L*ESPRIT SOCIAL
Après cette phase pré-sociale, d'une durée indéterminée, il vient un âge où les sensations et les impulsions, les jugements et les volontés, qui naissaient et mouraient jusque-là isolément dans chaque cerveau individuel parviennent à se communiquer des. parents aux enfants, et réciproquement, parla vertu de quelques gestes, puis de quelques signes sonores; ces jugements et ces volontés se reconnaissent dès lors en conflit ou en accord, en conflit le plus souvent peut être, et un travail intra-familial de^ lutte et de discipline, qui échappe d'ailleurs à nos investigations, aboutit à cette première coordination logique clés idées et des tendances individuelles de la famille primitive: la religion et le gouvernement domestiques (1). La société, seul et unique objet de la sociologie (cela est trop clair, mais ce n'est pas une raison pour l'oublier) commence alors. Combien fi-éle et humble devait être cette première ébauche de foi religieuse et d'organisation politique, nous pouvons aisément le supposer. Car il faudrait bien se garder d'en chercher limage dans ce que nous savons de l'ancienne gens romaine, grecque ou hindoue. Les plus antiques documents ne nous laissent, en effet, cnli'cvoirla famille antique que déjà adulte et achevée, sorte d'Église et d État minuscule, qui a dû exiger des millions d'années pour atteindre sa perfection propre et pour se répandre comme telle sur toute la surface du globe par voie d'exemple et d'hérédité à la fois. Il est à croire qu'à ce début ultra-antique où la préhistoire môme ne remonte pas, la part de leurs perceptions, de leurs hallucinations personnelles, par laquelle se confirmaient enire eux les divers membres de la famille, et la part de leurs activités [)ar laquelle ils collaboraient, étaient fort minimes. Mais elles tendaient à grandir, parla raison môme qui les avait fait naître, et ce que j'appelle logique sociale, c'est la direction des faits sociaux qui donne satisfaction à cette tendance. L'idéal poursuivi serait que l'unanimité et la collaboration des membres d'une société fussent complètes, sans nulle dissidence. Mais le progrès est déjà énorme quand, les familles s'étant élargies en tribus, puis agrégées en cités, le fétichisme et le despotisme domestiques sont
(1) C'est probablement une seule famille [>lus avancée que les aul.es, qui est parvenue à fonder en elle un culte et une autorité piitriarc.ilcs, et sou exemple a dû être suivi. Mais il y a lieu de croire (jue beaucoup de familles n'ont pu le suivre^ comme on voit des cerveaux mal organisés où u'éclôt qu'une personnalité confuse multiple. La sélection élimine tous ces arriérés.
devenus par degré ces deux grandes fonctions nationales: une religion et un gouvernement dignes de ce nom. Ajoutons que, si €lles se combattent fréquemment, l'harmonie tend toujours à se rétablir entre elles par la prééminence reconnue de la première. L'ordre n'existe que lorsque tout pouvoir a un caractère religieux ; aussi, quand la religion vraie est devenue ce que nous appelons la science, tout pouvoir aspire à revêtir un caractère scientifique.
Or comment ces deux grandes facultés de l'âme sociale, double aspect du même moi social, se sont-elles constituées? De la même manière que se sont formées les deux facultés correspondantes de l'âme individuelle, double aspect du moi individuel. Les faisceaux familiaux d'abord, puis nationaux, des énergies individuelles envisagées comme intellectuelles ou comme volontaires, c'est-à-dire ce faisceau de crédulités semblablement dirigées qu'on appelle une religion et ce faisceau de docilités semblablement dirigées qu'on appelle un gouvernement, supposent au moins deux points communs de visée, deux foyers produits par cette convergence de rayons, mais deux foyers accouplés, intimement unis et paraissant se rattacher ensemble à un môme Être, faute de quoi l'unité sociale se romprait. Cet Être imaginaire soit, mais nécessaire, source supposée de tous les enseignements admis et de tous les ordres reçus, incarnation même du vrai et du bien, cet objet créé et inévitablement affirmé par la pensée et la volonté collectives, c'est le dieu particulier de la famille, de la tribu ou de la cité, dont on sait l'importance capitale dans le haut passé de tous les peuples. Fractionné ou multiplié par l'adjonction de dieux étrangers, il peut donner naissance à un polythéisme tumultueux et transitoire, mais non sans une tendance évidente et prédominante enfin au rétablissement du monothéisme primitif. — Or l'idée de Dieu, si je ne me trompe, joue précisément dans la formation première d'une société le rôle joué dans la formation première du moi par Vidée de la matière. Cet objet, dont l'affirmation est impliquée dans toutes les sensations du moi, celte Réalité extérieure jugée à la fois substance et force, corps et âme, par l'invincible et naïf réalisme de tous les hommes, à l'exception de quelques philosophes tout au plus, n'est certainement pourtant que l'effet du travail d'objectivation dont il paraît être la cause, et qui consiste
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dans la collaboration des énergies cellulaires du cerveau, envisagées sous leur double aspect, moniteur ou impulsif.
Mais, pour que la convergence judiciaire ou volontaire des sensations et des impulsions dans l'esprit, pour que la convergence religieuse ou gouvernementale des jugements et des Tolontés dans la nation, parviennent à s'opérer, la première •condition est que les sensations et ces impulsions, ces idées et <îes volontés soient mises en communication, s'échangent entre elles, et, par conséquent, possèdent et reconnaissent une commune mesure de leur valeur. Ce moyen d'échange est fourni, en psychologie individuelle, par ces deux entités singulières: l'espace et le temps, que j'aimerais mieux désigner en un seul mot, TEspace-Temps, tellement leur lien est intime, et en psychologie sociale, par cette autre entité non moins étrange, non moins féconde en idolâtries ou en illusions réalistes : la langue, qui, comme nous le verrons, a deux faces bien distinctes. Il y a ■d'ailleurs à remarquer, disons-le tout de suite, que ces entités, l'Espace-Temps et la langue, quoique étant la condition du développement de ces réalités : le Monde et Dieu, ont dû se développer parallèlement à celles-ci et se sont formées peut-être de leurs débris lentement accumulés; car toute notion a commencé par être un jugement, et tout moyen par être un but.
Ainsi, soit pour la personne, soit pour la société, nous distin- :guons avec soin entre les fonctions et leurs objets, entre les rayons convergents et leurs foyers, entre les opérations et les <Buvres, c'est-à-dire entre l'intelligence ou la volonté, la vie religieuse ou la vie politique d'une part, et, d'autre part, TEspace- Temps, la Matière-Force, la Langue, le Dieu. Ces objets, ces foyers, quand il s'agit de la personne, on les appelle catégories : c'est le nom qu'on donne, dans la terminologie de Kant et de son école, dont je ne partage pas d'ailleurs l'esprit, à l'Espace et au Temps, à la Matière et à la Force (ou à la substance et à la cause). Si on leur conserve cette appellation, il y a tout autant de raisons de considérer la Langue et la Divinité comme les catégories de la logique sociale. Mais on comprend qu'un si bref énoncé de thèses, en apparence si paradoxales ou si aibitraires, ne puisse suffire, et qu'elles exigent des explications.