‹ La logique socialeChapitre 13 sur 72 · L ESPRIT SOCIAL · texte numérisé non relu

L ESPRIT SOCIAL

De là une série d'apothéoses philologiques qui expliquent la forme essentiellement personnifiante de la phrase en tout idiome (1).

Or, grâce à la langue, et quelle que soit d'ailleurs son origine, Tordre s'établit, un ordre relativement admirable, dans le fouillis des visions et des hallucinations contradictoires qui troublent le cerveau des premiers âges. Quand chacune de ces apparitions (phénomènes) a un mot qui lui correspond, elles se trouvent toutes localisées pour ainsi dire, mises à une place dis*lincte dans les grands compartiments du dictionnaire et de la grammaire; et, si elles se contredisent encore, au moins ne se confondent-elles pas, ce qui permet à leur contradiction d apparaître à son tour et de donner lieu à l'élimination d'une partie d'entre elles. En outre, les jugements de nomination qu'implique l'eApression didées quelconques ne se contredisent jamais dans un même idiome, du moins quand on le pai'le correctement; et souvent ils se conriiuncnt,de même que lesjugements de localisa* tion géométrique ou chronologique portés sur des sensations quelconques. La langue est un arrangement logique préexistant qui est donné à l'homme social, comme l'espace et le temps sont donjiés à l'iiomme individuel. Et, si c'est du jour où le moule de l'idée d'espace et de temps s'impose à ses sensations que le nouveau-né entre vraimentdansla vie psychologique, c'est du jour où l'enfant commence à parler qu'il entre dans la vie sociale. Enfin, à force de parler de même, les hommes finissent par penser à pou prés de même. Chaque mot exprime une notion, une découpure arbi' traire du réel, imposée par la société, et qui d'elle-même ne se serait pas produite dansl'espi'it de l'enfant, lequel, en revanche, livré à lui-même, eût conçu bien des notions que l'envahisse'

(1) M'objectera-t on que nous voyons foFce tribus sauvages de nos jours réduites à une pénurie presque complote d'idées relic^ieiises, malgré 1;\ ricliesso et la perfection de leur idiome? Mais, s'il est vrai que la langue soit une alluvion anti(iue de ]a religion, le fait ne doit pas surprendre. Il est eu Asie-Mineure, par exiunple, bien des cours d'eau très maigres, prescpie toujours taris, qui traversent de larges et fertiles plaines; et l'on ne dirait jamais, si l'on n'en avait !a preuve irrécusable, que jCes plaines sont simplement le limon accumulé de ces rivières. Du rosle, le lie» intime, profond, qui rattacbe les unes aux autres les origines mytbologiques et pbilologiques est senti par tous les pbilologaes et par tous les mythologues. Ceci «st hors de doute. Mais les philologues ont été plus loin, et ont prétendvi parfois voir dans les mythes une maladie de croissance de langage. Ici l'insuClisance de ieux point de vue saute aux yeux.. Si cette insuilisanre est reconnue, il ive neste plus, forcément, qu'à faire n;iitre les mots des mythe-, et non les mythes des molf

ment des idées sociales virtuelles, je veux dire des mots, empoche de naître. On voit bien chez les jeunes enfants (1) cette tendance de Tesprit à former des idées générales auxquelles ne correspond aucun mot de la langue. Ainsi, la forme déteint sur le fond; Funité de la langue grecque, et l'ignorance méprisante où étaient les Hellènes des idiomes étrangers, n'est pas pour rien dans Iharmonie de la pensée grecque. A coup sûr, comme on en a fait la remarque bien souvent, la métaphysique des philosophes grecs leur a été suggérée irrésistiblement par le prestige souverain de leur langue, beaucoup plus que par l'observation de la nature.

