CHAPITRE V
Je n'ai pas la prétention d'appliquer successivement et en détail à tous les aspects différents de la vie sociale isolément étudiés les considérations et les principes qui précèdent. Outre que ce labeur excède mes forces, peut-être le lecteur me saura-t-il gré de n'avoir pas non plus abusé des siennes. Je me bornerai donc, dans les chapitres qui vont suivre, à esquisser quelques applications éparses des idées ci-dessus émises. Dans un autre ouvrage (1), j'ai cru les vérifier au point de vue juridique. Je ne reviendrai pas sur ce sujet. Je ne m'arrêterai un peu longuement qu'à leur vérification économique, esthétique et morale, ou plutôt sentimentale, dans des études distinctes, sans m'astreindre d'ailleurs à une méthode bien rigoureuse. Mais d'abord essayons, avec la môme liberté, de les soumettre au contrôle des faits d'ordre linguistique, puis d'ordre religieux.
Je déplore de n'être pas linguiste, et j'ai à m'excuser, ne Tétant pas, d'oser toucher aux arcanes d'une science encore en voie de gestation, aussi problématique et confuse en ses conceptions générales que technique et précise en ses détails complexes. Mais d'autre part, comment traiter de la logique des sociétés sans parler du langage, où elle s'incarne? Je le puis d'autant moins que ma manière de voir en sociologie se prête avec une facilité toute particulière à l'explication de la langue, de ses formations et de ses transformations (2). Si donc quelque philologue lit ceci^ (e lui permets de sourire à quelque exemple mal choisi, mais à
(1) Les Transformations du droit (Félix Alcan, 1893).
(2) Augs! n*aî-Je pu m'empêcher de consacrer quelques pages à la vie du langaj^e, dans les Lois de Vlmitation (notamment pp. 159, 162, 279, 290, etc.) et dans Ici Transformations du droit (203-210, etc.). Je ne répéterai pas ici les réflexious «ODlînueg dans ces divers passages auxquels je renvoie.
la condition qu'il veuille bien me corriger ; je suis sûr alors qu'il lui sera bien plus facile qu'à moi-môme de défendre mes positions.
Que la langue soit un phénomène d'imitation, cela ne me paraît guère contestable : sa propagation de haut en bas, du supérieur à l'inférieur, soit au dedans, soit au dehors de la nation, ses acquisitions de mots étrangers par mode et leur assimilation par coutume, la contagion de l'accent, la tyrannie de l'usage en elle, suffisent à montrer, d'un premier coup d'œil, son caractère éminemment imitatif(l). Imitative, elle l'est encore avant tout^ en un autre sens, puisqu'elle consiste en mots, qui sont des associations d'images visuelles, acoustiques, motrices, c'est-à-dire de souvenrs et d'habitudes, et en phrases, qui sont des enchaînements d'idées, c'est-à-dire d'images complexes. Or des souvenirs et des habitudes, qu'est-ce, sinon les formes multiples de l'imitation de soi-même? Une forme plus élevée de cette môme sorte d'imitation est cette tendance analogique, signalée à chaque page par les philologues, qui, poussant chaque homme à reproduire en parlant les déclinaisons, les conjugaisons, les flexions, les tournures grammaticales, dont il a la plus grande habitude, a pour effet à la longue ce qu'on appelle la simplification des grammaires, très conciliable avec leur complication par suite d'apports nouveaux. Mais déjà on peut voir par là le rôle prépondérant de la logique en philologie. En effet, les travaux de M. Paulhan, en particulier, nous ont appris (2) que toute association d'images ou d'idées, par ressemblance, par contraste, par contiguïté dans l'espace ou le temps, n'importe, est une association systématique, formée sous la direction supérieure du but poursuivi. L'étude du langage est bien propre à faire ressortir la vérité de cette thèse capitale, et en môme temps à la rectifier en la complétant. Car, en parlant, les mots ne nous viennent pas à
(1) l/imitabilité plus ou moins grande — variable d'une Langue à l'autre — des diverses consonnes, des diverses voyelles, des diverses syllabes, demanderait à être étudiée. N'est-ce pas parce que les syllabes accentuées sont les plus imitable» qu'elles sont les plus stables, les plus persistantes presque indéfiniment?
