LES CATÉGORIES DE LA LOGIQUE SOCIALB
Je n'entends point par catégories des moules rigides et coéternels dont la pensée en fusion serait forcée de subir la forme inflexible et innée, sortes de types spécifiques à Tusage des logiciens, et soi-disant créés à part, sans transition concevable de l'un à l'autre, tels que les types spécifiques à l'usage des naturalistes d'avant Darwin. Non, les catégories que je reconnais sont purement et simplement des conditions permanentes, nécessaires, de l'équilibre plus ou moins stable, d'où s'écartent souvent, mais où aspirent et reviennent toujours les éléments tumultueux de la vie mentale et aussi bien de la vie sociale. Et ces conditions sont des foyers plus ou moins nets, virtuels ou réels, peu importe, où doivent converger ces éléments pour s'accorder ; en d'autres termes, des objets conçus avec une précision inégale, mais des objets généraux, susceptibles de se ramifier en variations d'une fécondité exubérante. — Ainsi, je me garde de confondre les fonctions et les catégories. Le jugement et la volonté, la religion et la politique, sont des fonctions ; mais la Matière-Force ainsi que l'Espace-Temps, la Divinité ainsi que la Langue sont des catégories. Ce sont là des catégories logiques^ c'est-à-dire n'ayant trait qu'aux fonctions intellec. tuelles du Jugement et de la Religion. Mais il y a aussi deî catégories ou demi-catégories tcléologiqiies, qui répondent au: fonctions pratiques de la volonté et du gouvernement, h'agréabli et le douloureux sont l'un poursuivi, l'autre évité par le vouloii de l'individu primitif comme des choses qui existent en dehorî de lui, et qu'il incarne dans les objets matériels de ses perce] tions: de même, le bien et le mal sont poursuivis ou évités pai le devoir de l'homme social, comme des réalités idéales ou deî idéalités réelles qu'il cherche à fixer et qu'il fixe en efl'et en le« incorporant dans les objets divins de son adoration. Il y a donc^ en tout, pour l'esprit individuel, les catégories suivantes, logique; ou téléologiques : la Matière-Force, l'Espace-Temps, le Plaisir et a Douleur; et pour l'esprit social: la Divinité, la Langue, le Biea
l'esprit social 93
et le Mal. Essayons de montrer leur mode de formalion, leurs analogies et leur rôle (1).
Supposez que l'idée de matière manque au cerveau de Tenfant et imaginez le trouble inapaisa ble de son esprit dans ce chaos de sensations visuelles, tactiles, sonores, olfactives, qui Tassailleraient en même temps. Forcé de se les attribuer à lui-môme et à lui seul, du moins après que le sentiment net ou confus du moi a pris naissance par une première convergence centrale de ses énergies, il se trouverait formuler à la fois dans ses perceptions les propositions les plus contradictoires : « Je suis ce rouge et je suis ce bleu, je suis ce bruit et je suis ce son, je suis ce froid et je suis ce chaud, etc. » On dira peut-être qu'il lui serait loisible de rattacher ses sensations, non à lui-môme, mais les unes aux autres, de dire par exemple: « Ce cri a cette couleur (ou est cette couleur) ; cette odeur est ou a cette température, etc. » Mais dans ces jugements, le choix du sujet serait arbitraire ; et, en outre, tant que leurs termes, les sensations différentes, ne seraient pas jugés autres que lui-môme, ces nouveaux jugements impliqueraient au fond la môme contradiction que les précédents. Le besoin de ne pas se contredire, et, autant que possible, de se confirmer, oblige donc le cerveau naissant à imaginer Vautre que soi^ à affirmer cet inconnu et cet inconnaissable pour mettre fin à ses difficultés intérieures. Ce ?io/isoi, produit d'une négation hardie et féconde, d'une projection spontanée du moi qui se multiplie hors de lui-môme, devient à chaque instant le sujet des jugements internes qui ont des sensations pour prédicat. A chaque instant, l'esprit imagine un corps auquel il attribue, non pas diverses sensations d'un môme sens (blanc et noir, chaud et froid, son grave et son aigu, rudesse et poh, etc.), mais une sensation de chaque sens (blanc, chaud, son grave, rudesse, etc.). Car les diverses sensations d'un môme sens s'excluent et se contredisent, tandis que des sensations appartenant isolément à divers sens ne se contredisent point, et même ont l'air de s'appuyer et de se confirmer en se rencontrant
{{) Les considérations, les analogies qui vont suivre, ont un caractère aventureux qui pourra effaroiichernombre de lecteurs. Mais, bien qu'elles rentrent assez naturellement dans le plan de ce livre, elles pourraient en être retranchées sans que leur condamnation entraînât celle du reste. Je tiens prudemment à noter ici ce défaut de solidarité entre ce qu'il y a de conjectural et ce qu'il y a de démontré ou de plausible dans nos idées.
