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LA CONSCIENCE SOCIALE

Jusqu'ici, nous avons vu la société, dans ses efforts pour résoudre son problème logique d'équilibre, reproduire sous des formes agrandies les solutions mômes, ingénieuses et originales, imaginées par l'esprit individuel aux prises avec un problème analogue. Mais, en y regardant de plus près, il va maintenant BOUS sembler apercevoir une différence importante entre les deux logiques comparées par nous. Elle n'est d'ailleurs qu'apparente, comme nous le verrons plus loin. Quoi qu'il en soit, examinons-la. Ce n'est pas tout que d'avoir accordé négativement et positivement les jugements objectifs d'attribution et de causalité, et m^me les jugements-desseins, les espérances et les craintes, qui se pressent en se heurtant dans la mêlée humaine; il reste à concilier de môme, ou plutôt c'est par là qu'il a fallu nécessairement commencer, et ce n'est rien moins qu'aisé, les jugements subjectifs d'amour-propre, les vanités et les orgueils. Cette difficulté, qui paraît de prime abord n'avoir point d'équivalent en logique individuelle, est le plus terrible écueil peut-être de la logique sociale.

Naturellement les amours-propres sont en cofiflit, en contradiction, puisque chacun de nous, en naissant, est très fortement porté à s'estimer supérieur aux autres. Comment lever cette contradiction ? Comment arranger les individualités associées, de telle façon que leurs tendances respectives à avoir pleine foi en leur propre mérite et pleine confiance en leur propre talent, reçoivent la meilleure satisfaction possible, c'est-à-dire que la

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somme algébrique de ces doses de foi el de confiance additionnées,durablement unies, soit le plus forte possible? — Ce pro- Llèmc ardu est résolu aux époques avancées de Vbisloire, mais imparfaitement, et superficiellement toujours, par la politesse. La politesse est, ce semble, le plus confortable arrangement des amours-propres entre-pressés le plus doucement ou entreheurtés le moins durement qu'il se peut. Elle consiste avant tout à rendre les orgueils invisibles ou impalpables les uns aux autres, moyennant force interprétations de mensonges complaisants.

La Politesse, dans une certaine mesure et à certains égards, est donc aux amours-propres ce que le droit est aux intérêts. Les intérêts naissent hostiles, contradictoires; le droit les délimite, et, se substituant ù eux, les rend extérieurement conciliables par cette substitution. Quand l'individu tient à ses droits comme à la chose capitale, la paix devient possible, car ils lui font oublier Tillimité de ses désirs et de ses ambitions natives; s'attacher à ses droits, c'est s'intéresser à la limitation même de ses intérêts. De même, quand l'homme civilisé, — et aussi bien le barbare et le sauvage même, car le sauvage même est poli à sa façon, — met son orgueil à paraître bien élevé, c'est-à-dire à ménager l'orgueil d'autrui et à masquer le sien pour le protéger de la sorte, la vie urbaine, la vie sociale à vrai dire, devient possible, et l'on commence à goûter les douceurs du savoir-vivre.

Mais la politesse, qui permet aux orgueils de se juxtaposer, ne les fait pas s'entre-pénélrer ; d'ailleurs elle n'est propre à sommer^ même extérieurement, que dos doses modérées de foi et de confiance en soi-même. Si ces doses sont dépassés, si l'orgueil et l'ambition se mettent à [)ousser de forts élans dans des cœurs naguère modestes, adiou les formes agréables et caressantes de l'urbanité! Or les orgueils et les ambitions, à l'origine, ont dû être immenses. Je ne parle pas surtout des orgueils individuels, car, primitivement, les indi\idus comptent peu par eux-mêmes; mais, en revanche, les orgueils collectifs des membres de chaque famille et de chaque village sont prodigieux et éminemment contradictoires. Chaque groupe social s'estime ridiculement et méprise son voisin. Cette contradiction profonde des jugements d'amour-propre local est peut-être la difficulté la plus grande qui s'oppose en tout pays primitif à l'établissement

d'un ordre social, qui mette fin à ces mépiis réciproques et aux querelles sans lin dont ils sont la source. Comment lever cette antinomie? La politesse n'a rien à voir ici. Une autre solution, plus profonde et plus complète, a donc été requise dès le début, et, à vrai dire, elle ne cesse pas d'être toujours nécessaire, ne serait-ce que pour rendre l'autre possible. Elle a été fournie par le phénomène de la Gloire. La Gloire, c'est l'orgueil prodigieux d'un seul, redoublé et approprié par l'admiration des autres, dont l'orgueil, par le fait môme, s'élève ou tend à s'élever à son niveau. L'admiration est un plaisir ou une peine; elle est un plaisir, c'est-à-dire un accroissement de foi en soi-même, quand son objet peut être précédé du pronom possessif mon ou mien; dans ce cas, elle est l'extension du moi obscur à quelque moi glorieux qu'il s'approprie ; elle est l'effacement des limites du moi. Voilà le miracle et l'avantage de l'association. Une autorité glorieuse, forte et respectée, vers laquelle se tendent tous les yeux, est la seule conciliation possible des amours-propres antagonistes, soit individuels, soit collectifs. Le morcellement féodal, à cet égard comme à tout autre, n'a fait place à l'assimilation et à la fusion modernes que grâce à l'éclat du pouvoir royal. Quand la foule admire son chef, quand l'armée admire son général, elle s'admire elle-même, elle fait sienne la haute opinion que cet homme acquiert de lui-même, et qui rayonne en fierté de race ou de génie sur le front d'un Louis XIV ou d'un Cromwell, d'un Alexandre ou d'un Scipion, voire même d'un tribun quelconque. Cette admiration unanime est l'aliment de cet orgueil, de même que cet orgueil a été le plus souvent la source première de cette admiration. Elle et lui croissent et décroissent parallèlement. Voyez s'exalter à la fois laudace orgueilleuse de Napoléon et 1 enthousiasme de ses soldats pendant sa triomphante période, d'où une puissance énorme de foi dépensée ; puis, quand le cours des défaites commence, voyez la Grande Armée s'attrister, perdre foi, et Napoléon lui-môme douter de son étoile (1).

(1) Il est rare qu'un immense orgueil, parfois même ridicule, ne soit pas en tête de toutes les grandes créations. L'orcjueil précède la gloire, qui n'est que son rayonnement imitatif en quelque sorte. Sans l'orgueil démesuré du père de Frédéric le- Grand, son fils eût-il été si ambitieux et si glorieux, et l'Allemagne serait elle aujourd'hui ce qu'elle est? Tous les initiateurs de génie, Rousseau, Napoléon, Hugo, ont été des montagnes d'orgueil. L'orgueil des rois, et aussi bien des consuls et des sénateurs, fut de tout temps la condition de la grandeur des peuples.

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Sous Louis XIV, on a vu, par une coïncidence heureuse, la plus élégante politesse — qui serait ridicule à présent — s'unir à la plus brillante gloire monarchique pour produire une intensité remarquable d'orgueil national, en même temps que par d'autres apports, par l'épuration de la langue mûrie et la régularisation du Droit, par les progrès de l'unité religieuse et du pouvoir royal, le fleuve de la foi et de la conscience nationale grossissait au delà de toute espérance. De telles coïncidences ne sont point des exceptions fortuites ; elles se reproduisent plus ou moins à chaque grande époque historique, sous Périclôs comme sous Auguste, sous Ferdinand et Isabelle comme sous Soliman. La tendance que montrent ainsi à se rassembler dans leur plus vif éclat les grandes conditions d'accord logique révèle assez, remarquons-le en passant, leur racine comnmne et leur étroite parenté. Mais ce que je tiens surtout à signaler ici, c'est le raffinement ou le renouvellementde l'urbanité, consécutif d'ordinaire à l'éruption d'une grande renommée qui se consolide et s'asseoit, à peu près comme une nouvelle flore apparaît aux pieds d'une montagne qui se soulève. La politesse, en eiret, est la menue monnaie de l'admiration et de la flatterie, elle en est la forme mutuelle et la vulgarisation, comme la gloire en est la source et la forme unilatérale. La gloire a dû précéder la politesse, et seule encore elle l'entretient, comme l'esclavage a précédé le travail industriel et l'échange des services, et comme la li telle d'un pouvoir fort est indispensable à la prospéi'ilé de Tinduslrie.

