LA SÉRIE UISTOKIQLE DES ÉTATS LOGIQUES
rai. par une dérivation de la première, dont elle est l'adoucissement. Téléologiqueinentd abord, lexploiteur, à force de recevoir les services de l'eAploité, cesse de le maltraiter et consent à ne lui faire ni bien ni mal. L'homme, après avoir été chasseur, devient pasteur; après sêti'e boiné à tuer lesaiiiinaux pour s'en nourrir, il les appi'ivoise, capte leurs instincts à son profit, boit leur lait, tond leur toison, et, en retoui' de ces signalés bienfaits, il les laisse vivre, du moins aussi longtemps qu'ils peuvent lui être uliL's ainsi. De même, à l'anthropophagie ou à l'hécalcmbe des captifs employés en travaux fastueux et meurtrici's, succède l'esclavage tel que l'antiquité grecque et romaine et même les temps modernes l'otit connu, soj-le de domeslicalion luunaine où l'on voit le pasteur veiller avec soin, non certes au bien-être, mais à la conservation de son tj'oupeau dans son propre intérêt Ce môme rapport, en un autre sens plus récent, a lieu quand un inventeur ou un savant, véritable esclave volontaire, esclave non pas docile mais dévoué, de son pays dont il sert l'intérêt réel et permanent sinon le désir actuel et fugace, a la chance de ne recueillir pour prix de ses travaux ni chàliment ni récompense, ni humilialions ni honneurs, et de continuera vivre en paix. Dans la sphère psychologi(]ue, nous voyons qu'après avoir compris l'équilibre intei'ue des désirs comme la tyrannie insupportable de l'un d'eux sur les autres, les âmes conçoivent un nouveau type, encore sévère, mais moins fai'ouche , et fréquent aux âges de demi-civilisation. La passion-maîtresse alors, humanisée, condescend à laisser paître traïKiuillement à ses pieds le troupeau des désirs moindres, pourvu qu'elle les conduise à son but. l^es Ames é(iuilii)rées de la période anléiieure étaient tout autrement abruptes. Par eut uliîilarisme unihitrM'al, la morale s'achemine vers rutilit;u'isme récipi'0(iue de l'avenir. Dans le monde vivant, nous avons ici tons les cas de para^ilisnie où le parasite ne nuit pas sensiblement à V'indh idii (pi'il exploite. Combien de microbes non dang(M'eu\ vivent en nous! Il est naturel de penser que ce genre de parasilisine in(){r(Misif tend à se développer sans cesse et (ju'au conlraire le [)arasilisnie nuisible, précisément parce qu'il est miisible, teiul à diminuer d'importance. D'innombrables espèces ont dû disparaîti'e, affaiblies et condamnées à la défaite dans le grand combat zoologiiiue, parles animalcules qui les dévoraient et qui disparaissaient
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avec elles. Par la môme raison, ces formes infériem-es de procréation où Tenfantement et ralimentation du nouveau-né entraînaient la mort de la mère vont reculant devant le propjrèsdes formes supérieures. Le parasitisme familial lui-môme va s'adoucissant.
Au point de vue logique, le cas 6* dont nous parlons est représenté, en sociologie, d'abord, par cette relation qu'on a vue s'établir si longtemps entre une religion reine unanimement professée par tout le monde et des religions asservies ou des sciences domestiquées qu elle laisse croître en paix, à la condition de les entendre confirmer en chœur sa propre doctrine ; puis, par ce rapport, qui a persisté non moins longtemps, entre un amour-propre royal prodigieusement enflé par le chœur laudatif des sujets et l'amour-propre de ceux-ci qui, se nourrissant de Forgueil du maître, se félicitaient de n'en être pas méprisés. En psychologie, l'expression de ce cas est fournie par rexcUisivisme de ces esprits systématiques qui, voyant ou croyant voir la confirmation de leur point de vue dans un certain nombre de faits plus ou moins arrangés à leur convenance, ne se soucient nullement de contrôler la vérité de ceux-ci. A un stade plus inférieur de la pensée, les illusions d'optique, qui sont des préoccupations systématiques de l'œil, réalisent le môme genre d'accord étroit.