sur le même corps ou corpuscule. Il est clair que la logîqui oblige l'esprit à concevoir un nombre incléûni de corps ou d& corpuscules de ce genre, c'est-à-dire autant qu'il discerne desensations différentes de même nature. La multiplicité et la dis-^ continuité des atomes, et l'impossibilité d'écarter cette hypothèse aussi nécessaire que décevante peut-être, se trouvent expliquées ainsi.
Mais, si le concept de la matière doit se développer de la sorte en un nombre indéfini de matières^ il reste à coordonner cellesci de telle sorte que leur juxtaposition confuse dans la même pensée n'y donne pas lieu à des contradictions aussi choquantes que les absurdités évitées par cette notion. Le cerveau obtient ce résultat par un classement que lui procure l'idée de l'Espace. De même qu'il a attribué ses impressions à des corps, il attribue maintenant les corps à des lieux, bien qu'à vrai dire les lieux ne soient que le souvenir de corps absents, le fantôme incorporel des corps, pour ainsi dire, provoquant la prévision des corps futurs ou possibles. La notion de l'Espace se forme en effet par une suite d'expériences tactiles, puis visuelles, c'est-à-dire de jugements portés sur des objets matériels qu'on affirme après les avoir désirés. Du chaos de ces objets accumulés par ces tâtonnements naît tout l'ordre géométrique. Ces lieux, qu'il juge homogènes, quoique distincts, l'esprit n'a pas de peine aies supposer liés ensemble et à en former un système merveilleux de propositions impliquées les unes dans les autres, ne se contredisant jamais et se confirmant toujours.
Simultanément, d'autres contradictions à éluder contraignent l'esprit à compléter le concept de Matière par celui de Force, et le concept d'Espace par celui de Temps. Un état d'esprit se compose non seulement de sensations, mais de sensations et dej souvenirs, et certaines sensations se trouveraient en conflit sansj issue avec les images d'autres sensations si l'idée de Force n'intervenait. Je juge ce fruit doré, mais je me souviens de l'avoirj jugé vert; ce fleuve est rouge et grondant, mais je me souvien»| qu'il était bleu et murmurant. Est-ce donc le même fruit? est-cej le môme fleuve? La perception du mouvement donne lieu à de»j problèmes presque pareils. On attribue tel corps à ce lieu, maisj on se souvient de l'avoir attribué à dautres lieux. Comment uni môme corps peut-il occuper divers lieux? On lève la contradic-
l'esprit social y5
tion en affirmant qu'il ne les occupe pas dans le même instant. Mais qu est-ce que l'instant? On crée les corps à l'image intime de soi-mt^.me. On les anime, on leur prête une âme, un désir d'action et de changement, une force. On embrasse dans le même état d'esprit divers corps indépendants, animés séparément de forces autonomes grâce auxquelles diverses sensations appartenant même à un seul sens peuvent être attribuées à chacun d'eux. Or la simultanéité n'est pas autre chose que V identité d'un état d'esprit où sont perçus des changements indépendants- Mais la simultanéité, c'est ce qu'il y a d'essentiel et de caractéristique dans l'idée de l'instant, élément du temps. Caria simultanéité de choses séparément changeantes implique en elles quelque chose de commun, la durée. La durée est le souvenir des actions disparues, le fantôme inanimé des forces passées, provoquant l'hypothèse des forces, des actions qui auraient pu éti'e aussi et faire partie du même état d'esprit.
