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LES LOIS DE L'INVENTION

la tiiche de la dialectique sociale est tout autrement compliquée que le chapitre précédent ne pourrait le faire supposer. Ce sclième abstrait nous dit bien par quels états successifs se résout la contradiction ou se noue Taccord de deux idées ou de deux volontés qui se rencontrent. Mais il ne nous dit pas d'où elles viennent, comment et pour(|uoi elles sont nées et se sont rencontrées. Qu'est-ce donc qu'il y a de logique dans l'arbre généalogique de ces idées et de ces volontés, de ces découvertes et de ces inventions successives ? Chacune d'elles se substitue ou s'ajoute à d'autres ; et par celle double méthode de la sifbstitii- Hon et de V accumulation^ les sociétés, comme les individus, travaillent à satisfaire non seulement leur vœu d'équilibi(\ mais leur vœu de majoration incessante de croyance et de désir. Ces deux problèmes, séparément difficib^s, et,, en oulre, opposés entre eux, en engendrent un Iroisième : celui de les concilier. S'il n'y avait qu'à équilibrer les masses de croyances ou les forces de désirs, éparses à un ujoment donné, la socit^é ari'iverait assez vile à se figer en un ordre stalionnaire. Mais, conune elle as])ii'e en mém(; teuq^s, plus ou moins, à augmenter ces masses et ces forces, en les multipliant et en b^s divei'sihant, il «urgit, il doit surgir logiquement, pour donner satisfaction à ce second besoin, de nouvelles découvertes, — loujoui's apportées du dehors, soit du dehors étranger par le commerce ou la guerre, soit du dehors interne poiu^ ainsi dire, par la recherche individuelle, solitaire, extra-sociale en un sens, du savant et de l'inventeur, — apports intermittents qui troublent l'équilibration commencée et posent le problème d une équilibration ultérieui'e,

plus compliquée et plus ardue. De là la vie des sociétés tant qu'elles progressent.

L'alternance ou l'antithèse de ces deux problèmes, nous la trouvons partout en sociologie : en linguistique, où le besoin de purisme, qui tend à la pétrification des grammaires et des dictionnaires, alterne ou lutte avec le besoin de néologisme, d'éclat et de vigueur croissante dans l'expression, obtenus par l'enrichissement des dictionnaires et la complication des grammaires. En religion, où le travail systématisant, harmonisant, des théologiens, est toujours à recommencer, grâce à la poussée des hérésies, des nouveautés doctrinales, coups de fouet stimulants donnés de temps à autre à la ferveur qui s'endort. En politique, où, quand l'accord parfait des pouvoirs est atteint par une centralisation énervante, l'éclosion ou l'éruption de pouvoirs nouveaux opère pour un temps une décentralisation stimulante, qui prépare tout simplement les voies à une centralisation nouvelle, bien plus puissante encore sinon plus oppressive que l'ancienne. En législation, de même. En esthétique aussi et en morale, où l'on n'est pas plutôt d'accord sur une Poétique et une Casuistique réputées parfaites, liarmonisation achevée des jugements et des désirs du goût, des maximes et des devoirs de conscience, que l'aspiration à une beauté, à une moralité plus profonde et plus haute, suscite de nouveaux chefs-d'œuvre bizarres et de nouvelles vertus troublantes. En économie politique enfin, où, à peine les divers genres d'intérêts et les divers métiers sont-ils conciliés en une hiérarchie et une organisation du travail acceptées de tous, que de nouvelles industries et de nouveaux intérêts jaillissent du sol, et, revivifiant le travail énervé, désorganisant et démolissant tout, provoquent une crise de concurrence et de conflit qui prépare une prochaine réorganisation sur un plan beaucoup plus large.

Le problème de l'équilibre, d'ailleurs, doit être résolu, momentanément résolu, — avant que celui du maximum se pos( à son tour. On ne marche qu'à la condition d'abord d'étr( d'aplomb. Staliquement, la logique sociale a atteint son bul quand la contradiction d'individu à individu est supprimée lin moment donné. Et c'est seulement alors qu'elle peut dynamiquement chercher à se satisfaire en évitant le plus possibh que les états successifs d'une société, unie dans chacun d'eui

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pris à part, soient contradictoires entre eux. Toutefois, celle dernière contradiction, —jamais l'autre, — est souvent exigée par la poursuite obstinée et persévérante du but social.

Il y a encore une autre complication du problème social. Non seulement le vœu de l'équilibre et le vœu du maximum s'entravent l'un l'autre, soit en logique proprement dite, soit en téléologie, mais encore la logique et la téléologie sociales, aussi bien qu'individuelles, s'embarrassent mutuellement dans leur cours parallèle et tiraillent parfois chacune de son côté les sociétés suppliciées par leur désunion. Ainsi s'expliquent une fouie de contradictions, évidentes et môme ciiantes, qui frappent tous les observateurs et qui donnent \Um aux es[)rits su; eriiciels de dire : « L'bomme n'est pas un être logique. » Par exemple, à propos du phénomène des survivances, qui abondent en tout état social, Il n'est pas malaisé de remarquer à quel point le principe nouveau contredit souvent la forme ancienne qui lui sert de manteau ou de masque. L'échange, nous dil-on, chez certains primitifs, se dissimule sous la forme surannée du pillage, le contrat de mariage sous celle du rai)t; rajbitrage,qui succède au duel judiciaire et le détruit, lui emprunte la cérémonie d'un simulacre de combat; la républifjue romaine, en se subslitiiant à la royauté, a commencé par investir ses deux consuls, ou plutôt ses deux préteurs, de prérogatives pseudo -royales. De tout cela, on se voit autorisé à conclui'e que : (^ celui qui se met en tête d'expliquer par la lngi([ue les vicissitudes du genre humain peut être un grand érudit, mais de l'iiistoire ne comprendra jamais le premier mot. »

L'écrivain qui s'exprime ainsi oublie qu'il est utilitaire, et que le principe de l'utilité, celte clé d'explication univei'sel le à l'usage des sociologues de son école, n'est eu somme (jue la téléologie, c'est-cà-diie que la logique du désir. Si l'on a pu comparer l'association humaine à un organisme, c'est précisément à raison de cette finalité interne qui, par la mutuelle assistance ou la convergence des fonctions, les solidarise au point d'être alternativement but et moyen les unes par rapport aux autres. Mais, s'il en est ainsi, les sociétés sont donc ce qu'il y a de plu3 logicpie au monde, après les corps oi'ganiques toutefois. Les contradictions! La logique en vit, puisqu'elle ne fait que les résoudre; elles sont l'âme du progrès; et la question est de savoir, non s'il

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en existe, et de nombreuses et d'énormes, mais si elles tendent ou ne tendent pas à être éliminées en vertu d'un besoin d'accord d'une intensité variable suivant les temps et les lieux, et si ce besoin n'est pas d'autant plus intense qu'un peuple est plus socialisé, plus civilisé. Est-ce douteux? N'est-il pas clair que le chaos, rincohérencç historique, est la fermentation où s'élaborent péniblement ces merveilleux et originaux systèmes d'idées et d'actes, d'actes ou d'idées : la langue, avec sa grammaire toujours plus ou moins rationnelle ; la religion, avec sa théologie rudimentaire ou perfectionnée; la constitution politique; un code ou des codes, parfois incarnation de la raison môme, tels que le Corpus Juris, etc? Il faut juger l'arbre par son fruit, les sociétés par leur produit final, et le voilà. Quant aux survivances, les contradictions qu'elles présentent ne sont telles qu'au point de vue de l'accord des jugements; mais en est-il de même au point de vue de l'accord des volontés? Je veux bien que les formes monarchiques conservées par une république naissante expriment ou semblent exprimer un principe en désaccord avec le principe républicain ; mais la conservation de ces formes respectées, — respectées à cause de l'imitativité humaine, qui n'a rien d'illogique en soi, nous le savons, — est le meilleur moyen, pour un temps du moins, d'atteindre le but républicain, qui est la consolidation de la République.

Cette considération s'applique à tous les autres exemples qu'on nous oppose, et à tous ceux, bien plus forts, qu'on aurait pu aussi bien nous opposer. Que de palinodies, de professions de foi contradictoires un homme doit souvent accumuler pour faire triompher une ambition tixe, qui ne s'est jamais démentie I Ce qui est vrai des individus l'est des sociétés. Les plus unies, les plus compactes, où le dessein collectif a le plus de précision et de lixité traditionnelles, sont celles, en même temps, — par exemple Sparte ou l'Angleterre — qui, dans leurs rapports avec d'autres groupes sociaux, répugnent le moins à se démentir. Chaque fois qu'une société change de pôle, aux époques de révolution morale, des contradictions tout autrement navrantes, aussi manifestes qu'inaperçues, se produisent, et, logiquement, doivent se produire. Athènes, après les trente tyrans, redevient une démocratie, mais une démocratie ploutocratique. « Des domestiques nombreux, dit Gurtius, des,attelages somptueux, des

Tétemenls et des meubles de prix, voilà ce dont on se glorifiait; et l'orgueil des riches, quelque oppose qu'il fût à l'esprit de la Constitution, n'était cependant pas condamné ici par l'opinion publique ; au contraire, il en imposait à la masse et procurait influence et considération. » L'opinion en ceci était manifestement contradictoire à la Constitution, principe apparent de la société d'alors ; mais elle n'était que trop en harmonie avec le principe réel, qui était la passion dominante de la richesse. Toute démocratie qui se tourne en ploutocratie verra ces anomalies — ou les voit.

Ici la logique proprement dite a été sacrifiée à la téléologie. D'autres fois, c'est, à l'inverse, l'accord logique qui est obtenu par le désaccord téléologique, quand, par exemple, pour éviter de se mettre en contradiction avec ses principes, une nation contrane ses intérêts évidents, refuse Talliance des puissances hétérodoxes, ou expulse des hérétiques industrieux qui emportent avec eux la pi'ospérité de phisieui-s provinces. Entre le bien de l'uiiaMimité croissante des esprits et celui de la coopération croissante des volontés, un peuple doit souvent opter; et son option varie, comme elle doit logi([uement vari m-, d'après l'opinion qu'il se fait sur limportance relative de ces deux grands biens.— Il y a donc, sous beaucoup d'illogisiues sociaux a[)parents, une réelle et profonde logi([ue cacln'o, ei, po irrais-je conclure à mon tour, celui qui, sans elle, pi-étiMid ox{)li(|uer les faits sociaux aura beau compili^r, empiler toutes les liistoii'es possibles de sauvages et de barbares, il n'euleiulra jamaist grand'chose en sociologie. (Voii- l'appendice placé en note t\ la fin du «li'pilre.)

La suppression aes contradictions n'est le plus souvent que Icm* déplaceni'^nt. Et leur déplacein(Mit [XMit avoir lieu en deux sens opposés : tantôt par la subslilulion diiue contradiclion de masse, générale et vaste, mais iuUîi-iniUiMite et rare, à des contradictions de détail, indi\iduel!es, niidliples et conliuuelles; tantôt ])ar la substitution invei'se. Aulicnicnl dit, dans le premier cas, la logi(iue indivi liielle est i.nnioléo à la logique soriale ; et, dans le second, celle-ci à celle-là. Qu'est-ce qui vaut le mieux? Il semble qu'il faille distin,<;uer ici enti'c h logique

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proprement dite et la téléologie, et répondre que le sacrifice de la téléologie individuelle à la téléologie sociale est, il est vrai, un progrès, mais non celui de la logique individuelle à la logique sociale. Si Ton supprimait les armées nationales permanentes, les citoyens seraient, au bout d'un temps, obligés de former des milices locales, ou, à défaut de celles-ci, de se promener tout armés dans les rues : on n'aurait supprimé les guerres d'État à État que pour les remplacer par des guerres privées, ou de ville^ à ville, de bourg à bourg, comme au moyen âge. Si Ton abattait les fortifications des villes-frontières, les villes de Tintérieur, avant peu, seraient obligées de relever leurs antiques remparts. Ce serait là un mal incontestable. Mais, quand un grand credo national, un catécbisme régnant, vient à être démoli, la lutte enlre cette religion et les autres cultes devient impossible, la source sanglante des querelles religieuses est tarie; et, bien qu'aussitôt se mettent a pulluler les credos individuels, les petitespbilosophies que chacun se fait, et qui luttent entre elles, on ne saurait voir dans les discussions animées, dans les polémiques même les plus acerbes, engendrées par ces divergences, l'équivalent des torrents de sang qu'elles empêchent de couler. Il a été iHîureux pour la paix sociale que la logique sociale ait ainsi été vaincue par la logique individuelle (1). D'autres cas sont plus difficiles. Quand, dans un pays où existent des coiporations, dessyndicats de producteurs ou de consommateurs, ces associations viennent à être dissoutes, les confiits de ces corps entreeux sont supprimés; mais il s'ensuit une mêlée continuelle de petits marchandages qui sont la monnaie de la pièce fondue. Y a-t-il eu en somme progrès ou déclin? Il est permis d'hésiter. Comme exemple historique de contradiction fameuse, mal résolue et longtemps renaissante, citons la lutte du sacerdoce et de l'Enipire à propos de la question des investitures ecclésiastiques. Il suffisait, ce semble, pour lever le conflit, de distinguer nettement, dans l'évoque ou le prêtre investi dun bénéfice, l'ecclésiastique, qui ne relevait que du pape, et le bénéficiaire qui, à raison de son domaine temporel, était le vassal de l'Em-

(1) Dans les corps bien disciplinés, cependant, dans un régiment ou un couvent, on considère au contraire comme le bien suprême le résultat inverse; aussi l'unité de croyance, l'unanimité, n'y est-elle souvent acquise et maintenue que par l'obligation où est souvent l'individu de se contredire, de donner un démenti verbal à^ ses sentiments intimes.

pereur ou des vassaux de FEmpereur. Cette distinction si simple a mis pourtant plus d'un siècle à se faire accepter. Et, de fait, cette dualité de personnes en un même individu est une fiction, analogue à celles par lesquelles les jurisconsultes dissimulent les incohérences de la loi. Toutefois elle a été sanctionnée par le concordat de Worms (112^2). De la sorte, si l'on mettait fm aux conflits sanglants, aux rencontres d'armées, on laissait subsister, peut-être même on multipliait les tiraillements sans nombre causés par la collision, en un même individu, de deux autorités distinctes, souvent contradictoires, ayant droit sur lui simultanément. La seule vraie solution eût été soit la confusion des deux pouvoirs temporel et spirituel sur la tête du pape, l'empereur devei ant son vassal, comme l'ont rêvé Grégoire VII, Adrien IV, Innocent III, soit sur la tête de lem pereur, ce qui était le vœu secret de la fraction In plus radicale du parti gibelin, soit enfin la renonciation du clergé à tous ses domaines temporels ou la sécularisation de ceux-ci, comme le voulait Arnauld de Brescia (1).

De ces trois solutions, la dernière a prévalu dans la plus grande partie de notre Europe. Mais peu s'en est fallu que la première n'y ait triomphé, comme dans l'ancien Japon et dans toutes les théocraties asiatiques ; et la seconde s'est réalisée en Russie et dans l'Angleterre de Henii VIII, comme en Chine. Or, la multiple issue possible de ce long drame n'est pas un fait exceptionnel; c'est xo fait ordinaire en histoire. L'histoire est, non un chemin à peu près droit, mais un réseau de chemins très tortueux et tout semés de carrefours. Nous pouvons généraliser encore davantage : le développement social considéré sous ses aspects les plus paisibles en apparence et les plus continus, l'évolution de la langue, du droit, de la religion, de l'industrie, du gouvernement, de l'art, de la morale, ne dilleie en rien, sous

(1) Plus tard, la querelle des investitures sert de prète-uom à la lutte entre l'Allemagne qui cherche à comiuérir l'Italie, et l'Italie (jui entend faire lespeeter son indépendance. Un duel principalement tclé()lof^i(]ue s'est ainsi sul)stitué à un duel principalement logique qui s'est faussenienl ressuscité en lui. — A Florence, longtemps ^'weZ/e a voulu dire déinocrale ; ycs?, le milieu du xiv" sièile, il signflie aristocrate. Le tumulte des ciom}ji, en 1378, « se rattache, dit Perrens, à la lutte des Ricci contre les Albizzi, qui per|)6tue, eu faussant le sens des mots, l'antigo- Disme suranné des guelfes et des gibelins. » Les gibelins une fois vaincus, les guelfes se divisent en Blancs et Noirs, puis les Noirs triompliauts se subdivisent... L'esprit de discorde est un immortel Protée.

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C€ rapport, de 1 histoire proprement dite. A chaque pas s'est offerte au progrès une bifurcation ou une trifurcation de voies différentes (1), non pas aboutissant toujours au même terme final comme les branches du délia d'un fleuve, mais divergeant souvent de plus en plus, jusqu'à une certaine limite d'écart, toutefois, où s'arrête l'élasticité de la nature humaine. L'illusion d'un évolutionnisme étroit, unilinéaire, qui est parvenu, on ne sait pourquoi, à se faire passer pour le seul transformisme orthodoxe, est de nier cette grande vérité, sous prétexte de déterminisme. On peut être déterministe et transformiste autant que personne et affirmer la multiplicité des développements possibles, des passés contingents, en tout ordre de faits sociaux et même naturels. Il n'est pas nécessaire d'admettre pour cela l'intervention d'un libre arbitre, d'un libre caprice humain ou divin qui, entre toutes ces voies idéales, choisit à son gré; il suffit de croire à l'hétérogénéité, à l'autonomie initiale, des éléments du monde, qui, recelant des virtualités inconnues et profondément inconnaissables, môme à une intelligence infinie, avant leur réalisation,, mais les réalisant suivant leur loi propre, au momjent voulu par cette loi, font jaillir des profondeurs de l'être, à la surface phénoménale, de réelles nouveautés impossibles à prévoir auparavant. D'ailleurs, cette hypothèse môme étant écartée, on, pourrait, en un autre sens plus circonspect, fonder la distinction du néeessaire et de l'accidentel (2), du déterminisme néceacessaire et du déterminisme accidentel, sur rindépendaince relative des séries causales régulières, dont la régularité s'interronapt quand elles se rencontrent et se heurtent ou s'embranchent, sauf à inaugurer ensuite le cours d'une série nouvelle. En ce sens aussi il est vrai de dire que l'accidentel est la source ou le point de départ du nécessaire, et qu'il n'est pas de développement auquel n'aient collaboré des milliers d'accidents.

(î) Par exemple, le passage de l'écriture idéographique à Técritare alphabétique passe pour une des lois d'évolution les mieux établies. Pourtant fvoir Revue scientifique du 7 mars 1891) l'écriture chinoise ne saurait devenir alphabétique; et il en est ainsi dans tous les pays qui parlent un idiome monosyilabrqwe où te même son prend les sens les plus divers suivant le ton avec lequel il est chanté et là ptMd qu'il occupe dans la phrase. C'est donc dans une autre direction que le dérefopp*ment dé l'écriture chinoise a dû avoir lieu. De l'idéographisme, donc, partent plusieurs voies d'évolution, et non une seule.

(2) C'est ce qu'a fait Cournot dans sa profonde justification de l'idée de Hasard.

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Avant d'aller plus loin, je dois m'expliqaer nettement sur cette notion des Possibles dont il vient d'être question et dont l'importance est capitale, puisqu'elle est le fondement essentiel et trop méconnu de toute loi scientifique. Le réel n'est intelligible que comme un cas du possible. Qu'on rende compte des faits comme on voudra, par des propriétés comme Liltré, par des caractères comme Taine, par les termes vulgaires de forces ou de facultés, il n'en faut pas moins toujours admettre que ces propriétés, ces forces, ces facultés, ces caractères, dont les rapports mutuels, isolés par l'abstraction, généralisés par nos formules, s'appellent lois, sont des sources d'existences non seulement réelles, mais conditionnelles. Ces virtualités étant données, nous ne pouvons affirmer la nécessité efl'ective des pbénomènes qui résultent de leur rencontre sans affirmer en même temps la nécessité d'autres phénomènes qui peut-être n'ont jamais été ni ne seront jamais, mais qui auraient été si d'autres rencontres avaient eu lieu. Qu'on le remarque ; c'est dans le principe môme du déterminisme, dans cette idée même de nécessité, qui s'offre superficiellement comme exclusive de la possibilité de ce qui n'est pas, n'a pas été ou ne sera pas, que l'idée de possibilité, c'est-à-dire de nécessité et de certitude sous condition, puise le droit de s'affirmer. C'est l'observation de la liaison des faits, de leur reproduction semblable dans des circonstances semblables qui a autorisé l'affirmation d'autres faits dans d'autres circonstances non observées. C'est parce qu'on a dit : « Le fait A est lié au fait B », que l'on a déduit : « Si le fait A se reproduit plus tard, ou ailleurs, le fait B se reproduira aussi », ce qui est certain, bien qu'il ne soit pas certain que le fait A se reproduira ailleurs ou plus tard. Je tiens cette certitude pour une valeur intoUoctuelle inestimable; la différence entre une loi empirique, comme celle de Bode, ou une loi scientifique, comme celle de Newton» c'est précisément que celle-ci a un contenu virtuel immense et qu'elle est applicable à l'irréalisable mê'me. La vérité lumineuse et profonde de la loi de l'attraction lui vient de ce qu'elle s'applique non seulement à l'ensemble et à la suite des

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gravitations et des perluri)alions phmétaii'es qui ont réellement lieu, mais à toutes celles qui auraient pu avoir lieu dans Timmensité de l'espace et du temps. De même que Factuel n'est qu'une inQnitésiujale partie du réel, présent, passé ou futur, le réel n'est qu'une intinitésimale partie du vrai.