Mais nous ne pouvons bien compiendrc l'impoilance capitale du phénomène social de la gloire, qu'en le comi)ai'ant, maintenant, à son véritable équivalent individuel, le pliénomène psychologique de la conscience. A l'origine des sociétés, le chef est le moi social. Le chef, en effet, à cette aube de la vie sociale, monopolise toute la gloire à son profit. Mais, plus tard, il n'en est plus de môme. La gloire se répand, se distribue entre un certain nombre d'hommes marquants qui sont chefs, chacun dans leur sphère, en tant que glorieux. La conscience est le rayonnement du moi, elle fait qu'un état intime est ?nicfi,et la gloire est le rayonnement du maître, elle est ce qui donne un caractère magistral îx un homme. Cette comparaison, qui paraîtrait à tort étrange ou superficielle, éclairera singulièrement ses deux termes Tun par l'autre. L'esprit, nous le savons, est une société de

petites âmes commensales du même système neryeut et toutes aspirantes à l'hégémonie, un concours d'innombrables petits états nerveux différents qui, probablement nés chacun à part dans quelque élément distinct du cerveau, cherchent tous à se propager extrêmementvite d'élément à élément, à s'entre-étouffer,. à s'entre-conquérir, ou plutôt à s'entre-persuader. Au milieu de cette tourbe éclôt sans cesse de cette lutte un groupe plus ou moins étroit d'impressionr plus ou moins triomphantes, c'est-àdire conscientes, et, dans ce groupe, se dégage toujours avec une netteté variable l'une d'elles, tour à tour visuelle, auditive, tactile, musculaire, Imaginative, point saillant du moi en perpétuelle agitation. Cette impression, et, à divers degrés, toutes les autres de cette élite, font participer sans doute à leur rang privilégié, aussi longtemps que dure leur succès cérébral, leurs cellules natales; et, puisque la conscience claire et lucide est un plaisir, une harmonie sentie en nous, il est permis de croire que ce rang supérieur est moins conquis de force qu'obtenu par accla^ mation pour ainsi dire : on peut supposer que le moi est en quelque sorte le pôle où convergent momentanément toutes les ambitions et tous les égoïsmes cellulaires, à peu près comme la gloire est la polarisation sociale des espoirs et des orgueils individuels. — Il est certain, au moins, qu'en émergeant à la con~ science, qu'en se rattachant ou paraissant se rattacher au moi,j foyer réel ou virtuel de l'esprit, la multiplicité des états d'esprit les plus dissemblables prend un air d'unité; et il est certain de] même qu'en parvenant à la célébiité, les genres de mérites leî plus divers dans une nation paraissent se confondre en une réalité supérieure qui leur est commune. La conscience est ainsi, proprement parler, la première catégorie de la logique indivi-j duelle, d'où découlent toutes les autres ; et la gloire, point d( mire hallucinant de tous les yeux, est la première catégori( de la logique sociale, source de toutes les autres également. Rien, par exemple, n'a été divinisé qui n'ait été glorieux ; lî gloire est le chemin nécessaire de l'apothéose ; et rien n'a éi( objectivé, matérialisé, qui n'ait été senti; la conscience seul( mène à la perception.

L'analogie se poursuit, si l'on examine avec plus de détails h nature, l'origine et le rôle de ces deux grands faits. La conscienc0-| est une réalité à ces.du'est-ce qui aeux fQest conscient? G'esl

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tantôt une nouvelle croyance claire, tantôt un nouveau désir vif; ou, en d'autres termes, c'est tantôt une perception, tantôt une volition. — La gloire s'attache pareillement aux deux versants correspondants de la vie sociale. Qu'est-ce qui est glorieux dans le sens le plus large du mot? C'est tantôt une innovation théorique, une instruction favorablement accueillie, tantôt une innovation pratique, une direction docilement acceptée et obéie ; en d'autres termes, c'est tantôt une découverte, tantôt une invention imitée (si l'on veut bien étendre un peu, comme il convient philosophiquement, le sens de ces termes). Les perceptions, nous pourrions le montrer, équivalent en psychologie aux découvertes en sociologie; et nous pourrions aussi bien dire que les volitions équivalent aux inventions. Une volition n'est que l'aperception très aisée' (1), tandis qu'une invention est l'aperception en général assez mal aisée d'un moyen propre à atteindre une fin, et cette fin elle-même est, dans le premier cas, très facile, et dans le second cas plus ou moins difficile à imaginer. Voilà toute la difî'érence. UUf^nfant gourmand voit des raisins mûrs suspendus à un ormeau : l'idée lui vient spontanément de manger ces fruits et, pour cela, de grimper à cet arbre, et il veut aussitôt grimper. Dans une nation européenne, un voyageur a le premier l'idée que les viandes conservées d'Amérique, si elles étaient transportées sans altération, seraient d'une consommation excellente et économique pour la classe ouvrière: il imagine le frigorifique, et, à la faveur de ce moyen inventé par lui, non Sujs difficulté et avec un succès passager, il répand dans le peuple, non sans peine, le désir d'acheter les viandes américaines. On peut dire qu'à chaque heure la vie éveillée oblige l'individu, pour la satisfaction de ses moindres besoins, ou de ses fantaisies sans cesse renaissantes, à une dépense d'ingéniosité continue sous la forme de petits décrets, de petits arrêtés intérieurs nécessités par des difficultés jamais les mêmes, comme les volumes accumulés de notre Bulletin des lois, ou comme l'inépuisable série de nos brevets d'invention. En cela la vie des nations ressemble étonnamment, on le voit, à celle des individus ; il y faut une consommation effrayante de génie, d'heureuses idées brevetées ou non qui, écloses aujourd'hui sur un champ de bataille ou dans un congrès

(4) V. Lachelier sur Wundt, Revue philosophique, février 1885,

de diplomates, demain sur la scène, un autre jour à une exposition, illustrent un homme et font d'un ïurenne, ou d'un Richelieu, ou d'un Corneille, ou d'un Slephenson, le héros du jour, quand ce n'est pas d'un Bossuet ou d'un Newton, d'un théologien ou d'un savant. De même, en effet, que le 7noi se promène, instable, à travers toutes les catégories de l'Esprit logiques ou téléologiques, s'atlachant à une localisation dans l'espace ou à une attribution matérielle, à une localisation dans le temps ou à un jugement de causalité, — ou bien à la réalisation d'une fin quelconque; de même, dans son vol capricieux, la gloire traverse toutes les catégories logiques ou téleologiques du monde social, et alternativement se repose sur un grand rénovateur de la langue tel qu'Homère, ou sur un grand réformateur des mœurs ou des lois, tels que Lycurgue, ou sur un créateur de dogmes tel que Luther, et de vérités tel que Newton, ou sur un propagateur de nouveaux principes de gouvernement, etd'organi -ation sociale, tel que Rousseau, enfin sur quiconque a enrichi de nouvelles lumières l'esprit humain ou bien sur quiconque, orateur, légiste, artiste inspiré de la religion ou de la science, homme d'élat, ou capitaine, ou colonisateur, ou promoteur d'industrie, a grossi de nouvelles utilités, pourvu de nouvelles puissances et de butsnouveaux le vouloir humain. Il y acependant un certain ordre dans ce désordre. La plus grande gloire, par exemple, est d'abord In gloire militaire, bien avant la gloire artistique, par la même raison que la conscience intense du danger évité ou de la proie poursuivie précède celle de l'amour.

C'est toujours d'ailleurs une innovation qui est glorifiée. Car il ne faut pas confondre avec la gloire le respect profond qu'inspirent aux peuples les vieilles institutions ou les vieilles idées, glorieuses à l'origine, devenues simplement majestueuses à la longue avec les monarques ou les pontifes qui les incarnent, qu;ind ceux-ci ne se distinguent par aucune entreprise personnelle. Ce respect, cet allachement, à peine remarqué de ceux qui l'éprouvent, né (le l'imitation des ancêtres, est à la célébrité lumineuse, née de l'imilation des contemporains, ce que la foi, le dévouenjent fej'mes, mais presque inconscients, de l'individu, aux notions et aux règles depuis longtemps établies en lui et primitivement très conscientes, sont à ses remarques et à ses décisions de chaque instant. Il y a, entre ce respect et la gloire.

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«ntre cette foi et la conscience, cette différence, que ce respect et cette foi sont les œuvres lentes dont la gloire et la conscience sont les outils, et que ce respect et cette foi ne sauraient s'inter rompre sans péril mortel dans la vie mentale ou la vie sociale, €t de fait y sont ininterrompus jusqu'à la folie ou à la mort, tandis que la gloire etle moi sont sujets, môme durant la veille, môme en temps de civilisation, à des éclipses ou à des intermittences (1).

Ce serait une égale erreur, on le voit, de penser que ce qu^ •est inglorieux est socialement inférieur en importance à ce qui €St en renom, ou que l'inconscient a psychologiquement un moindre rôle que la conscience. Cela n'est vrai que de linglorieux qui n'a jamais passé par la gloire, et de l'inconscient qui n'a point traversé la lumière du moi. Mais, à ce compte, riiomme le plus obscur qui vit honnêtement de son humble métier peut se rassurer et s'honorer lui-môme, puisque, depuis l'éduc ition de ses enfants ou la célébration de son mariage jusqu'au fait d'allumer son feu, de pousser sa brouette, sa navette ou sa cliarrue, il n'est pas un acte de sa vie qui n'applique et n'expiiine, en se l'appropriant, une maxime, une formule, une recelte, une idée, glorieusement un jour révélée au monde, et qui sans lui, ou sans ceux qui font comme lui, disparaîtrait du monde. — Trop d'illustrations à la fois, de découvertes et d'inventions, peuvent bouleverser un peuple, comme trop d'impressions à la

(1) Dins un ingénieux et intéressant article de la Revue scientifique (20 août 1887), intitulé /a Conscience dans les sociélés, M. Paullian, a raison de poser en principe que le phénomène social, auquel correspond le phénomène psycholoLriipie (le la conscience, doit, comme ce dernier, avoir été i)rovo(pié par une ialeri'uptidn du cours machinal et inconscienl de l'hahitude. Mais il a tort, à mon avis, de faire consister cette interruption dans la production de l'un de ces actes soleîinels, périodiques et prévus d'avance, (}uoique rares, qui s'accompagnent de cérémonies. La cérémonie est-elle autre chose elle-même (lu'une habitude sociale, et des plus assoupissantes? Une innovation au contraire naît toujours sans nulle escorte de formes rituelles; une initiative vraim-Mit exceptionnelle, clou d'or atiipiel vase suspendre toute une chaîne d'événements par exemple une déclaration de guerre, une entreprise militaire, la découverte d'un nouveau continent, rapjyarilion d'un livre à sensation, etc., peut bien acifJentelletnent se rattacher à (picbpit; solennité : [»ar exemple : après un bel ex|>loit, on va processionnellcment chanter un Tf Deum^ fiuivant Tusage. Mais ce n'est pas cette solennité, ce n'est point cette conformité à une vieille coutume, qui constitue l'éveil de l'attention générale. (Vcsl le retentissement que la nouveauté dont il s'agit a dans le publir ; notoriété, célébrité, gloire : ces mots expriment les degrés divers de ceUe attention collective (pii s'exprime par des groupes confus, des conversations anin)ées, des rassemblements ■autour des march:inds de journaux, des ovations sponi uiées, nullement par des cérémonies.

