles ettou.5 les devoirs de calculs ; les seuls concepts fondamentaux, enfin, dont on fasse usage ici sont les catégories innées, ou individuellement acquises, de la force et de la matière, du temps et de l'espace, du plaisir et de la douleur^ sans nul emploi d'autres concepts, d'autres catégories, d'origine sociale, dont nulle société n'a pu se passer jusqu'ici : l'idée du maître et l'idée du Dieu, Vidée du Bien, l'idée du Mal (1). 11 est peu probable, assurément, que la complète élimination de ces derniers ait jamais lieu (2) sans un ébranlement dangereux des sociétés. Mais il est certain qu'ils déclinent et s'affaiblissent chaque jour chez nous; et si, comme je le crois, c'est une philosophie et non une science, c'est une morale idéaliste et non une morale utilitaire, qui ont chance de suppléer un jour, pour la plus grande paix des hommes, les Catéchismes et les Lois, on peut prévoir au moins que cette philosophie aura pour caractère de ne contredire aucune sensation, aucune certitude, c'est-à-dire aucune croyance superlative individuelle de qui que ce soit, et que cette morale ne heurtera de front directement aucun intérêt majeur. Le trait spécial de la pacification suprême obtenue par nos civilisations occidentales aura donc été de subordonner le social à l'individuel, contrairement à ce qui s'était vu sur la terre avant elles. Cette entreprise singulièrement hardie est la vraie nouveauté des temps modernes. Il vaut bien la peine de vivre pour la seconder ou pour y assister...

(1) La science, en somme, n'est que le développement social de la logique indi- Tîduelle, de la raison, et non de la logique sociale, de « la foi » comme disent le» religieux. La morale positive, de même, telle qu'elle tend à s'établir ou y prétend, serait le développement social de l'utilité, non pas sociale, mais individuelle, de] la volonté et non du « devoir ».

(2) Pour n'en citer qu'une preuve, l'intérêt individuel, par malheur senti chaque jour d'avantage, est d'avoir très peu d'enfants, et l'intérêt national est, en France, du moins, qu'on en ait beaucoup. L'utilitarisme ne parviendra jamais à résoudr«| cette antinomie.

Page 1