Cette façon particulière de prononcer qu'on appelle (en un autre sens du mot) l'accent, est-elle plus ou moins contagieuse par imitation que les mots eux-mêmes?
(2) Voir son Activité mentale où la démonstration de cette vérité me semble complète. Je ne lui reproche que d'avoir confondu deux choses distinctes quoique liées : les systèmes proprement logiques, et les systèmes léléologiques. A vrai dire, il n'a en vue que ces derniers, et la finalité est la seule logique qu'il admet.
la file indienne, sans raison, simplement par routine, ils se présentent tels ou tels suivant le but, persuasion, intimidation, insulte, obéissance, que nous avons en vue, et aussi, principalement même-, d'après le jugement que nous nous sommes fait €t la croyance qui nous anime, ou que parfois nous simulons.
En outre, soit en parlant, soit en écoutant, parmi les acceptions multiples de chaque mot, et les images diverses qui lui sont associées, celle-là seule nous apparaît qui est conforme au but et à l'idée môme de la phrase. Quant aux images acoustiques, visuelles, motrices, dont la combinaison constitue le mot, non seulement il est vrai de dire, comme on l'a observé, que la pro portion des unes et des autres varie extrêmement suivant que le parleur ou l'auditeur appartient au « type visuel, au type acoustique, ou au type moteur )),mais encore je me permets d'ajouter que, suivant la nature de l'idée ou de la préoccupation dominante, cette proportion variera d'un moment à l'autre chez le môme individu. S'il s'agit d'une description de paysage, l'individu appartenant au type acoustique le plus accentué pensera les mots par leur côté pittoresque plus que par leur côté musical.
S'il y avait vraiment des lois d'évolution iinilinéaire, de canalisation rigoureuse, et je ne dis pas seulement de détermination, mais de prédétermination unique, identique en tous lieux, des faits humains, c'est bien en linguistique surtout qu'on devrait s'attendre à les découvrir. N'est-ce pas là que, par la vertu des grands nombres, éliminatrice de l'accidentel, l'infinie multiplicité des langues et des dialectes, morts ou vivants et, en chaque idiome, l'infinie multiplicité des mots, des répétitions de mots, par tous ceux qui les ont parlés pendant des siècles de siècles, des variations de mots, des combinaisons de mots, auraient dû avoir pour conséquence la plus complète compensation des perturbations fortuites et, du milieu d'elles, le dégagement le plus net des lois générales, des similitudes générales de phases successives entre toutes les langues humaines? Et, de fait, on a caressé longtemps cette espérance, mais le progrès, le merveilleux progrès des études philologiques, l'a fait évanouir. On ne peut concevoir entre les langues dillerentes d'autres similitudes que les suivantes : 1° Celles qui naîtraient d'une origine commune, d'une môme langue-mère : celles-c; sont de nature imita-
live, aussi abondent-elles ; mais, si elles permettent de grouper ensemble ici les diverses langues aryennes, là les diverses langues sémitiques, ailletiirs de former beaucoup d'autres groupes, elles ne laissent entrevoir d'un groupe à l'autre que des rencontres insignifiantes en dehors de 2° Celles que produisent des emprunts fréquents de mots, de locutions, emtre deux idiomes voisins ou éloignés, que des voyageurs, des prisonniers de guerre, des émigrants quelconques, ont mis en contact fécond. Tous les jours on en découvre de cette espèce, et des plus inattendues, des plus invraisemblables à priori. Mais il reste 3? Les/ similitudes non imitatives que présenteraient entre les laug hétérogènes la structure grammaticale d'une part, et, d'autri part, le déroulement des mômes phases successives : par exemple, d comme on l'a prétendu, comme des linguistes éminents s'obstinent même à le prétendre, des phases du monosyllabisme, de l'agglutination, de la flexion et quelques-uns ajoutent de l'analylisme. Mais la vérité est que chaque langue a son génie, son