Il y a, pouriait-on dire, par-dessus la vie et l'enchaînement des réalités, une vie silencieuse, un enchaînement paisihle des possibilités. Cette foule infinie de certitudes conditionnelles qui ne trouveront jamais réunis tous les éléments divers de leur condition, s'avancent d'un degré vers l'existence chaque fois qu'un nouvel élément de ce tout complexe vient à se réaliser, ou s'en éloigne d'un degré chaque fois qu'un des éléments déjà réunis vient à périr ; et rien n'est plus agité que le destin de ces ombres peuplant le royaume du vide. L'emboitement des germes était une cbimère, l'emboitement des possibles est une incontestable vérité. Les enfants qu'un homme aurait eus de telle femme s'il s'était maiié avec elle au lieu de se marier avec une autre sont des possibles du premier degré; les enfants que ceux-ci auraient pu avoir d'autres femmes réelles ou possibles, sont des possibles du second degré ; et ainsi de suite. On peut déduire sans fin, car il est certain que les lois de la vie se seraient appUquées à ces enfants hypothétiques du millième ou du millionnième degré, aussi bien qu'à nous. En poursuivant, on arriverait à conclure que l'Impossible est un possible de Xinjinième degré. Autre exemple. Si la bataille de Marathon eût été perdue par Miltiade, la Grèce eût été conquise ; cette conquête est un possible du premier degré. La substitution de la langue et de la civilisation persanes à la langue et à la civilisation helléniques, conséquence hypothétique de cette conquête, est un possible du second degré; etc. Les sciences nous fourniraient nombre d'exemples plus instructifs. Après que Kepler eut formulé ses trois grandes lois, la découverte de la gravitation universelle devint un possible du premier degré; de même, la découverte du télégraphe électrique après l'observation d'Œrstedt et les recherches d'Ampère, ou bien la découverte des horloges après celle de l'isochronisme des oscillations pendulaires par Galilée; de môme encore, l'application de l'algèbre à la géométrie à un certain moment du progrès parallèle de ces deux sciences. Même avant Kepler, uo

avant Ampère, la découverte de la loi newtonienne et celle du télégraphe électrique étaient possibles à la rigueur, mais d'une possil)ililé d'ordre inférieur. Ampère, Kepler, ont fait passer du second ou du troisième degré au premier la possibilité de ces deux conceptions astronomique et physique. L'on remarquera l'importance que des savants éminents attachent à dQ passage et même à sa date exacte. C'est en 1618, d'api'ès l'indication solennellement donnée par Kepler lui-miîme, que le principe nevvtonien devint mûr et prêt à être cueilli. Le jour où un savant do notre siècle s'est avisé de remarquer les raies cai'actéristiqucs visibles dans le spectre lumineux des vapeurs de sodium, ce jour-là l'astronomie et l'optique sont devenues iniires pour leur lécond rapprochement appelé la spoctroscopie, celle merveilleuse révélation de la constitution intime des corps célestes. Chaque science présente ainsi au critique pénétrant qui étudie son histoire, à Auguste Comte, à Cournot, à Littré, m^ point de maturité spécial pour chacune de ses découvertes à éclore. Ce point de maturité, c'est le moment où s'est accompli le passage dont je viens de parler. Ainsi, chaque fois qu'une réalité, spécialement une découverte ou une invention, est étouffée ou empêchée de naître, elle enseveht avec elle son cortège de possibles ; mais aussi, chaque fois qu'une réalité naît, elle fait avancer d'un degré son cortège de possibles. On peut donc dire que le possible s'achemine vers l'existence ou s'en écarte, et se meut avant d'exister.

Une grave vérité sort de là : il n'est pas un développement qui ne consiste en une série d'avortcmcnts, infligés soit à tous les germes différents qu'il empêche d'éclore, soit à l'être même qui se développe et qui, à chaque réalisation, à chaque spécialisation de lui-même, sacrifie quelqu'une de ses aptitudes latentes. Quelle hécatombe continuelle de germes, pour un germe sauvé, suppose la panspermie ! Et la concurrence vitale, et la sélection I Certes, les avortons forment en ce monde une écrasante majorité. Mais les privilégiés eux-mêmes sont des sacrifiés ; ils se mutilent de leurs propres mains, et nécessairement, pour se faire avancer d'un pas (1). Cette loi de l'avortement nécessaire en tout

(1) Les défaites, les désastres dont l'histoire est semée ne sont rien auprès de tant d'autres ruines, de tant d'autres catastrophes qu'on ne voit pas, mais qui n'en ont pas été moins douloureuses. Que de plans brisés près de se réaliser I Qu«

G. Tarde 11

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développemenf, n'est-ce pas une considération bien propre à rendre invraisemblable a jonon révolution unilinéaire?

Ce qui est Trai de TÉvolution en général l'est spécialement de l'évolution des sociétés, et, dans chacune d'elles, des évolutions luinguistique, religieuse, politique, économique, esthétique, morale, dont l'ensemble la constitue. Ce sont là autant de séries plus ou moins logiques d'inventions plus ou moins logiquement groupées et agrégées ; et ce serait une égale erreur de penser qu'elles se suivent sans aucun ordre ou qu'elles sont assujetties à un ordre invariable, voire même à un seul ordre normal. Avant tout, si l'on veut comprendre les inventions réelles et rechercher leurs lois, il ne faut jamais perdre de vue le champ infini des inventions possibles. A la vérité, au début des différents groupes sociaux, ce champ est singulièrement rétréci par la tyrannie des besoins immédiats, et partout à peu près semblables, de l'organisme, auxquels il s'agissait de répondre tout d'abord, et qui contraignaient le génie humain à s'exercer dans

d'espoirs fauchés en herbe ! Si nous pouvions voir, entrevoir seulement les dessous de l'histoire, li circulation de l'inexprimé et de Tirréalisé à travers tous les hommes d'une génération, le passage stérile de cette foule invisible d'idées, de croyances, de desseins, d'aspirations, qui se sont communiqués tout bas sans avoir pu se traduire en actes ni même toujouts en paroles, nous serions stupéfaits de tout ce qu'il y a d'avorté chez les plus privilégiés eux-mêmes. Il est rare que, dans un combat, le vainqueur même n'ait pas à subir quelque irrémédiable renoncement à ses projets plus vastes, quelque grand mécompte dont son triomphe est mutilé. Si les Croisades sont un immense espoir déçu de christianiser la terre sainte, les Arabes n'ont pas mieux réalisé leur rêve à eux, qui était d'islamiser l'Europe et le monde ; et l'ambition musulmane a eu les ailes coupées par Charles Martel, comme le rêve grandiose de Bonaparte de conquérir l'Asie et de prendre l'Europe à revers a échoué sous les murs de Saint-Jean-d'Acre, échec qui a suffi à lui décolorer toute sa belle campagne d'Egypte. Mahomet II a planté le Croissant à Constautinople : quel destin ! Oui, mais il songeait à aller à Rome, à Paris même, grâce aux divisions insensées des princes chrétiens, et son dessein gigantesque est mort avec lui. Il .at plaindre sincèrement tous les conquérants. Pauvre César, qui n'a pas vaincu les Parthes! Pauvre Alexandre, qui n'a eu le temps de rien fonder I Pauvre Charlemagne, qui n'a pu chasser les Musulmans de l'Espagne, ni refouler les Normands, ni rétablir dans son intégrité l'Empire romain ! Pauvre Napoléon, qui a été sur le point de faire sa descente en Angleterre, et n'a pu la faire, après Trafalgar! Je me demande si ces grands victorieux, qui ont été de plus grands rêveurs encore, n'ont pas été au fond les plus malheureux des hommes. Leur c?C5sow5 à eut, et qui explique tous leurs dehors, c'est ce beau songe de la monarchie universelle qu'ils se sont passé de l'un à l'autre, à travers les temps, vainement, constamment, comme une coupe empoisonnée et capiteuse, — et que l'avenir peut-être accomplira.

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une môme direction peu variée. De là l'éclosion presque inévitable alors de certaines découvertes presque indispensables, telles que la poterie, le feu, la construction des huttes, la couture des peaux de bétes ou le tissage, et la quasi-impossibilité de certaines idées de luxe. Il est toujours resté un peu de marge cependant pour la production d'originalités sociales, dés le début môme; et cette marge a été s'élargissant à mesure que les besoins immédiats satisfaits ont fait place à des besoins plus artificiels, c'est-à-dire plus vraiment sociaux, et que les inventions elles-mêmes, encore plus que les circonstances extérieures ou les particularités de race, ont contribué à faire naître. Par exemple, le désir de navigations lointaines, qui n'a rien de primitif, n'est devenu intense, parmi les populations du littoral, qu'après l'invention des vaisseaux à quille, et très intense qu'après l'invention de la boussole; or, ce n'est pas le voisinage de la mer qui a suffi à enfanter celle-ci; et, quanta celle-là, il est clair que cette charpenterie maritime a dû être précédée parla charpenterie terrestre, plus aisée, qui n'a rien à voir non plus avec le voisinage de la mer. Enfin, la moindre navigation dans un tronc d'arbre creusé n'a pu être tentée ni désirée qu'après la fabrication d'instruments de métal ou de silex propres à travailler le bois, et celte ingéniosité n'a rien de particulièrement maritime. Une découverte en porte toujours d'autres dans ses flancs. Mais on ne sait si celles-ci en sortiront, ni quand, ni toujours dans quel ordre. La découverte de la boussole était grosse de celle de l'Amérique et de TOcéanie, en ce sens que, impossible en fait avant l'aiguille aimantée, l'exploration de ce continent et de ces archipels inconnus devenait plus ou moins probable après : très peu probable dans un délai de cinquante ans, un peu plus probable en deux ou trois siècles, très probable ou môme certaine en un millier d'années. En tout cas, on voit bien que, de ces deux découvertes, la première devait précéder la seconde. Mais la Floride pouvait, indifféremment, être connue avant • 4)u après le Brésil, et la Nouvelle-Calédonie avant ou après •la Nouvelle-Hollande. La découverte de l'écriture devait précéder évidemment celle de l'imprimerie ; la découverte des :*ehiffres arabes a été nécessairement antérieure au progrès de tjaos mathématiques. Avant tout, la découverte du langage était la condition sine quâ non de toutes les autres. Il y a certaine-

ment, en fait de découvertes scientifiques, un ordre forcé qu'Auguste Comte a tracé, que Cournot a repris et perfectionné, et qui pourrait être mis sur le môme rang, comme principe sociologique, que le principe biologique de la subordination des caractères. Mais, quoi qu'en dise Cournot quelque part, la découverte de la circulation du sang n'aurait-elle pas pu venir après aussi bien qu'avant celle de la vraie nature de la respiration el de la digestion?

Concevoir l'évolution, en n'importe quel ordre de faits, comme une série unique de pbases exclusivement enchaînées les unes aux autres, comme un cycle qui se répète indéfiniment sans variation importante, c'est comme si l'on n'admettait qu'une seule et même direction des mouvements dans l'espace, réduit de la sorte à une seule dimension. Le mouvement n'est que la traduction symbolique de l'évolution. Nous ne pouvons nous faire de celle-ci une idée moins large que de celui-là. Et, puisque nous voyons le champ immense de TEspace-Temps ouvert à la diversité infinie, à la merveilleuse multiformité des mouvements, sans que cette apparente liberté nuise en rien à leur détermination rigoureuse, à la stricte application des lois mécaniques, — dont l'Espace-Temps est, pour ainsi dire, la notion intégrale, l'applicabilité totale, — nous devons nous dire à priori^ et l'observation des faits semble nous donner pleinement raison, que les lois de la logique, cette mécanique interne-, ouvrent un débouché non moins vaste à l'inépuisable variété des évolutions soit vivantes, soit psychologiques et sociales. Il y a une logique vitale (laquelle nous apparaît surtout sous son aspect téléologique), comme il y a une logique mentale et sociale. Et, si l'Espace-Temps est l'applicabilité totale de la mécanique, on peut dire aussi bien que la Vie, sorte d'espace dés développements biologiques, est l'applicabilité totale de la logique vivante, et que l'Esprit, sorte d'espace aussi des développements psychologiques et sociaux, est l'applicabilité totale de la logique individuelle et sociale. Ce sont là trois grands milieux, dont le premier seul a, dans la nature de notre sensibilité, une forme propre qui lui corresponde, ce qui ne veut pas dire que les deux autres soient moins réels. L'électricité n'est pas moins réelle que la lumière, quoique celle-ci, et non celle-là, ait sa note spéciale sur le clavier de nos sens.

LKS LOIS DE L'i.NVtNTlON 405

Bien n'est plus contraire au génie même du darwinisme, si l'on y prend garde, que Thypollièse d'un seul arbre généalogique possible des espèces. C'est au point de vue d'un plan prcdélerniiné des transformations organi([ues, dans le sens de Nœgeli, qu'on doit loger dans le premier germe vivaut, à l'origine de la Vie, tout l'ordre des espèces futures, et rien que cet ordre, oomme toute la structure de l'iiomme adulte à l'exclusion de loute autre est contenue virtuellement daus l'ovule bumain. Darwin repousse implicitement, et dune manière absolue, celte conception, puisqu'il donne aux transformations d'espèces une <".ause tout extérieure, la pression des circonstances changeantes qui, par la sélection naturelle aidée de la corrélation organique {logique immanente de la Vie), toutes deux s'exerçant sur d'infu^mbrables variations spontanées, force l'organisme à s'adapter et se réadapter continuellement à elles. Mais, alors même qu'on admettrait avec Nœgeliun transformisme opéré par des causes intei'ues avant tout, serait-il nécessaire d'accorder à cet auteur l'unité du programme de la Vie, exécuté morceau par (uorceau comme un plan d'architecte? Non, ce ne serait pas même pei-mis, Weissman oppose à Nœgeli ce fait capital que tout, jusqu'aux moindres détails des organes, est merveilleusement appropi'ié, daus chaque espèce, aux circonstances où elle est appelée à vivre, et que, si elle seide avait pu et dû. a[)|)araître à l'heure et dans le lieu voulus, de toute éternité, par les exigences

■ d'un plan inflexible, cette barmonie préétablie serait le plus grand des miracles. Weissmaun me paraît se tromper, cependant, x^uand il se croit obligé par là de rester fidèle aux causes tout c lernes derévolutionnisme darwinien. Une troisième bypolhèse se présente : c'est que, tout en donnant une cause intérieure au développement organique, on laisse à la provocation des circonstances du dehors la direction de cette force cacbée parmi

; toutes les espèces possibles, conditionnellemeutiUH'essaii'es, que Tespèce existante porte en elles, et dont la plupart sont condamnées à avorter. Volontiers j'assimilerais ainsi, par nu'dapbore tout au moins, à une dépense d'inventions géniales, telle qu'il s'en produit dans nos sociétés, quand le besoin s'en fait sentir, ia dépense de rénovation vitale, d'adaptation organique, qui se produit au moment de la naissance d'une espèce. Invention et adaptation ne font qu'un. Rien ne rappelle mieux une nouvelle

machine inventée par nous qu'un nouvel organe créé par la Vie (1).

Quoi quMl en soit, il est certain que, pour comprendre pourquoi et comment une invention est éclose, il faut tenir compte à la fois d'une cause interne, le travail mental du génie, et de causes extérieures. Cela revient à dire qu'il faut distinguer entre les lois logiques et les lois extra-logiques de l'Invention, c-^mme je l'ai fait, dans un autre ouvrage, pour Tlmitation. Le génie, en effet, qu'est-ce autre chose que lEsprit en tant que remarquablement inventif? et l'Esprit, qu'est-ce, avons-nous dit, sinon le Milieu de toutes les combinaisons logiques (ou téléologiques) possibles? Occupons-nous d'abord des causes extérieures.

Celles-ci sont de deux genres : vitales et sociales. Vitales : ce sont celles qui ont produit, par une série d'heureuses rencontres, le génie lui-même, ce suprême accident (2;. Sociales : ce

(1) Il n'est pas d'institution sociale qui ne se rattache à un organe du corps dont elle n'est que la suite sociale. Le langage, avec ses prolongements anciens ou récents, écriture, imprimerie, télégraphe, téléphone, n'est que le développement du cri et du geste, du larynx et des membres en tant qu'expressifs et moyens de communication. Le char, la voiture, la locomotive, le réseau des routes ou des voies ferrées, ne sont que la continuation des jambes. La peinture et la musique développent la vision et Touïe. La religion et la science sont l'emploi et l'eitension de la piirtie antérieure du cerveau ; la politique, de la partie postérieure. En tout ceci, nous voyons les séries d'inventions sociales (linguistiques, industrielles, scientifiques, artistiques, etc.) faire suite purement et simplement aux variations vitales dont les organes sont nés. Les besoins continuent les fondions, les pensées continuent les sensations, les rythmes des vers continuent le rythme respiratoire. — •ans son Evolution mentale chez les animaux^ Romanes montre qu'il y a parallélisme entre les complications systématiques des associations d'idées et les complications non moins coordonnées des associations de mouvements, — entre le raflinement nerveux et le raffinement musculaire. Mais, au moment où intervient la culture sociale, l'auteur croit voir ce parallèle s'arrêter ou ne se continuer qu'artificiellement dans le second des deux systèmes comparés par lui : en effet, la machine alors s'ajoute au muscle, et dispense le muscle de certaines ingénieuses adaptations de mouvements dont elle est la réalisation bien moins fatigante et plus pratique. Quels bras, quelles mains seraient capables de tours de force «u d'adresse exécutés par le métier à tisser, le télégraphe, la locomotive ? Or la symétrie que Romanes croit rompue ainsi se rétablit sans peine, si l'on remarque que, par suite de la civilisation pareillement, les facultés intellectuelles reçoivent des annexe» extérieures, de» rallonges artificielles, aussi bien que les facultés motrices. Tels sont les livres et autres moyens de mnémotechuie qui dispensent le cerveau d'organiser en lui-même les faisceaux d'idées les plus compliqués.

(2) Aussi longtemps, en effet, que le spermatozoïde et l'ovule se rencontreront sans s'être devinés et fait signe à distance, qu'ils s'accoupleront sans s'être choisis intelligemment, et que, de cet accouplement a^eugie et fortuit, naîtront des singu»

LES LOIS DE l'invention 1G7

sont les influences religieuses, économiques, politiques, esthétiques, linguistiques, quelconques, toutes nées de conlagions ifliitatives opérées conformément aux lois de l'imitation, et qui, en faisant se rencontrer dans un cerveau de génie les éléments divers d'une invention ultérieure, ont dirigé vers celle-ci Teffort génial, et réalisé mais spécialisé l'aptitude géniale. Le génie, invention vitale très singulière qui est féconde en inven lions sociales des plus surprenantes, est à la fois la plus haute fleur de la vie et la plus haute source de la société. Il exprime l'action de la Nature dans IHistoire, non pas l'aclion vague et continue, mais intermittente et nette, et réellement impoi'tante ; et, quand nous voulons sonder un peu profondément celle action, nous sommes conduits à entrevoir, au fond de tout, des éléments hétérogènes, caractérisés, originaux, sans lesquels rien ne s'exphqup. — Ce n'est pas ici le lieu de disserter sur les conditions physiologiques, parfois pathologiques, du génie; sur ses rapports, exagérés ou mal inlei'prélés, avec la folie (1). Quant aux conditions sociales du génie, — car il en existe, et M. de Candolle, dans son Histoire des sciences et des savants, en énumère quelques-unes de fort remarquables, — nous n'avons pas non [)lus à nous y arréter.Mais nousdevons nous occuper des condilions sociales de l'invention, le génie étant donné. Parmi celles qui favorisent en générall'essor inventif, faut-il ranger, par exemple, l€ morcellement en petits Élats, pareils aux cités grecciues de l'antiquité ou aux républiques italiennes du moyen âge; (Mi sorte que, nés et couvés dans ces étroits berceaux, providcnlit'llcment tressés pour eux, les germes des sciences, des arts, des industries, se répandraient de là, plus tard, dans de grands eni[)ires, Macédoine, empire d'Alexandre, eujpire romain, monaichies européennes, excellentes pour leur déploiement et lourdillusion, non pour leur création ? Les deux exemples cités semident permettre de répondre affirmativement; mais, si l'on y regarde de près, on verra qu'il s'agit de races admirablement douées, qui

ladites individuelles dout qnelqnes-uties seront f?tMiiaIes, sources de découvertes ou dinvenlions capit lies dans l'iiisloire du pro^^rès luim.iin, aussi lon-^'teuips ou pourra dire que le rùle de l'accidentel en socit.loifie est cuu.sidcral>le, incomparable.

(1) Excellentes reu»ar(iues de M. Paulhan à ce sujet dans son livre sur les CavaC' tères, pp. 18, 20, 21. « Ou s'est peut-être exaj^éré, dit-il uotauiuïeut, le manipm d'équilibre des hommes supérieui's, et, luverseuieut, l'équilibre des médiocres et Iti» iml)éciles. »

iGS LA LOGIQLE SOCIALE

d'ailleurs ont reçu de grands États antérieurs les idées stimulantes et capitales sans lesquelles elles n'auraient rien pu faire éclore. Les villes grecques ont hérité de l'architecture, de la sculpture, de l'écriture nées en Egypte ou en Asie ; les villes ita^ liennes, des arts de Rome renaissants à Taube de l'ère moderne. Comment n'être pas frappé devoir que, môme en fait d'art militaire, c'est-à-dire là oîi leurs guerres perpétuelles, fratricides, devaient poser à l'esprit inventif ses problèmes les plus urgents, ces petits É'ats ont opéré si peu de progrès? Athènes a vécu des siècles sur le môme armement, sur la môme stratégie. Les vraies rénovations militaires sont venues de ces barbares que les Hellènes méprisaient si forts, la phalange macédonienne, la légion romaine, comme, plus tard, de l'Espagne de Charles-Quint, de la Prusse de Frédéric, de la France de Napoléon. La plus grande découverte des temps modernes, celle du Nouveau-Monde, est due à un pilote génois qui n'a pu l'accomplir que grâce au colossal empire espagnol. Jamais le génie inventif n'a autant brillé que dans notre Europe et dans notre siècle, et jamais on n'a vu une tendance si générale aux centralisations puissantes, aux vastes agglomérations (1).

Ce résultat n'a pas lieu de nous étonner, si nous songeons qu'une idée nouvelle est une combinaison d'idées anciennes, apparues en des lieux distincts et souvent fort distants, que la première condition pour que celles-ci se combinent, c'est leur rencontre simultanée dans un cerveau propre à les combiner, et que plus l'extension des États, le recul des frontières, facilite l'expansion imitative de ces inventions élémentaires, chacune à partir de son foyer natal, plus il y a de chances que ces deux rayonnements d'imitation interfèrent dans une tête ingénieuse ou géniale. On peut à ce sujet, si l'on est possédé de la manie législative, formuler quelques lois. L'idée A et l'idée B étant données, on demande le degré de probabilité de l'idée M qui peut résulter

(1) Ce qui spuI a rendu possible le développement de la musique et des mathématiques chez les modernes, — ce qui leur a permis de dépasser immensément sur ce point leurs maîtres les Grecs, malgré les aptitudes éminentes de ceux-ci pour Tari musical et les sciences abstraites, — c'est l'invention de notre notation musicale et celle de notre système de numération écrite. 11 est bien probable que, si la Grèce eût été une grande nation paisible, unie et puissante, où les mathémiiticiens et les musiciens auraient eu des relations mutuelles plus étendues et plus multiples, ces deux inventions, à la fois si simples et si capitales, n'auraient pu manquer de «e présenter à l'esprit grec.