La langue est donc, pour ainsi dire, l'espace social des idées. La comparaison paraîtrait plus juste ou plus frappante si l'évolution sociale quia conduite la formation des langues avait déjà eu le temps d'aboutir à son terme, comme l'évolution spirituelle qui a produit l'idée de l'espace a atteint le sien. Cette remarque s'applique aussi bien aux autres catégories comparées. Les calégories sociales sont toujours moins nettes, moins arrêtées, moins absolues, que les catégories spirituelles, individuelles, correspondantes, par la raison bien simple que la société est toute jeune et que l'individu spirituel est très antique. Le terme de la transformation linguistique, quel sera-t-il? Assurément, dans quelques siècles, une langue unique et universelle, qui se distinguera par son caractère éminemment rationnel. Eh bien, l'espace, tel que l'esprit humain le conçoit, l'espace catégorique intellectuel, supérieur aux sensations qu'il coordonne, ne s'est lui-môme sans doute formé qu'à la longue; il a été précédé dans le crépuscule mental des animaux inférieurs, par des espaces sensationnels, multiples, par un espace tactile, un espace visuel, un espace sonore, juxtaposés et non encore fondus. L'espace pur et simple, géométrique, est la langue universelle et rationnelle, comme nous jugerions parfaitement logique tout ce qui serait grammatical s'il n'y avait qu'une seule langue connue. Il n'en est pas moins vrai que la notion de l'espace renferme des étrangetés inexplicables, par exemple ses trois dimensions, où son origine sensationnelle apparaît.

Cela dit, continuons notre analogie en observant le caractère

(1) Je renvoie sur ce point aux analyses bien connues de Taine, dans son livr© magistral sur Tintelligence.

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illimité des combinaisons auxquelles la langue se prête. Comme l'espace est inépuisable en formes toujours nouvelles, c'est-àdire en jugements de localisation indéfiniment variés et accumulables, une langue ne tarit pas de phrases et de discours, c'est-à-dire de jugements de nomination différemment combinés. Mais de là aussi la vertu illusoire qui semble inhérente à la langue comme à l'espace, et quia porté si longtemps les plus grands hommes, qui porte encore tant d'hommes de talent à se persuader que l'essence et la quintessence de toutes choses est d'être formulables en mots ou d'être décomposables en formes et en mouvements : double illusion qui rabaisse à la grammaire et à la géoïyiétrie chez les anciens, pour ne pas dire chez les modernes, l'honneur d'être à elles deux la science tout entière, hors de laquelle rien ne paraissait mériter le nom de vérité, si ce n'était la physique et la théologie. C'était dire, implicitement, que, après les divinités et les corps, mais bien plus lumineusement, la langue et l'espace étaient les réalités par excellence. On peut voir cette antique superstition se survivre dans l'aphorisme de Condillac, suivant lequel en plein xvni' siècle, « une science n'est qu'une langue bien faite ». Aujourd'hui, nous sommes un peu revenus, en ce qui concerne la langue, de notre naïveté première, mais pas autant que nous le pensons. Et, quant à l'espace, malgré les spéculations récentes sur l'espace courbe, notre ingénuité primitive paraît incurable (1).

(1) On peut appli(juer à toute langue, au degré près, la remarque profonde de Couniot relative à la langue de l'algèbre : <( 11 n'en est pas, dit-il, de l'algèbre comme des notations chimiques qui ne rendent (pie ce (ju'oii y a mis avec préméditation. Tout au contraire, il n'y a lieu de jilus épineux pour l'algébriste que d'accepter, puis de comprendre, puis d'explicpier aux autres les consé(pionces auxquelles la langue de l'algèbre le conduit malgré lui et comme de surprise en surprise : celte langue, qu'il ne la(;onne pas à son gié, qui s'organise et se développe par ses vertus propres, étant encore plus un champ de découvertes (pi'uu instrument de découvertes. »

Il en est donc de la langue de l'algèbre comme de l'idée <le l'esprice. Celle-ci également est un champ de découvertes on l'on est conduit de surprise en surprise; et la géométrie en cela rcssembleétonnammejit à l'algèbre. Le mathématicien travaille indifféremment, également, sur des figures de géométrie et sur des signes algébri(pies.