fois, (le spectacles ou d'émolions, peuvent rendre un homme foir Mais robscurilé d'où jaillit la gloire n'est pas seulement com posée d'éléuients purements conservateurs, et, de même, l'inconscience d'où éclôt le moi n'est pas seulement composée desouvenirs. Nos psychologues savent qu'en outre une fermenta*^ tien sourde d'images ou de traces cérébrales, incessamment accouplées à talons, prépare les associations d'idées qui s'élèvent jusqu'au sens intime ; et, pareil à cette cérébration inconsciente^ se poursuit le labeur des demi-inventeurs sans nombre et sans nom qui labourent dans l'ombre le champ du génie. — Ajoutons qu'un état nerveux, en devenant conscient, ne changepas de nature, comme une invention, en devenant célèbre, ne setransforme pas, mais qu'il acquiert une tout autre énergie, non pas créée, empruntée seulement aux cellules nerveuses où il se répand, comme l'invention devenue célèbre devient une puissance formée par les forces additionnées des individus qui l'emploient. En môme temps, l'état nerveux conscient prend une valeur psychologique qu'il n'avait pas, par son aptitude singulièrement accrue à s'associer avec d'autres états, comme l'invention célébrée prend une valeur sociale qui lui manquait, par ses chances incomparablement plus grandes désormais de se combiner avec d'autres idées magistrales.

Dégageons une nouvelle analogie, implicitement supposée dans ce qui précède. Sans la conscience, pas de mémoire; et sans la mémoire pas de conscience. Ces deux termes sont solidaires. Ce dont on a eu le plus nettement conscience, ce qui a le plus frappé ou passionné, c'est, toutes choses égales d'ailleurs, ce que l'on oublie le moins ; et il n'est pas de conscience éveillée sans lucidité du souvenir. De môme, sans gloire (ou sans notoriété, petite ou grande), point d'imitation, et, sans imitation^ point de gloire. L'un ne va pas sans l'autre. L'éclat d'une doctrine se mesure au nombre de ses adeptes, et un dogme ou un rite, une connaissance et un procédé, courent, toutes choses égales d'ailleurs, d'autant moins de risquer de tomber en désuétude ou en oubli qu'ils se sont imprimés ea exem^ plaires plus nombreux dans les cerveaux publics, c'est-à-dire qu'ils ont eu plus de renommée. Enfin, il n'est pas de grande gloire possible dans un pays sans moyens nombreux et rapides de communication et de correspondance, en d'autres termea

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sans facilités d'imitation. — L'imitation se trouve ainsi correspondre exactement à la mémoire ; elle est en effet la mémoire sociale, aussi essentielle à tous les actes, aussi nécessaire à tous les instants de la vie de société, que la mémoire est constamment et essentiellement en fonction dans le cerveau. — Précisons mieux encore. La mémoire est double comme le lîioi. En tant quelle répèle et relient des jugements, elle est souvenir proprement dit, noiion ; en tant quelle répèle et relient des buts, des décisions, elle est liabitude, moyen. Semblablement, rimtlation est de deux sortes, comme la gloire: quand elle consiste dans la répélilioii d'une idée nouvelle, d'une découverte^ propagée de bouche en bouche, elle se ncuin.e préjugé, noiion sociale; s'il ^s'agit de la répéliliou d'un procédé nouveau, d'une invention, elle prend le nom d'usage. Or, un u^age n'e^t ii pas une habitude sociale? et le préjugé, dans la meilkure acception du mot, n'est-il pas le fixateur social des découvcrles (plus ou moins vraies du reste) comme le souvenir est le fixateur C'rébral des perceptions? Et n'est-ce pas toujours et uniquement par une série continue d'ilhislrations variées, de tous degrés et de toutes sortes, que s'alimente, que se gi'ossil indéfiniment le trésor séculaire des préjugés et dos usages, comme c'est par une suite continue d'actes de conscience que rindividii s'approvisionne et s'enrichit d'habitudes et de souvenirs? {l')

Ou je me trompe fort, abusé peut-être, mais abusé bien ])rofondement, par h) mirage de l'analogie, ou l'histoii'e tMi réalité se comprend mieux, grâce au point de vue (jue j'indi(|ue. Son désordre n'a plus lieu d'étonner, car il n'est (fue superficiel. On a cherché en vain le lien et la loi des événements hislori(iues, la raison de leur enchaînement bizarre, où l'on a voulu voir bon gré mal gré un développement. C'est qu'en faillis se suivent, non seulement sans se ressembler, mais sans se pousser toujoin*s ou du moins sans se déterminer rigoureusement; ils s'entre-choquent plus qu'ils ne s'entre-cxpliqueut ; et ce n'est pas au pré-

(1, Voir à ce sujet, p. 129, la note finale qui sert d'appendice au présent chapitre >

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cèdent ni au suivant que chacun d'eux se rattache par un lien vraiment logique, mais à une ou plutôt à plusieurs séries de répétitions régulières, vitales ou sociales, dont il est le point de rencontre supérieure. Ils se précipitent les uns sur les autres comme les états de conscience successifs de l'esprit individuel. <3u'un homme s'amuse à noter, avec toute l'exactitude possible, el par le menu, la suite des petites sensations visuelles, acous tiques, olfactives, des petites actions musculaires ou autres, pas, gestes, paroles, etc., dont s'est composée une de ses journées ; €t qu'il essaie ensuite de trouver la formule de cette série, le mot de ce rébus ! Il n'y réussira ni mieux ni plus mal que l'historien ne parvient à h'giférer l'histoire, série des états de conscience nationaux. Qu'importe, après tout, que l'entrée des sensalions et des suggestions dans les réservoirs du souvenir et de l'habitude, ou l'entrée des découvertes et des inventions dans les musées de la Tradition et de la Coutume, soit accidentelle et désordonnée! L'essentiel est que ces choses entrent; après <jaoi, elles se classent et s'organisent dans chacune des catégori.'s distinctes, ci-dessus énumérées, de la logique individuelle €t de la logique collective. L'ordre historique cherché, il est là, dans les produits accumulés de l'histoire, dans les grammaires, d:ms les codes, dans les théologies ou les corps de sciences, dans les administrations et les inrlustries ouïes arts, d'une civilisation donnée, mais non dans l'histoire elle-même : pareillement l'harmonie de Tàme est dans l'arrangement intérieur et vraiment merveilleux de ses souvenirs, non dans l'activité du moi qui les a recueillis à droite et à gauche.

Autant les découvertes scientifiques, par exemple, ou les inventions industrielles qui se succèdent immédiatement dans un temps, s'enchaînent peu ou s'enchaînent mal, autant, à une époque quelconque, le groupe des anciennes découvertes qui constituent la géométrie ou l'astronomie, la physique même ou la biologie de cette époque, et le groupe des anciennes inventions qui composent son art militaire, son architecture, sa musique, ont de cohésion relative. Car, parmi les innovations, toul.es un moment célèbres et à la mode, que leur vogue a introduites dans le chœur sacré de leurs aînées, le temps opère un triage ; beaucoup sont éliminées, comme révélant quelque contradiction cachée avec la maiorité des anciennes ; et l'importance définitive

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. de celles qui sont maintenues est loin de se proportionner au degré d'éclat de leur introduction. Celles qui se confirment on s'entraident se rapprochent à la longue, celles qui se sont étrangères se séparent; et leur fécondité véritable, lentement apparue, en lumières ou en forces, en vérités ou en sécurités plus ou moins précieuses, établit entre elles une hiérarchie momentanément fixe que les degrés divers de leur premier succès ne faisaient nullement prévoir.

En d'autres termes, ce n'est pas précisément entre les diverses innovations successivement célèbres, mais surtout entre les diverses imitations prolongées dont chacune d'elles est le foyer d'émission, que l'accord logique apparaît. Et il est à remarqueique, par suite d'une épuration logique incessante, leur cohésiort est proportionnelle à leur ancienneté. Dans leur tassement social en effet, les découvertes et les inventions qui se répandent et s'eni'acinent par degrés, traversent des phases comparables à celles que parcourent, dans leur consolidation analogue au fond de la mémoire individuelle, les perceptions et les actions : et,, comme celles-ci, elles se distinguent en plusieurs strates qui se réduisent, ce me semble, à trois. A la surface, est celte couche assez peu bomogène d'idées apprises et d'habitudes acquises plus ou moins récemment qui forment ce qu'on appelle Voplnion et les ^02^/6* d'une peuple ou d'un bomme. Au-dessous repose un ensemble de convictions et de passions plus longuement élaborées, et plus cohérentes entre elles quoique, d'ailleurs, elles puissent être en contradiction avec les éléments de la couche supérieure : à savoir la tradition et la coutume, quand il s'agit d'une société, l'esprit et le cœur quand il s'agit d'un individu. Mais, plus profondément encore, il y a ce tissu serré de principes et de mobiles à peu près inconscients et incommutables qui se nomme le fjénie et le caractère, soit national, soit individuel.