LES LOIS DE l'lnVENTION 169

de leur accouplement logique ou téléologique (parmi les idées multiples M, N, 0, P, susceptibles de naître aussi). Réponse: 1" L'éclosion de M est d'autant plus probable (toutes cboses égales d'ailleurs, bien entendu), que A et B ont apparu en des pays moins éloignés l'un de l'autre, communiquant plus aisément l'un avec l'autre, et ont apparu plus anciei. joment. Sa probabilité, pourrait-on dire en un langage ridiculement matbématique, est en raison inverse du carré de la distance et de la communicabilité de ces pays, et en raison directe de cette ancienneté. 2° A et B ayant commencé à rayonner dans une nation, la probabilité de iM est d'autant plus grande que cette nation est plus peuplée. '^° Cette probabilité est d'autant moins grande que plus grande est la dilïiculté de M.

C'est là, je l'avoue, une singulière quantité : la difficulté d'une invention. Cependant peut-on nier qu'il y ait quelque chose de vrai dans cette notion? Entre Tidée la plus facile et l'idée la plus difficile à concevoir, il y a un intervalle énorme. Je sais bien que le langage ordinaire refuse le nom d'inventions ou de découvertes aux comi)inaisons d'idées très faciles et le l'éserve aux plus malaisées. Cependant les idées les plus sunples sont souvent les plus fécondes. Rien de plus sim[)le que d'exprimer par des lettres de l'alphabet des quantités abstraites, et notamment par X ou y des quantités inconnues. Cependant toute l'algèbre est là-dedans. L'idée du bâton, du levier, de la roue, l'idée de jeter un tionc d'arbre sur un cours d'eau, de ti'acer un chemin dans une vallée, d acclimater une nouvelle plante ou de domestiquer un nouvel animal, ont pu se présenter d'ellesmêmes à l'esprit, mais elles n'en ont pas nuiuis révolutionné le monde. Puis, par des degrés insensibles, on passe de ces idées très faciles, ou de beaucoup d'autres plus faciles encore, aux combinaisons les plus ardues; et il serait [)eu philosopinque de voir une différence dénature là où il n'y a ([u'une diUeience de degré. Remarquons maintenant la relativité de celle-ci. Telle idée artistique viendra d'elle-nirme à un Grec, ([in attendra des siècles avant de percer la cara[)ace cérébrale d'un romain ; telle idée juridique naîtra aisément chez un patiicien de Rome qui ne luira jamais à l'esprit d'un élève d'Aristote ou de Platon. La difficulté dont il s'agit est donc chose relative à la race ou plutôt à la nation, ajoutons au moment liistorique. Cela étant, elle est

*70 LA LOGIOUK SOCIALE

plus OU moins grande suivant que l'idée à concevoir, M, requiert, pour être aperçue, desesprits plus ou moins élevés au-dessus du niveau moyen, je ne dis pas vaguement du peuple en question, mais de la fraction de ce peuple qui connaît à la fois A et B. Il y a loin souvent du niveau de cette fraction quand elle est une élite, à celui de la foule d'où elle émerge. Par exemple, en mathématiques, un théorème nouveau étant découvert, son rapprochement d'un théorème ancien en fait déduire immédiatement un corollaire, qui se présente de lui-même aux mathématiciens. Cela signifie que la conception de ce corollaire est extrêmement facile, et en quelque sorte fatale, car elle ne requiert que la moyenne de capacité cérébrale propre aux géomètres à qui les deux théorèmes sont connus, quoique d'ailleurs celte force ordinaire soit très exceptionnelle si on la compare à celle du public, liappelons-nous, au sujet des individualités qui s'éloignent plus ou moins de la moyenne, les statistiques de Galton et autres. Ces écarts décrivent une courbe ondulante et ne dépassent jamais certaines limites. Il y a une sorte de règle de ces exceptions à la règle. Telle race, telle nation comporte plus ou moins d'exceptions, et des exceptions plus ou moins exceptionnt'lles. Donc, si la conception M requiert une capacité tant soit peu supérieure au plus haut point que l'élite d'un peuple, où A et B sont connus, puisse atleindre, elle y est évidemment aussi impossible que si Aet B y étaient inconnus.

Si la conception M requiert une force de tête très rare parmi ceux qui connais i i\ la fois A et B, si le nombre de ceux-ci est très petit, s'ils oui Tcsprit très peu inégal, j'ajoute très peu actif et très peu indépendant, il faudra un temps très long pour que M soit conçu. C'est le cas des civilisaiions à leui* début. Dans ce cas, la part du hasard est immense, et il suffit d'un grand homme fortuit pour abréger cousidérablcment la durée dont il s'agit. Si la connaissance de A et de B est au contraire très répandue, si ceux qui les connaissent ont l'esprit très inégal, très surexcité et très émancipé, et que la force suffisante pour concevoir M soit, parmi ceux-ci, très commune, un temps très court suffira pour parvenir à cette dernière idée. C'est le cas des civilisations adultes et prospères. Ici encore, le hasard, un hasard malencontreux, peut avoir pour effet d'allonger la durée comme plus haut d« l'amoindrir. Mais, pour l'allonger beaucoup, il fau-

LES LOIS DE l'invention 1"!

drait maintenant bien plus de mauvaises chances qu'il n'a fallu de bonnes chances précédemment pour produire une forte abréviation. En somme, la part du hasard va s'affaiblissant à mesure que les sociétés progressent, et l'enchaînement des idées, je ne dis pas des faits, tend à y affecter dans Tensemble le caractère d'une succession fatale, bien que, dans le détail, tout garde ua air fortuit. Par la vertu régulatrice des gi'ands nombres, le hasard, au lieu d'être l'ouvrier libre, devient le serviteur fidèle de la raison.

Mais, remarquons-le, cela n'est vrai que jusqu'à un certain point de difficulté des inventions, degré variable de peuple à peuple, d'époque à époque. Oj", il vient toujours un moment où la diiïiculté des idées nouvelles à découvrir va croissant et croissant très vite, beaucoup plus vite que n'augmentent les facilités offertes par le progrès de la population et la vulgarisation des sciences au génie inventif. De là, en dépit de ces ressources grandissantes, l'arrêt inévitable, un jour ou l'autre, de la civilisation. La connaissance de A cl celle de B ont beau être très répandues, de plus en plus répandues, parmi des esprits très libres, très inégaux et très ti'availleurs, si l'idée M exige une capacité extrêmement rare dans cette élite même, il devra s'écouler un temps extrêmement long avant qu'elle ne luise. Ce cas tend à se généraliser à mesure que, toutes les découvertes de petite ou médiocre dil'llcullé étant épuisées, il ne lesle plus à glaner que des idées placées à des hauteurs ou à des profondeurs ultra-télescopiques en quel([ue sorte ou ultra-microscopiques. Par conséquent, en ce qui concerne ce ti'oisième ciel de l'Invention, le rôle de l'accident individuel, loin de diminuer, ne peut que grandir, et il réserve aux dernières étapes menues des sociétés un imprévu, un intérêt égal à celui des vicissitudes de leur enfance ou de leur jeunesse.

Il peut se faire, — je ne dis pas il doit se faire imhitablement, — que la connaissance de A et de B, par la diffusion de l'instructk)ii primaire, secondaire et supérieure, se répande chaijue jour davantage, mais qu'en même teuq)s, et en vertu de la cause même d'assimilation qui produit cette vulgarisation de A et de B, les capacités inlelk-ctuelles se nivellent, s'égalisent, les oiiginalités s'etl'acent, uialgi'é des dehors déniancipalion croissante, masques dune croissante imitation nuituelle, et qu'en

<3éfinilive l'improbabilité de Tidée M, ou le temps voulu pour rallumer, soient plus augmentés par ce nivellement que diminués par cet éclairement géuéral. Est-ce à dire que je blâme cette illumination scolaire, môme dans cette hypothèse ? Nullement; cette perspective, après tout, n'a rien d'effrayant; et il est à remarquer que les sociétés qui l'ont réalisée, l'Empire romain «t la Chine par exemple, ont été heureuses et paisibles. Mais une ciutre hypothèse fait un parfait contraste avec celle-ci : c'est celle où les personnes qui connaissent A et B sont peu nombreuses, mais de capacités très inégales, parce qu'elles ont poussé à leur gré en toute liberté, et d'oiiginalités très diverses, parce que le sentiment de leur supériorité profonde au milieu d'un peuple étranger à leurs méditations lésa garanties de tout danger d'assimilation avec lui. Il doit arriver alors que, dans ce groupe restreint d'hommes supérieurs, les découvertes, même capitales, se pressent plus vite, plus fiévreusement, que dans une grande nation composée de médiocrités instruites ou érudites, taillis gênants pour les futaies. Voilà comment s'explique, exceptionnellement, on le voit, la formation rapide de la géométrie ou de l'astronomie chez les Grecs, ou le progrès non moins rapide des arts du dessin dans les républiques italiennes ou les cités flamandes.

Nous venons de toucher, bien sommairement, bien incomplètement, aux conditions extérieures qui favorisent ou entravent la naissance de l'invention . Mais quelles sont les causçs internes qui la suscitent ou qui la font avorter au profit d'une autre, dans le cerveau de génie? Ces causes sont les croyances et les désirs, les principes et les buts, les connaissances et les volontés différentes, que l'inventeur a reçues, il est vrai, pour la plupart, de la société ambiante, mais qui, se rencontrant et se croisant en elle stérilement, s'accouplent en lui pour la première fois et forment une union féconde. Sans prétendre violer le secret de sa méditation solitaire, de cette mystérieuse élaboration d'où sortent les sources du fleuve social, on peut dire qu'elle consiste en un conflit mental de jugements, inégalement crus, ou de modes d'action, inégalement désirés, et jusque-là liés, qui, pour la première fois,

lES LOIS DE l'invention 17^

se présentent comme contradictoires en tout ou en partie, et en accord mental de jugements, ou de modes d'action, jusque-là sans lien apparent, qui, pour la première fois, se présentent comme confirmatifs ou auxiliaires l'un de l'autre. Dans le génie, en effet, le besoin de critique destructive existe aussi bien que le besoin de création inventive ; mais le premier est au service du second, son esprit critique ne brise les liaisons habituelles d'idées que pour enrichir de leurs débris son imagination qui les emploie. Ce qu'il y a de particulier, et d'essentiel, c'est qu'il aperçoit le premier nettement ce caractère inhérent à certaines notions, ou à certaines actions, de se contredire ou de s'entraver, et la possibilité inhérente à certaines autres actions ou notions d'être associées de telle manière qu'elles se confirment ou qu'elles collaborent.

C'est bien ce même rapport de confirmation ou de collaboration, de négation ou de contrariété, mutuelle ou unilatérale, qui donne lieu aux alliances ou aux concurrences d'imitation dans le domaine social, telles que j'ai essayé de les expliquer en formulant les lois logiques de limitation (1). Mais le sentiment de ce rapport reste ici toujours vague et relativement stérile, ce qui est surtout vrai du rapport positif; car le rapport négatif est souvent senti avec assez de netteté par le pubUc, quand il l'est. Aussi, quoique les lois logiques de l'invention se divisent, comme celles de l'imitation, en duel logique et union logique^ l'importance comparée des deux est loin d'être la même ici et là. L'union logique des inventions a un sens plus profond et une portée plus efficace que celle des imitations, c'est-à-dire des inventions en tant qu'imitées. Quand deux courants d'imitations s'abouchent et s'allient, cela signifie simplement que l'un contribue à grossir l'autre: la fabrication des bicyclettes a contribué à activer la fabrication du caoutchouc, et vice versa ;ç.<d\\(i des presses à imprimer a stimulé celle du papier, et réciproquement; la vulgarisation d'une branche de science, par exemple de l'acoustique, a aidé à la vulgarisation d'une branche connexe, par exemple de l'optique. En même temps, par le fait même de cette diffusion, le besoin auquel répond chacun de ces produits s'intensifie chez tous ceux qui l'éprouvent, et la foi en chacune de ces théories se

(1) Voir nos Lot* de Vlmîlation^ ch. V.

fortifie chez tous ceux qui la connaissent. Mais, quand deux inventions s'accouplent, en tant qii inventions^ cela veut dire ^ju'une nouvelle invention (ou découverte) est née, grâce à laquelle les premières s'utilisent, l'une servant de moyen à l'autre qui lui sert de but, ou servant de conséquence à l'autre qui lui sert de principe, ou l'une et l'autre se rattachant pareillement, comme moyens à un môme but, comme conséquences à un môme principe. L'optique et l'acoustique se sont accouplées de la sorte le jour où, dans le cerveau d'un physicien, s'est formulée la théorie ondulatoire de la lumière assimilée au son, et bien mieux encore le jour où Spencer a érigé en axiome le caractère rythmique de tout mouvement. Les lois de la gravitation planétaire et les lois de la chute des graves à la surface de la terre se sont accouplées dans le cervesu de Newton, où elles on^t enfanté la formule de l'attraction universelle qui les rattache intimement les unes aux autres et toutes ensemble à soi. L'idée des machines à vapeur fixes et l'idée des voitures à bras roulaat sur rail se sont accouplées quand l'idée delà locomotive a montré à la première qu'elle pouvait servir de procédé auxiliaire à la seconde, et aux deux qu'elles peuvent servir ensemble à des buts grandioses qui leur semblaient jusque-là étrangers, au roulement de masses énormes à travers des continents. On donne bien, en mécanique, des formules générales qui prétendent permettre d'inventer à volonté toutes sortes de nouvelles machines, comme d'autres permettent réellement de construire toute espèce de ponts. Mais, encore faut-il que l'idée d'appliquer ces formules, découvertes par des mécaniciens (si tant, est qu'elles aient une efficacité réelle) s'accouple à l'idée d'une opération jadis inventée^ telle que tisser, coudre, écrire, etc., et obtenue jusque-là par d'autres procédés manuels et non mécaniques (1).

Ainsi, une théorie ou une machine, une conception idéale o\ pratique, a deux faces. En tant qu'imitée et propagée, elle m donne lieu, par ses alliances avec d'autres, envisagées sous lej même aspect, qu'à des renforcements mutuels de croyances el et de besoins à mesure qu'elle se propage. En tant qu'inventée,] elle produit, en s'unissant à d'autres, considérées de môme, de véritables enfantements, souvent prodigieux et toujours plus oi

(1) La manufacture, naturellement, a précédé la machmofacture.

LES LOIS DE l'invention 175

moins inattendus. Ajoutons que, très fréquemment, les imitations s'allient précisément parce qu'une invention est née de l'hymen de plusieurs autres inventions. C'est celle du vélocipède à caoutchouc plein, puis creux, puis pneumatique, qui a fait que la fabrication des vélocipèdes a favorisé la fabrication du caoutchouc. C'est l'idée de la locomotive qui a permis à la production des machines à vapeur de favoriser la production des rails. C'est la théorie ondulatoire de la lumière qui a permis à l'optique et à l'acoustique de s'entre-éclairer, de s'entre-fortifier par leur mutuel reflet. Mais il n'en est pas toujours ainsi. La propagation des bicyclettes est aidée par le percement de nouvelles routes, par la propagation de l'invention des chemins macadamisés; la vogue de certaines villes d'eaux, la foi croissante en leurs vertus médicales, a pour effet de multiplier les trains sur certaines lignes de chemins de fer, et réciproquement ; et dans ces deux exemples on n'aperçoit point d'invention nouvelle en jeu. La vérité de notre distinction est donc manifeste.

Maintenant, comment procède l'esprit inventif pour découvrir le rapport logique ou téiéologique d'idées qui constitue une idée nouvelle? Soit qu'il agisse en vertu de sa simple ingéniosité naturelle, soit qu'il emprunte les ressources d'une science avancée, il doit toujours s'agiter à tâtons ou avec une lampe à la main, parmi un grand nombre d'hypollièses ou de plans successivement essayés et éliminés, jusqu'à ce qu'une hypothèse vérifiable ou un plan utilisable se rencontre enfin. Rouleaux, dans sa Ci7ié malique (1), n'est point, certes, disposé à faire très grande la part de l'imagination géniale dans Tinvention. Au contraire, il ne croit pas que l'invention diffère essentiellement de la pensée ordinaire ; et je suis de son avis, car il n'est pas d'idée tant soit peu personnelle qui ne soit une invention à quelque degré. Il est môme si peu porté à s'exagérer le merveilleux en matière pareille qu'il juge son ouvrage propre à faciliter beaucoup dorénavant, en fait de machines, l'opération de la découverte, et à permettre en quelque sorte l'invention sur commande. Mais, au fond, ses formules à ce sujet tendent à montrer simplement quelles sont toutes les combinaisons possibles des éléments des machines, et, entre toutes celles-ci, quelles sont celles qu'il y a lieu de choisir

IV\ Traduction Debize (Savy, 1877).

LA LocrHE socialb:

d'emblée pour aLteindre le but qu'on se propose, ou puilôl pour effectuer, avec les forces dont o.n dispose, un 'nouvement déterminé ou un changement de forme déterminé, cfu on a préalablement choisi, — parmi beaucoup d'autres mouvements ou changements imaginés, — comme le plus propre ù réaliser ce but. Ces^ formules ne peuvent donc servir qu'à un esprit Imaginatif (1). En réalité, ce n'est pas une voie unique, mais d'innombrables voies, que la théorie de cet auteur désigne aux inventeurs futurs ;^ et leur seul avantage est d'ôti'e rectilignes^ d'aller droit au points visé, une fois ce point découvert, tandis que les routes suivies par les antiques inventeurs ont toujours été tortueuses etindi-i rectes. Nous en dirons autant des formules algébriques qui permettent de résoudre, par la voie la plus courte, une infinité d»v problèmes. Nous en dirons autant des fameux canons dp r Induction que Stuart Mill nous donne comme des formules propres à faciliter, à abréger la découverte vraie en n'importe quel domaine de la curiosité, comme on pourrait imaginer des méthodes] générales se disant propres à faciliter, à abréger V invention utile^ en n'importe quel domaine de l'activité. A l'usage des horticulteurs et des éleveurs de bétail, il y a des règle pour faire varier dans un sens ou dans l'autre, pour faire progresser en embonpoint ou en agilité, en taille ou en exiguïté, une, espèce quelconque, animale ou végétale; et M. Dareste vous donnera des procédés sûrs pour obtenir telle monstruosité vivante qu'il vous plaira, peut-être même des monstruosités fécondes — qui sait? — créatrices ex abrupto d'une nouvelh espèce. Mais, à vrai dire, découvrir comme inventer demeur toujours le secret du génie (2). Et nous ne pouvons voir en toul

(1) « Une machine, dit Rouleaux, est un assemblage de corps résistants, disposé de manière à obliger les forces mécaniques naturelles à agir en donnant lieu k dei mouvements déterminés. » C'est l'étude de ces dispositions spéciales qui constituÉ la science des machines. L'essentiel est que, « dans la machine, les corps en mouvement soient empêchés d'exécuter des mouvements différents de ceux que l'on en vue ». De là la nécessité d'emboîter un corps dans l'autre ou du moins d'as sujettir un corps par Tautre; de là ces couples d'éléments cinématiques queTanalyst trouve au fond de tout mécanisme : la vis et son écrou, la poulie et sa corde, l« coin et sa fente, etc. Réunissons divers de ces couples, et il pourra se faire que résultat soit très différent de ses conditions. On aura un nouveau couple dont les éU meuts seront eux-mêmes des couples; et ainsi de suite. On voit l'ampleur du chami ouvert à l'imagination... — Rouleaux reconnaît d'ailleurs que les théories cinématiques admises avant lui n'oni jamais servi à produire un seul mécanisme nouveau.

(2) Tout ce que peut en général le logicien, c'est, une fois éclose Tidée de génie, de la soumettre à des épreuves de vérification théorique ou pratique. RemarquonsJ

LES LOIS DE l'lnVEN'TION 177

ceci qu'une confirmation de ce que nous disions tout à l'heure sur l'Esprit considéré comme une sorte dEspace des Possibles, qui se compose de rectilinéarités logiques et de sinuosités logiques, de déductions parfaites et imparfaites, en nombre indéfini, comme l'espace est composé de lignes droites et de lignes courbes. Et c'est Imagination autant que Raison qu'il convient d'appeler l'Esprit à ce point de vue (1).

Il n'en est pas moins d'un grand intérêt de constater qu'un ordre rectilinéaire des inventions existe, analogue au mouvement recliligne des corps, que cette étrange ligne droite des idées de l'esprit est susceptible de se substituer à leur ligne sinueuse, et qu'en réalité celte substitution, progrès remarquable, s'opère de nos jours. « Jusqu'à ce jour, dit le savant déjà cité, le développement général de la machine s'est produit, dans une certaine mesure, sans qu'on en eût nettement conscience. Plusieurs inventions modernes révèlent un esprit nouveau, un génie particulier, très étonnant, et qui diffère essentiellement de celui qui présidait aux créations de la mécanique des temps passés. La base de l'ancien procédé est le perfectionnement incessant. Le procédé moderne, au contraire, produit immédiatement du nouveau; et c'est ainsi que nous voyons parfois des machines faire triomphalement leur entrée dans la pratique, en présentant, dès le début, un grand degré de perfection (2) ». Le temps semblo

en effet, que l'invention, comme la découverte, commence par être une conjecture. II en est d'une machine nouvelle avant son emfiloi industriel comme d'une liypo- Ihese scientifique avant son contrôle par les faits. Oi-, ici et là, la pierre do touche est la môme: il s'agit toujours d'appliquer l'observation et l'expérience. La lucomo. tive étant inventée, le premier macliiniste y monte et prouve, en la faisant marcher €ur les rails, qu'elle répond à sou but: preuve par rexpériet)ce. D'autre jiart, le public regarde et constate sa marche: preuve par l'observation. C'est précisément de la même manière que les lois de (iay-Luss:ic ou de HcithuUet ont été véiiliées. Je ne puis donc admettre, comme W. dit eu passurit .M. Kspinas dans sa très philosopiiique Histoire des doctrines éconotniques, (pie la logique de l'action et la logique de la pensée « soient soumises à des rci^'-les dillèrcnles. w 1/une et l'autre «e ramènent au fond, non aux canons de Stuart .Mill, mais bien à la vieille llu-orie du syllogi.:me qui, comme M. Uenouvier me parait l'avoii- |)roronilément montré, est impliciteiTient postulée par ces canons — un peu surfaits — eu ce (pi'ils ont de solide. Seulement n'oublions pas (pie le syllogisme de la coniuiiss'.incc, seul étudié jusqu'ici, demande à être complété i)ar le syl'jxjisme de l'action, dont nous avons si souvent parlé.