originalité qu'elle déploie dans la succession de ses états, aussi bien que dans ses manières d'être à chaque instant. Si elles révèlent des ressemblances, comme nous allons le voir, ce sont: celles qui doivent résulter des exigences de la logique appliquée à certains besoins tout pareils de l'organisme humain de n'im^ porte quelle race, et à certaines données toutes pareilles de la sensation en n'importe quel esprit humain. Du reste, si l'on descend au détail, on ne voit fourmiller que des dissemblances entre les grammaires, presque autant qu'entre les dictionnaires; el si Ton compare les vicissitudes subies parles quelques langues dont le passé nous est connu, on est frappé de leur diversité. 4° Il pourrait se faire, cependant, que, déroulées par des chemins différents, les évolutions des langues eussent une inclination générale vers un aboutissement commun, vers un état définitif, à peu près le môme pour toutes, où s'arrêteraient leur cours, comme dans le même golfe les rivières d'un même bassin. Par malheur, on ne s'est pas posé, à notre connaissance, ce dernier problème, bien que l'hypothèse ait assurément lieu d'être examinée. Cette orientation semblable n'est pas plus invraisemblable à priori que celle, encore si accréditée^ de toutes les évolutions religieuses vers notre monothéisme, ou de toutes les évolutions familiales vers notre monogamie, ou de toutes les
évolutions politiques vers notre démocratie, ou de toutes les évolutions juridiques vers ce qu'on appelle le Droit naturel; et à coup sûr elle est beaucoup plus vraisemblable qne le parallélisme de toutes les évolutions en chaque ordre de faits. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas le lieu de procéder à l'examen de cette conjecture, et il suffit de l'indiquer en passant pour faire observer qu elle est sans fondement jusqu'ici.
De ces quatre espèces de similitudes, la troisième seule mérite de nous arrêter. Ce qui est certain, c'est que l'on peut ranger tous les idiomes, même non parents entre eux, en plusieurs catégories distinctes appelées le monosyllabisme, l'agglutination, la flexion et peut-être aussi l'analytisme. Mais qu'est-ce qui autorise à penser que ces catégories coexistantes de toute antiquité, du moins les trois premières, comme le reconnaît à regret M. Lefcbvre (p. 49), sont autant de phases successives traversées par chaque langue qui a poussé à bout son évolution? Aussi haut que l'on remonte dans le passé des langues à (lexion, y découvre-t-on l'agglutination ? Pas le moins du monde. En remontant aux origines des langues agglutinantes, y trouve-ton le monosyllabisme? Non plus. Seulement, nous voyons les langues analytiques dériver de langues flexionnelles ; ou, pour mieux dire, nous voyons les langues néo-latines, les seules où caractère analytique se montre nettement à nous, avec l'anglais qui l'a reçu d'elles (1), dériver du latin. Encore cet unique exemple, par le fait même qu'il est isolé, perd-il toute signification. Si la perte de la déclinaison et son remplacement par des prépositions, au grand détj'iment de la bi-ièveté et de la poésie du discours, devaient être considérés comme un progrès (2), ce changement aurait dû s'accomplir, au cours de la civilisation, dans les autres branches de la famille aryenne, en allemand, en polonais notamment, dansle grec aussi, quoique le grec moderne n'en porte pas trace ; et il est surprenant qu'il ait fallu, au contraire, le recul social produit par l'invasion des barbares, pour
(1) C'est l'opinioD de M. Lefebvre lui-môme : « Qui Taurait délivrée (la laogafli anglo-saione , de sa grammaire, de ses flexions compliquées? C'est riufusion du saug et de l'esprit français qui ont faitTaDglais ce qu'il est et l'eut si complètement dégagé des ambages germaniques, m
(2) Entre autres inconvénients, M. Lefebvre ne peut méconuaître que les langue^ romanes, « en se défaisant de la décliuation, ont perdu la notion de la racine, du thème et.de la désinence «.