Est-ce à dire cependant, parce que la série des états de conscience ou des faits historiques ne se déroule pas logiquement» que la logique leur soit étrangère ? Non, car chaque état de conscience pris isolément est déjà un petit système, un choix tout au moins des impressions les plus instructives ou répondant le mieux ù la préoccupation momentanée de la pensée, parmi toutes celles qui se orésentent, et aussi bien une soi-

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gneuse élimination, comme Helmhotz notamment l'a bien montré en ce qui concerne les impressions visuelles, de toutes celles qui ne concourent pas avec les élues ou qui les contredisent. A chaque instant, nous sommes assaillis et importunés de sensations oculaires telles que les mouches volantes, qui, si nous les remarquions toujours, si le moi les accueillait dans son élite, empêcheraient le jugement de localisation ou d'objectivation systématiques des impressions rétiniennes seules remarquées. Aussi restent-elles inaperçues comme les bourdonnements d'oreilles qui, n'étant point susceptibles non plus d'être localisés et objectivés, ne pourraient rentrer dans le système des bruits du dehors que nous situons toujours. Combien d'autres images intérieures traversent ainsi, sans même y jeter une ombre à nos yeux, le spectacle de notre conscience! Or il en est de même de la conscience sociale, de la célébrité, qui, entre mille inventions ou découvertes restées obscures, et dont plusieurs, bien que sérieuses, sont étouffées comme contredisant quelque croyance établie ou contrariant quelque désir puissant, choisit toujours la plus propre à accroître et à fortifier momentanément la masse de foi et de confiance populaires, en d'autres termes, celle qui satisfait le mieux la curiosité et remplit le mieux les espérances du public, ou qui flatte le plus ses opinions et ses goûts .

Donc, et en résumé, sur plusieurs couches épaisses de souvenirs et d'habitudes tassés, classés, systématisés, de souvenirs, c'est-à-dire d'anciennes perceptions transformées en concepts, et d'habitudes, c'est-à-dire d'anciens buts transformés en moyens, — sur cet amas d'alluvions judiciaires et volontaires du passé, le moi actuel erre çà et là, comme un feu follet; le moi, c!est-à-j dire un apport incessant de nouvelles perceptions, de nouvelles fins qui vont bientôt subir des transformations analogues. Telle | est la vie mentale de l'individu. — Et la vie sociale est toute; semblable. Sur un amoncellement multiple et mille fois séculaire de traditions et d'usages mêlés, combinés, coordonnés,— de traditions, c'est-à-dire d'anciennes découvertes vulgarisées, doyennes préjugés anonymes, rassemblées, par faisceaux distincts, en langues, en religions, en sciences, — et d'usages, c'est-à-dire d'anciennes inventions tombées aussi dans le domaine commun, devenues des procédés et des façons d'agir]

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connus de tous, groupées harmonieusement en mœurs, en industries, en administrations, en arts, — sur ce legs prodigieux d'une antiquité incalculable, s'agite sans cesse quelque point brillant et multicolore dont la traînée s'appelle l'histoire; ce point, c'est le succès ou la gloire du jour, le changeant foyer de la rétine sociale, pour ainsi parler, qui se tourne successivement vers toutes les découvertes et toutes les inventions nouvelles, vers toutes les initiatives en un mot, destinées à une vulgarisation pareille.

Si je ne me trompe, il y a là une analogie des plus suivies et des plus frappantes, qui peut se substituer avantageusement à la comparaison répétée à satiété, mais si artificielle et si forcée dans le détail, des sociétés avec les organismes. Ce n'est pas à <iun organisme ue ressemble une société, et qu'elle tend à ressembler de plus en plus à mesure qu'elle se civilise ; c'est bien plutôt à cet organe singulier qui se nomme un cerveau ; et voilà ])Ourquoi la science sociale comme la psychologie, n'est que la logique appliquée. La société est en somme, ou devient chaque jour, uniquement un grand cerveau collectif dont les petits cerveaux individuels sont les cellules. On voit combien, à ce point de vue, l'équivalent social du moi, que les sociologistes contemporains, trop préoccupés de biologie et pas assez peut-être de psychologie, ont vainement cherché, se présente aisément et de lui-môme. On voit aussi que notre rapprochement permet d'attribuer à la croyance hinnaine son impoi'tance majeure dans les sociétés, tandis que la comparaison spencéricnnc déjà démodée n'y laisse voir que des désirs combinés, et trahit son iusuflisance par son inintelligence manifeste du coté i-eligieux des peuples. Peut-être m'objectera-t-on qu'un cerveau suppose un corps dont il s'alimente; j'en conviens. Aussi toute société a-t-elle effectivement sous sa dépendance et à son service un ensemble d'êtres ou de choses qu'elle ada[)te et approprie à ses besoins, et qui, une fois élaborées par elle, sont en quelque sorte ses viscères et ses membres. Ces choses ne font pas partie d'elle-même, si ce n'est peut-être dans une faible mesure au sein des peuplades et des nations esclavagistes, où l'esclave concourt avec la vache et le chien pournourriret défendre l'homme libre. Ici, la caste servile et la caste plébéienne parfois , peuvent être appelées avec quelque vérité l'estomac des patriciens. Mais, là où l'escla^

\±ô LA Loaioua so::[.\ le

vago a di^pai-u,la lliéorie de la société-organisme a perdu sa dernièjc ombre de vraisemblance. S11 y a un organisme là, ou quelque chose de semblable, ce n'est point la société, c'est le tout formé par la société d'une part, et, d'autre part, son territoire cullivé avec les roules et les canaux qui le sillonnent, avec sa la une et sa flore assujetties, ses animaux et ses plantes domestiques, et ses forces physiques captées, qui nourrissent, revêtent, guérissent, traînent, portent, servent en tout et pour tout, sans nulle réciprocité, à vrai dire, malgré un retour parcimonieux de soins intéressés, les populations des champs et des villes. Cette terre et celte nature domestiquées jouent précisément à Végai'd de la nation qui les cultive le rôle des organes corporels à l'égard du cerveau de l'être supérieur qui vit pour penser et ne pense pas pour vivre, et qui use ou emploie sa vigiuHU' physique au profit exclusif de sa force intellecluelle. On a comparé le réseau des télégraphes au système nerveux! le réseau des chemins de fer et des routes, au système cii'culaloire ! Mais, les nerfs et les fibres nerveuses, mais les vaisseaux sanguins, font partie de lorganisme ; est-ce que les fils de fer télégraphiques, les rails et les files de wagons font partie de la société? Qu'on nous montre des peuples où des hommes alignés et se tenant par la main forment d'une ville à l'autre des chaînes électriques, au lieu de nos conducteurs métaUiques, et où d'autres hommes circulent d'une ville à l'autre en longues processions continuelles et entrecroisées, au lieu de nos trains de voyageurs et de marchandises!

Si les sociétés étaient des organismes, le progrès social s'accompagnerait non seulement d'une différenciation, mais d'une inégalité croissante ; la tendance égalitaire et démocratique de toute société qui atteint un certain niveau de civilisation serait inexplicable, ou ne devrait s'interpréter que comme un symptôme de recul social. Il est visible pourtant que ce nivellement graduel et la similitude progressive des diverses classes par le langage, le costume, les mœurs, l'instruction, l'éducation, fortifient entre les hommes d'un môme pays le vrai lien social, tandis que, là où la distance et la différence des classes s'accroissent par exception, il s'affaiblit, et la civilisation rétrograde. Mais, à la lumière de notre analogie, cela s'explique. Le cerveau, en effet, quoique supérieur aux autres organes, se signale entre

l'esprit social 12»

tous par rhomogénéité relative de sa composition, et, malgré ses plis, malgré le cantonnement plus ou moins précis de ses diverses fonctions dans chacun de ses lobes, par la ressemblance de ses innombrables éléments, comme le prouvent la rapidité, la facilité de leurs continuels échanges de communications, et leur aptitude, ce semble, à se remplacer mutuellement (1). Notons aussi la situation exceptionnelle du cerveau

(1) Dans ce chapitre, comme un peu partout d ins ce livre, j'ai comparé le fait social de l'imitation au fJit psychologique du souvenir. M lis pour que la justessr de cette comparaison soit bieu sentie, il importe de la préciser et de la développer en peu de mots. L'équivalent intime de l'imitntion, ce n'est pas à mou sens la mémoire proprement dite, ce que M. Ribot appelle la reproduction et l:i reconnaissance des souvecjirs. Au-dessous de cette mémoire consciente et inlt-Minittente, qui est en réalité, comme nous allons le voir, une combin lison encore plus qu'une reproduction d'images, il y a une sorte de mémoire inconsciente et continue, sans laquelle la premièi'e ne s'e.\[)lique pas. Elle consiste, non en une empreinte lixe et inerte déposée sur la cire cérébrale, mais en une soite de vibr;itiun spéci.ile, de forme vide, qui ne dure qu'à la condition de se répéter, à peu près comme la tranquillité ajiparente d'un rayon de soleil dissimule la vitesse et l'instantanéité de ses ondes, créées et détruites, recréées et redétruites, par myriades, en un clin d'œil. L'écorce grise du cerveau, Taine l'a montré, est un org.me essentiellement répétiteur et multiplicateur des ébranlements nerveux (pii lui sont transmis par un point quelconque de sa surface et de là rayonnent partout.