Le rapport que j'ai établi entre l'espace et la langue me parait trouver dins ces considérations un sérieux appui. Si le mathém iticieu travaille sur des ligures géométriques et des signes algébiicpies, le littérateur, le i>oète, vit au milieu d'un monde de formes et d'un monde de phrases, et «es formes aussi bien cpie ces phrases apparaissent àses yeux comme des révélations. Quand la strrqdiesaphicpieaété découverte, la langue grecque n'a point paru agrandie ; il a semblé que cette beauté nouvelle faisait déjà partie de son fonds inépuisable, comme, lorsque la Vénus de Médicis a été «cutptée, il a semblé que l'espace déjà contenait virtuellemeut cette forme admirable.

Maïs ce n'est pas seulement à l'espace, c'est an temps, que j'aî comparé la langue. Effectivement, il y a en tout idiome une dualité fondamentale, celle des signes qui expriment des subs^ tances ou des qualités, et des signes qui expriment des aclions. La combinaison de ces deux aspects, — distincts mais insépa^ râbles, — est nécessaire pour la formation de la phrase, comme la combinaison de l'espace et du temps, également distincts mais inséparables, est nécessaire pour la formation du mouvement, d*où dérive toute forme. On peut se demander, en psychologie, si c'est l'idée de l'espace qui a précédé et provoqué l'idée de temps, ou vice versa; et une question analogue est agitée par les linguistes quand ils se demandent si les racines d'où ils font dériver toute la végétation des langues d'une môme famille sont des noms ou des verbes. Dans la famille indo-européenne, elles sont des verbes, et, par ce caractère elles attestent , d'après Sayce (1) la supériorité des races aryennes, leur esprit « actif, conscient, cherchant à dominer la nature extérieure » et, par suite, puisant dans la conscience de sa propre activité, déployée dans le temps, l'explication des choses du dehors. Mais c'est une erreur de croire, d'après cet éminent philologue, qu'il en soit ainsi dans toutes les langues. Les idiomes de la Polynésie, nous dil-il, et les langues sémitiques « nous ramènent à des racines nominales aussi nclle-^ ment que les langues aryennes nous reportent à des racines verbales. Le verbe sémitique présuppose un nom aussi bien que le nom aryen présuppose un verbe. Là donc c'est le concept de l'objet qui fait le fond du langage ; c'est une intuition où le sujet s'ignore, ou plutôt s'absorbe dans l'objet; on perd de vue l'action du sujet et le développement de la volonté. » Les linguistes qui se sont bornés à l'étude des langues indo-européennes sont donc portés à tort à croire que toutes les racines sont verbales, par la même raison peut-être que les psychologues, confinés dans l'étude de la psychologie humaine et ne pouvant descendre, au moins par introspection et intimement, dans la psychologie animale, sont portés à croire que l'idée de temps, comme l'idée de force, est la première en nous. N'est-il pas probable, au contraire, que chez les animaux, à coup sûr

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chez les animaux inférieurs, la localisation dans Tespace est déjà nette quand la localisation dans la durée est à peine ébauchée? et n'est-il pas à croire qu'ils matêrialUent les objets de leurs sensations ayant de les animer 1

Une autre question, à rapprocher des deux précédentes, est celle de savoir, en mythologie comparée, si des deux grandes sortes de divinités qu'on trouve chez tous les peuples, c'est-àdire des dieux naturels et des ancêtres divinisés, ce sont les pre:niers ou les seconds qui ont la priorité. J'appellerais volontiers racines mythologiques, en souvenir des racines philologiques, ces conceptions élémentaires du divin, très antiques, qu'on retrouve les mômes, dans chaque famille de religion, sous le luxe de désinences ou d'inflexions légendaires dont l'imagination pieuse les a surchargées. Or, il est à remarquer que, à 'instar des philologues, les mythologues à ce sujet sont partagés en deux camps : les uns, ceux qui ont surtout ou exclusivement étudié les religions supérieures, tendent à voir sous les mythes les plus naturalistes, comme leur élément primitif, l'adoration des e.s/jnV.s paternels, spiritualisme ou animisme primordial d'où le grand fétichisme des puissances naturelles, l'apothéose du soleil, des vents, des fleuves, seraient plus tard sortis. D'autres, plus adonnés à l'étude des religions inférieures, ne voient dans le culte des sauvages pour les âmes de leurs pères que la suite d'un culte antérieur ou encore subsistant, pour quelque petit fétiche nullement spirituel, pour une pierre, un arbre, une fontaine. Il faut bien distinguer les mythes solaires suivant qu'ils ont l'une ou l'autre oi'igine. Pour les Giecs, le soleil était la transformation d'un Dieu humain, d'A()ollon ; pour les anciens Péruviens, Tlnca était la transformation du soleil. C'est précisément l'inverse.