(1) Si l'on connaissait toutes les inventions possibles ou réelles, il est bien probable qu'on les verrait se coordonner en séries régulières, comme les corps (•himi(jue3 d'après certaines théories accréditées, (le ^ont les lacunes de lirrcalisé (pii, comparables aux déchi(iuetures des continents et des mers, douneirt aux inventions réelles un air pittoresque.

(2) Compaiez au lent perfectionuemcut de la roue des chars antiques, d'abord

G. Tarde. {2

s'approcher où, en fait d'institutions gouvernementales et éco* nomiques, comme en fait de machines, on prctendra aller droit au but, par les voies les plus courtes. Il n'est pas prouvé que cette prétention, malgré ses échecs lamentables jusqu'ici, soit destinée à rester toujours vaine. — A vrai dire, ce qui est surprenant, ce n'est pas que la série des phases intermédiaires entre un état social quelconque pris comme point de départ et un autre état social quelconque choisi comme terme final, entre une mythologie donnée et une foi rehgieuse qui en naîtra, entre la conjugaison de la langue latine et la conjugaison du français, entre la tragédie d'un Eschyle et celle d'un Euripide, entre la statuaire de l'école d'Egine et celle de l'école de Phidias, etc., puisse être abrégée jusqu'à un certain minimum, comme la série des emplacements d'un mobile entre un point et un autre est susceptible d'abréviation jusqu'au moment où, de courbe qui) était, son trajet devient rectiligne. L'étonnant, au fond, c'est la n'alité de ce minimum dans les deux cas et sa résistance invincible à toute abréviation ultérieure ; c'est rimpossibililé pour ao corps de troquer instantanément son emplacement en un point contre son emplacement en un autre point sans être astreint à occuper successivement tous les heux interposés ; et c'est l'impossibilité pareille pour un esprit d'échanger immédiatement telle forme de pensée contre une autre forme de pensée, sansêtre obligé de traverser des formes de pensée différentes interposées aussi, on ne sait comment ni pourquoi. L'habitude seule nous fait trouver cela tout naturel. Il existe des distances psychologiques et physiologiques aussi bien que des distances géométriques. Il existe, pour ainsi dire, un espace spirituel et social, un espace biologique aussi bien, qui impose une limite forcée, infranchissable, aux raccourcissements graduels apportéspar le progrès de la Vie dans la succession des transformationsembryonnaires, dans le passage de l'ovule à l'adulte, ou, par le progrès de l'éducation, dans le passage des impressions tactiles-, de l'enfant aux notions les plus élevées du philosophe, et de Télat sauvage à l'état civilisé. La réalité de la Vie, la réalité de l'Esprit, si on la conteste, en voilà une preuve. Un esprit, indi-

pleine et toute en bois, puis à rayons et munie de clous de fer, puis cerclée dff fer, la perfection innée du téléphone et la transformation si rapide des véloci-^ pèdes.

LES LOIS DE l'lWE.xTION 1"'J

vidiiel oa social, peut passer, par une infinité de voies, d'une nolion à une autre notion, d'un sentiment à un autre sentiment, mais il y aune de ces voies qui, pour chaque esprit, est la plus courte possible; et l'on peut même affirmer que, pour tous les esprits, quels qu'ils soient, il y a, dans l'étude des mathématiques, une chaîne nécessaire de théorèmes qui relient un théorème donné à un autre. Pareillenjent, de Taniour à Tambition, et de l'ambition à l'avaiice, de l'épicuréisme au mysticisme, un certain minimum d'intervalle interne est indéniable. Que pour passer d'une conviction affirmative à une conviction négative relativement à la même idée, ou d'une volonté forte à une forte nolonté (1) relativement à un même objet, on doive |)arcourir successivement tous les degrés de raffiiniation ou de la volonté décroissantes, puis remonter tous les degrés de la négation et de la nolonté grandissantes, passe encore, quoique rien ne justifie, en somme, la nécessité de cette gradation. Mais il y a mieux: pourquoi souvent faut-il nécessairenjcnt, pour passer d'une affirmation à une autre affirmation, d'une volonté à une autre volonté, affirmer et vouloir des choses dllférenles, occuper d'autres positions mentales?

Si j'invoquais, ta Tappui de ces considérations, les méthodes d'enseignement élémentaire qui propoi'Lionnent la luiture des notions successivement enseignées à l'âge ou à la i-ace de l'enfant, si je rappelais l'incapacité où sont certaines rac(^s de s'élever aux conceptions scientifiques de l'univei's avant d'avoir gravi Tescarpement moindre des idi'cs cosmogonifjues d'une rehgion, telle que lemahométisme, on pouri-ait me reprocher de confondre ici les exigences du déveloi)[)ement cérébral avec celles de l'ordre rationnel. iMais, pour ne |)arler que des adultes civilisés, ne semble-t-il pas que Maine de Biian n\i pu [)asser du sensalionnisme de Condillac au mysticisme de Fénelon qu'en traversant le sto'icismede Marc-Aurèle? Leibniz, qui, nous dit-il, • .a débuté par le matérialisme atondque et unitaire, n'esl [)arvenu à imaginer son système, unitaire pareillement, mais s[)iritualiste, des monades, ces « atomes spiiituels », qu'après avoir franchi le cap du dualisme cartésien; et il senible bien qu'à défaut de cet intermédiaire, il y en aurait eu inévitablement

(1) Je me permets ce néologisme nécessaire pour exprimer la volonté négative, la volooté de ne pas faire ou la volonté qu'une chose ne soit pas laite.

quelque autre. — L'idée même d'évolution implique la vérité que j'indique ; et elle était certainement au fond de la pensée d'Auguste Comte quand il formulait sa loi des trois états, théo logique, métaphysique et positiviste, que l'esprit humain est, d'après lui, assujetti à suivre l'un après l'autre en toute sorte de développement D'ailleurs, cette loi est inexacte, et elle pèche d'abord par excès de simplicité. Chez Cournot, nous trouvons, sous une forme différente, une vue tout autrement claire, complexe et pénétrante, h' ordre rationnel des idées et des faits, cherché par ce grand esprit durant sa longue existence, n'est autre chose que l'ensemble de ces reclilinéarités psychologiques dont je parle. Mais il en a fait une application trop restreinte encore. 11 y a un ordre rationnel des erreurs aussi bien que des vérités. Si, parmi tous les arrangements dont la succession des théorèmes de géométrie est susceptible, il en est un qui se distingue des autres par sa vertu éminemment explicative et satisfaisante, par son caractère de déduction rectiligne, n'y a-t-il pas de môme, parmi toutes les manières d'exposer les dogmes de la religion la plus extravagante, les mythes de la mythologie la plus fantaisiste, uue combinaison plus propre que nulle autre à faire sentir la raison d'être de chacun d'eux? Cela est certain. Cette combinaison est-elle la reproduction fidèle de l'ordre d'apparition historique de ces dogmes? Non, presque jamais, de même que, presque jamais, les masses terrestres ou célestes ne se meuvent naturellement en ligne droite.

Je ne veux pas insister sur ces aperçus. Mais il m'est permis d'y rattacher une remarque dont la vérité plus palpable trouvera sans doute moins de contradicteurs. Qu'on pense ce qu'on voudra delà série rectilinéaire des inventions, on ne pourra refuser d'admettre, dans un grand nombre de cas, leur série irréversible (1), comme celle d'une foule d'états d'esprit et d'états

(1) J*ai déjà développé ce point de vue et cité divers exemples d'irréversibilité, — que je ne reproduis pas ici, — dans mes Lois de VJmitation, chapitre viii. Le lecteur est prié de vouloir bien s'y reporter. J'ai touché en passant au même sujet dans la Philosophie pénale et les Transformalions du Droite passim.

LES LOIS DE l'invention 181

sociaux. Les inventions peuvent être divisées en deux classes : celles qui, se confirmant ou ne se niant pas, s'aidant ou ne se nuisant pas, peuvent coexister dans un pays et s'y accumuler indéfiniment; et celles qui, se niant ou se nuisant, ne peuvent que se substituer les unes aux autres chez le peuple où elles se rencontrent. Les premières, les accumulables, ont beau apparaître souvent dans un ordre à peu près pareil, en deux pays différents et sans communication, leur succession dans un ordre inverse reste toujours concevable et possible. Je laisse de côté, bien entendu, celles qui, tout en coexistant, sont dans le rapport d'élément à composé; évidemment, l'invention composée n'a pu précéder les inventions composantes, par exemple la locomotive la roue et la vapeur. Je parle d'idées, simples ou complexes, qui ne rentrent pas l'une dans l'autre. L'idée de domestiquer l'homme, l'esclavage, a sans doute précédé dans certains pays et, dans certains autres, suivi l'idée, nullement contradictoire, de domestiquer des animaux. En Amérique, elle a précédé celle-ci ; car l'esclavage régnait dans des tribus Peaux- Rouges, qui ne connaissaient encore aucun animal domestique^ et chez les Astèques qui ne connaissaient que le chien. Ailleurs, nous voyons au contraire des tribus pastorales sans esclaves. Quant aux inventions substitiiables, leur ordre est et doit être en général irréversible. — Il y a une raison logique ou téléologique, en effet, la loi du moindre effort pour le plus grand effet, ou la tendance à un arrangement de plus en plus cohérent et systématique, qui empêche, dans une société donnée, le fusil d'être inventé avant l'arquebuse, la lampe à pétrole avant la torche de résine, l'écriture alphabétique avant l'écriture hiéroglyphique, etc. Si la société dont il s'agit vient à être brusquement transformée par quelque catastrophe, cette anomalie peut se réaliser, mais à titre d'exception, et d'exception confirmant la règle. Par exemple, une période de grande anarchie politique peut avoir pour conséquence la rétrogradation de la justice royale à la vendetta et au wergeld, ou du régime agricole au régime pastoral. C'est ce qui est arrivé en Espagne, où l'élevage des troupeaux, pendant la longue guerre contre les Maures, s'étendait sans cesse aux dépens du labourage, parce qu'il était plus facile d'en défendre les produits contre les pillages mauresques (1).

(i) Voir Bévue d'économie politique de juillet 1893.

182 LA LOGIQUE SCHALE

La loi du moindre effort explique beaucoup d'irréversibilités. En vertu de celte tendance universelle, quoique inégale et variable, a lieu V adoucissement phonétique étudié par les linguistes, cette substitution de syllabes douces, d'une prononciation facile et rapidement propagée, à des syllnbes forles et rudes; seinblablement, Y atténuation de la quantité, qui tend à rendre brèves les longues, jamais à allonger les brèves, comme cela est démontré notamment par la comparaison des plus anciens et des plus récents poètes latins. Sous Tempire de celte même tendance, les symboles, en se transformant pour se propager plus loin et plus vite, vont se simplifiant, s'abrégeant, se polissant, comme les formes de la procédure, les procédés de métiers ouïes thèmes artistiques ; par la môme cause, les sacrifices d'animaux se sont substitués aux sacrifices humains, les offrandes végétales, puis symboliques, aux immolations animales. De même, le char a remplacé le palanquin, la voiture suspendue le char, la locomotive les diligences. Jusque dans les procédés employés pour l'exécution des criminels ou pour les représailles des partis politiques, se fait sentir l'influence de cette loi. La guillotine, de la sorte, a remplacé la décapitation par le sabre ou la hache, et la spoliation du vaincu poUtique par l'impôt, par l'exclusion des charges publiques, par mille moyens législatifs, a remplacé sa confiscation brutale et mal aisée, en usage jadis. A Florence, au xiv^ siècle, après avoir usé et abusé des listes de proscriptions spoliatrices et sanguinaires, telles que les avaient connues l'antiquité classique, les factions inventèrent Vammonizione, « expédient, dit Perrens (1), qui rendit la loi (une loi des suspects) plus efficace en la rendant moins féroce. » Il consistait en ce que, lorsque quelqu'un était soupçonné d'être gibelin, par exemple, les guelfes au pouvoir lui faisaient donner avis de n'accepter aucun office (tiré au sort), sous peine d'être accusé et puni de mort. « Ainsi l'avertissement préventif dut précéder la condamnation et ne tarda pas à s'y substituer, parce que personne n'osa s'y exposer. Un euphémisme couvrit la violence et lui permit de s'étendre impunément. » Le même mot ammonizione a été donné, dans l'Italie contemporaine, à un avertissement judiciaire qui tend à se substituer, en se généra*

(1) Histoire de Florence^ l. IV, p. 495

LES LOIS LE L LNVE.NTiO.N'

lisant, mais avec une efficacité beaucoup moindre, à remprîson nement et à l'amende.

Mais il est d'autres espèces d'irréversibilités auxquelles la loi du moindre effort (c'est-à-dire la raison téléologique) ne parait pas pouvoir s'appliquer, et qui relèvent plutôt de la logique proprement dite. La linguistique qui, du reste, abonde en irréversibilités énigmatiques, fournit des exemples de ce g^enre. Au cours <le la formation des langues romanes, notamment, on voit la flexion forte des verbes se transformer peu à peu en flexion faible. La flexion forte du latin s'affaiblit souvent eu passant à l'italien, au provençal, au français, à l'espagnol encoi-e plus et au portugais. Jamais l'inverse n'a été constaté avec certitude; Diez regarde la cbose comme « à peine possible ». Est-ce pour économiser leur peine de prononciation et pour rendre l'expression de leur pensée plus nette ou plus vive que les populations néo-latines ont poussé sur cette pente l'évolution de leur idiome? Non, car précisément la flexion forte est la forme conti'actée, la plus nerveuse et la plus claire. Il est plus vraisemblable que, diverses circonstances accidentelles ayant fait gagner du terrain déjà à la flexion forte dans la langue-mère, le mouvement s'est continué dans les langues-filles en vertu de cette logique analogique qui est inhérente au langage. — Autre exemj)le. Si la loi de la « substitution » des consonnes, émise pai- Giimm, était bien nommée, s'il était certain que, dans le passage de la languemère hypothétique des langues aryennes à un groupe de celles-ci, aux langues germaniques, la ténue s'est changée en aspirée (le p en /, le t en th^ le k en h), l'aspirée en moyenne (le /en b, le th en d, le h en g), la moyenne en ténue (le b en p, le d en t, le g en k) et que jamais le changement inverse ne s'est produit, il y aurait là un bel échantillon d'irréversibilité. L'adoucissement phonétique n'a rien à voir là, évidemment; au contraire, un renforcement phonétique, une difficulté plus grande de prononciation, a dû le plus souvent résulter de celte transformation.

Du fétichisme à 11dolâtrî«, le progrès est irréversible ; des dieux-animaux aux dieux-hommes, du zoornoi-pliisme à l'anthropomorphisme divin, pareillement; et même des dieux-animaux féroces aux dieux-animaux domestiques. Ici, comme dans toute l'évolution religieuse, nous voyons se combiner la logique pro-

prement dite et la téléologie, mais la première jouer le rôle dominant. Dans ♦outes les religions supériem^es, christianisme, bouddhisme, taoïsme, etc., les ermites précèdent les cénobites, l'engouement pour la vie érémilique précède l'engouement pour la vie cénobitique, et l'on n'observe jamais le contraire. Pourquoi cela? Parce que, de l'individualisme mystique, de la vie 1 érémitique, telle que les premiers ascètes chrétiens la pratiquaient dans la solitude du désert, au communisme mystique, à la vie monastique telle que le moyen âge la réalisait dans ses vastes couvents disciplinés, hiérarchisés, et relativement confortables, où la division et l'organisation du travail étaient remarquables, il y a la différence, non seulement du mal-être au bien-être relatif, mais encore et avant tout celle d'un état moins cohérent à un état plus cohérent, à une systématisation de prières et d'efforts qui satisfait mieux le besoin logique de l'esprit.

Voici encore un exemple peu apparent, emprunté à l'évolution des problèmes philosophiques, dont l'ordre est éminemment irréversible. On a remarqué que les deux grandes philosophies où s'est condensée et partagée la pensée hellénique, à savoir la philosophie de Platon et celle d'Aristote, ont été Tune et l'autre une tentative pour résoudre la question des universaux (1). Ils l'ont résolue diversement: Platon dans le sens du réalisme, avec ses Idées; Aristote, plutôt dans le sens du nominalisme. Pour qui va au fond de leurs préoccupations, il n'est point difficile d( reconnaître, avec Cournot, que ces deux grandes écoles, comme d'ailleurs presque toutes les autres spéculations grecques, son! l'expression d'une pensée jeune qui, en croyant s'occuper des choses, ne s'occupe, à son insu, que des mots. Ce sont des espèces d'analyses grammaticales supérieures, des fouilles danî le sol philologique pour découvrir le trésor supposé caché dam les mots, dans ces signes mystérieux investis encore d'une valeur magique, clefs ou talismans de l'Univers. En somme, c'est là un cnticisme déjà, comme celui de Kant, mais qui, au lieu d( porter sur les choses perçues, comme celui de l' Aristote et di Platon allemands, s'arrête aux noms. Or il va de soi, et la raisoi

(i) Je ne considère ici ces grands hommes qu'en tant que métaphysiciens.^ nn autre aspect, ils sont des savants, le premier comme géomètre, le second comme naturaliste et même comme sociologue.

LES LOIS DE l'LNVENTION 185

logique en est transparente, que ce criticisme linguistique en quelque sorte, par lequel devait être dissipée l'illusion prestigieuse attachée à la fantasmagorie du verbe, a dû nécessaire ment venir avant le criticisme scientifique de Kant, qui a guér la raison moderne de son dogmatisme. Par l'un, la pensée appris à se méfier du prestige des paroles; par l'autre, à se préserver des illusions d'optique inhérentes aux perceptions mêmes. — La philosophie antique, il est vrai, s'occupait bien des réalités; elle contenait des germes de généralisation scientifique, quelques éléments d'observation ; mais, avant tout, elle était une réflexion sur le langage, devenu conscient et méfiant de lui-môme, — et elle était aussi une réflexion sur la religion, devenue elle-même inquiète de sa propre valeur. Ne fallait-il pas que ces deux grandes catégories sociales, la langue et la religion, fussent discutées et réduites à leur véritable signification pour que la philosophie des sciences, claire et libre, fût possible ?

Ce n'est pas seulement en philosophie, c'est en tout genre de connaissances, que les découvertes de problèmes s'enchaînent les unes aux autres comme les découvertes de solutions; et l'on sait que les besoins successivement inventés^ et en grande partie par leurs propres satisfactions, procèdent souvent les uns des autres. Mais cet ordre est tantôt réversible, tantôt non. Nous ne pouvons entrer dans ce détail. Remarquons plutôt que, à raison de cet arbre généalogique des besoins et des problèmes soit individuels soit sociaux, il y a un certain ordre irréversible des inventivités difl'érentes aussi bien que des inventions différentes. L'attention et l'imagination géniales se déplacent d'âge en âge, dans le sens des besoins ou des problèmes de leur époque, se tournant aujourd'hui vers le perfectionnement du langage ou de la rehgion, demain vers celui de l'architecture et de l'épopée, après demain vers celui de la musique ou du drame, ou bien aujourd'hui fondant l'astronomie et la géométrie, demain la physique, après-demain la biologie, la sociologie plus tard encore. Dans la Grèce antique, la formation ou la maturité des diverses catégories de sciences énumérées se sont produites

dans cet ordre, et il s'est répété dans TEiirope moderne. Quant? on voit un peuple, tel que la France au xvii" siècle, très éclairé eo' mathématiques, on n'en peut conclure qu'il est déjà trèsavancéj en chimie ou en médecine ; tandis que, s'il a des chimistes et d( physiologistes éminents, on peut assurer qu'il a {ou qu'il a eu des géomètres de première force. Par une raison analogue, nous apprenons d'un peuple qu'il possède une langue ingénieuse et harmonieuse, d'une grande richesse grammaticale, telle que| le basque ou certaines langues américaines, nous n'avons poiatj la certitude qu'il ait su bâtir de beaux édifices ou fabriquer de; belles tragédies. Dans la période pré-homérique, le grec était] déjà une admirable langue, et j'en dirai autant du sanscrit, du! celtique, des anciennes langues germaniques et slaves, du per-j san, ainsi que de l'hébreu, aussi haut qu'on remonte dans leur] passé. Mais l'inverse est-il également vrai? Si nous voyons un. peuple en possession d'une noble architecture et d'une musique: savante, sommes-nous autorisés à en conclure qu'il parle, ou quil a parlé une langue d'une certaine richesse grammaticale' Oui, je le pense, à moins qu'une importation prématurée 01 forcée d'arts étrangers n'ait faussé son développement naturel.^ Ma raison de le penser est que, le problème de la conimunica-' tion mentale avec autrui ayant été le premier problème social, -^j car le problème de l'alimentation et celui de la défense s'étaienf ûi'ia posés pré-socialement, — toute l'ingéniosité des homme-i primitifs a dû se concentrer sur la réponse à faire à cette impé-j rieuse demande. On a dû voir alors ce qui s'est vu mille (ok plus tard, le plaisir de parler et de bien parler recherché poiw lui-même, indépendamment de sa grande utilité, qui pourtani explique précisément le caractère en quelque sorte esthétiq* de la passion spéciale qu'elle engendre. Tous les esprits ingé« nieux, bien doués, se sont appliqués à cette recherche, commej plus tard, en Grèce la môme élite s'est adonnée à la politique, comme, en notre seizième siècle italien ou flamand, elle s'esi passionnée pour la peinture et la sculpture, comme de nos jours] elle s'est dépensée dans la floraison luxuriante de l'industrie- La] langue a été le premier objet d'art de l'homme partout où laj race produisait spontanément des artistes-nés; partout ailleurs, elle a été son premier jouet ou son premier bijou. Je sais bien que cette hypothèse contredit tout ce qui a été ditj

LES LOIS DE l'invention 187

€t répété mille fois sur la stupidité de l'iiomme primitif, sur la prétendue inconscience de ses productions, surtout en fait de langage. Un mot à ce sujet, ce ne sera pas une parenthèse inutile. On nous dit que Thomme préhistoi'ique, devait être, comme nos sauvages actuels et nos enfants, incapable dattention (1). Mais on oublie qu'il y a une attention spontanée, très distincte, d'après Ribot, et même en raison inverse de l'attention volontaire. C'est la seconde qui est faible chez les esprits naissants ou incultes. Mais la première, au contraire, est très forte et très tenace en eux, comme Tobservation la plus élémentaire des enfants le démontre. Un enfant intelligent a presque toujours quelque idée fixe, quelque sujet d'occupation privilégié qui absorbe toute son attention. Celui-ci, dans une gare, ne peut détacher ses yeux de la locomotive; des heures entières il la regardera, l'analysera en détail, y rêvera ensuite et en rapportera une image assez précise pour la dessiner sur tous ses livres de classe. Celui-là ne regarde, ne dessine, que chevaux ou bicyclettes, ou son chien, et toutes ses questions à son père roulent là-dessus. Il en est de môuie des sauvages, si nous en jugeons par le contraste entre leur inattention prodigieuse à certains égards et leur ingéniosité remarquable sur certains autres points. Ils ne prennent pas garde à des plantes textiles et oléagineuses de leur région, qui seraient d'un facile emploi pour leurs vêtements, leur nourriture ou leur éclairage; mais en môme temps leur habileté à se tatouer, à manier le boomeranq^ à découvi-ir des poisons végétaux tels que le curare pour empoisonner leurs flèches, à utiliser des coquillages pour leiK parure, etc. attestent qu'ils ont observé attentivement, avec pénétration, ce qui a trait à la guerre, à la chasse, à la décoration vaniteuse de leur corps (-2). Qu'y a-t-il de plus grossier, de plus absurde que les superstitions par lesquelles la plupart des

{\) Parcp que, nous dit-on, les snuva'^^es oe peuvent <« soutenir un quart d'heure de raisonnement». Je le crois bien; des raisonnements qu'ils ne conipreuuent ni De peuvent comprendre!