Une impression quelconque est communiquée à un élément de ce milieu agité; aussitôt elle se répercute en autant d'échos multiples et iidèles qu'il y a d'autres éléments. J'assimile cette répercussion, cette extension superficielle de toute nouveauté apportée du dehors, à l'imitation-mode. Elle est accompagnée de conscience par la même raison que l'imitation-mode est accompagnée de célébrité, de notoriété tout au moins et d'une sorte de gloire : l'innovation sociale, (jui par un triomphe rapide sur des rivales refoulées a envahi le champ social, a rencontré des résistances dans sa course heureuse à l'universalité ; et de même l'idée ou l'image consciente a dû lutter i)Our établir sa vulgarisation cérébrale, dont la conscience est l'expression pure et simple. Ce n'est pas tout, son succès n'est pas complet, si, après s'être propagée de cellule à cellule, elle ne continue à se répéter dans le sein de chacpie cellule, à mesure même (pie celle-ci se renouvelle par la nutrition (r. Cette conservation des souvenirs, (}ui joue un si grand rôle, sous le nom de mémoire organicpie, dans la théorie savante de M. Ribot, n'est-elle pas analogue à l'imitation-coutume? Tout ce que nous imaginons, tout ce que nous pensons tend à se perpétuer en habitudes cérébrales, comme tout ce qui a de la vogue dans nos sociétés, eu fait de livres ou de pièces de théâtre, de produits manufacturés ou autres, tend à s'enraciner en coutume nationale. Le conscient se consolide par l'inconscient, la célébrité bruyante par le respect religieux.

Maintenant quand une image, ainsi produite dans la conscience par une communication rapide de proche en proche, et ainsi conservée par une répétition sur place, vient à se reproduire dans le sens de M. Ribot, c'est-à-dire réapparaît à l'état conscient comme à sa première heure, à quoi com[)arons-nous cette forme nouvelle du souvenir? J'ai vu, il y a un mois, un bateau-torpilleur nouveau modèle, et depuis je n'y ai plus pensé; mais tout à coup cette itnage m'est revenue aussi vive que le premier jour. Nous le savons, il n'est pas admissible que cette image, après s'être effacée, se soit dessinée de nouveau spontanément; rien de moins concevable que le miracle de cette résurrection. Nous devons admettre que,

(1) La nutrition, M. Ribot le dit fort bien, est la base première de la mémoire organique. De même, l'hérédité, la génération, est la base première de l'imitation.

G. Tarde. 9

dans le corps. Tous les autres organes s'épuisent à le nourrir. Chez les animaux morts d'inanition, Famaigiissement est devenu extrême, « mais le poids du cerveau, dit M. Richet, n'a pas sensiblement diminué ». Telle est Ihumanité au milieu de la nature asservie.

Ce sont les sociétés animales, celles des abeilles et des fourmis par exemple, qui méritent le mieux, jusqu'à un certain point, d'être appelées des organismes sociaux; car en elles Findepuis un mois, je n'ai cessé de porter en moi-même, de plus en plus affaibliemais persistante, la suite de l'ondulation nerveuse im;>rimée par la vue du terrible engin. Si aujourd'hui Timage dont il s'agit vient d'émerger de nouveau au gnind» air de ma conscience, c'est sans doute parce que l'ondulation dont je parle a étésimplement renforcée par une circonstance quelconque, comme l'harmonique d'un son qui reste indistincte jusqu'au moment où un appareil, en la renforçant, la détache. Or cette circonstance, siuf le cas d'une anomalie pathologique, est toujours lapparition d'une impression ou d'une idée nouvelle qui, par association, prête ;iu. souvenir rappelé une vigueur singuUère. Cette association est, on le voit, une vniiecombinnison, puisque le souvenir ancien se soude de la sorte à l'image récente, et désormais cette association tendra elle-même à se répéter intérieurement, devenue un souvenir complexe, formé de souvenirs relativement simples. S'il en est ainsi, et s'il faut croire tout ce que les associationnisies nous ont appris à cet égard, je suis autorisé à dire que la soi-disant reproduction des images, en réalité leur agiégation, est l'équivalent psychologique de l'invention. Une invention, nous le savons inaugure une nouvelle sorte d'imitation, comme une idée ou une perception inaugure un nouveau genre de souvenir; mais elle n'en est pas moins toujours une rencontre et un complejcu.'i d'imitations ditférentes, précédentes, qui se ravivent singulièrement par l'ellet de cet heureux croisement. Nous verrons [dus loin, en effet, dans le chapitre relatif à l'économie politique, que le résultat d'une invention industrielle par exemple, est d'ouvrir de nouveaux débouchés à la fabrication de chacun des genres de travail, dont elle est la combinaison ingénieuse, de même que le résultat de l'association des images est de fortifier chacune des images associées. Nous, verrons à ce propos qu'une invention industrielle, équivaut à une association industrielle, et nous comprendrons mieux l'exactitude du terme d'association choisi pour exprimer le phénomène psychologique analogue suivant mes vues. N'oublions pas^ que chacun des souvenirs relativement élémentaires dont une idée nouvelle est la synthèse a commencé par être lui-même une synthèse de souvenirs plus simple» encore, et nous aurons lieu d'approuver M, Ribot quand il insiste pour fairereniM!(|iier (|uc le caractère essentiel d'un souvenir est d'être une association dynamique d'éléments nerveux.

Les maladies de la mémoire, si bien étudiées par le môme psychologue, rappellent fort les maladies de l'imitation, dont nul ne paraît sentir l'importance, quoique, sous d'autres noms, les phénomènes que j'appelle ainsi préoccupent avec raisoa l'économiste, le politique et l'historien. 11 y a des amnésies et des hypermnésies^ des suppressions et des surexcitations maladives de mémoires. L'amnésie temporaire, quand elle est totale, comme dans le vertige épileptique, correspond à cescatastrophes militaires ou épidémiques (peste de Florence, famine, tremblements do terre) qui suspendent momentanément, au sein d'une population laborieuse, rexer->| cice de tous les métiers, de toutes les espèces d'imitation. Les brusques interrup-^j lions révolutionnaires dans la tradition des peuples sont de mémo nature. Si cette amnésie-là se prolongeait, ce serait la mort. Il n'y a de durable que l'amnésie par^| tielle. Celle-ci peut être comparée à ces fléaux, tels que la maladie des vers à soifl ou le phylloxéra, qui s'abattent sur une industrie particulière et la détruisent pouri un temps ou pour toujours. Si la substance nerveuse n'est pas détruite, si du moiD»|

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dividu, mû par un instinct qui le pousse à s'immoler au bien public, joue le rôle d'un simple organe ou d'une simple cellule, et la subordination hiérarchique des fonctions y est complète. Le corps y est fait d'individus aussi bien que la tête. Au degré près, les cités antiques, où règne l'esclavage, leur sont comparables. Mais, à mesure que les sociétés se civilisent, il semble qu'elles vont se désorganisant^ et que ce n'est plus ni à un organisme ni môme à un organe exceptionnel qu'il convient de les

la modification nerveuse qui constitue le cliché organique de l'imnge, n'est pas effacée, la mémoire peut être suspendue sans être abolie. Ce cas rappelle celui où, à la suite d'une dévastation belli(iueuse, un métier cesse de fonctionner, mais sans que les ouvriers habiles à Texercer ou les ing-éuieurs aptes aie diriger et h le réorganiser de nouveau si les circonstances le permettent, aient été tués ou aient perdu leur aptitude. Ne confondons pas l'amnésie, l'oubli m iladif, avec l'oubli normal. Ce dernier genre d'oubli est la condition première de toute mémoire : on n'im.igiue n'importe quoi qu'en oubliant momentanément les images en rivalité ou en hostilité avec celle qu'on fixe ; mais on ne les oublie dans ce cas que parce qu'on les remplace avec avantage ; car, précisément, les états de conscience qui s'excluent ou qui s'excluent le plus nettement, sont les états de môme nature qualitative (relevant du même sens, de la vue ou de l'ouïe par exemple (l), et dont le plus fort refoule le plus faible. De môme, la désuétude est la condition première de toute coutume nouvelle : les haches de bronze n'ont pu se répandre qu'en faisant perdre l'art de fabriquer les haches de pierre ; mais celles-ci ont été, est-il nécessaire de le dire? remplacées de la sorte avantageusement, comme l'a été l'arquebuse par le mousquet, la diligence par la locomotive. J'ai essayé, dans mes Lois de riniilalion^ à propos de ce que j'ai appelé le duel logique, de formuler les lois de ctl'ie désimitation, comme Sinavi Mill a essayé, quebiue part, de rechercher les lois de l'oubli.

Les hypermnésies générales sont analogues à ces fièvres générales de suiproduotion que l'exagération du crédit suscite de temps à autre et qui préparent des krachs meurtrier*. Partielles, elles ressemblent à ces extravagances de fabrication qui se hmitent à certaines industries, par exemple à la création de nouveaux chemins de fer. Ne pas confondre non plus ces surexcitations morbides, nées d'espérances chimériques, avec les excitations normales de rimilation ou de la mémoire. Quand un souvenir est ravivé, même avec une intensité exceptionnelle, par une perception qui se l'associe, quand un métier est mis en activité, même fiévreuse, par une découverte qui lui ouvre un nouvel emploi, il n'y a rien là de maladif.

Suivant M. Ribol, la destrudion des mémoires suit un ordre précisément inverse de la marche de leur formation. Les souvenii-s les plus récents, comme moins stables, sonl détruits avant les plus anciens. Dans la mesure où cette loi est véritable elle répond à celle qui régit la décadence des arts et des industries de tout genre dans une société civilisée, en train de retomber dans la barbaiie par l'elfet d'un désastre national. Les métiers les moins atteints sont les plus profondément, c'est-à-dire en général, non toujours, les plus anciennement ancrés dans les habitudes des populations. Les professions les plus élevées, celles qui répondent à des besoins de luxe plus modernes, sont d'abord anéanties.