En somme, c'est pour prévenir ou apaiser son anarchie intérieure que le moi doit faire appel aux puissances du dehors; c'est pour établir l'ordre en soi qu'il se projette nécessairement Lors de soi, non sans se réfléler dans son objet ; et sa foi dans la Réalité extérieure, dans la Matière et la Force, dans l'Espace et le Temps, couple de dualités si visiblement suggérées par la sienne, par celle de la croyance et du désir, n'est si tenace et inébranlable que parce qu'elle est pour lui la première condition de vie mentale. — Ajoutons que, pour compléter les catégories dont il vient d'être parlé, la volonté se crée de la même manière la catégorie téléologique du Plaisir et de la Douleur, — dualité correspondante, celle-ci, aux deux pôles, positif et négatif, du désir; carie désir a deux pôles comme la croyance, qui est affirmation et négation. L'agitation produite par les impulsions divergentes des divers organes serait sans terme, si, après quelques expériences agréables ou pénibles du goût, du toucher, et 4es autres sens, le plaisir et la douleur ii'a[)[)araissaient comme des réalités extérieures, incarnées d'ailleurs dans les objets précédents, et créés tout exprès pour servir d'écoulement à l'activité.
En vertu de nécessités toutes pareilles, le groupe social, quand Il cherche i se former, est obligé de se créer des objets nouveaux pour orien'er ^eJ•s eux, non plus les sensations et les appétits
seulement d'un même individu, mais les pensées elles desseini d'individus difiérents qui, chacun à part, se sont accordés avec^ eux-mêmes comme il vient d'être dit, mais qui se heurtent maintenant et se contredisent entre eux. Un chaos de sensations et i d'impulsions hétérogènes qui se pressent et se heurtent : voilà le cerveau du nouveau-né ; et, par une sorte de polarisation systématique, l'attraction des grands objets ci-dessus nommés a organisé ce fouiUis en faisceaux. Cela fait, un autre problème se pose. Un chaos d'idées et d'intérêts en lutte entre individus distincts et rapprochés : voilà le premier groupe social; et il s'agit avec cela de former le faisceau le plus fort et le plus volumineux de croyances qui se confirment ou ne se contredisent pas, de désirs qui s'entraident ou ne se contrarient pas.
Certainement, dans une mesure limitée, les catégories qui ont opéré l'accord interne de l'individu peuvent servir à préparer ce nouveau genre d'accord. S'il n'y avait à accorder en société que des perceptions, il n'y aurait nul besoin d'imaginer de nouvelles catégories; les précédentes suffiraient. En effet, les jugements portés par les différents hommes sur le nombre, le poids, la résistance, la couleur, la distance, le volume, la vitesse des ; objets, s'harmonisent d'ordinaire et se concilient merveilleusement (Ij. Les perceptions ne sont donc pas ce qu'il y a de difficile à concilier dans une nation. Elles naissent d'accord, grâce surtout aux jugements géométriques et chronologiques qu'elles impliquent; et, quand elles se rencontrent socialement, mises en présence par le langage (sans lequel, il est vrai, remarquonse, elles n'auraient nulle conscience de leur similitude d'homme à homme, c'est-à-dire de leur vérité dans le seul sens que nous :; puissions donnera ce mot), elles n'ont qu'à se dévisager pour se ^ reconnaître sœurs. Encore faut-il observer que le langage, en leur donnant le sentiment de leur identité, précise et déploie^
(l) Admirons efTectivement le merveilleux pouvoir conciliateur de l'Espace et du Temps. Non seulement, en se localisant de ces deux manières, les sensations hétérogènes de chaque état d'esprit individuel parviennent à s'accorder, soit qu'elles cessent d'impliquer contradictions (impressions différentes attribuées à des points différents), soit qu'elles se confirment (impressions de divers sens relatives à un même point); mais encore les états d'esprit produits de la sorte chez des individus distincts concordent toujours, sauf des anomalies morbides, soit qu'ils ne se contredisent pas (états intérieurs d'hommes regardant des paysages différents), soit qu'ils se confirment (états intérieurs d'hommes regardant de différents points de vue le même paysage)
l'esprit &OCIAL 97
chacune d'elles par l'effet de leur mutuel reflet et redouble la foi avec laquelle chacune d'elle est saisie. L'Espace et le Temps, tels que nous les concevons, tels que la science les analyse, les ouvre et les fouille, en vue d'y trouver une explication toute mécaniste de l'univers, sont, autant que la Matière et la Force, le fruit d'une longue élaboration sociale et non pas seulement psychologique. Il fallait donc, pour développer les catégories en question et les rendre propres à un emploi social, que le langage fût d'abord conçu et formé.