Au surplus, par l'une ou l'autre voie, le résultat final est le môme: de môme que tout cerveau finit par posséder l'idée de l'espace et celle du temps, de même que toute religion finit par avoir des mythes naturalistes (ou des légendes cosmogoniques) et des hommes faits dieux, pareillement toute kngue compte dans son dictionnaire des noms et des verbes à la fois-

On remarquera la plus grande analogie entre la scission par laquelle^ àparlir de la sensation première, la notion de Matière- Force s'est séparée de celle d'Espace-Temps, et la scission par

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iaquelle, à partir de Tanimisme ou du fétichisme primitif, le développement des religions s'est séparé du développement des langues. L'espace et le temps sont des catalogues de signes dont l'individu a besoin et qu'il porte en lui, pour son propre usage, afin de se reconnaître en lui-même au milieu de ses sensations multiples et de ses états changeants, en les étiquetant de la sorte (1). La langue est de môme un catalogue de signes dont 1 individu a besoin pour se faire entendre de ses associés, pour se reconnaître et leur permettre de se reconnaître avec lui au milieu de leurs idées et de leurs volontés incohérentes. Eh bien, £u début d3 la vie mentale, quand, par hypothèse, la sensation seule existait, il a bien fallu que les lieux eux-mêmes fussent sentis ; mais ces sensations-là, objectivées d'ailleurs comme les autres et prises aussi pour des réalités, ont dû avoir pour caractère de plus en plus exclusif d'être des marques de toutes les autres sensations. Les diverses durées, les divers moments, de même, n'ont pu être conçus d'abord qu'en étant imaginés, €omme n'importe quel phénomène ; mais ces images-là ont dû •avoir pour qualité de plus en plus spéciale et unique d'être les marques de toutes les autres images, de tous les autres souvenirs d'action. Pareillement, les mots ont dû commencer par être, comme tous les autres objets du dehors, remarqués en société et adorés, des idoles; mais ces idoles-là ont fini par ne servir, •comme il le fallait, qu'à signifier les autres idoles, devenues en se multipliant de simples idées. Biais, quoi qu'on pense de ces dernières conjectures, on ne saurait, je crois, contester une large part de vérité aux analogies précédemment indiquées entre les grandes notions fondamentales de TEsprit, auxquelles les logi- <îiens donnent le nom de catégories, et les grandes institutions fondamentales de l'Ordre social, auxquelles je me permets de donner le même nom.

Il est encore d'autres analogies entre la vie mentale et la vie sociale au point de vue, non plus de la pensée principalement tnais principalement de l'action. J'ai déjà dit que les première

(1) C'est, au fond, la théorie des signes locaux de Wuudt et d'autres psycbo- 4ogues .