Eo ai-je dit assez pour convaincre le lecteur que je ne me suis pas payé de mots «Q assimilant la mémoire à l'imitation ?

(1) Voir ce que dit Herbert Spencer à ce sujet danssa Psi/c ho la g ie, 1" vol., p. 230 et s. « La saveur des choses que nous mangeons, dit-il notamnient, nous emiirclie très peu de raviver dans notre pensée une personne que nous avons vue hier... Mais les sons que nous entendons actuellement tendent à exclnrc décidément de la conscicnoe d'aulrcs sons auxquels nous désirons penser ; les sensations visuelles entravent beaucoup les idées visuelles », surtout les idées visuelles semb abies par la force ou la couleur.

comparer, mais a une sorte de mécanisme psychologique supérieur : régoïsme individuel s'y développe en effet, et c'est de moins en moins par l'esprit de sacrifice, surtout de sacrifice inconscient, c'est de plus en plus (jamais exclusivement) par l'équilibre ou la solidarité des égoïsmes sympathisants, comme dans un système solaire par l'équilibre et la solidarité des attractions moléculaires, que se maintient la cohésion changeante du tout.

Les nations modernes aussi, en temps de guerre, ont, par exception, un caractère organique assez marqué. Le soldat alors se fait tuer pour son régiment, le régiment se sacrifie à larmée, l'armée se dévoue au salut du payj^ ; c'est-à-dire au triomphe d'une pensée politique conçue par un homme ou un groupe dbommes dans lesquels s'incarne momentanément l'Etat. Alors s'exerce rigoureusement la loi des représailles, qui suppose {'identité des soldats d'une môme armée, des divers citoyens d'une même nation, tous responsables des actes de chacun d'eux. Allez donc vous préoccuper alors de l'équivalence et de la réciprocité des sacrifices rendus par les soldats ou les citoyens. Ni cette équivalence ni cette réciprocité ne sont comptées pour rien, ne sont autre chose que des mots; il s'agit de solidarité organique, c'est-à-dire finale. Mais pourquoi organique? Parce que, dans une action militaire, la partie cérébrale et la partie corporelle de Tannée sont unies entre elles *par ce lien d'homogénéité qui caractérise les êtres vivants et animés. Les instruments, les forces, utilisés par le général en chef et le cabinet ministériel sont des hommes comme eux, en majeure partie du moins, de môme que, dans l'antiquité, la plupart des services requis par le maître lui étaient fournis par les forces humaines de ses esclaves. Condition sociale inférieure, à laquelle on échappe par la substitution graduelle de forces nonhumaines , animales, végétales, physiques, mécaniques, à l'énergie des muscles de l'homme. Il est vrai que, semblablemcnt, par les progrès de l'art militaire, les soldats se déchargent de plus en plus sur des machines aussi, sur des canons ou des fusils, du travail qu'ils exécutaient jadis avec leurs bras. Mais, en somme, aujourd'hui comme hier, la bravoure personnelle, la discipline, les vertus militaires, demeurent les vraies forces efûcaces, sans lesquelles toute l'énergie des explosifs

l'esphit social 133

n'est lien ; et la chair et le sang des soldais, aujourd'hui comme hiei-, sont les substances employées, les matières premières de la production ou plutôt de la destruction belliqueuse. — Ainsi le militarisme n'acquiert son caractère frappant de solidarité organique que précisément parce qu'il est une régression. Le progrès s'opère, donc, d^^ns le sens d'une « désorganisation » croissance, condition d'une harmonisation supérieure (1)

(1) (Oct. 1897). La métaphore de la société organique, si longuement développée dans le second volume de la sociologie de Herbert Spencer — qui, d'ailleurs, ne Va. admise qu'avec bien des réserves et semble l'avoir répudiée depuis — a été reprise, élucidée et en apparence fortifiée par M. René Worms dans sa thèse de doctorat intitulée Organisme et Société . En poussant à bout cette thèse, en la portant à son summum de clarté et de précision, il a, ainsi que M. Novicow dans son livre si intéressant Conscience et volonté sociales, contribué à en délivrer la science et n'a dissimulé aucune des objections auxquelles elle vient se heurter. La question a été discutée amplement au dernior Congrès de sociologie qui s'est réuni à Paris eu juillet 1897. Le Bulletin du Congrès, qui ne tardera pas à paraître, permettra aux lecteurs que cette question intéresse d'en envisager tous les aspects. Je renvoie aux considérations que j'ai présentées au cours de cette discussion, ainsi qu'à un article que j'ai publié sur celte même question dans la iîeyi/e/i/iiVo^op/r/çz^e en juin 1896.

CIIAPITUE III

LA SÉRIE IIISTORIQL'E DES ËTATS LOGIQUES

Dans le chapitre qui précède, il a été surtout question des conditions fondamentales qui permettent à l'esprit social de se constituer, c'est-à-dire à l'équilibre des désirs et des croyances, des intérêts et des idées, de s'établir. On peut appeler cela, si l'on veut, la logique sociale statique. Mais par quelles opérations élémentaires cet équilibre s'établit-il et passe-t-il de ses formes inférieures à ses formes supérieures ? A ce problème répond la logique dynamique, la dialectique sociale, dont nous allons nous occuper plus spécialement.

Commençons par donner un scliôme, ime esquisse très simplifiée, de ses opérations comparées à celles de la logique individuelle.

Pour nous faire de la Logique et de la Téléologie, — soit individuelles, soit sociales, — une idée complète autant que précise, nous devons prendre deux jugements ou deux desseins quel- -ionques, A etB, — soit réunis en un mémo esprit, soit séparés 3n deux esprits différents, — et examiner h part tous les rapports, d'abord non logi(}ues ou non téléologiques, puis antilogiques ou antitéléologiques, enfin logicpics ou téléologiques, qu'ils peuvent soutenir l'un avec l'autre. Nous verrons que, dans une certaine et large mesure, la série de ces rapports numérotés successivement, dans l'ordre indiqué, exprime une succession historique. Nous le verrons encore mieux si, admettant qu'il y a des buts dans la nature, — je ne dis pas un but divin, mais des buts réels d'innombrables agen!s élémentaires, — nous ouvrons parfois à la téléologie, par delà le domaine psychologique et social, de vastes champs d'application dans le monde physique et vivant. Celte ressource et ce contrôle nous manquent, ou paraissent nous manquer, par malheur, en ce qui concerne la logique.

LA LOGIOLE SOCIALE

Commençons par les positions non logiques et non téléologiques. Elles se réduisent ix une seule, à laquelle il convient, je crois, pour une raison que nous allons dire, d'accorder la première place. Posons donc:

1° ^ et B ne s'affirment ni ne se nient^ ne s'aident, ni ne se contrarient.

Il est fort difficile de citer beaucoup d'exemples de ce rapport, au moins dans la nature extérieure, précisément parce que, à notre avis, il est primilif. Les rapports suivants ont donc eu le temps de le recouvrir et de n'en laisser subsister que la trace çà et là. Quand les sociologistes, dans leurs vues rétrospectives, remontent jusqu'à l'état de guerre appelé par eux originel et constant entre les premiers groupes d'hommes; quand les psychologues, sous les assises des idées rniionnelles qui ont mis de l'harmonie dans les têtes éclaii'ées, apeiçoivent le péle-môle des croyances contradictoires d'où ce bel accord est issu, les uns et les autres croient avoir touché le point de départ de l'évolution qu'ils étudient. Il leur semble, et il semi)le à tout le monde que la lutte et la contradiction sont le premier mot de tout. Cependant peut-être n'en est-ce que le second. Peut-être, et même probablement, l'hétérogénéité des éléments et des phénomènes est-elle quelque chose de plus primordial que leur opposition, qui suppose un certain degré de similitude obtenu par un commencement de répétition, de régularité, de discipline. Au fond de la vie mentale, de l'esprit du nouveau né, que trouvons-nous? Des sensations brutes, hétérogènes et juxtaposées, ne se heurtant pas encore, ne se contredisant pas encore, puisqu'elles n'impliquent encore aucun jugement. C'est le règne delà qualité pure, du sui gêner is de l'irrationnel et de l'irréductible. Quand es éléments de l'esprit naissant vont commencer à se heurter, c'est que déjà les sensations se seront répétées en images et comparées entre elles. De même, n'est-il pas supposable qu'avanfj de se battre et de s'entre-manger les premiers groupes humainsrj spontanément éclos sans nul lien de parenté ni d'exemple, ontl vécu longtemps étrangers les uns aux autres, sans se nuire ni sel