Mais, avant tout, il fallait que la divinité apparût. Voici pour quoi : outre des perceptions, il y a à accorder, en société, des pensées et des volontés. Or, c'est précisément parce que les divers individus perçoivent semblablement les mêmes objets matériels, que leurs pensées se combattent, ces objets éveillant en eux les associations d'images les plus variées, et, primilivement, les hallucinations les plus originales. Et c'est précisément parce qu.*, dans bien des cas, ils incarnent dans les mêmes objets physiques le plaisir, que leurs volontés se combattent, chacun d'eux voulant posséder seul ces choses en trop polit nombrf pour tous. L'accord individuel ici produit donc le désaccord s'>cial. Pour remédier à ce désordre, un seul moyen s'offrait. Parm les hallucinations contradictoires que la vue de la nature suscitait en foule chez les premiers hommes, il fallait qu'une seule ou quelques-unes propres à un homme marquant, finissent par s'imposer aux autres. Il en a été ainsi par le prestige personnel de cet homme et la crédulité imita tive de ses semblables. L'objet auquel la vision de cet homme a prêté une âme d'un certain genre cesse d'être un objet comme un autre (1) ; il devient un fétiche, une espèce de dieu, où il est aisé de reconnaître dès l'origine deux aspects : une pe7'sonne et una puissancr surnaturelles. De l'unanimité ainsi produite jaillit, pourla première fois, ridée de vérité. La pensée individuelle s'était arrêtée à Tanimisme qui lui avait fourni l'idée de force ; la pensée sociale commence par l'animisme, qu'elle transfigure et qui lui fournit l'idée du divin. En môme temps, parmi les volontés capricieuses et contraires des premiers hommes, une volonté plus forte ou plus
(1) Quel qu'il soit d'ailleurs. Car, ce qui impoite, ce u'est pas la nature de la vision, mais sa propajjatiou ; c'est une foi conamune qui est exigée, non une UA vraie.
G. Tahde. 7
despotique s'est imposée, celle d'un homme prestigieux qui est parvenue se faire obéir volontiers, même par ceux qui trouvaient l'obéissance douloureuse. Cette communion des activités, pour la première fois a donné Tidée du Bien et du Mal. Ces objets de la volonté collective, fort distincts du plaisir et de la douleur ont été situés en dehors de la société, comme le plaisir et la douleur, en dehors du moi. Ils ont été situés dans la vie posthume et incarnés dans les dieux mêmes qu'il s'agit d'aller trouver ou de fuir dans des régions extra- terrestres où l'on tend de plus en plus à les localiser, et qui se divisent en deux grandes classes : les dieux bons et les dieux mauvais.