déterminer cette transforniation dans les rejetons abâtardis dt la souche latine. L'Allemagne a eu beau grandir et se civiliser, sa langue ei?î; restée flexionnelle, de même que, objection plus frappante eacore, la Chine est restée opiniâtrement fidèle, depuis des millions d'années, au système monosyllabique de sa langue, qui cependant a été se développant, mais toujours suivant son type, et qui, de la sorte, a suffi cependant aux besoins de cinq cents millions d'hommes parvenus à un si haut degré de culture originale. On nous dit bien que le copte et les langues berbères sont intermédiaires entre l'agglutination et la flexion, d'où l'on induit qu elles sont en train de passer de celle-là à celle-ci. Mais ce passage est lent, il faut l'avouer, car on est forcé de convenir qu'elles sont restées à ce môme point « depuis le temps des Pharaons », et Ton ignore ce qu'elles étaient avant cette époque. Pourquoi, si elles avaient marché d'abord, se seraient-elles arrêtées ensuite et pendant de si longs siècles ? Et rien est-il moins propre à prouver la nécessité de cette marche ? — Toutefois, il est très possible qu'une même langue, en ses méandres de développement, ait employé successivement les grands procédés monosyllabiques, agglutinants, flexionnels, analytiques, d'expression verbale, mais, cela fût-il prouvé, il resterait à démontrer que c'est là une tendance générale, et que la transformation en sens inverse est impossible. Tant que cet ordre irréversible et irrésistible demeurera on ne peut plus douteux, l'hypothèse la plus simple et la plus naturelle sera, ce me semble, de regarder les grands procédés en question comme autant de solutions différentes dont le problème linguistique est logiquement susceptible et dont l'un ou l'autre ou une combinaison quelconque de l'un et des autres doit inévitablement s'offrir à la pensée chercheuse de sa voie verbale. De là des coïncidences spontanées, sous ce rapport, entre langues non parentes. — Y a-t-il des langues qui, aussi haut qu'on remonte à leur berceau, soient de nature analytique? Je n'en sais rien. Mais, cela fût-il prouvé, i^ n'y aurait rien d'étonnant, si l'on se rappelle ce que nous avons dit sur la culture primitivement artistique du langage. La langue a commencé par être une œuvre d'art, la seule œuvre d'art peutêtre des primitifs, et elle tend à devenir un simple outil. Cela est conforme à cette conversion de la fin en moyen^ que nous avons érigée en loi. Or, le passage de la déclinaison à l'emploi des pré-
positions contribue à favoriser ce penchant, à rendre les langues de moins en moins esthétiques et de plus en plus utilitaires. Car l'analytisme est un moyen commode et clair de s'exprimer, mais sans pittoresque et sans charme. L'irréversibilité du passage dont il s'agit se comprendrait donc très bien à notre point de vue.