LA SÉRIE niSTORIQUE DES ÉTATS LOGIQUES 137

servir? et n'est-ce pas seulement après avoir acquis des besoins et des goûts semblables ou après avoir appris la simililude de leurs besoins et de leurs goûts, qu'ils sont entrés en conflit meurtrier? A coup sûr, avant de se combattre, pour arriver à se fondre ou à s'accorder plus ou moins, les diverses religions ont commencé par se côtoyer indifféremment, en leur originalité hétérogène. Il est à présumer aussi bien que la concurrence vitale n'a pas été le premier rapport des divers organismes appelés plus lard à s'harmoniser. Cette lutte, qu'on a prise pour un début, n'est et n'a jamais été sans doute qu'une tiansition nécessaire, mais passagère, entre une période dliétérogénéilé vitale où coexistaient sans se nuire ni s'aider les premières créations originales et non parentes de la vie, et une période d'harmonie naturelle où les organismes associés se rendent ou se rendront des services soit unilatéraux, soit réciproques. Descendons plus bas, jusqu'aux formations chimiques. Ici les commencements premiers nous échappent tout à fait ; mais la raison en est que les molécules des diverses substances sont de beaucoup les œuvres les plus antiques de la natui'e, plus antiques môme que les systèmes stellaires, puisqu'elles ont précédé ceuxci; car comment comprendre autrement leur similitude, constatée par le spectroscope, dans les étoiles les plus éloignées ? Il n'est donc pas étonnant, si la traversée des trois périodes iiuiiquées est universellement obligatoire, que les œuvres naturelles les plus anciennes soient aussi les plus éloignées de la phase initiale. Mais n'est-il pas permis de conjecturer qu'en des temps pré-cosmiques, bien d'autres substances chimiques, aujourd'hu disparues, ont existé, tout autrement hétérogènes que le sont, leurs survivantes auxquelles cette épithète est si souvent appliquée à tort? Nous n'avons pas besoin daiUeurs de cette hypothèse pour affirmer que la différence, l'originalité, lirréductibilité est au fond des choses. D'où pouri'ait jaillir, si ce n'est de cette source profonde, le luxe de vaj-ia lions et de surpiises que, à travers tant de freins compresseurs et de lois régulatrices, de jougs et de niveaux superposés, la réalité fait éclater à nos regards? Pourquoi le multiple serait-il s'il n'était que la répétition non variée et non originale de l'un ? Quelle raison d'être aurait l'infinie multitude des atomes ou des monades, des agents quelconques séparés et distincts qu'élabore l'univers, si

chacun d'eux n'avait sa physionomie, son cachet, sa nuance?

Tl importe cependant de faire dès le début une observation capitale et applicable à tout ce qui va suivre. Quand je dis que le rapport d'hétérogénéité, d'indifférence logique, est primitif et fondamental, je n'entends pas me placer à l'origine absolue et au fin fond des choses. Le caractère répétiteur, périodique, de l'évolution universelle, nous permet de prendre notre point de <lépart à chaque naissance d'une nouvelle période, bien qu'elle ait été en réalité une renaissance, c'est-à-dire une continuation. Tels éléments que je qualifie premiers, parce que leur rencontre pour la première fois inaugure une nouvelle série de luttes et d'adaptations que j'énumérerai bientôt, pourraient être aussi bien appelés derniers par rapport à une série antérieure qui est Tenue aboutir à eux.

Une difficulté cependant se présente : comment, si le multiple est divers, l'union naîtra-t-elle ? Une seule réponse est possible, mais elle est plausible: chacun de ces agents universels a pour âme l'ambition de régir tous les autres, de se faire un univers à «a convenance. Chaque atome est un univers en projet. De là le conflit qui les rapproche, la lutte pour la prééminence ; car de ces milliards d'univers projetés, un seul doit s'accomplir finalement.

Nous arrivons ainsi aux rapports antilogiques et antitéléoîogiques. Ils sont de deux sortes.

2° A nie B qui ne nie pas A; A nuit à B qui ne nuit pas à A.

3° A et B s'entre-nient et s'entre-nuisent.

En d*autres termes, tantôt le désaccord est unilatéral, tantôt il est réciproque. Mais il y a d'abord à se demander si un désaccord simplement unilatéral (exprimé par 2°) est possible. Quand une proposition implique la négation d'une autre proposition, n'arrive-t-il pas toujours nécessairement que celle-ci implique ia négation de celle-là ? Quand un dogme nie une loi ou un fait scientifique, est-ce que ce fait ou cette loi ne nie pas ce dogme? Par exemple, si le récit de la Genèse donne un démenti à certaines découvertes géologiques, ces découvertes ne démententelles pas aussi bien le récit de la Genèse? Pareillement, quand

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plus souvent (car on ne croit jamais très fort ce qu'on est seul à •croire) (1) l'explication positive, non surnaturelle, de quelques phénomènes naturels, éclipses, tempêtes, tonnerre, ont-ils conscience de porter aux croyances religieuses un coup mortel? Non, •et de très bonne foi ils protestent contre le reproche de contre- -dire en rien la religion de leur pays. Et d'ailleurs, même s'ils confessaient cette contradiction, la dispi'oportion serait si grande ■entre la somme de conviction qu'ils pourraient opposerau dogme ■et celle dont le dogme pourrait les accabler que la prejuière compterait pour presque rien. Mais les prêtres, dès lors, les anathématisent et s'évertuent à faire ressortir que la religion contredit ces nouveautés. C'est la période des bûchers. Quand la science 'enfin démasquera ses batteries, quand elle avouei'a qu'elle contredit tris et tels dogmes et que les coups d'un camp à l'autre s'échangeront au lieu de venir d'un seul coté, cela signifiera que les vérités scientifiques se sont assez répandues et enracinées dans le public pour représenter une masse totale de foi presque égale à celle dont les dogjues disposent. Quels combats ■dès lors et quels déchirements intimes des sociétés! Il viendra même un moment où, la foi religieuse contiiuiant à s'affaiblir, les rôles seront renversés, etoùles apologistes du dogme discrédité, en réponse aux attaques directes de la science en faveur, s'attacheront à démontrer que la science n'est nullement combattue par la religion. Il pourra être trop tard pour parler ainsi. Il faudra donc que la bataille ait son cours, sans ■autre solution possible que la victoire de l'un des combat lanls e'^ a mort de l'autre. Ce qui nous conduira aux formes de l'accord logique, dont il va être bientôt parlé. Au lieu de prendi'e pour exemple les conflits de la science avec la religion, j'aurais mieux fait peut-être de citer les conflits d'une vieille religion avec une religion nouvelle. Les phases ici sont tout à fait les mêmes, mais

{{) Dans les Souveni7's de Tocqueville je trouve (p. 21) un exemple bien typique du i»eu (le foi que nous avons nous-rm^tnes dans nos meilleures idées quand nous commes seuls à y croire. Tocqueville, le 28 janvier 1848, fait à la Chambre des Députés un discoiiis qui peut passer, relu à distance, pour un modèle de prophétie politique, précis et catégoiiipie. Pas m\ mot qui ne porte ; l'importance des évéueonents qui sannoncent est indi(iuée sans la moindre exagération, c'est l'œuvre d'un voyant tran piille. Eh bien, l'auteur, avec une sincérité admirable, nous dit que ses amis de l'opposition, tout en rap[)laudissant par esprit de parti, ne croyaient pas un mot de ses sombres prédifUons, et il confesse que lui-même n'était que faiblement convaincu de ce qu'il disait, <iuoi(ju'il vit très neltemeat lei motifs et l'enchaîuemeut des motils de l'opinion qu'il émettait.

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celle lutte nous transporte en des âges bien plus reculés, où elle remplissait à elle seule toute Thistoire; car, à chaque conquête^ la religion du vainqueur refoulait celle du vaincu, et, dans l'intervalle des guerres, le prosélytisme, qui n'est nullement de date récente, s'exerçait sur la plus grande échelle. — De même, quand, dans un pays de mœurs patriarcales ou féodales, des marchands étrangers importent, avec des produits nouveaux, de^ nouveaux besoins, ces besoins, d'abord faibles et qualiliés de luxe tant qu'ils ne se sont pas fortifiés en se vulgarisant, ne prétendent qu'à prendre timidement place à côté des besoins anciens très profonds et très impérieux ; jamais ils ne conviennent qu'ils tendent à refouler ces vieilles mreurs. Et du reste, alorsmême qu'ils en conviendraient, ils représentent une trop minime part du désir public pour leur être un obstacle tant soit peu senti; la réaction ici serait si loin d'égaler Taction qu'il n'y aurait point de réciprocité véritable. Mais ces mœurs et ces habitudesvénérées se dressent contre ces innovations. Plus tard, celles-ci plus fortes se reconnaîtront hostiles à celles-là ; de là de violentes révolutions sociales. Et môme, inversement, quand les goûts et les besoins récents auront subjugué presque tous les cœurs, les usages du passé, réfugiés çà et là dans quelques débris decastes ou dans quelques villages des monts, demanderont grâce à raison de leur innocuité, affirmant qu'ils n'entravent en rien « le progrès ». Mais aléa jacta est^ le vaincu ici a beau mettra bas les armes, il n'en est pas moins l'ennemi tant qu'il existe. Par là on aboutit, comme nous allons le voir, aux formes de l'accord téléologique.

En résumé, donc, le désaccord logique ou téléologique, d'abord unilatéral, puis réciproque, redevient unilatéral en se dénouant^ mais, d'ordinaire, en sens inverse. Non toujours, car il peut fort bien se faire, par exemple, que les idées nouvelles ou les besoinsnouveaux, après un moment de vogue, s'affaiblissent et se laissent expulser par les croyances et les coutumes raffermies du passé. Mais, quand le nouveau est parvenu à un degré de forcequi lui permet de lutter contre l'ancien, il est très rare que ce phénomène se produise, car les causes mômes qui lui ont donné la force de combattre doivent, en se prolongeant, lui assurer la victoire. Il manque, par suite, un numéro à notre liste ci-dessus. Ajoutons : 4° B nie A qui ne nie pas B ; B nuit à A qui ne nuit pas à B.

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Ce cas exprime la dernière partie de tout combat, celle où le Tainqueur chasse et extermine le vaincu qui fuit ou ne cherche plus à se défendre.