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conditions de l'accord téléologique individuel et social étaient let Plaisir et la Douleur, le Bien et le Mal, conçus comme des réalités ou des demi-réalitts d'un o:enre à part. Mais, en outre, le nouveau-né trouve en lui, comme moyen d'action individuelle, des instincts, habitudes héréditaires qu'il y a lieu de croire formées par une répétition consolidée d'actes volontaires, de recherches de l'agréable et de fuites du pénible, pendant le long passé de la race; et l'homme trouve autour de lui. comma moyen d'action sociale, des coutumes, sortes d'instincts sociaux qu'il y a tout lieu aussi de croire formés par une suite de devoirs accomplis, c'est-à-dire de vouloirs collectifs réalisés en vue d'atteindre le Bien et de fuir le Mal, pendant tout le passé de la tribu ou delà nation. Instincts et coutumes ne sont point des catégories, n'étant jamais regardés comme des réalités extérieures (1), mais ce sont pourtant, comme l'espace ou le temps et comme la langue, des extraits et des coordinations d'antiques expériences, où l'on puise les ressources exigées par des expériences nouvelles. De même que l'espace, système de notions où se condensent de vieux jugements sensitifs, rend seul possible des jugements nouveaux, l'instinct ou l'habitude, système de moyens où se résument des millions d'anciens buts, est nécessaire pour permettre à des buts nouveaux de se réaliser. De même que la langue, système de notions qui furent des affirmations oubliées, est indispensable pour la formation de propositions nouvelles, la coutume ou la loi, système de procédés qui tous séparément furent des commandements du maître exécutés par devoir, est indispensable pour l'exécution de nouveaux ordres du chef. Les coutumes, les mœurs d'un peuple, en etfet, sont l'œuvre lente de ses gouvernements successifs ; le Droit est, en ce sens, l'alluvion de la politique. Subjugué par la fascination d'un homme qui se dit organe d'un dieu et montre urb nouveau Bien à poursuivre ou un nouveau Mal à éviter, un peuple primitif obéit et contracte ainsi des habitudes conununes d'activité, des coutumes, qui !ij changent pas après qu'une nouvelle fascination s'est substituée à la première (2). Par des

(1) Cependant le Droit, forme précisée de la coutume, tend à être l'objet d'un réalisme spécial. Car riiomme du moyen âge, par exemple, croyait certainement que ses droits, ses privilèges, étaient quelque chose de réel hors de lui.

(2) Parmi les actes du pouvoir, il en est d'une certaine disse qu'on ne peut nier avoir été la source des c& itumes : à savoir les jugements judiciaires. Sumner Maiufr

complications de routines et de survivances semblables s'est formée la Cérémonie, que Spencer a si brillamment étudiée, mais qui n'a jamais été un gouvernement distinct, en dépit de la peine qu'il se donne pour démontrer cette thèse étrange. Ce qui est certain, c'est que la Cérémonie a toujours été le reliquaire des despotismes antérieurs. Même dans les quelques siècles qu'éclaire l'histoire, et jusqu'en nos civilisations avancées, la suite de cette transformation est évidente ; nous voyons les usages, les étiquettes et les politesses monarchiques, en se simplifiant parfois, mais en se généralisant toujours, survivre âux monarchies, et aussi bien les lois napoléoniennes à Napoléon, le Droit romain à l'Empire romain. Ajoutons bien vite que, si les codes de Napoléon ou de tout autre législateur ont duré, c'est qu'ils innovaient fort peu en définitive et se bornaient à consacrer des éléments traditionnels. L'activité législative, par les nouvelles lois qu'elle ajoute, sous l'inspiration politique, au corps de la coutume établie, du véritable Droit national, ne doit être à ce Droit que ce que la production des néologismes est au fonds de la langue. Il y a des époques où le sentiment du droit s'obscurcit, par la même raison qu'à d'autres époques le génie delà langue; alors surabondent les lois nouvelles et les mots nouveaux. Un projet de loi ne devrait être admis par les Chambres qu'après une période d'acclimatation (1) ; c'est ainsi que l'Académie ne se hâte pas d'insérer les néologismes dans son dictionnaire. Puis, il est essentiel que toute innovation juridique, en entrant, revête la livrée de principes de Droit reconnus, de même qu'un mot étranger introduit en langue française doit s'y franciser.

J'ai à faire sur ce qui précède une remarque assez importante* Il n'y a pas à nos yeux, on le voit, entre le Droit et le Devoir ce rapport de corrélation symétrique qu'on s'est plu à imaginer sur le modèle du Doit et Avoir des commerçants. Ce n'est qu'en prenant le mot Droit dans une de ses acceptions, et non la plus

fait dériver la coutume et la loi ùq jugements inspirés antérieurs à toute législation. Tout chef, en effet, est à Torigine un justicier; mais, en outre, tout justicier, tout vieillard ou homme influent dont les sentences sont respectées, devient chef et prend part aux délibérations politiques; et ce n'est pas seulement par des accumulations de jugements judiciaires^ c'est aussi et surtout par une suite de décision! gouvernementales que le droit se forme ou se transforme.