(2 Getliommi; préliistorique, que bien des anthropologistes nous peignent comme un utilitaire renforcé ou un guerrier féroce, toujours en guerre ou toujours eufo<icé dans ses préoccupations alimentaires, devait être, avant tout, un paon d'une extraordinaire fatuité, faisant perpétuellement la roue avec ses ornements do plumes et de coquillages, très friand, très emphatique et discoureur, extrêmement chatouilleux sur son point d'honneur à lui; et, avec cela, eu général, d'humeur piujilique - (Voir BeytM *cien/i/., 27 sept- 18U0}.

peuplades ont essayé d'expliquer la création et les destinées de l'Univers qui les entoure, l'origine et le sort de l'humanité? Mais qu'y a-t-il de plus ingénieux parfois, fréquemment même, que le mécanisme compliqué de leur langue, abondante en tournures expressives et pittoresques, en sonorités mélodieuses ? J'en induis que l'homme préhistorique, comme nos sauvages actuels et comme nos enfants, devait être, quand il était intelligent, très spontanément attentif aux sons articulés, et, par suite, très bien doué pour l'invention aussi bien que pour l'imitation linguistique (1).

Maintenant, pour la plupart des hommes éclairés, le bien par- 1er n'est plus qu'un moyen ; mais il a dû commencer par être un but, comme chez l'enfant intelligent, qui, le plus souvent, parle pour parler. C'est grâce à cela que les petites inventions linguistiques se sont multipliées, accumulées, coordonnées en embryons de grammaire. Nous voyons, en effet, que, toujours et partout, aux époques de rénovation ou de réforme du langage (2), par exemple en France au commencement du xvn* siècle, dans l'Italie du xm% à Rome sous Auguste, la culture linguistique a été intentionnelle, réfléchie, passionnée, et que les questions de grammnire, comme en d'autres temps les questions de théologie, ou de droit, ou d'algèbre et de géométrie, ont exercé sur toute une élite intellectuelle une vraie fascination, devenue plus tard inexplicable. Nous pouvons sans crainte généraliser cette remarque : pour l'homme individuel, comme pour l'homme social, tout ce qui n'est plus qu'habitude et simple moyen au service d'une volonté, a été d'abord aussi volonté et fin finale (3); tout ce qui n'est plus que simple notion à peine consciente, prédicat ou attribut d'une proposition, a été d'abord proposition aussi et objet direct de conscience. Ce double principe ne doit jamais être perdu de vue en psychologie et en socio-

(1) Un écrivain italien devine, à l'inspection du crâne de Néanderthal, que, vu la lourdeur de sa mâchoire, cet homme était dépourvu de la faculté du langage... Cd n'est pas le plus étonnant spécimen de divination anthropologique.

(2) Car, bien entendu, ce n'est pas seulement à l'origine des sociétés que l'esprit d'ingéniosité s'est orienté vers la langue. Seulement au début, il a dû s'y appliquer bien plus fort, à défaut d'autres objets propres à le distraire. — L'esprit d'ingéniosité tourne sans cesse, et revient souvent aux mêmes points, ce qui ne l'empêche pas d'avoir, en partie, un sens irréversible de rotation, comme les aiguilles d'une montre.

(3) C'est ainsi que, en politique, tout ce qui a commencé par être acte de poU"

LES LOIS DE l'invention 189

logie. Il exprime un changement vraiment irréversible qui s'est produit, non plus dans le passage d'une invention à une autre, mais dans le caractère de chaque invention quelconque. Il est très instructif de remarquer ainsi que toute invention a été aimée et voulue pour elle-même par ses auteurs ou ses premiers apôtres ; car rien ne se fait de grand ni môme d'utile dans l'humanité sans une prodigalité d'ardeur, de foi, d'enthousiasme, d'amour, que les temps postérieurs, qui en bénéficient, jugent ridicule. J'entends la cloche d'un village éloigné, et je me dis que cela annonce la pluie; je vois un perdreau partir, et je me dis qu'il me faut le tuer avec mon fusil; ces deux idées, que ce son est celui d'un village éloigné, et que celte sensation visuelle est celle d'un oiseau situé à une faible dislance, sont maintenant de simples notions, perçues directement et employées par ces deux propositions : « l'audition distincte de cette cloche lointaine est signe de pluie, — je dois tuer ce perdreau situé près de moi ». Mais tout petit enfant, pendant ma première année, quand je regardais, quand j'écoutais, Tunique intérêt de mon esprit était de formuler des jugements de localisation par lesquels j'attribuais à telle sensation visuelle ou acoustique la possibilité de telle sensation différente, tactile ou musculaire. J'ai vécu longtemps de ces jugements et de ces raisonnements explicites, conscients, peu à peu tombés au rang de perceptions directes, matériaux d'autres jugements et d'autres raisonnements. De même, nous ne voyons plus aujourd'hui dans les indications fournies par la carte géographique d'un pays depuis longtemps connu, que des notions propres à nous servir pour un voyage, pour l'adresse d'une lettre ou d'un colis ; mais cette carte, pour la première fois, a été dressée par un géographe enthousiaste, qui, en recherchant les distances et les positions de ces villes, ou l'altitude de ces montagnes, n'a eu d'autre but momentanément que chacune de ces découvertes. — Je me tiens debout en équilibre sans le vouloir

voir dcTÎent habitude administrative. Et lo proL^rés consiste à administrer de plus en plus, à gouverner de inoias en moins. Tout ce (|ai est inainteD.iiit simplement administratif en France — levée des im[)(Ms, police, poste, justice criminelle ou civile, etc., — a été d'abord gouvernemental au sens propre du mot. On voit d'âge en âge le pouvoir souverain se dépouiller lui-même de queUpi'une de ses fonctions directes et laisser à des autorités inférieures, machinales et régulières comme nos ganglions nerveux, le soin d'exécuter automatiquement sa volonté dégénérée, jd le répète, en habitude.

19 J LA LOGIQUE SOCIALh:

expressément, je meus régulièrement, sans y penser, mes jambes en marchant pour aller vers un objet ; mais à mon premier pas, j'ai voulu très fort cet équilibre, comme le bicycliste à sa première leçon, j'ai voulu très fort marcher et rien que marcher et m'y suis efforcé en vain. De même, il est des périodes dans la vie d'un peuple où, satisfait de ses procédés de locomotion, il ne songe plus qu'à les employer pour ses fins ; le temps vient déjà pour nous où les locomotives et les bateaux à vapeur ne seront plus appréciés que pour les services qu'ils peuvent rendre au public ou aux inventeurs futurs, tacticiens qui s'en serviront dans leurs plans de campagne, industriels rivaux qui s'en feront des armes dans leur guerre sans merci, organisateurs socialistes qui s'en empareront pour façonner l'industrie à leur gré ; mais nous sortons à peine d'une époque où ces procédés de locomotion ont été aimés passionnément pour eux-mêmes, où la fièvre des chemins de fer en faisait construire d'inutiles et de coûteux, où, dans les pays plats même, comme en Belgique, les ingénieurs, pour satisfaire les vœux de la population, pour se mettre à la mode, se voyaient forcés de creuser des tunnels I C'était une idée fixe, comme au xv^ siècle l'héroïque engouement des découvertes géographiques, comme au temps de Pythagore ou d'Archimède ou môme au temps de Descartes, la frénésie des découvertes géométriques. Quel est le marin qui, refaisant à présent le voyage de Vasco de Gama, quel est l'ingénieur qui, appliquant les théorèmes d'Archimède, ressente et comprenne la joie enivrante de ces grands hommes au moment où la solution de leur problème leur a lui? — Il serait aisé de prolonger ces parallèles. J'en conclus que c'est une illusion des vivants de se persuader que la vie intellectuelle des morts a été, en somme, moins réfléchie, moins laborieuse, moins consciente que la leur; et de réputer nés d'une sorte d'instinct ou d'inertie inconsciemment industrieuse ces grands legs que nos ancêtres de la préhistoire nous ont transmis : nos langues, nos industries rudimentaires, nos idées rehgieuses, morales et politiques fondamentales. — C'est par l'effet de l'habitude chez l'individu, c'est par le fonctionnement de l'imitation dans les sociétés, que s'opère la transformation des jugements en simples notions, et des buts en simples moyens. Voilà pourquoi elle est inévitable et irréversible.

LES LOIS DE L'lNVCNTION 11) 1

Il peut sembler cependant que la transformation inverse a lieu, quand une institution utile ou jugée telle, un moyen, devient un simple jeu aimé pour lui-même. Les archers de la ville de Paris, fort utiles au xm« siècle, ne sont plus, au xvm% que les chevaliers de l'Arc, bons à parader dans une procession municipale; d'anciens pèlerinages dégénèrent en frairies ; les tourelles, les créneaux, les mâchicoulis des anciens châteaux se transforment en joujoux d'architecture pour les châtelains d'à présent. Mais il s'agit là d'inventions surannées et réellement détruites qui se survivent, archaïques fantômes, non d'inventions jeunes qui se produisent, et l'attachement, esthétique soit, et respectable, stérile toutefois, pour ces anachronismes, a-t-il rien de comparable à l'enthousiasme novateur pour des idées d'avenir, à la passion féconde qui remplissait assurément le cœur du premier inventeur d'une milice municipale, du premier consli'uctour de forts, du premier pèlerin fervent?

La dégénérescence sociale — fait beaucoup plus normal, si normal veut dire habituel, que le développement de la civilisation, car on ne voit jamais un peuple sauvage se civiliser de luimôme, sans excitation extérieure, tandis (ju'on voit presque toujours un peuple civilisé s'abâtardir de lui-mC-me au bout d'un temps, — la dégénérescence sociale consiste en une perte graduelle d'inventions et de découvertes, comme le développement antérieur a consisté dans une acquisition successive d'inventions et de découvertes. — Mais cette dissolution est-elle l'opposé symétrique, la répétition i-enversée de cette évolution? On pourrait le croire. On serait tenté d'admettre qu'il en est de la civilisation, sorte de mémoire sociale, comme il en est, d'après la loi formulée par M. llibot, de la mémoire indi\i(kielle, UKiuelle se dissout chez le vieillard par une série de pertes qui reproduisent au rebours l'ordiie (le ses ac(|uisilions successives chez le jeune homme et l'adulte. Mais en fait, etcjuoiqu'il en soit de la vérité de cette formule en ce (pii conceine l'individu, il est à remarquer que, lorsqu'un peuple, parNcnu au sommet d'une certaine onde civilisatrice, se met à rcnlescendre, on le voit rarement, sinon jamais, — et on ne le voit jamais que par force et sous une contrainte extérieure — renoncer aux besoins réputés factices acquis les derniers et aux procédés qui permettent de les satisfaire, car exemple aux besoins et aux procédés de

raffinement littéraire OU oratoire, aux mondanités frivoles, aux usages de politesse, — puis à des besoins et à des inventions de nature intermédiaire, relatifs aux rites et aux sentiments religieux d'une certaine élévation, et enfin ne conserver de tout son ancien bagage que les armes ou les tactiques militaires les plus primitives et les outils ou les connaissances agricoles les plus élémentaires. — Au contraire, c'est à ses goûts les derniers venus, fruits de sa corruption finale, que le peuple en décadence tient le plus ; son déclin se montre à la fois par son attachement redoublé pour le factice, le conventionnel, le récent en fait d'importations étrangères ou d'éclosions spontanées, et par son renoncement graduel à l'agriculture et à la guerre, aux passions et aux vertus rurales et belliqueuses, aussi bien que religieuses. — En un mot, la décadence d'un peuple est celle d'un parasite qui, mutilé par son bien-être sans effort, devient par degrés très inférieur à sa victime, jadis sa conquête, dont il ne tarde pas à subir le joug à son tour, contraint alors, mais malgré lui, à bêcher la terre et parfois à guerroyer.

Il en est de la décadence d'une classe ou d'une famille comme de celle d'une nation. Elevée par le métier des armes au comble delà prospérité, une race de conquérants s'y endort bientôt, s'y raffine et décline ; et ses derniers descendants deviennent, non de rudes agriculteurs et des guerriers sauvages, comme ses premiers ancêtres, mais des histrions, des sophistes, des femmes du demi-monde, des déclassés, des malfaiteurs.

ÎX

Dans ce qui précède, nous ne nous sommes occupés que de la production des inventions successives ou de leur ordre d'apparition et de mutation. Mais il importe assez peu, en somme, qu'elles soient entrées suivant tel ou tel ordre, qu'elles se soient produites de telle ou telle manière, dans l'Esprit social ; l'essentiel est qu'elles y soient ensemble et qu'elles s'y concentrent en systèmes harmonieux, logiques et stables. Comment cette harmonisation, lente ou rapide, parvient-elle à s'accomplir?

Elle s'accomplit de la même manière que s'est produit chacun de ses éléments, et cela n'a rien d'étrange. Cette harmonie des

LES LOIS DE L'lNVE.NTION 193

inventions élémentaires, en effet, n'est elle-même qu'une grande invention complexe, à laquelle ont coopéré, comme à la plupart des autres, des cerveaux multiples, avant qu'un cerveau unique Tait complétée ou marquée à son sceau. Elle a lieu, elle aussi, par une alternance de duels et d'unions logiques, par une association de l'esprit critique, éliminateur, épurateur, avec le génie synthétique, accumulateur, fortifiant. L'un et l'autre collaborent à former ce faisceau de principes que nous trouvons partout au bout d'un temps, non seulement en fait de langage, sous le nom de grammaire, mais encore en fait de religion, de science, de gouvernement, de législation, de morale, dindustrie, d'art, où, sous des noms divers, catéchisme, théories, constitution, règles du droit, maximes, lois économiques, poétique, se montre à nous, pour ainsi dire, la grammaire religieuse, scientifique^ gou vernementale, morale, économique, esthétique. Et c'est grâce à cette grammaire une fois établie que le dictionnaire, non seule ment de la langue, mais de toutes les autres institutions énumérées, peut s'enrichir ensuite indéfiniment. J'entends par dictionnaire la collection des récits légendaires conformes au dogme fixé, des faits expliqués parla théorie, des lois et déci'ets constitutionnels, des jugements juridiques, des usines ou ateliers viables, des œuvres d'art selon la formule, en un mot l'accumulation de petites inventions qui ne se boi'nent pas à ne pns se contredire comme d'autres antérieurement accumulées, mais qui se confirment entre elles en revêtant la même livrée (jvammaticale, ainsi que font tous les nouveaux mots incorporés à une langue.

Il y a ici trois périodes à consid(''i'er. La première est celle qui précède le travail harmonisateiir. Elle consiste, — comnie celle qui précède la fermentation invenlivedans le cerveau d'un inven teur, — en une entrée libre, en quel([ue soite, d'idées nouvelles, clairsemées et éparses dans respiit social, idées qui, ne se tou chant pas encore, ne se gênent en rien ni ne s'entr'aident, ou bien dont la contradiction et la confirmation réciproques n'apparaissent pas. Quaud tout un continent est à défricher, les colons qui commencent à s'y répandre ne s'y gênent guère. Quand toute une langue, toute une religion, tout un droit, etc., est à créer, les premiers esprits iniaginatifs et initiateurs qui répondent comme ils peuvent aux besoins dillérents, au fur et à

G. Tarde. i3

mesure qu'ils se produisent, ont libre carrière ; et les signes verbaux qu'ils imaginent pour désigner des objets différents, les récits mythologiques qu'ils inventent pour satisfaire des curiosités différentes, les décisions judiciaires par lesquelles ils tranchent arbitrairement des difficultés différentes, etc., ne courent guère le risque de se contredire. C'est ainsi, par exemple, que les sentences du Conseil d'Etat, sous le Consulat et l'Empire, avant la formation, même embryonnaire, d'un droit administratif, que, précisément, elles ont préparé en s'accumulant, résolvaient, chacune à part, des problèmes chaque jour nouveaux (1). — Beaucoup de peuplades sauvages n'ont jamais pu dépasser ce stade, sauf au point de vue du langage. Leur mythologie se compose de mythes incohérents, comme leur politique d'actes arbitraires du chef, comme leur droit de coutumes sans lien et sans règle, comme leur industrie et leur art de recettes quelconques. Assez souvent ces éléments rassemblés péle-môle renferment des contradictions énormes, mais personne ne les aperçoit.

La seconde période s'ouvre quand on commence à remarquer ces contradictions et à en souffrir, ou à remarquer les mutuelles confirmations des idées admises et à y prendre goût. Ce désir de mettre d'accord les désirs entre eux, les croyances entra elles, cet intérêt qu'on juge avoir à harmoniser les intérêts et les jugements, se généralise et s'accroît d'autant plus, jusqu'à un certain point, qu'il a déjà été plus satisfait. Il n'est nulle part plus exigeant que parmi les nations les plus systématisées. Pour se satisfaire, tantôt il immole un intérêt ou un principe à un intérêt ou à un principe puissant qui lui est contraire et qui se substitue à lui, sacrifiant, par exemple, une flexion relativement exceptionnelle à une flexion plus habituelle, un dogme héré- M tique à un dogme orthodoxe, les justices féodales à la justice " royale et les grands vassaux au roi, les bateaux à voiles aux bateaux à vapeur ou les diligences aux locomotives, une profession à une autre profession, une classe à une autre classe, la tragédie classique au drame moderne. Tantôt il groupe, il soli-

(1) Cette formation du Droit administratif pendant notre siècle et sous nos yeur est un excellent exemple de la manière dont un Droit quelconque, dont un corps de règles quelconque, s'est formé dans le passé. L'ouvrage de M. Hauriou, professeur de droit administratif à Toulouse, est lumineux à cet égard.

LES LOIS DE l'invention 195

darise ou force à se solidariser en les subordonnant les uns aux autres, en les hiérarchisant, plusieurs intérêts dont la mutuelle assistance ou la convergence lui apparaît, plusieurs principes qu'il rattache à Fun d'entre eux, et forme ainsi, par l'adjonction de nouveaux membres fondateurs poursuivie un certain temps, une grammaire, un corps de droit, une organisation du travail, etc., sorte de structure désormais à peu près immuable, sorte de cadre à peu près fixe, mais propre à incorporer un régiment indéfiniment extensible.

La troisième phase est celle où ce régiment se grossit peu à peu, où le dictionnaire s'enrichit, où le marlyrologe d'une religion s'augmente et sa théologie ou sa casuistique se développe, où les applications législatives d'un droit s'étendent, où l'administration d'un gouvernement se complète et se perfectionne, où les tragédies, les tableaux, les opéras, les romans d'un art régnant se multiplient.