Arrivons aux formes de l'accord logique ou t('4éologique. Mais d'abord empressons-nous d'observer que tous les éléments qu'on voit s'accorder dans l'àme ou dans la société, et mémo dans la nature, n'ont pas nécessairement traversé les étals do désaccord déjà décrits. Parmi les desseins ou les jugements, les appétits ou les sensations, qui se rencontrent, il en est toujours un certain nombre qui se reconnaiss mt d'emblée une même orientation ; et sans un noyau suffisant de ces interférences heureuses, de ces harmonies innées, l'on ne conçoit pas comment les harmonies laborieuseu^ent acquises pourraient s'acquérir. Un commencement d'organisation cérébrale ou socialeaseul rendu tout progrés mental ou historique possible. — Tout ce que j'ai voulu montrer, c'est que, lorsque l'harmonie se fait, elle se fait par les voies indiquées dans ce qui précède ou ce qui suit. — Soyons plus précis. Quand une idée nouvelle, quand une fin nouvelle fait son apparition dans un esprit ou dans une nation, celte idée ou cette tendance se montre, au début, en état d'indifférence logique ou téléologique avec les idées et les besoins déjà établis. C'est seulement plus tard qu'elle révélera soit la contradiction, soit la confirmation qu'elle apporte à ceux ci, ou plutôt la contradiction qu'elle apporte aux uus et la confirmation qu'elle apporte aux autres. Quand elle se présente sous ce dernier aspect, on voit qu'elle a passé hriisquement de notre état 1° à nos états S°, 6" et V dont nous allons parler.

Et, à ce propos, signalons un des partis pris les moins justifiables de la logique ordinaire. Les logiciens n'ont cru devoir examiner que l'hypothèse où, de deux propositions qu'ils juxtaposent, l'une est impliquée dans l'autre, afdrmée par l'autre. En ne traitant que du syllogisme entendu ainsi, ils semblent croire qu'on n'a jamais le droit d'admettre une proposition nouvelle avant qu'elle ait paru confirmée par une autre proposition déjà présentée l'esprit. Quelle prétention singuhèrel Pour qu'une idée nouvelle, pour qu'une fin nouvell*^ soit accueillie dans Tes-

prit, ou dans une société, il suffit qu'elle ne paraisse contredite par aucune autre ou ne semble faire obstacle à aucune autre. Toute thèse commence par être une hypothèse dont tout le mérite consiste en cet avantage négatif. Et, malgré ce défaut d'appui sur les thèses anciennes, la thèse importée reçoit souvent si bon accueil que, lorsque sa contradiction apparaît avec quelqu'une de ses aînées, il se livre entre les deux des combats où fréquemment elle triomphe.

Cela dit, énumérons les formes de l'accord. Les voici: 5° A afiirme ou aide B qui nie ou contrarie A; 6° A affirme ou aide B qui ne nie pas ou ne contrarie pas A; V A affirme ou aide B qui affirme ou aide A, Par une transition toute naturelle on passe de la dernière forme du désaccord (cas 4°) à la première forme de l'accord (cas 5''). En effet, il ne suffit pas, en général, d'avoir vaincu son ennemi, de l'avoir détruit ou réduit à l'impuissance; il y a mieux à faire, il y a à l'utiliser tout en le détruisant. L'exemple le plus répandu de ce premier genre d'adaptation téléologique dans le monde vivant, c'est la manducation d'un organisme vaincu par l'organisme vainqueur qui en fait sa proie. L'oiseau saisi par la grille du chat sert à nourrir le chat qui le tue. Dans le monde social, un rapport exactement pareil s'établit entre l'anthropophage et son captif ou son ennemi tué qu'il dévore. Or l'anthropophagie est, à l'origine de presque toutes les civiUsations, la suite habituelle des guerres. L'homme primitif est chasseur non moins q^^c cannibale ; et la chasse, comme le cannibalisme, réalise notre cas 5°. Pour revenir au monde vivant, auquel d'ailleurs ce dernier exemple nous ramène déjà, le cas 5" y est encore largement représenté par le parasitisme, quand le parasite, ce qui n'a pas toujours lieu, il est vrai, est nuisible à l'individu qui le porte et le nourrit. Il n'est peut-être pas d'adaptation biologique plus fréquente. Ajoutons-y les formes primitives de la famille. Les progéniteurs inférieurs se sacrifient à leur progéniture; presque partout, l'ovule fécondé est un dangereux parasite interne de la mère ; et, chez les insectes mômes, on sait que la mère s'immole souvent à sa postérité non encore éclose. Socialement, nous ne sommes pas en peine de trouver ce qui correspond à ce parasitisme familial ou extra-familial : nousavons nommé le despotisme, qui est le berceau nécessaire des

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sociétés. Despolisme domeslique d'abord, où ce n'est pas le père qui se dévoue à ses enfants, comme dans la nature, mais au contraire les enfants qui subissent à genoux l'exploitation paternelle. Despotisme politique ensuite, où, pour la fantaisie d'un maître, des milliers d'esclaves sont massacrés, épuisés en travaux gigantesques, et où, quand ils survivent, leurs services sont payés de coups de fouet. Plus tard encore, le même rapport se réalise, et trop fréquemment, quand un inventeur, ea retour des bienfaits immenses qu'il apporte au monde, ne reçoit que tribulations, insultes et supplices. C'est par là que débute le progrt^s. Je parle des inventions qui sont favorables a la conservation et au développement des mœurs, des coutumes, des institutions du pays où elles éclosent; celles qui leur sont contraires sont combattues à juste titre, et donnent lieu, comme il a été dit implicitement ])lus baut, à une discordance, non à une barmonie sociale. Mais il arrive IVéïfuemment (ju'uno société originale, après avoir repoussé une nouveauté industrielle couime bostile à son princifie, se l'approprie, la monopolise et la fait tourner à ses fins en la dénaturant. C'est encore , une réalisation bistorique du cas 5° et un exemple du passage 'r qui relie ce cas au précédent. Psycbologiquement même, ce cas se réalise ; car ce n'est pas seuleiiii;.ii: quand deux buts sont incarnés en deux individus dilïérents, que l'un de ces buts, ([unique devenu moyen de l'autre, trouve en celui-ci un obstacle Dans le cœur d'un bomme encore rude et grossier, riiaimonie des désii's divers commence d'une m;ini»''re analogue. Le barbare ne conçoit l'accord intime des passions (pie connue l'autocratie faroucbe de l'une d'elles, bravoure mililaii-e, orgueil, soif de vengeance, fanatisme religieuY, et l'écrasement de toutes les autres. Si à la fureur vindicative, par exemple, (pii renq)lit son cœur, une des passions vaincues, telle que l'amour d'une femme, prête un concours mouKMitané, cet appui ne renq)ècbe pas de combattre l'amour comme une i)assion indigne de lui. Telle est la morale primitive.

Sous le rapport logique et non plus téléologique, cette première forme de l'accord se montre à nous, individuellement, toutes les fois qu'un esprit neuf et inculte, qui commence à mettre de l'ordre dans son cbaos, a installé en lui-même quebtue principe souverain, quelque préjugé dictatorial, religieux notam-

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mont, par-dessus toutes ses autres connaissances subordonnées et assujellies. Celles-ci ont beau pnVter à cette grande croyance une confirmation apparente ou réelle (comme on a vu certaines notions confuses d'astronomie, de physique, de chimie, confirmer, semblait-il, les superstilions astrologiques, augurales, alchi miques) le Préjugé dominateur ne cesse de les toiser de haut et de les rejeter dans leur néant. Ainsi débute l'harmonie intellectuelle. — Socialement, le même genre d'harmonie se produit toutes les fois qu'un homme, au nom de ses principes, donne raison à un autre homme qui, au nom des siens, lui donne tort. €ela se passe en grand quand une science enchaînée au pied d'un autel prétend fournir de nouveaux arguments en faveur des dogmes qui lui répondent par des anathômes. Ce phénomène, de plus en plus rare de nos jours, était ordinaire dans le haut passé sous une forme différente, mais pareille au fond. Dans toute l'antiquité, les dieux des cités vaincues se sont inclinés jusqu'à 1er: e devant le dieu de la cité victorieuse, qui les traitait avec le dernier dédain ; c'est dire que les dogmes du vaincu ont fait ce qu'ils ont pu pour paraître propres à confirmer les dogmes du vainqueur qui repoussaient ce secours dégradant. Sous un autre aspect, presque aussi important, l'accord des jugements dans les premières civilisations s'opérait de la môme manière. Rien de plus difficile à accorder que les orgueils, rien qui s'oppose plus à l'union sociale. Or les orgueils sont des jugements par lesquels chacun juge avoir une grande valeur et valoir plus que ses semblables. Mais, après une bataille, la victoire abattait l'orgueil des vaincus et exaltait d'autant celui du vainqueur. Les vaincus alors, tout en continuant ta s'estimer eux-mômes, finissaient par admirer sincèrement leur vainqueur, qui les méprisait superbement. Par cette admiration, les premiers confirmaient la bonne opinion que le second avait de lui-même ; et, par ce mépris, celui-ci démentait l'estime que ceux-là croyaient mériter encore. Tel a été le premier équilibre des amours-propres et des croyances aussi bien que des intérêts et des passions; si incomplet qu'il fût, il était loin d'être instable, et, grâce à lui, en des âges lointains, les premiers empires, les premiers groupes «ociaux un peu étendus se sont formés et maintenus, par exemple en Assyrie et en Egypte.

La seconde forme de raccord (cas 6") se manifeste, en gêné-

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