(i) Un économiste distingué, Donnât, a émis à ce sujet une idée aussi juste <iu"mgénieuse dans sa Politique expérimentale.

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yaste, — à savoir dans le sens de droit de créance sur quelqu'un qui a le devoir de vous faire ou de vous donner quelque chose, — ce n'est qu'à ce point de vue exclusif et borné que l'anlilhèse ci-dessus peut se soutenir. — Mais le droit réel et vivant, tel que rhoniine des premières civilisations le conçoit et le chérit et ne cesse de le chérir jusqu'aux âges de décadence môme, le droit pour lequel meurt un peuple ou une peuplade, sorte d'amour austère comme le patriotisme et l'honneur, est tout autre chose que cela. Il est un ensemble d'habitudes d'agir dans des limites déterminées qu'on ne sent plus comme des limites, mais bien comme des remparts. Voyons naître un droit ; rien de plus simple. Une loi vient d'être émise par un despote ou volée par une assemblée, dans un intérêt politique toujours. Elle décide, par exemple, que le fonds dotal est inaliénable. Cette loi est d'abord obéie par devoir^ elle est sentie comme une prohibition gênante ou comme une prohibition non demandée et non attendue ; on ne peut la respecter qu'en songeant à V autorité du législateur qui l'a établie. Elle a donc deux caractères : elle est plus ou moins pénible ou surprenante, et elle est une volonté extérieure à celui qui s'y conforme. Mais, si cette loi dure, à mesure que les générations se succèdent sous son ombre, elle perd ces deux caractères : elle est obéie par habitude, par goût ; en môme temps, celui qui l'exécute se l'est appropriée, il se l'est faite sienne pour l'avoir reçue des siens comme un bien de famille, comme un patrimoine national ; et alors elle est sentie comme un droit, c'est-à-dire comme une garantie et non comme un ordre. Voilà pourquoi, après le renversement de l'Empire romain, les populations gallo-romaines et autres, habituées à la législation impériale, qui pourtant leur avait primitivement été imposée par la violence, ont vu en elle le trésor de leurs libertés les plus précieuses, leur meilleure garantie contre l'arbitraire des chefs barbares auxquels elles obéissaient en murmurant, sauf, plus tard aussi, à s'approprier comme autant de privilèges les coutumes féodales formées par suite de leur nouvel assujettissement. Or pour les chefs barbares qui laissaient les populations latines continuer à suivre les lois impériales (du moins en tant qu'elles n'étaient pas directement opposées au nouvel état de choses), qu'était-ce que le Corpus juris ? ou plutôt le Breviarium Alaricuniy compilation wisigothe des t^^ites romains?

C'était tout simplement un moyen de gouvernement pour eux. Chacune de ces lois, lors de sa promulgation, avait été l'expression d'un but momentané ; eh bien, elle était devenue, en devenant une habitude, un simple moyen destiné à rendre possible la réalisation de nouveaux buts.

Le droit n'est donc que cela : un ancien devoir, devenu le point d'appui nécessaire d'un devoir nouveau ; une autorité d'abord extérieure et gênante, devenue par degrés intérieure et auxiliaire, un but devenu moyen. Le droit est l'alluvion du devoir; le devoir, tel qu'il a été compris et pratiqué par des générations sans nombre, est le fleuve dont le droit est le limon accumulé. Aussi voit-on, par exemple, qu'à chaque progrès du pouvoir royal en France (c'est-à-dire à chaque extension du devoir d'obéissance au roi) correspond un progrès du droit monarchique, et qu'à chaque progrès du pouvoir de la papauté au moyen âge correspond une extension du droit canonique.

L'origine du devoir, en société, est comparable à l'origine du vouloir dans la conscience. La volonté substitue à l'antagonisme des désirs leur subordination hiérarchique, leur orientation finale; le devoir met fin à lantagonisme des volontés par leur orientation idéale. M. Ribot nous a décrit les maladies de la volonté. Ne pouvons-nous pas les comparer à ces périodes de la décrépitude des peuples que caractérise la paralysie ou la perversion du dévouement ? L'égoïsme radical, l'anéantissement du patriotisme, n'est-ce pas là une véritable aboulie sociale?