Soyons plus explicite. De môme que le premier germe de Tordre mental a été fourni au cerveau naissant par l'apparition du moi, le premier germe de l'ordre social a été donné à la société primitive par l'apparition du chef. Le chef est le moi social, destiné à des développements et à des transformations sans fin. Mais le jugement de subjectivation^ origine de l'esprit, a dû inévitablement conduire aux jugements cl' objectivaiionles objets n'étant que la multiplication hypothétique du sujet, et le sujet n'étant que l'objet primitif et fondamental ; et pareillement Tintronisation d'un homme, la prostration et l'asservissement d'une foule à ses pieds, ont fatalement amené des apothéoses, les dieux n'étant que la multiplication imaginaire du maître, et le maître n'étant que le premier des Dieux. On objective par la même raison qu'on a d'abord subjective; on fait des dieux aussi nécessaii rement qu'on fait des rois. — D'ailleurs, à y regarder de pluî près, l'idée des Dieux est déjà impliquée dans celle du maître^ comme l'idée des objets dans celle du moi. Le roi apparaît parc< que le seul moyen d'accorder un groupe de personnes auparaïj vaut sans lien est que la personnalité de l'une d'elles s'étende toutes les autres par l'effet de la suggestion prestigieuse. Ce gi le chef croit est cru par tous. Mais ce chef, que peut-il croire, ce n'est ses propres visions qui lui montrent la réaUté pleint d'âmes déjà divines? Et que peut-il vouloir, si ce n'est la satiî faction de caprices bizarres provoqués par ses visions? Aim l'essence même du roi est de désigner le dieu. Mais le roi meui et son dieu lui survit, car il n'y a pas de raison pour que son Diei soit mortel lui-même. D'ailleurs, après sa mort, il y aurait dangel de dissolution sociale si ce moi fascinàteur qui a animé jusqu(
l'esprit social 99
là ce groupe humain paraissait détruit. Il est donc jugé persistant, immortel, et ses pensées comme ses volontés passées revotent un caractère immuable et sacré qui double leur force impérieuse. Par une suite d'apothéoses pareilles, aussi bien que par une suite d'hallucinations magistrales, le ciel mythologique s'accroît jusqu'à ce que de cette multiplicité de dieux nés pour établir Tordre naisse un nouveau chaos, un fouillis de contradictions, d'où l'on sort lentement par un effort de concentration monothéiste. — N'est-ce pas ainsi que le moi changeant et passager crée hors de lui des atomes jugés immuables et immortels? L'objeclivation n'est-elle pas l'apothéose du moi passé et remémoré, du moi immortalisé qui se multiplie confusément au dehors jusqu'à ce que la raison, sorte de monothéisme, se débrouille dans ce désordre où elle introduit l'unité? Et, du reste, cette idée ou cette sensation élémentaire qui, ai-je dit, en se propageant dans tout le cerveau, est devenu le moi, en quoi a-telle pu consister, si ce n'est en une objectivalion quelconque ? Le moi et le non-moi, le roi et le dieu sont donc donnés en même temps, quoique l'un soit le reflet de l'autre ; et ils se développent pirallèlement.
L'idée divine a lui. Dès lors, mais à cotte condition seulement, sous l'empire d'une suggeslion commune qui se perpétue et se complique au cours des âges, les pensées et les volontés disciplinées sortent de l'anarchie, entrent dans l'ordre, marchent d'un pas lent, mais en masse, dans la voie des progrès futurs. Il est inévitable, au début des sociétés, que l'ensemble des idées vraies, des propositions investies du privilège de la foi unanime, se présente comme un legs des aïeux transmis verbalement de génération en génération à partir de quelques révélateurs inspirés par les Dieux. La Révélation, qu'il s'agisse d'oracles et de songes prédisant l'avenir ou de livres sacrés racontant le passé ^t la formation de l'univers, est et doit être jugée alors la source de toute vérité, en sorte que, le trésor dos dogmes révélés^ des prédictions et des enseignements soi-disant divins, étant donné, la question de savoir si une proposilion est vraie revient à se demander si elle est d'accord avec ces prophéties ou ces dogmes. Pour les Grecs, après chaque réponse de la Pythie, la grande Affaire était de la bien interpréter. Non seulement omnis potestas y mais omnis veritas est censée découler a Deo. Par la même
raison, la source de toute autorité doit être cherchée primitivement non dans l'utilité générale, si difficile à préciser et si discutable, non dans la volonté générale, si aveugle, mais dans rOrdre ou la Défense d'un Dieu, dont un homme se fait l'interprète, par délégation supposée du Pouvoir divin. Ces délégués des Dieux le sont, soit en vertu du sang divin qui coule dans leurs veines, soit, plus tard, en vertu d'une consécration élective qui s'est transmise fidèlement à partir d'un Dieu bon. La vérité et l'autorité sont conçues d'abord comme des choses qui se transmettent et se conservent en se transformant, mais qui ne s'engendrent pas spontanément. Pour l'homme du moyen âge encore, il y a une certaine somme non seulement de vérité, mais d'autorité qui passe, toujours canalisée et close, de main er) main, sans jamais s'accroître, suivant des modes de transmission traditionnels et seuls légitimes, et dont la source est Dieu, l'ennemi du Diable, le Bien, ennemi du Mal.