Arrivons enfin au dernier cas, c'est-à-dire à la forme réciproque de l'accord soit téléologique soit logique. On passe par des degrés sans nombre du cas précédent à cette harmonie pleine et finale où se repose comme un fleuve dans la mer toute l'évolution antérieure. Deux espèces vivantes, étrangères l'une à l'autre, sont mises en contact et appelées désormais à vivre côte à côte ; après que l'une a longtemps vécu aux dépens de l'autre sans défense, celle-ci finit par s'armer et se protéger contre celle-là, puis par tirer môme parti de ce voisinage qui devient avantageux à toutes les deux : ainsi se constituent une faune et une flore bien harmonieuses. Pareillement, deux tribus d'origine dilTérente viennent à se rencontrer: après que l'une a attaqué^ défait et asservi l'autre qui devient une caste inférieure, celle-ci s'émancipe peu à peu par une série d'étapes que nous voyons se dérouler encore. Le terme où tend visiblement ce progrès est la réciprocité parfaite de l'assistance, soit industrielle, soit politique, que se prêtent les membres dies sociétés avancées ea civi-
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iFsaliarï. Chaque éliévation: des salaires par lesquels les services manuels et rebutaiîls sont rémunérés est un pas nouveau vers celte perfection irréalisable en toute rigueur. L'idée de la valeur (•ty par suite, l'usage de la monnaie ont pris naissance pour permettre à celte aspiration vers la mutualité coniplèle de se faire jour. Tout devient nécessairement de plus en plus vénal, parce bue cette égalité des services réciproques ou des produits échangés, dont les co-échangistes sentent le besoin chaque jour plus vif et plus général, suppose une commune mesure, naturelle ou arbitraire, de ces services et de ces produits, si dissemblables qu'ils puissent être. Psychologiquement, l'équilibre moral supérieur, tel que nos générations civilisées le conçoivent, est non celui de l'ascète ou du héros, du martyr ou du stoïque, non celui même de Y honnête homme du xvn*' siècle, mais celui du sage qui s'est fait, au lieu dune hiérarchie despotique ou monarchique, une république démocratique de besoins, de passions, de désirs vivant dans son cœur sur un pied d'égalité et se prêtant un mutuel appui, ce qui suppose, bien entendu, l'exclusion des penchants dangereux et insociables.
Au point de vue logique, le spectacle de cette pleine harmonie nous est donné, individuellement, par un esprit dont toutes les idées, fondées sur les faits scientifiques, forment un système vrai, une théorie, une trame de jugements qui s'entre-confirment; socialement, par une nation où règne la politesse , cette mutuelle confirmation (apparente, mais cela suffit) des amours-propres qui se renvoient des égards flatteurs, et où règne aussi l'échange des informations, en sorte que chacun puise dans les renseignement* fournis par son voisin une raison de plus de croire à ses propres idées. Nous savons déjà que la vie de cour, où les grands flattaieût le roi, élargie ensuite par la vie de salon, où les petits flattaient les grands, sorte de politesse unilatérale, a été Tori, gine de k politesse proprement dite, sorte de cour réciproque ; et il est à remarquer aussi qu'une époque de crédulité, c'est-àdire d'anamniité unilatérale, où les populations conformaient teur croyance à celles de leurs maîtres et de leurs prêtres sans réciprocité, recevaient d'eux des enseignements ou des renseignemeMts sans leur en fournir, précède toujours Tâge de cette crédulité niutu«lle, qui est une espèce d'unanimité appareate. On peut observer également qu'avant de s'élever jusqu'à des
faisceaux d'idées muluellement enchaînées, mutuellement confirmées, et dignes du nom de théories, un savant doit passer par bien des systèmes métaphysiques où quelques faits mal connus sont appelés à rendre témoignage à une formule qui ne daigne pas les regarder et qui leur sert de lien unilatéral sans être en rien liée par eux. A certains égards, on le voit, la succession des cas 5% 6" et 7% par leur côté logique, rappelle la série des trois états théologique, métaphysique et positif, d'Auguste Comte.
Le cas final auquel nous sommes parvenus demande à être subdivisé. Le dessein A et le dessein B se rendent service Tun à l'autie, soit parce que A favorise B qui le favorise à son tour, chacune de ses deux tins servant de moyen à l'autre, soit parce que A etB favorisent ensemble une même fin, ol)jectif commun des deux que nous appellei'ons C, et qui, ne pouvant être atteint par chacun d'eux isolément, exige la réunion de leurs elTorts. Autrement dit, tantôt il y a ici mutuelle assistance, tantôt collaboration. De même, au point de vue logique, le jugement A et le jug(^uient B s'entre-confii-ment, soit parce que A provoque l'adhésion à B et récipi-oqiiement, soit paice t^uo A et B rendent également témoignage à la proposition C, qui les implique ensemble. Dans la première hypothèse, A et B ne font que s'ap puyer ; dans la seconde, elles convergent vers une idée qui leur est supérieure.
Nous avons déjà fourni des exemples de mutuelle assistance ou de nmtuel appui, soit dans le monde social, soit dans la sphère individuelle. Il nous reste à montrer ce qu'est dans ces deux milieux la collaboration téléologique ou la convergence logique. Elle est impliquée, à vrai dire, dans les exemples que nous avons cités. Il n'y a qu'assistance réciproque des citoyens quand ils se vendent ou s'achètent leurs produits et que l'industrie prospère ; il y a collaboration des citoyens quand ils se battent sur le même champ de bataille à la poursuite du même but patriotique, sous les ordres d'un même chef diversement mais également obéi, et aussi bien quand ils se soumettent docilement aux mêmes lois, aux mêmes coutumes, expression d'un même idéal national conservé avec un religieux respect ou embrassé avec un juvénile enthousiasme. Or, en quel État et en quel temps riuduslrle a-t-elle fleuri, si le patriotisme et le loyalisme n'oiw pas régné ? Il n'y a que mutuel appui des divers esprits dont Ici
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croyances ou les connaissances s'accordent dans une nation, quand chaque amour-propre s'alimente des compliments qui lui Tiennent, des amours-propres rivaux, ou quand chaque savant emprunte à ses confrères de simples faits dont il nourrit sa propre thèse, sauf à leur en prélcr pour l'engraissement des leurs, souvent en contradiction avec la sienne. Il y a convergence des esprits quand les amours-propres de tous les nationaux s'échauffent au soleil d'une commune admiration, d'une gloire haute et patriotique dont ils sont fiers, ou quand les savants de divers ordres, hotanisles, zoologistes, physiciens, économistes, ou autres, ont pour àme commune de leurs travaux différents une grande idée philosophique qui vient de hrillcr, ou le soleil couchant d'un dogme révéré qui luit encore (1). Or où a-t-on vu s'épanouir l'urhanité sans une gloire domiuante, et où a-t-on vu se déployer une large aclivité scientilique sans l'inspiration d'un système ou d'un dogme?