Aussi bien ce qu'on pourrait appeler les maladies de l'habitude, c'est-à-dire l'ataxie locomotrice, l'incoordination des mouvements musculaires, l'interruption du courant d'activité machinale qui sert à faire tourner les roues de la volonté, n'est-ce pas l'équivalent de ces crises révolutionnaires qui, bouleversant les mœurs et les usages des peuples, rendent l'action gouvernementale impossible et aboutissent à l'anarchie?

En résumé, nous voyons que, dans ses efforts et ses tâtonnements séculaires pour parvenir à équilibrer les croyances et les désirs contenus dans son sein, la société s'est trouvée aboutir à des fictions ou à des créations d'objets généraux qui correspondent aux objets déjà créés ou imaginés par l'esprit individuel pour harmoniser les impressions et les impulsions confuses de son cerveau. Un môme problème a conduit à des solutions ana-

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logues : il n'y a rien là d'étonnant. Mais quand, séparément, la logique individuelle et la logique sociale ont réalisé les conditions de leur accord interne, est-ce que leur tâche est achevée? Non. Il reste un désaccord fondamental à elTacer, senti chaque jour davantage à mesure qu'une civilisation avancée met en pleine lumière toutes les contradictions. Il reste, avons-nous dif, à faire en sorte que les deux, logiques se réduisent à une seule, et qu'il n'y ait plus analogie seulement, mais identité entre les catégories de l'une et de l'autre confondues. Gest le but inconscient, mais profond, de tous les savants qui travaillent à chasser du credo populaire les êtres divim et les entités verbales, le réalisme théologique et le réalisme philologique (autrement dit métaphysique) (1) et à propager un Credo nouveau où tout sera expliqué par des ^^^ô^/^/ic^^' chimiques et des Forces physiques, par des formes ou des mouvements dans Vespace et des changements dans le temps. C'est aussi le but inaperçu des utilitaires qui s'efforcent de ramener les idées du Bien et du Mal à celles d'une somme de plaisirs et de douleurs, et de supprimer le devoir en le ramenant à l'intérêt individuel, au vouloir intelligent ; et les révolutionnaires concourent à la même fin quand ils rêvent d'une société qui, sans coutumes nationales fidèlement respectées, marcherait très bien par le seul jeu des habitudes individuelles librement formées.

Mais qui ne voit le caractère chimérique de ces dernières illusions ? Toujours la vie nationale imposera à l'individu le sacrifice de ses habitudes les plus chères à la discipline commune, et le sacrifice de son intérêt particulier à l'intérêt général. L'accord des deux téléologies, individuelle et sociale, ne peut donc s'opérer que par voie de transactions réciproques. Il en est de même de raccord des deux logiques. On n'a pas eu de peine à montrer que ces matières et ces forces par lesquelles nos savants expliquent tout sont d'anciens Dieux sous de nouveaux noms ; il n'y a pas très loin de l'Allah de Mahomet à l'Inconnaissable de Spencer. L'Inconnaissable est l'Inconnaissable, et Spencer est son prophète. Il n'est pas difficile non plus d'observer que ce

(1) On sait à quel point la métaphysique des Grecs est incompréhensible sans une certaine connaissance de la Inngue grecque, et combien le génie de la langue allemande est nécessaire pour l'intelligence de la métaphysique allemande.

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n'est point par des formes et des mouvements seulement, maïs avant tout par des formules qu'ils rendent compte de l'Univers : leurs lois ne seraient rien si elles n'étaient pas des phrases, elles ont besoin d'une langue quelconque pour se soutenir, pour être quelque chose, et, sans la langue, elles ne seraient absolument rien. Impossible donc d'anéantir la logique sociale dans la logique individuelle. Leur dualité est irréductible, mais comme celle de la courbe et de l'asymptote qui vont se rapprochant indéfiniment.

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