Observons que de la conception du vrai comme chose révélée découle la nécessité, à la longue, d'un clergé, c'est-à-dire d'une corporation essentiellement enseignante, réputée infaillible soit dans la personne de son chef, soit dans sa collectivité ; et que de la conception du Bon comme chose voulue par un Dieu, découle la nécessité d'une dynastie ou d'une noblesse, d'un corps essentiellement souverain qui est réputé l'exécuteur autorisé des commandements divins.
Des Dieux donc tout procède, aux Dieux tout revient ; ils sont la réponse obligée et facile à tous les problèmes de physique et de cosmogonie, à tous les embarras de la conscience. C'est eux qui soutiennent le monde et le dirigent; aussi sont-ils le sujet de tous les jugements d'un ordre un peu élevé pendant que les corps matériels continuent à être le sujet des jugements inférieurs. Effectivement, la notion de divinité joue le môme rôle dans l'intelligence sociale que la notion de matière et de force dans l'intelligence individuelle, et le déisme est aussi essentiel à la première que le réalisme à la seconde. A la foi absolu et naïve qu'inspirent les mythes religieux des âges reculés rien ne se peut mieux comparer que la foi profonde de la pensée naissante en la réalité du monde extérieur. Douter des Dieux au temps d'Homère même, c'eût été comme si l'un de nos enfants de dix ans s'avisait de révoquer en doute l'existence des corps,
L*ESPRIT SOCIAL lOl
sorte de scepticisme fort lent à Tenir d'ailleurs, fort rare et très peu contagieux. Si l'irréligion et l'athéisme paraissent faire plus de progrès au cours de la civilisation que l'idéalisme subjectif âu cours de la pensée individuelle, la différence n'est qu'apparente; les athées sont rares et sont toujours les gens les plus portés aux apothéoses; ils divinisent ce qu'ils appellent la Matière et qui est devenu l'Olympe de toutes les puissances universelles, ils divinisent parfois le génie humain sous ses formes les plus éclatantes. C'est seulement en entrant dans le dogmatisme scientifique qu'on sort pour de bon du dogmatisme religieux, non sans en retenir un cachet ineffaçable, indispensable (1). Dogmatiser est toujours le besoin le plus irrésistible des esprits groupés en face les uns des autres, comme objectiver est celui de l'esprit isolé en face de la nature, je veux dire en face de son propre fouillis d'impressions confuses. Il importe de reconnaître à la religion le mérite d'être ou d'avoir été socialement une condition d'accord logique, aussifondamentale que l'objectivation l'est individuellement. C'est ainsi seulement qu'on peut s'expliquer l'universalité, aujourd'hui reconnue par les mythologues les plus éminents (2), d'une foi religieuse chez tous les peuples. Si la religion était fille de la peur, sa présence dans les tribus et les cités les plus braves serait une énigme ; si elle était née de l'imposture, il faudrait nier qu'il y eût eu çà et là des peuples clairvoyants. Si elle était le fruit du despotisme, la verrait-on fleurir parmi les nations ou les peuplades les plus libres? Mais toute difficulté s'évanouit si elle est fille delà raison, de la faculté qui coordonne et systématise, et l'un de ses premiersnés, au môme titre que l'idée de substance et de cause.