Encore est-il bien peu probable que la transformation inverse n'ait jamais eu lieu. Sans nul doute, la déclinaison et la conjugaison sanscrites, grecques, allemandes, latines, etc., ne se sont pas faites toutes seules ; elles sont nées par contraction de deux mots en un seul; elles ont donc été précédées d'un état, en quelque sorte analytique, dont elles seraient sorties par voie de synthèse. Au fait, est-il plus difficile de comprendre la formation des cas dans les langues anciennes, que tant d'autres cont tractions de deux mots en un seul dont nos langues analytiques nous fournissent des exemples à pleines mains et qui semblenvouloir les ramener parfois à l'état synthétique de jadis? C'est tantôt un substantif qui se contracte avec un article {soar lui, en valaque, pour à lui soare), tantôt un pronom avec une conjonction {^nelLa pour in clla^ meco pour con me, au pour à le), ou bien un nom ou un verbe avec un pronom {padremo pour padre mio^ amalo pour cmia?' lo, etc.). Or partout où se produisent ces formations, on les regarde avec raison comme plus élégantes et tout aussi claires que les formes non contractées d'où elles dérivent. Donc il y a heu de déplorer la perte de la déclinaison antique submergée par la barbarie. Est-ce qu'on ne regarde pas comme un progrès aussi, dans les autres branches de la sociologie, les contractions correspondantes à celles de la linguistique, la contraction mythologique appelée syncrétisme, la contraction juridique, opérée par la fusion des coutumes différentes en une coutume unique, etc. ? Est-ce que ce serait un progrès si nous revenions, en littérature, aux périphrases et aux circonlocutions de l'école de Delille? Substituer à amàveram la iorm^f avais aimé, ou a donii la forme de lainaison, c'est précisément paraphraser et circonlocutionner. Il n'est pas môme vrai que cette invention, l'emploi du verbe avoir comme auxiliaire, appartient au pauvre génie créateur des langues romanes. Diez nous apprend que déjà Cicéron disait incidemment haheo perspectum, haheo cognitum dans le sens de perspexi et de
il 1» S
cognovi. Mais, à titre de rareté , cette périphrase, là où il la plaçait, était une élégance de plus, qu'elle devait à son contraste avec la foniie ordinaire. On s'est rattaché, après la chute de celle-ci, à l'autre comme pis-aller. Supposez nos grandes routes supprimées, faute d'entretien, par suite d'un cataclysme de notre civilisation dynamitée et anéantie ; peu à peu elles seraient remplacées par un réseau de petits sentiers tortueux qui allongeraient considérablement les parcours. Voilà ce qu'on nous vante en linguistique à l'appui de l'ordre soi-disant sériel et irréversible des quatre types philologiques principaux.
Mais, si la comparaison des grammaires, des dictionnaires et des évolutions linguistiques ne révèle aucune des ressemblances arbitraires qu'on a voulu y voir, elle met en évidence toutesi celles qui découlent des nécessités d'ordre logique. Comme collections de sons, d'une famille à l'autre, tous les vocabulaires diffèrent profondément, sans qu'il y ait à rechercher si un certain fonds bien maigre et bien conjectural d'onomatopées a pu servir de levain initial et universel à cette fermentation verbale ; mais, comme collections de sens, ils se ressemblent par un même bagage de notions élémentaires, extraites de perceptions identiques. D'une manière plus profonde encore, toutes les grammaires sont semblables, en ce qu'elles marquent la distinction des parties essentielles du jugement, sujet, copule et attribut, soit par leur incaraation en des mots différents, substantif, verbe et adjectif, soit par un sens tour à tour nominal, verbal et attributif, attaché au même mot. Elles sont semblables encore en ce qu'elles ont des notations distinctes pour opposer la croyance affirmative à la croyance négative, le désir positif et le désir négatif. Toutes aussi ont des signes distinctifs pour l'interrogation et le doute, pour le commandement, la prière, la menace, la défense.