La collahoration des désirs et, la convergence des croyances demandent un examen à part, et, comme nous avons pu le voir, le chapitre précédent n'est que le développement de ce cas supéiieur. C'est le i)lus haut ])oinL où puisse atleiutlre l'accord des jugements et des desseins, c'est le terme où aspire toute harmonie incom[)lèle, dans son effort pour gravir léclicUe des accoi'ds moindies. ïl n'y a de vie nu^nlale ni de vie sociale digne de ce nom que lors(|ue lo laisceau des sensations élémentaires dans un cerveau (^st devenu un système original, une synthèse Iransligurante qui est l'objcclivation créatrice, l'apparition réalijte du monde e.vléricui-, el(|ue l()i'S(|ue les intérêts et les idées d'une tribu ou d'un village se tom-nent ensemhle vers quelque but ou quehiue objet collectif, imagiiuùre, qui les oriente en l'air et les hiilhaulnnenl fialei-niser. En effet, ce cas très in^portant se réalise en [)sycliologie par les notions catégoriques dont les logiciens nous oui tant parlé, et, en sociologie, par des créations assez analogues à des catégories pour m'avoir paru mériter ce nom. Cela signifie, remarquons-le, que la présence des catégories ou de ce que j'a[)pelle ainsi dans un cerveau ou dans une société, révèle une élaboration logique et
(1) Le rapport de deux espèces :in môme gome, fondement du syHojj;isme, est ua rapport de convergence. Tout ce que j'ai dit dans le cli.i^iUre précédcnf sni- les sylogismes iudividuels ou sociaux se rattache donc aux présenics considérations.
tëléologifjue déjà très avancée, harmonie snpréme, qui, soit mentalement, soit socialement, a dû être précédée d'états sans catégories, c'est-à-dire sans idée de matière ni de force, d'espace Ri de temps, sans idée de Dieu ni de langage. Mais nous ne mentionnerons ici que pour mémoire cette période prc-catégoriqiie ©ù il nous est interdit de remonter. Car il ne faut pas confondre avec elle les périodes sociales ou psychologiques que nous avons citées en exemple des états classiques antérieurs. Dans toutes ces péiiodes, les accords inférieurs dont il s'agissait se présentaient combinés avec notre accord supérieur et dominés par lui.
Dans la nature, trouvons-nous réalisée cette forme finale de l'accord ? Oui, mais seulement dans les œuvres de la vie, et non dans les rapports mutuels des divers orga^nismes, à l'exception des rapports sociaux propres à l'humanité. Un système solaire, par exemple, n'est pas une conspiration des parties veis une fui commune; tout s'y explique parieur mutuelle atlraclion, et la merveille consiste en ce que celte conirariélé infinie de buts semblables se résout dans le plus mafestueux des équilil)res mobiles. Mais le prodige de rorgauisalion, même végétale, est d'un ordre tout autrement élevé 11 semllo que les cellules dune plante ne se contentent pas de poursuivre leurs petites fins égoïstes et d'entretenir de bons rapports de voisinage, mais qu'elles conspirent vers un même idéal botanique, difficile à préciser, qui, à coup sûr, ne consiste pas seulement à se reproduire. Ainsi, la vie, indépcnu.uiuneiit même de la pensée, serait déjà une collaboration. Et combien la cliose est maisifeste à mesure qu'on gravit ses échelons jusqu'au cerveau humain ! La vie, donc, la plus haute et la dernière production de la nature, semble n'être que la réalisation graduelle de l'accord logique et téléologique le plus parfait, terme ultime de notre série.
Notons en finissant la conséquence unitaire qui sort de là. Quand A. et B, en convergeant et collaborant, ont produit C, il se trouve que d'autres A et d'autres B, en convergeant et collaborant de leur côté, ont produit D ou E ou F, etc. Dès lors, C et D ou C et E vont soutenir entre eux les mêmes rapports que A et B et aboutir à la production de M ou de N, et ainsi de suite à •rinûni jusqu'à ce que tout soit synthétisé en Z, principe unique et universel.
CÏIAPJTPiE IV