(1) Au surplus, ce réalisme supi rieur, le déisme, n'est jamais ébraulé, on le sait, «ans danger pour Tordre social. Si l'hypoUièse divine est écartée, il n'y a plus rien qui paraisse, je ne dis pas certain, mais oblifjatoiremenl croyable, je ne dis pas bon, mais obligatoirement désirable. Or c'est là l'esseutiel au point de vue de la société. L'idée de matière est à li fois embarrassante et indispensable en logique individuelle, au même titre que l'idée de divinité en logi(pie sociale, c'est-à-dire en politique. Voilà pourquoi les scieuces, qui sont le développement de la logique individuelle par la société, mais nullement de la logique sociale, travaillent souvent à se passer de la notion d'atome, sans jamais [touvoir s'en défaire; à peu près comme la civilisation, développement de la logique sociale, s'ed'orce fréquemment d'expulser l'idée de Dieu, sans jamais y parvenir. Mais nous avons dit plus haut ■que la logique sociale chez les Européens, cherche à résoudre sa contradiction avec la logique individuelle en se subordonnant à celle-ci • d'où, à la longue, peut-être, rathéisme relatif des civilisations futures.
(2) Notamment par M.\I. Albert Kéville et Tylor.
dO^ lÀ LOGIQUE SOCIALE
Tout nous porte à croire qu'il y a eu dans les sociétés primitives une véritable débauche de création mythologique, une exubérance de divinités qui, séparément, contribuaient«'i l'accorJ social, mais, par leur nombre excessif, par leurs batailles incessantes, tendaient à ramener l'anarchie. Il fallait percer d'avenues cette forêt, débrouiller cette broussaille. Par bonheur les langues naissaient en même temps que les religions, et, je crois, naisvsaient d'elles quoiqu'elles aient beaucoup aidé ensuite au développement de celles-ci. Renversant la thèse, démodée, du reste, de Max Mtiller sur les mythologios considérées comme des marladies de croissance du langage, je penserais volontiers que la parole est une conséquence de la floraison et de la succession des mythes. Parler, en effet, c'est essentiellement personnifier^ animer divinement toute chose, qualité ou action, qui devient un être existant par soi et doué d'une puissance prestigieuse ; et il me semble que, dans les idiomes naissants surtout, cetantmisme linguistique reflète étrangement, au lieu de lui servir de modèle, l'animisme mythologique d'où les cultes les plus nobles sont issus. Je ne puis comprendre les mots primitifs que comme des espèces de fétiches sonores, produits spontanés de l'adoration des objets naturels ou des actes humains les plus frappants, dont le nombre a grossi à mesure que cet émerveillement ou cet effarement religieux saisissait de nouveaux objets et de nouveaux actes, cessant de s'attacher aux anciens. Une racine verbale ne serait donc qu'une idole usée et conservée pourtant (1), et une langue ne serait que le détritus séculaire de fétichismes préhistoriques, de religions naïves successivement éteintes, la cendre en quelque sorte des antiques feux sacrés. La langue des premiers t^mps a dû être le résidu des mylhologies par la même raison qu'aux temps postérieurs elle a été, nous le savons, le résidu des mœurs, des lois, des connaissances, des événements historiques. A coup sûr, le privilège, fort rare aux temps primitifs, d'être dénommé, n'a pu appartenir qu'à des phénomènes jugé^ merveilleux par tous les membres de la tribu, et jugés tels parce que l'attention de tous a été dirigée sur ces faits par quelqu'un (2)-
(1) De même qu'un Heu n'est que le souvenir d'un corps disparu, et de qu'un moment n'est que le souvenir d'un ancien phénomène évanoui.
(2) Ou bien parce que des caractères exceptionnels ont signalé ces objets, psgr exemple le soleil, la lune, les étoiles. ...