Et remarquons combien ces traités à la fois naïfs et compliqués de logique populaire, je veux dire les grammaires, donnent raison à notre façon de comprendre la logique, en comblant les lacunes observées ci-dessus dans les écrits des logiciens et en amoindrissant le rôle de distinctions exagérées par eux. On trouve, dans toutes les langues, surtout civilisées, des richesses d'expressions nombreuses et délicates, réputées avec raison
très importantes, pour différencier des divers degrés de l'énergie avec laquelle on afûrme ou on nie, on commande ou on défend, on souhaite ou on redoute. Admirons l'ingéniosité déployée dans la saisissement de ces mille nuances, par les modes variés de rimpératif, de l'optatif, du subjonctif, du dubitatif sous des formes infinies. Diez, dans sa Grammaire des langues romanes^ consacre tout un long chapitre à la « méthode de négation » qui leur est propre et où l'on voit que leur inventivité, ailleurs sr courte, s'est dépensée en une floraison de subtils procédés. Elles ont des demi-négations, des négations parfaites ; des renforcements de négation, doublée et parfois triplée. Elles possèdent aussi de nouvelles méthodes d'affirmation, et très expressives, par exemple cette tournure française, qui a son équivalent dans les autres langues sœurs. « C'est lui quidi fait cela », affirmation tout autrement intense que: « il a fait cela ». En revanche, cette importance majeure, capitale, hors de pair, attachée par les logiciens à la distinction des propositions universelles et particuUères, n'apparaît nulle part dans les grammaires. Particulières ou universeUes, les propositions sont pareillement traitées, et des unes aux autres la transition est graduelle. Au demeurant, il n'est pas étonnant que les règles grammaticales du langage aient tant de rapports avec les règles logiques de la croyance et du désir. Car le langage n'est pas seulement le signe et l'ombre de ces états de l'âme, il en est, dans une certaine mesure, la substance et le corps. On ne peut guère sans parler, au moins intérieurement, ni penser ni môme vouloir; nos affirmations font partie de notre fui, nos commandements font partie de notre volonté.
De môme que les similitudes grammaticales — auxquelles nous reviendrons —les similitudes évolutives des langues hétérogènes sont celles que devait nous faire attendre notre point de vue. B'abord, il ne me paraît pas douteux que ce qu'on appelle ici évolution est, comme nous l'avons dit souvent de l'évolution en général, l'insertion discontinue de petites innovations venant de distance en distance se grelTer les unes sur les autres, tantôt pour s'accumuler, tantôt pour se substituer, et que le résultat de ces accumulations et de ces substitutions mullipliées, accomplies par une série d'opérations logiques, est une association systématique de ces innombrables petites inventions condensées
en une grammaire (1). Puis, ce que nous avons maintes fois répété sur le lien étroit de l'accidentel et du nécessaire ne se trouve-t il pas ici pleinement confirmé ? Rien de plus arbitraire à la fois ni de plus rationnel que les langues. A l'exception de quelques onomatopées, où le sens paraît plus ou moins natu^ rellement suggéré par le son, il n'y a, en général, aucune liaisoal naturelle entre les articulations des mots et leurs significations, et tout dictionnaire n'est qu'un recueil de ces bizarreries ; quoi de plus fortuit aussi que la préférence de toute langue pour certains sons, ou son éloignement de certains autres ? Pourquoi le Mexicain abuse-t-il du //, et pourquoi les consonnes r, b, d sont-elles inconnues des Chinois? Pourquoi le gothique pré* sente-t-il cette singularité, que, d'après Bopp, « il ne souffre pas un 2 ou un u pur devant un h ou un r, mais place toujours un a devant ces voyelles? Pourquoi ainsi chaque idiome a-t-il non, seulement son lexique, mais son alphabet spécial? Et « le trilitté^ ralisme sémitique » ! Essaiera-t-on de justifier rationnellement cette nécessité de trois consonnes pour toutes les racines de cette famille, caractère aussi singulier que persistant, à peu près comme la forme tétragonale de la tige des labiées ? Mais, autant, par ce côté, le langage a d'imprévu, d'impossible à prévoir, de pittoresque inépuisable, où jaillit et se joué cette source pro-