La preuve que ces trois périodes doivent être distinguées et qu'elles se suivent dans le même ordre irréversible, c'est que nous les retrouvons dans deux élaborations de logique sociale encore plus complexes. Car, en môme temps que s'organisent les divers systèmes d'inventions, cette logi([ue infatigable travaille à systématiser ces systèmes, à concilier et accorder ensemble toutes les institutions d'un pays et tous les groupes d'hommes en qui elles s'incarnent, toutes ses forces organisées et vivantes, ateliers, milices, couvents, églises, académies, cor porations de métiers, écoles d'art, et à résorber toutes leurs dissonances en une harmoniii supérieure et vraiment nationale, sous l'empire d'une idée et d'uti idéal majeurs. Puis, après que ces systèmes ont couimencé à se systématiser, ces associations à se nationaliser, lalogi(jue teiite son suprême eiïoi'l, elle aspire à faire des systèmes de nations, des systèmes du troisième degré pour ainsi dire, fédérations ou enq)ii'es gigantesipies. Ces trois systématisations, d'ailleurs, se rendent de mutuels services; la guerre, par laquelle se prépare cmellement la troisième, hâte le concert des institutions nationales ainsi que la formation de chacune d'elles, et, réciproquement, la concentration des forces d'un État enhardit son ambition conquérante. Or, dans un peuple naissant, les embryons d'institutions qui se forment sont disséminés d'abord, étrangers les uns aux autres; les dialectes

locaux, les coutumes, les industries, les religions locales coexistent, sans que personne soit choqué de leur incohérence ni ne songe à la possibilité de leur combinaison. Toutes ces choses ne se sentent hostiles ou auxiliaires que plus tard ; alors, par une suite de guerres civiles, tour à tour religieuses, politiques, économiques, et par une série ^'adaptations réciproques, une seule langue, reléguant les autres au rang de patois, une seule religion persécutant les autres, un seul droit expulsant les autres, un seul réguîie industriel exterminant les formes industrielles surannées, finissent par présenter ensemble un air de famille aussi étrange que manifeste; et^ quand de cette union est né un type nouveau de civilisation, on le voit bientôt essaimer autour de lui des colonies où il se répète en se fortifiant, ou des exemples de tout genre qui vont élargissant le domaine de son action. — De même, au début de Thistoire, que voyons-nous? D'abord, en un très haut passé difficile à apercevoir, mais entrevu néannaoins, des embryons de nations, des bourgs ou des villages éparpillés à de très grandes distances les uns des autres, sur un vaste territoire en friches, comme les étoiles dans le ciel (1). Ges villages, ces bourgs, ces cités, ont commencé par être sans plus de rapports les uns avec les autres que la France et le Japon n'en avaient au moyen âge, ou Rome avec la Chine dans l'antiquité. Mais cet âge d'or de la politique extérieure ne dure guère ; les cités agrandies et rapprochées s'arment et se battent ou s'allient pour le combat contre l'ennemi commun ; et cette ère de dialectique serrée et sanglante, ou captieuse et perfide, ne s'achève, à force de guerres et d'alliances, de conquêtes et d'annexions, que lorsqu'un vaste Empire est ainsi créé morceau par morceau, reposant enfin, ordonné et paisible, en sa puissance incontestée. Il ne lui reste plus qu'à se développer pacifiquement suivant son type propre, comme longtemps l'Egypte des Pharaons ou, de nos jours encore, l'Empire du Milieu. — Telle est la loi du développement normal des nations, sauf, bien

(1> L'œuvre de la Mécanique céleste paraît moins avancée que celle de la Logique sociale. Chaque système solaire, si l'on en juge par le nôtre, est remarquablement équilibré et solidarisé ; mais leur ensemble ne Test pas encore ou ne semble pas l'être. Si jamais les intervalles prodigieux des étoiles allaient diminuant et les immenses déserts de l'espace se remplissant, quelles gigantesques révolutions verrait le firmament dans l'avenir, avant qu'un nouvel ordre eût germé dans ce chaos ! En attendant, le firmament donne le spectacle de la plus complète anarchie.

LES LOIS DE l'invention 197

entendu, les catastrophes belliqueuses qui, si souvent, viennent l'interrompre.

Par où l'on voit, entre parenthèses, que la guerre, quoi qu'on en ait dit, n'est pas éternelle de sa nature, qu'elle est une longue crise à traverser, une méthode critique, pour ainsi dire, mais défectueuse et temporaire, d'argumentation internationale, et que, un jour ou l'autre, le temple de Janus doit être formé. On ne discute plus quand on s'est mis d'accord ; et, d'ailleurs, discutern'est pas le seul ni le meilleur moyende se mettre d'accord. Une idée nouvelle qui surgit d'elle-même dans Tcsprit de l'un des deux adversaires, un renseignement nouveau qui lui survient, y réussit bien mieux. Les pailisans de l'émission et ceux de l'ondulation, en physique, ont discuté sans résultat jusqu'à une expérience de Fresnel. Entre l'hypothèse de la génération spontanée et celle de la panspermie, pour expliquer la production subite d'animalcules dans certains cas, la vraisemblance n'était pas du côté de la seconde, et les fauteurs de la première avaient beau jeu dans la discussion ; quelques découvertes de Pasteur ont mis fin au débat. Ici, dans les sciences, l'importance supérieure de la découvei'te véiifiée, de l'invention accréditée» est évidente et reconnue. Mais, pai'tout ailleurs, dans l'ensemble de la vie sociale, elle est non moins certaine et cependant méconnue. L'important, c'est toujours, en histoire, l'équilibration et la majoration de masses de foi ou de forces de désir, et l'on doit nommer événement tout fait qui provoque ou produit une forme nouvelle d'équilibre ou d'acccroissemeut de ces masses ou de ces forces. A ce lilre, assurément, les faits de guerre méritent ce nom ; et, qu'il s'agisse de guerre civile et de lutte électorale ou de guerre extéi'ieure, de guerre pour le pillage, l'asservissement, le rançonnemcnt, ou pour la conversion religieuse ou l'assimilation sociale du vaincu, du vaincu étranger ou du vaincu compatriote, une bataille quelconque est un de ces chocs de syllogismes aiïrontés dont j'ai parlé plus haut (1). En vertu de prémisses tirées de son but majeur combiné avec ses ressources ou ses connaissances, une nation, un parti conclut: « Je veux ceci », ou bien : « Ceci est la vérité ». Un autre, en vertu de prémisses différentes, conclut : « Je ne le

(1) Voir notre premier chapitra*

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veux pas », ou bien: « Cela n'est pas ». Et, toutes choses égales d'ailleurs, c'est l'armée animée de la conviction ou de la passion la plus forte qui l'emporte enfin et écrase ou soumet la conviction ou la passion la plus faible. Un événement, militaire ou autre, est un raisonnement social. Mais il y a les événements qui se voient et ceux qui ne se voient pas, et ceux-ci, inventions ou découvertes d'abord obscures, contradiction ou opposition d'abord sourde, peu à peu grandissante, un jour révolutionnaire, à un système établi d'idées ou d'intérêts, ne sont pas les moins efficaces (1). On ne sait ni quel jour ni par qui la boussole fut inventée; ce jour-là cependant un événement s'accomplissait qui devait avoir pour conséquence Tessor du commerce maritime, la prospérité de Venise, puis la découverte du nouveau monde, et le transport occidental, océanien, de la civilisation européenne prodigieusement élargie, arrachée aux bords méridionaux de la Méditerranée. L'invention de la locomotive aura plus fait que toutes les conquêtes et toutes les triples ou quadruples alliances pour préparer la grande fédération européenne de l'avenir. Par voie d'insertion, en cas pareil, non par voie d'agression directe, une nouveauté s'introduit timidement dans le monde, destinée bientôt à le changer du tout au tout ; ce qui n'empêche pas, si l'on veut, d'appe^pr cela une évolution, mais à la condition toutefois de ne pas confondre les deux choses très différentes que l'on comprend sous ce même mot, à savoir le développement naturel d'un germe et la déviation accidentelle de ce développement par l'introduction d'un germe nouveau. Et voilà pourquoi il n'est pas vrai, je le répète, que la guerre doive durer toujours.

La plupart des guerres, assurément, étaient moins inévitables ' et ont été moins salutaires à la civilisation, ou plus désastreuses, que les révolutions. Cependant, — et l'on peut tirer de là un argument à fortiori contre l'éterhité du militarisme — il n'est pas même vrai que les révolutions, cette autre grande méthode dramatique de dialectique sociale, doivent éclater encore de temps à autre, passé un certain moment de consolidation natio-

(1) Un raisonnement individuel peut être faux, quoique logique, parce qti une idée utile n'aura pas apparu à l'esprit. Un raisonnement social, un événement qualifié tel, peut être un égarement historique, quoique logique aussi, faute aussi d'une découverte faite à temps. La poudre, découverte huit cents ans plus tôt, eût sauvé la civilisation romaine des coups de la barbarie.

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nale. Il n'est pas absolument incontestable non plus que les plus renommées aient toujours été les plus salutaires, ni que, sans «lies, ou sans quelques-unes d'entre elles, moyennant leur remplacement par le développement de germes que souvent elles ont écrasés, le sort actuel de l'bumanité fût, en somme, moins heureux. Est-il certain que l'invasion des Barbares, la plus grande révolution de l'histoire, ait infusé, comme on le répète machinalement, un sang nouveau à l'Europe décrépite? Elle n'a fait que détruire et arrêter l'imagination civilisatrice pour mille ans. Tout ce qu'il y a eu de viable, au milieu des décombres amoncelés par elle, parmi les vices de la corruption joarbare superposée à la décomposition romaine, c'étaient les débris subsistants de Home et le christianisme propagé grâce à Rome. Sur ce point, à peu de chose près, Fustel de Coulanges me parait avoir raison contre ses adversaires. La Réforme a fait moins de mal et plus de bien, quoique les ouvrages si documentés de Jannsen donnent fort à réfléchir. Mais nous lui devons la contre-réforme catholique du Concile de Trente, cette austérité rigide et janséniste que le catholicisme a dû revêtir, môme dirigé par les jésuites, pour se défendre contre son rigide ennemi. Quel contraste avec ce délicieux catholicisme d'avant Luther, relâché soit, et licencieux, mais si tolérant, si libre, si large, si hospitalier aux nouveautés scientifiques, aux hardiesses philosophiques, au néo-paganisme des humanistes et des poètes 1 Si cette aimable évolution chrétienne se fut continuée jusqu'à nous, paisiblement, serions-nous plus immoraux encore? Ce n*est pas sûr; mais, selon toutes les probabilités, nous jouirions de la religion la plus esthétique et la moins gênante du monde, où toute notre science et toute notre civilisation tiendraient à Taise, comme une académie ou une réunion mondaine dans une belle salle gothique aux merveilleux vitraux. Est-ce la Réforme qui est la mère ou l'aïeule de la Révolution française? Non; c'est la Renaissance, d'où procèdent, en ligne directe, à travers les gloires scientifiques du xvn* siècle qu'elle a suscitées (et que les guerres religieuses ont sans nul doute retardées d'un siècle) les philosophes de l'Encyclopédie. Quant à la Révolution française elle-même, attendons pour la juger qu'elle soit finie. En attendant, et sans rien préjuger, même après Taîne, disons, en règle générale, que nous devons toujours nous tenir en garde

contre le vertige de ces grands abîmes historiques, contre le prestige aussi du fait accompli et l'adoration du succès. L'impression superstitieuse, mêlée d'admiration et d'effroi, d'enthousiasme et de terreur, que les orages de l'atmosphère, les grandes marées, les catastrophes naturelles, font éprouver aux peuples primitifs, est extrêmement atténuée chez les civilisés. Mais, chez eux, elle est remplacée par une émotion de même nature au fond, non moins puissante, non moins superstitieuse, qu'ils ressentent au passage des grandes tempêtes sociales, des catataclysmes historiques. Entre bien des légendes révolutionnaires, — car chaque peuple a les siennes — et les récits mythologiques que le cyclone déifié inspire au Peau-Rouge, la distance n'est pas énorme. Sans révolutions, il est vrai, et sans guerres, combien l'histoire manquerait de couleur ! Mais ce pittoresque coûte cher. Concluons simplement qu'il convient de ne pas les célébrer outre mesure. Elles sont utiles dans la mesure où elles favorisent le génie inventif, qui révolutionne sans révolution et remporte des victoires sans combat.

Mais revenons à notre idée principale. Des trois périodes d'harmonisation systématique que nous avons distinguées, la plus essentielle à considérer est la seconde, la première n'en étant que le prologue et la troisième l'épilogue. Or la fermentation harmonisante qui s'opère alors, quel que soit celui des systèmes de plus en plus complexes que l'on envisage, se décompose en deux phases successives. On a dit à tort que l'ordre, en tout genre de faits sociaux, est une œuvre inconsciente d'abord, puis consciente; qu'une langue ou un métier, par exemple, un art même, un corps de coutume, — on n'ose ajouter toujours une religion — au début se fait de soi-même, inconsciemment, et ne s'accomplit avec conscience et réflexion que bien plus tard. Cela n'est pas plus vrai de ces groupements d'inventions que de la production des inventions elles-mêmes. Au contraire, c'est le conscient toujours qui tombe ou aspire à tomber dans Tinconscient, la volonté dans l'habitude, la proposition dans la notion» comme il a été dit ci-dessus. La vérité entrevue, mais mal saisie.

dans la fausse formule qui précède, la voici : Tout, dans la créalion d'une œuvre sociale quelconque, simple ou composée, n'est qu'acte de conscience, et, le plus souvent même, de réflexion et d'effort ; mais, à l'origine, une invention s'engendre lentement parla collaboration accidentelle ou naturelle de beaucoup de consciences en mouvement, cherchant chacune de son côté, apportant chacune son petit brin de paille ou d'herbe au nid commun; puis, un moment arrive souvent où ce travail tout entier commence et se termine dans un même esprit, d'où un invention parfaite en naissant, telle que le téléphone, comme Ta remarqué Reuleaux à propos des machines, jaillit un jour ex abrupto. Ce moment n'arrive pas toujours, mais toujours on y tend. Autrement dit, tout s'opère primitivement par multi- conscience et s'opère ensuite ou tend à s'opérer par uniconscience. Ou bien, s'il s'agit d'une même œuvre à accomplir, c'est par multi-conscience qu'elle s'ébauche et par uni-conscience qu'elle est achevée. Comment s'est formé le dogme chrétien? En premier lieu par reifort cérébral d'une foule de fidèles qiii, chacun à part en sa petite église isolée, conciliaient comme ils pouvaient leurs divers articles de foi; en second lieu, par le triomphe, après d'innombrables conflits obscurs et quelques luttes retentissantes entre ces milliers de Crédos, par le triomphe et la domination incontestée de l'un d'entre eux, qui est le symbole d'Alhanase. Comment se foi'me un Droit ? D'abord, en l'absence de toute législation, j)ar le travail d'esprit d'un grand nombre de juges qui, successivement, ont peiné à pallier ou effacer le désaccord des coutumes existantes, et ù se faire ainsi leur petite codification parliclle, mentale et spéciale ; puis, après bien des tiraillements, parle despotisme obéi de quel([ue glorieux législateur qui a refondu et systématisé tout ce labeur des siècles, ou a choisi l'un de ces systèmes juridiques particuliers pour l'ériger en système général des droits. La langue, moins heureuse — si cela peut s'appeler du bonheur — que la religion et le droit, n'est jamais [)arvenue (^ncoie à cette phase où un législateur unique est possible; mais elle y tend toujours, et parfois elle le rencontre presque. La langue grecque s'est formée d'abord, comme toute autre, grâce à des niillions de parleurs et des milliers de beaux parleurs qui se sont fatigué l'esprit en parlant, à tâcher de perfectionner, régulariser, enri-

chir pour leur propre usage l'idiome de leur peuplade. Chacun d'eux s'est taillé ainsi son style, sa langue particulière, dans la langue nationale, et, par celle-là, a contribué, pour sa petite part, à faire progresser celle-ci. Puis, chaque dialecte a eu son aède, son poète illustre en son temps, qui Ta frappé à son empreinte ; et tous ces dialectes réunis ont été pétris et amalgamés par le grand Homère, qui a presque autant remanié la langue grecque que Solon le droit athénien. On dit qu'une langue devient cultivée quand elle entre ouvertement dans cette phase de développement dont le terme final serait l'uni- •conscience, si l'essai quelque peu ridicule du volapûck était repris avec plus de sagesse. C'est l'âge classique, l'ère des Pascal, des Corneille ou des Racine pour le français, de Dante pour l'italien, de Cicéron et de Virgile pour le latin. La phase de transition entre la 7?22^/^2-conscience et l'uniconscience, est la jo/tm-conscience qui est représentée dans l'évolution d'un droit, d'une science, d'une religion, d'un art, par une pléiade de réformateurs, tels que les jurisconsultes fameux de l'ère des Antonins, précurseurs des codifications justiniennes, ou tels ■que les dramaturges français d'avant Corneille. Le développement de la langue, pas môme celui de l'orthographe ou de la prosodie, n'a pu jusqu'ici dépasser cette phase. Passé le temps où chaque écrivain se faisait son orthographe, et où ces mille orthographes contradictoires se disputaient le terrain de la littérature, un corps académique, législateur collectif, a été chargé de légiférer sur ce point pour tout le monde ; et l'autorité d'un écrivain quelconque, si grand qu'il fût, n'a pu prévaloir encore •contre ses décisions.

Comment se forme un gouvernement? D'abord par un con- ■cours ou une concurrence de forces politiques et militaires éparpillées dans un pays, et toutes sciemment et délibérément ambitieuses; puis, par la concentration de toutes ces forces en une ■seule main, la main d'un Louis XIV, ou d'un Napoléon. — Gomment se forme un corps de métier, charpenterie, menuiserie, maçonnerie, etc.? D'abord par l'ingéniosité d'une infinité de •charpentiers, de menuisiers, de maçons, qui, connaissant chacun une petite portion des secrets de leur industrie, les ont combinés chacun à sa manière, jusqu'à ce que, ensuite, soit venu •quelque grand maître-charpentier, maître-menuisier^ maître-

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maçon, qui a formulé les règles générales du métier et a servi d'exemple aux autres. Et comment se forme un régime industriel? De la môme manière. Chaque atelier a conscience de la concurrence que certains ateliers similaires lui font et du besoin qu'il a de certains ateliers différents : de là mille arrangements, mille agencements, qu'on dit spontanés, mais qui n'en sont pas moins conscients, pour accorder le mieux possible ces prétentions rivales, ou pour rendre le plus fécond possible l'accord de ces intérêts solidaires; puis vient quelque prévôt des marchands, comme le moyen âge en a vu, qui conçoit la possibilité de coordonner tous ces arrangements, de combiner tous ces agencements partiels, de soumettre à un même règlement toutes les <;orporations d'un pays. Le monde moderne attend encore une réglementation générale de ce genre, dont l'agitation socialiste du moment actuel est la gestation laborieuse, ce qui ne veut pas dire qu'il doive en résulter nécessairement l'enfantement d'une organisation socialiste du travail.

Aussi bien, en fait d'unions logiques, on le voit, qu'en fait de duels logiques, s'observe le passage du multi-conscient à l'uni- <îonscient. D'une part, en effet, les batailles ont commencé par être des collections de combats singuliers, comme encore au temps d'Homère, puis ont fini par être l'exécution d'un plan de général en chef; d'autre part, on a vu, en Grèce par exemple, un éparpillement de traités d'alliances qui se nouaient de petit ibourg à petit bourg, de cité à cité, de canton à canton, avant de voir naître ou s'essayer des fédérations sur un plan d'ensemble, conçues ou exécutées par un Epaminondas, un Timoléon ou un Philippe de Macédoine. L'Europe en est encore à la première phase, en ce qui concerne sa politique internationale ; mais, à l'extension des alliances, on sent qu'elle court à la seconde, où le besoin immense de pacification fédérative qui la possède rencontrera son génie approprié. La jeune Amérique, où tout évolue à pas accéléré, semble déjà plus près que nous de cette cobésion entre nations sœurs, conçue et voulue par un homme d'État.

On a la mauvaise habitude d'appeler artificiel, en toute catégorie de phénomènes sociaux, l'ordre établi par uni-conscience , artificielles, les codifications durables introduites dans les langues par quelque grammairien fameux tel que Vaugelas ; artificielles, les codifications législatives, les constitutions tout

d'une pièce, les sommes théologiques; artificielles surtout, ces grandes philosophies encyclopédiques, jaillies de la tête d'un Aristote, d'un Descartes, d'un Kent, qui de mille morceaux de science font un seul et riche vêtement — ou déguisement — du vrai; car la philosophie, c'est tout simplement l'état uni-conscient de la Science, succédant, progrès immense à son état morcelé, émietté, inulti-conscient; artificiel enfin, suivant les économistes de l'ancienne école, tout régime industriel et économique qui ne se sera pas fait comme de lui-même, toute hiérarchie et toute discipline des diverses productions, des divers intérêts, qui, même libérale et, dans une certaine mesure, individualiste, naîtrait avec le péché originel d'avoir été savamment élaborée par une seule tête, utilisant les travaux de mille esprits antérieurs... Mais comment est-il permis de qualifier artificiel un caractère si universel et qui est la conséquence nécessaire d'une loi naturelle ?

Nous venons d'exposer les phases et les procédés successifs de la Dialectique sociale dans son œuvre de majoration de croyance et de désir par les découvertes et les inventions successives, et aussi d'équilibration supérieure de la croyance et du désir par la formation de grands systèmes sociaux. Il nous reste quelque chose à dire sur les diverses terminaisons possibles de cette œuvre. Une profonde, une déplorable erreur à ce sujet est de confondre ici les deux logiques et de prêter à la logique sociale des exigences qui sont exclusivement celles de la logique individuelle. Chez l'individu, le seul terme légitime du travail logique, s'il est poussé à bout, est l'élimination complète des. contradictions. Son système particulier d'idées et de besoins ne peut être réputé parfait que le jour où il ne renferme plus dej thèses contradictoires ni de tendances et d'intérêts contraires. Encore est-il bon d'observer que cette perfection, pourTindividu' même, est un écueil plus souvent qu'un port ; quand il cesse dej se contredire, le philosophe s'endort, à moins qu'il ne s'entende contredire par autrui, ce qui, par reflet interne de la croyance] d' autrui, le fait se combattre plus ou moins lui-même, plus qu'il

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ne le croit, en combatlant son adversaire. Le charme, la vie, la force môme d'un homme, homme de pensée ou homme d'action, lui viennent d'un petit levain caché d'inconscientes demi-contradictions qu'il recèle en lui-même et qui l'aiguillonnent en dessous. Les moralistes, les analystes, les déchiqueteurs de leur propre pensée sont malheureux et impuissants parce qu'ils ont descendu la lampe de la conscience trop bas dans leur souterrain, et ôté à ce secret ferment toute sa vertu sans d'ailleurs parvenir à l'expulser. Us ont perdu, avec l'illusion de leur propre harmonie, la première condition peut-être de sa réalité. Toujours est-il que cette pleine harmonie sans nulle dissonance sentie est le seul équilibre stable où Tesprit individuel puisse s'arrêter et qui se concilie avec la majoration demandée. Deux jugements ou deux desseins contradictoires et sentis comme tels, qui coexistent en lui, dans ce même cerveau, ne sauraient s'équilibrer, car ils se détruisent mutuellement en un scepticisme énervant s'ils sont de force égale, ou le plus fort, s'ils sont de foi'ce inégale, anéantit le plus faible, et leur coexistence prend fin. L'équilibre, ou plutôt Faccord, en lui, ne peut s'entendre que de jugements ou de besoins différents, qui, n'ayant pas le même objet, se complètent et s'appuient, ou servent à se distraire et à se reposer les uns des autres sans jamais s'entraver. Il est clair que toute contradiction ûi/y«-cérébrale, quand elle est consciente, est un affaiblisscinent de la conviction avec laquelle la thèse victorieuse elle-même est affirmée, et delà satisfaction (1) que peut procurer la réussite même du projet le i)lus cher. Mais il n'en est pas de même de l'Esprit social, qui se compose de cerveaux multiples. Les conti-adiclions /y^/^^/'-cérébrales qu'il renferme, celles de jugementsetde desseins foi-més pardes individus distincts, peuvent coexister indcOninient, alors même qu'elles sont de notoriété publique, ce qui est ré([uivalent social de la conscience. Elles ne sont pas toujoiu-s, même aloi's, une cause d'anémie sceptique et apathique; loin de là, elles ont le i)lus souvent pour effet d'exalter mutuellement, au lieu de les faire s'entre-affaiblir, les religions rivales, les philosopliies opposées, les industries concurrentes, les intérêts contraires. Et, tout en

(1) C'est-à-dire da désir satisfait. L'oiJpositioïKles buts en même temps poursuivis DO diminue pas l'iatensité du désir avec lequel on poursuit cliacuu d'eux, ce qui lerait ua bien, mais elle diminue la possibilité de leur satisfaction.

s'exaltant de la sorte, ces conyiclions et ces passions, ces cultes et ces intérêts, peuvent s'équilibrer socialement, malgré l'ardeur des discussions et des concurrences, mais à deux conditions.

La première, c'est que, en raison môme de ces luttes, ces forces antagonistes se seront localisées, retranchées dans des frontières juridiques à peu près fixes, inexpugnables, d'où naîtra une habitude généralement répandue de tolérance et de résignalioa : deux mots de fortune diverse, l'un vanté, l'autre honni ce qui ne les empêche pas d'exprimer des idées inséparables. Mais la tolérance et la résignation ne suffisent pas, car, réduites à elles-mêmes, elles découperaient une société en compartiments distincts, bientôt étrangers les uns aux autres; elles ne sont même possibles que, — seconde condition — moyennant la superposition, par-dessus tous ces fragments juxtaposés, d'un groupe important de vérités acceptées par tous, et d'un idéal ou d'un dessein supérieur commun à tous. 11 est possible en effet, que les forces de foi qui s'agitent dans une société se respectent ou se tolèrent, quand elles s'orientent toutes vers la suprématie d'un môme livre saint, d'un même corps de sciences, de mêmes dogmes moraux, ou du moins dune même foi monarchique, des principes d'une même Constitution ; mais, quand elles se sont affranchies de cette suzeraineté, il est inévitable qu'elles se tournent les unes contre les autres, théologiens, théoriciens, publicistes, bataillant outrageusement, chacun, de sa citadelle étroite, faisant feu sur l'ennemi. Gela est vrai^ spécialement, de cette branche importante des croyances nationales, les croyances subjectives, la confiance plus ou moins grande de chacun en soimême. Les orgueils peuvent se coudoyer sans trop de froissements, fiertés nobles, s'il leur est loisible de se développer en hauteur, imaginairement, par quelque puissante admiration collective pour un grand homme ou une grande chose personnifiée. Mais, quand cette illusion nationale s'évanouit, les amours-propres, se rabaissant et sentant leur contradiction essentielle, puisque chacun de nous se juge supérieur à son voisin, sont portés fatalement aux dénigrements et aux mépris réciproques. — Pareillement, les forces de désir qui fermentent dans une société peuvent s'entre-limiter sans chocs, les plus faibles peuvent se résigner à leur destin quand elles trouvent toutes à

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s'épancher en haut, dans quelque large aspiration (1) commune, telle que l'unité allemande rêvée avant 1870, ou l'unité italienne rêvée avant 1860, ou l'unité de Tancien monde hellénique rêvée aujourd'hui par les Grecs d'Europe et d'Asie Mineure, ou le panslavisme rêvé par les Russes, ou la domination universelle du Pape rêvée jadis par tant de chrétiens guelfes, ou celle de l'Empereur par tant de Gibelins, ou aussi bien la gloire immortelle de Rome rêvée par les Romains, la venue du Messie rêvée par les Juifs, le Salut mystique rêvé de tout temps par les cœurs religieux, dès la vieille Egypte, etc. Mais, si ce débouché supérieur est refusé à ces forces de désirs, si ces mirages multicolores d'un patriotisme ou d'un internalionalisme intense se dissipent devant elles, si elles ne convergi^nt plus vers un même haut objet, soit réel, mais indivisible et propre à les unir, soit hnaginaire ou conjectural, mais divisible à Tinfini, susceptible d'être possédé partons sans gêne mutuelle, que leur reste-t-il à faire, à ces ambitieux sans emploi élevé, sinon à s'cntre-regarder jalousement, à prendre pour point de mire les biens d'autrui, à inaugurer le règne de l'envie haineuse et du mutuel déchirement?

Il n'est donc pas nécessaire que toute contradiction consciente et manifeste soit supprimée pour que le problème social soit résolu. Il suffit que les polémiques et les rivalités, les concurrences de toute nature, ne soient pas clIVénées au point de supprimer toute haute itnanunité de pensée ou de cœur religieuse ou patriotique, scientlfi(|ue ou humanilaii'e, et que, grâce à elle, ce ne soit pas la dlsse/islo/i, la Dirpris et V envie (pii régnent souverainement, mais plutôt la toUvancc, Vxjlertè et la résignation respectueuse au droit reconnu. Mais si, la fui religieuse et le patriotisme d'un pays venant à être détruits sans être ronq)lacés, il n'y subsistait plus rien de cette unaniniilé partielle et spontanée dans les volontés et les intelligences, c'est alors qu'il faudrait nécessairement, pour restaurer ré(iuilil)re social, pour mettre un terme aux luttes sanglantes des intérêts, des orgueils, des principes, imposer violemment une autre sorte d'unanimité, totale et forcée, en brisant les oppositions, en bâillonnant les contradictions, en exterminant le dissident et Tailversaire, en

(i) J'emprunte ici quelques lignes à un travail que j'ai publié dans la Revue phiL août, 1888, pp. 160 et suiv.).

organisant un grand phalanstère national sur le patron d'un régiment ou d'un monastère. La difficulté, il est vrai, serait de faire un monastère sans foi et un régiment sans patriotisme.

Nous venons d'indiquer les trois seuls états possibles que comporte, dans une société quelconque, la mise en rapports des croyances et des orgueils d'une part, des intérêts d'autre part. 11 n'est pas une société où l'un de ces trois états, sous chacun de ces trois aspects, existe à l'exclusion complète des deux autres, mais il n'en est pas une non plus où l'un d'eux ne domine et ne donne le ton à l'ensemble de la vie nationale.

Unanimité religieuse (ou scientifique), tolérance, dissension.

Unanimité admirative, fierté, mépris.

Unanimité patriotique (ou au moins morale), résignation, envie.

Maintenant, en comparant ces trois séries, on observera l'affiiiité qui unit les termes de môme rang dans chacune d'elles. Les peuples qui ont brillé par leur unanimité patriotique et morale— Romains primitifs, Spartiates, Perses, Espagnols du svr siècle, etc. — ont été non moins remarquables, en général, parleur unanimité religieuse et par l'enthousiasme de quelque grande admiration récente ou tradilionnelle; les peuples vraiment tolérants, — par exemple, de nos jours, si Ton en croit Elisée Reclus, les Turcs d'Asie, ajoutons les Belges, les Hollandais et même les Espagnols d'aujourd'hui, — sont en même temps résignés et fiers ; et les peuples disputeurs sont en même temps envieux et méprisants. La première de ces positions est seule un état d'équilibre stable et mobile à la fois ; la seconde est un état d'équilibre stable mais immobile, le seul que connaissent es peuples épuisés ou faibles. Quant à la troisième, elle n'est qu'un état, souvent nécessaire, mais toujours transitoire, de déséquilibra tion et de crise. L'histoire s'est chargée de réahser à nombreux exemplaires ces trois solutions différentes — dont Tune n'en est pas une — du problème posé par la logique et la téléologie des sociétés.

Soyons plus explicites, et indiquons qu'elles sont les issues diverses du duel logique. Entre deux inventions — ou aussi bien

LES LOIS DE l'lNVENTION ^09

entre deux corps d'inventions — la lutte pour l'imitation, qui est leur lutte pour la vie, à elles, peut se terminer de cinq manières: 1° L'une, violemment ou pacifiquement, extermine l'autre qui cesse d'être imitée. L'extermination est pacifique quand la substitution d'une idée nouvelle à une idée ancienne se produit sans conversion forcée. Une conversion volontaire, qu'il s'agisse d'une religion ou d'une langue importée, d'une foi politique récente, d'un nouveau goût esthétique ou d'usages quelconques, est un phénomène exceptionnel. Le procédé nonnal par lequel une idée ou une forme d'activité se substitue à une autre, consiste, non à déraciner celle-ci des habitudes de ceux qui l'ont déjà adoptée, mais à l'empêcher de gagner les nouvelles générations. Le père garde ses vieilles croyances, ses opinions politiques, ses coupes d'habits, ses auteurs ou ses peintres préférés, pendant que son fils accueille les idées, les vêtements et les sentiments à la mode. Par la généralisation de ce procédé, — fortement recommandé aux hommes d'État — l'élimination sociale du suranné s'opère sans contrainte et sans douleur. 2° Quand la logique sociale commande la suppression d'une vétusté contredite par une nouveauté, la résistance de la coutume à l'innovation n'est pas toujours vaine. Une transition inoITensive a lieu souvent : la forme de la chose est retenue, pendant que sa substance disparaît. C'est le phénomène des survivances^ qui s'explique ainsi très facilement. 3° En pareil cas, il arrive aussi quelquefois, s'il s'agit d'une nouvelle religion, d'une nouvelle forme politique, d'une nouvelle législation, d'une nouvelle poétique, d'une nouvelle langue, importée dans un pays par des conquérants et des apôtres, que l'ancienne religion, l'ancienne forme politique, etc., pour éviter la mort, s'agenouille, se subordonne comme vassale à l'intruse triomphante, et que celle-ci se trouve satisfaite par cette reconnaissance de sa suprématie. Les dieux des cités vaincus, par exemple, s'inclinent devant le dieu de la cité victorieuse qui laisse à ce prix leurs temples debout. Ce dénouement est favorable à la Titalité nationale. 4^ La chose nouvelle, après avoir refoulé la chose ancienne, ne parvient pas à la faire disparaître au delà de certaines limites territoriales, de certaines couches sociales, où elle se claquemure comme dans une forteresse invincible et, à la fin, inattaquée. Quelques patois expressifs, quelques pittoresques superstitions se défendent ainsi, et il n'y a pas à le regret-

G. Tar 14

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ter. 3° Il survient irne nouvelle innovation qui, employant à ses fins les deux choses en conflit, et les conciliant ou paraissant les concilier, termine leur bataille par un embrasscmenl. Quand Georges Cuvier crut découvrir la preuve de ses « révolutions du globe », le grand combat entre la paléontologie et le récit biblique de la création, s'arrêta pour un temps, et la conciliation des deux parut assurée. Quand les partis et les classes, tous mourant de faim, se déchirent à qui mieux mieux dans un canton, la découverte d'une mine de houille, qui enrichit tout le monde, met tout le monde d'accord. Quand tout un pays est agité par les factions, la découverte d'une colonie — ou sa conquête, qui équivaut à sa découverte pour le peuple conquérant — y détermine un grand courant d'émigration aussi pacifiant qu'aurifère. Que de guerres et de révolutions européennes, de révolutions sociales, la grande découverte de Colomb a empêchées ou retardées pour des siècles I Et qu'est-ce, auprès de cela, que les petites luttes coloniales qu'elle a fait naître! Elle a été un immense écoulement lointain de l'esprit de discorde, d'avidité et d'inhumanité, qui, pouvant se satisfaire sur des sauvages et des territoires incultes, n'agitait plus l'Europe avec la même violence. A cela tient, en partie, depuis lors, l'adoucisse-' ment des mœurs militaires, le progrès du droit international.

Quant à l'Union logique, elle a aussi des issues diverses, nous l'avons vu, puisqu'elle aboutit finalement, soit à l'unanimité totale et forcée des esprits, d'accord entre eux sur un système d'idées et de volontés, — d'ailleurs plus ou moins d'accord entre^ elles, mais dont le désaccord est inaperçu, — soit à leur unanimité partielle et spontanée. Nous n'avons rien à ajouter sur ce point. Mais il n'est pas inutile de nous arrêter un instant poucj examiner le privilège que les religions semblent avoir eu jusqu' présent de concevoir des systèmes propres à produire cette unanimité absolue ou relative. Le fait n'est guère contestable, môm( et surtout en ce qui concerne l'unanimité morale, sinon patriotique, le culte d'un même corps de devoirs indiscutés qui coifli mandent le sacrifice de soi-même et se font obéir. Le poinl d'honneur chevaleresque, qui en tient lieu parfois, en provient Pourquoi ce privilège ?

Parce que les religions, même les plus grossières, à plus fort raison les plus élevées, par l'essor qu'elles ont donné à l'esprit

LES LOIS DE l'invention 211

d'imitation et la voie qu'elles lai ont tracée, en lui désignant pour modèles des êtres divins, des êtres à la fois vivants et immortels, immortels et immortalisants, omniscients, tout-puis^ smts, ont fait jaillir des fontaines de foi et de dévouement incomparables. A ce titre, elles sont merveilleusement appropriées aux conditions de la logique sociale. Le travail d'élaboration, d'assimilation, d'extension analogique qui s'est accompli parmi les jurisconsultes musulmans des premiers siècles de l'hégire, et dont le résultat a été V islamisation apparente d'une foule d'institutions et d'idées d'origine romaine, étrangères à l'islam, peut servir d'excellente illustration à notre pensée. Ce labeur collectif, en effet, avait {)our but et a eu pour effet de rattacher au Coran et à la Vie de Mahomet, — au Coran, à la parole du Prophète, comme source de tout précepte et de toute vérité, à la vie du Prophète comme source de tout exemple, — tout ce dont la pensée et la conduite des Musulmans avaient besoin pour se développer dans la diversité et les complications croissantes de leurs nouveaux milieux. Il se formait ainsi un vrai système d'idées et d'actions, dont la clef de voûte était le Livre par excellence, interprété par la biographie de son auteur, et l'illusion prestigieuse de cet ensemble systématique était de faire croire que tout ce qu'on édictait, que tout ce qu'on professait avait été commandé et dogmatisé par Allah lui-môme (1). La vérité dont tout croyant est pénétré est que c'est une impiété d'adopter une idée qui n'est pas affirmée dans le Coran, ou de faire une action qui n'est pas ordonnée par le Coran, ou suggérée par la conduite du Maître. En somme, un ensemble d'idées considérées comme découlant toutes d'un même enseignement suprême, un ensemble d'actions considérées comme découlant toutes d'un même commandement divin : voilà ce chef-d'œuvre de logique sociale qu'on appelle Vislamisation. La christianisa- Hon, au moyen âge, de toute la civilisation d'alors, n'est pas autre chose.

Or le postulat de tout esprit systématique, esprit collectif ou individuel peu importe, c'est qu'il existe une formule ou un groupe de formules qui renferme en soi l'explication virtuelle,, implicite, de tout l'Univers et de tout le Devoir, de telle sorte

(1) Voir à ce sujet Ètxtdes sur le Droit musulman, par Sawas-Paclia (1891).

qu'il suffit d'y croire fermement pour être en mesure de résoudre tous les problèmes, certain que toute proposition ou toute conduite conforme à ce dogme est vraie ou bonne, que toute proposition ou toute conduite contraire à ce dogme est fausse ou mau vaise. Ce principe, pour un esprit systématique dans le sens individuel, c'est-à-dire philosophique, du mot, ce sera, par exemple, pour Spencer, la conservation de la force. Croire à cet axiome mécanique, pour le spencérien, c'est tenir en main le passe-partout universel, comme, pour le musulman, la source de toute vérité, c'est la suite des paroles et des exemples de Mahomet. Seulement, profonde est la différence entre les deux. Pour constituer un système collectif, pour systématiser cet esprit polycéphalique qu'on appelle un peuple, il ne suffit pas, comme cela suffit pour constituer un système individuel dans une tête philosophique, d'un principe abstrait, mathématique, impersonnel et mort, mais il faut quelque chose de concret et de vivant, de personnel et d'historique, un livre divin à apprendre par cœur, une vie divine à imiter. De là il suit que, si le travail logique reste le môme en dépit de la diversité de ses applications, ses procédés doivent différer profondément suivant qu'il s'applique à des majeures qui sont des textes sacrés ou des actions plus ou moins légendaires de personnages divins, ou qui sont des principes nettement définis. Cela est si vrai que, toutes les fois qu'un théologien chrétien, arabe, juif, bouddhiste, cherche à justifier des institutions, des dispositions de loi, des coutumes, des préjugés, en invoquant des motifs tirés d'autres considérations que les versets des Écritures, il est suspect de rationalisme. Parla on entend qu'il fait usage de la raison, de la logique simplement individuelle

Et, de fait, les textes sacrés et les faits légendaires sont des prémisses tout autrement commodes que des théorèmes de mécanique : elles permettent d'assimiler à peu près tout, tandis que les principes scientifiques sont essentiellement exclusifs. La grande supériorité sociale des systèmes religieux sur les systèmes philosophiques est donc d'être beaucoup plus élastiques, de se plier plus aisément à la variété des circonstances et des races, et d'exceller à dissimuler sans nulle hypocrisie les contradicMons qu'ils recèlent. Et cette différence s'explique par celle-ci, qui est capitale. Pour celui qui n'aspire qu'à unifier "ses

LES LOIS DE l'invention iil3

propres idées à lui, le but est rempli quaud il a tissé une cliaîi.e et une trame de propositions bien déduites. En faisant cela, il fait œuvre de philosophe ; car, après cela, s'il songe à répandre sa théorie dans d'autres esprits, son ami)ilion est de nature extra-philosophique, apostolique pUitôt. Mais, pour un esprit essentiellement fraternel, qui vit en autrui et pour autrui, qui ne veut point séparer sa personne de la pei'sonne de "ses frères ni son esprit de l'esprit de sa communauté, l'idée d'un accord de ses pensées ou de ses actions les unes avec les autres seulement, ne saurait lui venir, et, si elle lui venait, ne saurait lui suffire. Il faut, pour le satisfaire, laccord senti de ses pensées avec celles de ses frères, de ses actions avec celles de ses frères, et quel moyen dès lors plus simple, plus certain, plus naturel, d'atteindre ce but, de mettre à l'unisson des millions d'âmes différentes, que de les conformer toutes au Père commun, au Modèle supéi'ieur, vivant et divin?

Nous le savons déjà, ces deux genres d'esprit sont opposés, et rien d'étonnant à ce que leurs méthodes diffèrent. On en jugera si l'on compare au travail de la incdltation solitaire le travail d'un concile (d'un concile musulman ou juif aussi bien que chrétien), — aux tourments intérieurs du doute et de l'hésitation les guéries religieuses, les persécutions réci[)ro([ues d'hérétiques et d'orthodoxes, — à la perception sensible qui foui'uit les données premières du système pbilosopbifiue, la rcvél/tion sacrée qui joue le même rôle socialement. Développer l'esprit philosophique, le besoin égoïste de s'accorder avec soi-même avant tout, sans grand souci de s'accorder avec ses compatriotes, ne semble-t-il pas que cela soit l'opposé précisément de l'esprit frafei'nel, vraiment social, qui consiste à désirer avant tout l'accord avec son procbain, avec sa famille, avec son pays? Ne semble-t-il pas qu'il faille opter nécessairement entre le développement du premier et celui du second? Est-ce ((ue l'un, en effet, ne se développe pas aux dépens de l'autre? Est-ce que eeux qui sentent le besoin le plus graïul de s'accorder avec les autresnesontpasceuxquisententle besoin le moins grand de s'accorder avec eux-mêmes, et l'inverse n'est-il pas aussi manifeste? Comment, par suite, espérer jamais la conciliation de ces deux tendances? Et, puisqu'elles paravssent inconciliables, comment <Iouter que la tendance sociale doive triomphei- linalement?

2l4 LA LOGIQUE SOCIALE

11 le semble. Peut-être cependant est-il réservé à ce que nous appelons la Vérité scientifique en s'accumalant, de concilier les deux genres d'accord ; et c'est sans doute parce que l'aptitude philosophique de l'esprit est la condition sirie qua non du progrès des sciences, des sciences aptes à se propager dans l'humanité tout entière, à déborder même les rivages où restent circonscrites les religions, c'est à cause de ce caractère éminent que cette disposition philosophique, en dépit de son égoïsme apparent, a droit au respect. La science, outre la propriété qu'elle a d'être démontrable et communicable à tous les peuples, est le fruit d'une collaboration séculaire entre des générations de savants: elle est ainsi doublement le vrai chef-dœuvre de la dialectique sociale. Mais, en même temps, exclusive de toute contradiction interne, et formée par la préoccupation dominante d'éviter toute contradiction pareille, elle est aussi le chef-d'œuvre de la logique individuelle. Elle est la synthèse des deux, et peut prétendre, non à supprimer les religions, mais à devenir ellemême un jour la religion souveraine des intelligences. Quant à la synthèse de la téléologie individuelle et de la téléologie sociale, de l'utilitarisme égoïste et de l'utilitarisme collectif, c'est à-dire moral, quelle est-elle? Il n'y en a qu'une, c'est l'amour. C'est l'esprit de pitié, de bonté, de fraternité, unique agent de la Justice. Et l'inoubliable mérite des reUgions supérieures est d'avoir puissamment aidé, avant la science, au développement de cet esprit dans le monde.

Une question importante nous reste à examiner. Malgré l'infinie variété des systèmes de philosophie ou de morale auxquels aboutit l'élaboration de la logique et de la téléologie individuelles, on a remarqué qu'ils viennent se ranger sous un petit nombre de catégories principales. Est-ce vrai? Et, si c'est vrai, en est-il de môme des aboutissements de la logique et de la téléologie collectives ?

11 est rare qu'un homme pousse à bout les déductions théoriques des données de son observation et de son expérience. Mais quand, par hasard, il est en ceci outrancier, il finit tou»

LES LOIS DE l'invention ^13

jours par se reposer, comine un fleuve dans un golfe, dans un de ces grands systèmes, peu nombreux, entre lesquels s'est partagée de tout temps la pensée pliilosophique : mécanisme ou spiritualisme, atomisme oumonadisme, créationnismeou évolutionnisme, monisme ou dualisme, etc., etc. Or l'équivalent social de ces grands types de solutions individuelles, ne nous est-il pas fourni par les principaux types de langues et de teligions? Il me le semble ; mais je n'émets celte conjecture ({ue iuiidement, parce que les classifications de ces sortes de philosophies collectives est bien moins avancée que celle des systèmes philosophiques proprement dits. Cependant ou reconnaîtra sans difficulté qu'il existe des langues matérialistes ou positivistes, et d'autres spiritualistes ou mystiijues, par teujpérament ; qu'il en est, dans la famille sémitique par exemple, où se sent un réalisme naïf, un impérieux dogmatisme uni à un suhtantialisme étroit, et d'autres telles que le gi'cc, où paraît se jouer une pensée dynamiste et flexueuse, sceptique et nominaliste, nullement dupe de ses fictions. Il est aussi, sans contredit, des religions tout imprégnées de matérialisme ou de spiritualisme, d'optimisme ou de pessimisme, de fatalisme ou de libéralisme, de théisme ou de panthéisme. Ou, pour mieux dire, une môme langue, une même religion, aussi bien, peut traverser en se développant plusieurs de ces étapes, de ces types, de ces repos temporaires; elle peut, réaliste et dogmatique d'abord, devenir plus tard nominaliste et sceptique, ou du matérialisme le plus grossier passer au mysticisme le plus subtil . Mais l'inverse ne se voit point. Car, dans les deux cas, se laissent apercevoir des pentes d'évolution qu'on ne remonte guère.

Autant il y a de grands problèmes qui se posent à l'intelligence, autant il y a de couples de solutions rivales qui s'offrent à son choix. Est-ce à dire qu'il ne puisse jamais y avoir que deux, ou quatre, ou tout autre nombre pair de solutions? Non. A ce problème: Comment la terre a-t-elle été formée? Comment l'homme a-t-il apparu sur la terre? il est possible de répondre par utt nombre indéterminé de cosmologies ou de mythologies différentes. Mais presque toujours une de ces conceptions chez UQ peuple, à* un moment donné, émerge tellement au-dessus du flot des autres que la grande question est de savoir si, oui ou non, elle doit ûtre adoptée. De là une bifurcation nécessaire. En

outre, les conceptions qui sont sur la sellette se rangent autour de deux catégories d'explication, dont la dualité correspond à celle que nous sentons en nous. Nous sentons en nous une force interne, y esprit, et son point d'application corporel. Ou, pour exprimer autrement cette dualité, nous sentons que notre moi s'allume, comme une flamme électrique, au point de rencontre de deux courants différents et combinés, le courant vital et physique d'une part, le courant social de l'autre, le premier hypopsycliique pour ainsi dire, le second hyper-psychique. Par suite, quand nous cherchons à expliquer le dehors, l'univers, ou bien 1" nous le concevons comme formé d'une force plus ou moins spirituelle, soit mélangée (animisme primitif, dynamisme ensuite, etc.), soit pure (monadologie, philosophie de la volonté de Schopenhaner, etc.), ou bien ^'^ nous le concevons comme formé d'une espèce de corps que nous appelons matière. D'où il résulte que, entre les deux types extrêmes, également radicaux ou monistes, de systèmes expliquant tout, soit par la projection universelle de l'esprit seul (monadologie leibnitzienne, idéalisme hégélien, Schopenhauer), soit parcelle du corps seul (matérialisme), s'interpose la longue série des systèmes tempérés, dualistes, qui combinent les deux projections, mais en faisant jouer tantôt à Tune tantôt à l'autre le rôle prépondérant (spiritualisme ordinaire, cartésianisme, spencérianisme).

Voilà la grande bifurcation des systèmes formés par la logique individuelle. Pareillement, les systèmes formés par la logique sociale, cest-à-dire avant tout les religions, sont un anthropomorphisme qui objective universellement soit l'esprit, soit le corps, soit l'un ou l'autre à la fois, d'où résulte l'influie diversité des théologies et des cosmogonies. Le monisme, ici, le radicalisme, c'est le panthéisme; car il y a deux sortes opposées de panthéismes, l'un matérialiste, l'autre spiritualiste. Le premier est le naturisme grossier ou raffiné qui peuple de forces physiques incarnées son panthéon, et qui, des plus bas cultes de cet ordre, s'élève aux monstrueuses imaginations de l'indouisme sans changer de caractère essentiel. Le second, qui s'élève de \ animisme primitif aux plus hautes religions mystiques, peut ècre divisé en deux branches, suivant que le mysticisme est plus pénétré de l'idée d'une pensée ou d'une volonté divine remplissant tout et créant tout. Le créationnisme, qui

LES LOIS DE l'invention 217

fait naître la matière de l'Esprit, le monde de Dieu, est précisément l'opposé de Vévolutionnisme cosmogonique qui fait naître l'esprit de la matière, le divin du naturel. Entre les deux se placent les cultes qui, admettant comme postulat le dualisme fondamental du naturel et du divin, du corporel et du mental dans la vie universelle, inclinent à voir dans l'un ou dans l'autre le côté explicatif de la réalité.

Mais, s'il est inévitable que notre conception systématique des choses soit (pardon de ces barbares mots nouveaux {psT/chomorphique ou somatomorphîque ^ ces deux grands types assez vagues sont susceptibles de se spécifier en une riche diversité de systèmes originaux. Quelle que soit la question qui se pose à l'intelligence individuelle ou collective, elle revient à se dire : <c Que dois-je croire ici ? » C'est là le problème fondamental. Et, pour savoir quel est son devoir de croyance en chaque cas particulier, chacun de nous se retourne en soi-même et y cherche ses coT^victions les plus fortes. Le géomètre, le physicien, trouvent en eux, comme convictions suprêmes, quelques théorèmes, quelques lois de physique ou de mécanique ; leur première pensée est de demandera cas principes régulateurs la conclusion qui s'impose à eux. Le dévot trouve en lui-même sa foi aux paroles de Mahomet, de Bouddha, du Christ, aux Écritures saintes.

De môme, à tout moment de sa vie pratique, Thomme se demande: « Que dois-je faire? » c'est-à-dire: « Que dois-je désirer? » Et, pour découvrir ce devoir de désir et d'action, il s'adresse au désir majeur qui s'est établi à demeurer dans le fond de son âme: amour, ambition, avarice, soif du salut chrétien ou du paradis musulman. C'est donc la nature des croyances les plus fortes et des désirs les plus forts, les moins conscients souvent précisément parce qu'ils sont les plus profonds, qui détermine le système des jugements et le système des actionsi l'option entre l'un ou l'autre des deux grands types de systèmes et, dans chacun d'eux, le choix de la variété caractéiistiiiue qui s'impose à un moment de l'histoire. Or, comment se forment, se fortifient, s'asseoient ces croyances et ces désirs majeurs? Par une suite de perceptions plus ou moins accidentelles combinées avec des préférences innées pour tel ou tel genre d'idées ; €t par une suite de suggestions du milieu ambiant, du milieu

social SLirlout, très accidontelles aussi, combinées avec des tendances actives du caractère ; autrement dit, par la combinaison d'un élément objectif et d'un élément subjectif qui se sont rencontrés. Avec celte différence à noter pourtant, que, dans la formation des croyances majeures, la part de l'élément objectif l'emporte évidemment beaucoup sur celle deFautre, tandis que, dans la formation des désirs majeurs, l'élément subjectif présente au contraire une importance très supérieure. Aussi un homme, te semblablement un peuple, s'exprime-t-il, se révèle-t-il bien plus fidèlement, bien plus à fond, par ses actes que par ses idées, par ses mœurs que par ses sciences, par sa morale que par ses dogmes, par son caractère que par son intelligence (1).

Or, la passion-maîtresse qui meut souverainement un peuple ou un homme peut provenir, comme son idée-maîtresse, soit d'impulsions corporelles, qui subsisteraient encore, quoique amoindries, alors môme que le milieu social viendrait à disparaître, ou qui auraient pris naissance, semble-t-il, — apparence trompeuse d'ailleurs — alors même qu'il n'aurait jamais apparu; soit de suggestions essenliellement sociales dont l'apparition en dehors de la société impliquerait contradiction. Il se peut aussi, et c'est le cas le plus fréquent, qu'elle jaillisse de ces deux sources à la fois; mais, suivant qu'elle emprunte davantage à la première ou à la seconde, elle se caractérise en langage ordinaire comme principalement sensuelle ou principalement spirituelle. La même grande distinction s'applique donc, qu'il s'agisse des individus ou des groupes, aux systèmes téléologiques ou moraux et aux systèmes logiques ou intellectuels. Seulement, il est des buts, d'ordre sensuel ou d'ordre spirituel, qui, suffisants pour servir de principe d'organisation dans la formation de la conduite d'un homme, ne le sont pas quand il s'agit d'un peuple. Il y a des individus chez lesquels toutes les tendances s'organisent, se systématisent autour delà tendance alcoolique ou gourmande, musicale ou architecturale, etc. Mais il n'est pas de civilisation dont le caractère essentiel soit la conséquence des activités collectives vers la satisfaction de l'ivrognerie ou de la gourmandise, ou même vers la mélomanie et la maladie delà truelle.

Il est d'autres buts, d'un objet plus large ou moins sérieux,

(1) Voir le Dr Le Bon à ce sujet.

LES LOIS DE l'lwE.NTION 219

qui peuvent servir d'âme principale à la conduite d'une sociéLé aussi bien que d'une personne. On a vu des civilisations essentiellement voluptueuses, amoureuses, galantes. On en a vu aussi d'essentiellement tliéologiqueset religieuses, comme la Judée, ou juridiques comme Rome, ou industiiellos et aiïairécs comme les Etats-Unis, ou esthétiques comme Athènes, ou morales comme Genève. Peut-être, dans la préhistoire, y en a-t-il eu d'essentiellement philologiques, si extravagante à première vue que puisse paraître cette hypothèse. On a vu même des sociétés comme des individus, dont la passion souveraine était l'amour du jeu, le désir et le plaisir du risque. Ce désir, ce plaisir, compte parmi les plus contagieux du cœur humain. Ajoutons que les civilisations tendent, en avançant, à devenir [)luL6t une aristocratie de passions supérieures que la monarchie d'une passion unique.

La distinction qui précède revient à dire qu'il est deux grandes classes de biens, les uns de nature individuelle, tels que les plaisirs des sens, les autres de nature propi'ement sociale, tels que la considération, la gloire, l'honneur. I^es premiers, comme les seconds, peuvent devenir, en se répandant, l'objet principal des désirs d'une société, quoi(|ue la poui'suite des seconds, naturellement, lui donne seule la plénitude de force et de cohésion. C'est seulement quand le culte dominant des biens essentiellement sociaux s'est inq)osé à la grande majorité de ses membres, qu'une société se distingue nettement de ceux-ci, dresse au milieu d'eux une personnalité indépendante de la leur et se présente à eux comme digne du saciifice de leui's joies et de leurs vies particulières. Dailleurs les plaisirs individuels ne sont pas tous sensuels; ils sont de deux sortes, les uns infia-sociaux pour ainsi dire, et nés des fonctions physiologiipies, les autres supra-sociaux, Heurs ter/ninales d'une végétation psychologique délicate et raffinée qui se déploie en amours supérieures, en passion exaltée de la vérité, de la bonté, de la justice, en esthéticisme, en mysticisme. Ces nobles élans, spontanément jaillis de certains tempéraments d'élite, commencent toujoui par être exceptionnels; mais, comme les vices grossiers, ils sont sus- «eplibles, à certains moments de l'histoire, de se généraliser par contagion et de donner enfin le ton au chœur des tendances sociales. On a vu des civilisations essentiellement mystiques

esthétiques, morales, aussi bien qu'erotiques. Cela s'est vu de tout temps; dès la plus lointaine antiquité qu'il nous est possible d'entrevoir, en Egypte, nous apparaît un peuple dominé, régi, par la préoccupation passionnée de sa vie posthume. — Peut-on dire que l'évolution normale des sociétés consiste à prendre successivement pour passion tonique, d'abord, un appétit d'ordre infra-social, plus tard une ambition d'ordre social, enfin une aspiration d'ordre supra-social? Non. C'est bien souvent qu'au cours de leurs transformations profondes les peuples passent et repassent à travers les trois sphères dont il s'agit, tour à tour épris et dépris de gloire militaire, d'art, de vérité, de confort même, ressaisis par l'ambition après avoir été envahis par l'amour, ou retombés des hauteurs du mysticisme chevaleresque dans l'épicuréisme le plus fangeux. La civilisation consommée, définitive, d'un peuple ou d'une fédération de peuples peut être de n'importe quelle couleur; cela dépend du caractère ethnique et des circonstances historiques.

Ce qu'on peut dire, c'est qu'il est des civilisations, comme des équibres, instables, et d'autres stables, par nature. Le désir majeur d'un peuple a pour objet tantôt un produit exotique (des ■captives étrangères, la conquête, la célébrité extérieure, un art du dehors), tantôt un produit indigène (des femmes du pays, l'admiration ou le respect des compatriotes, la respectabilité locale, les dignités nationales, l'art national). Or il n'y a que le désir intra-muros ou supra-mur os qui soit susceptible de se généraliser chez tous les peuples; l'ambition extra-muros ne peut être le fait que d'un petit nombre de petits peuples belliqueux et conquérants. Une nation qui se suffit à elle-même en fait de célébrité et de pouvoir comme en fait de richesse et de joie, qui produit toute la gloire et tout l'honneur dont elle a besoin et toutes les félicités dont elle a soif, présente une harmonie souvent étroite, mais toujours parfaite, et qui pourrait s'élare gir indéfiniment sans rien perdre de sa perfection. Une nation qui ne vit que d'applaudissements étrangers, de conquêtes étrangères, de débauches et de plaisirs étrangers, peut vivre quelque temps en état d'accord interne, grâce à cette expatriation même du désir; mais cet accord est acheté au prix de la guerre et de la victoire et ne saurait ni servir d'exemple universel ni durer toujours.

LES LOIS DE l'invention ^'21

De môme que les inlelligcnces, comme nous l'avons vu plus naut, se divisent en deux catégories à propos de chaque problème théorique qui se pose par oui ou par non et que les unes jésolvent affirmativement, les autres négativement, ainsi les caractères, à propos de chaque grand hesoln, ou de chaque grand idéal qui sollicite la volonté, se divisent en deux classes, suivant que les uns poursuivent ou que les autres repoussent cet objet, ou suivant qu'ils le poursuivent avec une ardeur supérieure chez les uns, inférieure chez les autres, à un certain degré de désir que l'on juge — à tort ou à raison — le niveau normal et légitime (1). On distingue ainsi, pour les peuples comme pour les individus, des vices ou des vertus caractéristiques : intempérance ou sobriété, lâcheté ou courage, avarice ou générosité, libertinage ou chasteté, ou bien des vices inverses ou corrélatifs : avarice ou prodigalité, lâcheté et témérité.

Dès le début de son évolution, chaque groupe ethnique, tout en se livrant à de certaines occupations obligatoires, les mômes ou à peu près chez tous les primitifs, révèle sa tendance constitutive, opte entre les deux branches de la bifurcation fondamentale, et, dans la direction choisie, se trace sa route originale, singuière, unique. Le besoin de manger, de boire et de se couvrir étant satisfait, et pendant qu'il se satisfait et par la manière mômedont il se satisfait, la tribu s'aide de ce premier échelon soit pour gravir l'échelle des sensations de bien-être, de confort, de plaisir, de plus en plus compliquées et raffmées, soit pour s'élever à des élans de bravoure et de générosité patriotique, puis à des accès de mysticisme chevaleresque ou d'enthousiasme artistique. Elle peut, si elle cherche ses biens dans la voie individualiste, préférer l'orgie sans confort, ou le confort sans orgie, l'intensité des plaisirs grossiers ou la diversité des plaisirs délicats ; et, si elle est engagée dans la voie socialiste, aspirer par-dessus tout au res^ pect ou à la célébrité, à l'honneur familial ou individuel, à la considération par la puissance ou par la richesse. Nos psychologues ont remarqué que les liaisons d'idées en chacun de nous sont caractérisées par un certain penchant à préférer les images de source visuelle, ou auditive, ou nmsculaire. N'y a-t-il pas aussi

(1) On se rappellera qu'en mathématiques le plus et le moins, de même que le oui et le non, quantités positives et né^^atives, sont pareillement symbolisés par les signes -j- et — .

pour les collectivilés, un type visu 1, un type musculaire, un type auditif? Galtoa Ta pensé, fî. avec raison ; h passion des processions, des revues, des fôtes de la vue, si^^nale le type visuel en France, notamment. De li une différenciation caractéristique dans l'évolution des divers peuples.

En somme, comme l'élaboration logique, l'élaboration téléologique, s'exerçant sur les données des industries instinctives ou des inventions acquises, aboutit, soit chez Tindividu, soit dans la communaulé, à un certain nombre de modes d'activité toujours reconnaissables qu'il s'agit de distinguer avec une précision plus ou moins parfaite. D'excellentes études ont été faites par les psychologues sur les différences des caractères parmi les hommes (1) : ils ont considéré ainsi du point de vue subjectif et individuel ce quMl s'agirait pour nous de montrer sous un aspect objectif et social. La différence des races — dans le sens social et historique de ce mot — correspond très bien à la différence des caractères^ telle que nos psychologues la comprennent. Par races, il faut enlendre, en ethnologie, un faisceau de tendances collectives formées historiquement par une série d'hybridations féioades, de combinaisons accidentelles, réussies; de môme que, par caractères, on entend, en psychologie, un groupe de tendances individuelles rapprochées, par le hasard des mariages, en un individu viable. Mais le caractère et la conduite réelle font deux, comme la puissance et l'acte, et il y a des types de conduite, susceptibles d'une classification, comme il y a des types de caractère. Pareillement, l'innombrable foule des races historiques ou préhistoriques se ramène ou peut se ramener à quelques types principaux; mais race et civilisation sont choses distinctes; et il y a des types de civilisation, c'est-à-dire de conduite et d'activité collectives, qu'il conviendrait de classifier.

Je n'entreprends pas cette tâche. Je me bornerai à faire remarquer que ce qui importe ici, c'est de faire reposer la classification dont il s'agit sur la distinction des buts et non sur celle des moyens employés pour les atteindre. Le but, imposé parles impulsions natives et héréditaires du caractère , est l'élément relativement permanent d'une civilisation, ce qu'elle a de plus profond et de plus vital; le moyen , fourni par les données

(1) MM. Ribot et Paulhan, ea France, ont traité ce sujet.

LES LOIS DE l'invention 223

variables de Tintelligence, e i est l'élément changeant et fuyant Celte observation siifût pour mettre à 6a vraie place la distincr tion spencérienne des sociétés industrioiies et militaires. Sou vice essentiel est de n'avoir trait qu'aux moyens mis en œuvre pour réaliser le but social, quel qu'il soit. Ce n'est pas que, par exception, guerroyer pour guerroyer, ou -produire pour produire, ne puisse être le mobile dominant d'une société; mais ce sont là des aberrations morbides, et la seconde, pas plus que la première, ne mérite d être proposée en exemple. En général, on ne guerroie, on ne travaille, qu'en vue de satisfaire un ou plusieurs genres d'avidités; et, que l'idéal d'une société soit épicurien, ambitieux, ou même scientifique, elle peut, pour l'atteindre, recourir au travail ou à la guerre. Parmi les peuples épris du plaisir, il en est de laborieux, d'autres de belliqueux. Parmi les peuples fiers, orgueilleux, il en est qui poursuivent par la fièvre de l'industrie et de l'affairement la satisfaction de leur ambition nationale; il en est d'autres, et c'est le cas le plus ordinaire, qui la satisfont par la passion des armes. Certains peuples, pénétrés d'aspirations morales et religieuses, sont essentiellement pacifiques ou ne font la guerre qu'à regret; d'autres mettent au service de leur prosélytisme religieux ou moral un véritable fanatisme militaire. Ou plutôt, il est à remarquer que la môme société, demeurée persistante en son orientation, est tour à tour guerroyante ou travailleuse, militaire ou industrielle. L'Egypte, peuple ordinairement mystique et industriel, a été de temps en temps, sans perdre rien de sou mysticisme, belliqueuse et conquérante, sous les Kamsès, par exemple; l'islam, aujourd'hui pacifique, a été essenliellement belliqueux jadis. Athènes, la nation esthétique par excellence, a longtemps aimé la guerre, en quelque sorte artistifpiement ; plus lard, toujours artiste, elle s'est trop passionnée, hélas! pour la paix à tout i)ri\. On ne saurait voir une nation en tout temps plus commerçante et aujourd'hui plus pacifique que la Hollande; au xvn* siècle, il n'en était pas déplus guerrière. Mais à quoi bon mulliplier les exemples?

(Suite à la page 155), Il est bou d'ajouter que lo besoin de coordination logique par.ilt avoir été éprouvé à des de;?rés très inégaux par les divers peuples. Ou s'en aperçoit à parcourir leurs Panthéons différents, parfois très liiérarclusés, d'autre» fcis incohérents et tumultueux ; leurs législations rarement codifiées et préseutaut tous les degrés intermédiaires entre le pêle-mêle d'un bazar cl l'oidre parfait

d'une bibliotlièque bien rangée; leurs grammaires même, plus ou moins fourmillantes d'exceptions et d'anomalies, etc. Mais ce qu'on ne saurait nier, c'ist letrayail incessant qui s'opère chez les peuples même les plus illogiques en vue de concilier ces dissonances et de systématiser ces incohérences. — J'aurais pu citer comme exemple de contradictions flagrantes ce qui s'est passé au moment de la fondation des États-Unis, où, en même temps qu'ils s'affranchissaient en proclamant les Droits de l'homme, les citoyens de la nouvelle république légalisaient l'esclavage des noirs et le commerce des esclaves, en 1787. Mais, là aussi, l'illogisme apparent s'explique trop bien par la logique utilitaire. Au fond des plus grandes extravagances apparentes que nous offre l'histoire, nous verrons la logique en œuvre si nous la cherchons bien.

Pierre Damien, au xi» siècle, avait démontré par de savants calculs, que la flagellation à coups de discipline était l'espèce de pénitence la plus avantageuse pour le pécheur : il avait calculé, en effet, que 15.000 coups, qu'où pouvait se donner en 6 jours, équivalaient à 100 ans de jeûnes. Cette découverte a donné lieu, très logiquement, à l'épidémie des flagellants, qui, de prime abord, a l'air d'une folie collective.

La flagellation ayant été reconnue supérieure à tout autre procédé pénitentiaire, la mode s'en saisit et la répandit dans toute l'Europe. Il en fut de cet engouement comme de ceux qui, à présent, font adopter une boisson ou un remède nouveaux, souvent dangereux ou chimériques, par des mil^ons de gens crédules.

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