(1) A plusieurs reprises, M. Lefebvre, entre autreslinguistiques distingués, affirme que îa langue e?'^^ fille de l'invention. « La conjugaison indo-européenne, dit il quelque part, doit être considérée dans son ensemble cofnme une construction merveilleuse, un monument sans pair de ce qu'on nomme le génie inconscient et collectif, faute d'y pouvoir déterminer la part de l'individu qui le premier a mis en circulation telle ou telle forme retenue par sa famille et son clan, puis adoptée el altérée de proche en proche par les tribus voisines ». A partir du cri animal, dï cri de l'espèce, il n'est pas de modification dans le son et dans le sens correspondant, qui n'ait commencé par une émission vocale d'un individu, acceptée, imitéei et comprise par deux ou trois autres, puis par des centaine» et des millier d'autres. C'est là je crois, un fait indubitable, quoiqu'il n'ait pu et ne puisse êtr constaté. » [Les Races et les Langues, 1893). M. Bréal est du même avis : « Enl l'acte populaire qui crée subitement un nom pour une idée nouvelle et l'acte di «avant qui invente une désignation pour un pliénomène scientifique récemment découvert, il y a différence quant à la promptitude du résultat et quant à l'inteo* site de l'effort, mais il n'y a pas de différence de nature. Toute l'histoire du laa« gage est une série d'efl'orts plus ou moins réfléchis. » Revue des Deux-MondetÀ l^r juillet 1887. Nulle part l'invention et limitation ne sont plus rapprochées, pU entrelacées, plus indissolubles, que dans le langage. Nulle partie génie inventif n*J plus libre jeu, ne surprend par de plus originales créations ; et nulle part, cepen* dant, il n'est plus docilement soumis à la pression des inveutions antérieures. C'ea' là que l'invention a le moins Tair d'eu être une, et c'est là peut-être qu'elle est plus réelle et la plus féconde, quoique anonyme. Ce qui ne Tempêche pas d'êt fidividuelle.
fonde, en œuvre au fond de tout, de Tuniverselle originalité, autant, par son côté grammatical, et ces données fortuites une foi admises, il est ordonné, régulier, déductif.
En outre, il n'est pas de domaine où l'iniinité des possibles irréalisés apparaisse mieux, où elle enveloppe les faits réels d'une atmosphère plus étendue et plus transparente (1). Si nombreuses que soient les bouches qui l'ont parlée dans la suite des âges, une langue, en mourant, toujours emporte avec elle unepart d'inexprimé immense ; et toutes les langues vivantes oi* mortes ne sont qu'une inflnitésimale fraction de la totalité des langues qui auraient pu naître et qui ne sont pas nées. Combiea d'idiomes plus beaux, plus mélodieux que le grec et le sanscrit» dormiront à jamais dans ces limbes du Possible, où reposent aussi tant de lumineux théorèmes que nul géomètre ne saura, tant de chênes gigantesques, tant de splendides beautés qui n& verront pas le jour! D'autres langues néo-lalines, nous pouvons l'affirmer avec certitude, se seraient formées siTEmpire romain eût été plus vaste encore qu'il ne Tétait; et, puisque cet irréel est certain, il est donc vrai, aussi vrai que s'il était réel. Réalité et vérité font deux (2).
(1) Sur 952 mots latins et 517 mot» grecs que Rabelais a francisés, unevîng-taineà peine lui ont survécu (patriotique, crépuscule, indigène). Pourquoi pas aussi
bien les autres ? Quelle prodigalité d'inventions non imitées, de germes avortés, ici comme partout !
(2) Aucune langue, si riche qu'elle soit, ne fournit des signes distincts pour touses rapports discernables qui seraient susceptibles d'être signiHés, Par exemple, les prépositions sont la partie du discours aîlectée esseutiellemcnt, comme le remarque avec justesse Delbœuf (dinssa brochure sur les Prépositions en grec, Gand, 1893) à exprimer les rapports dans Tespnce. Leur emploi, liors de là, n'est que métapho« rique et extensif, souvent abusif. Or, « pour renseigner sur la [)lace d'un objet, il faut que nous le rapportions à un lieu censé connu, tel qu'une maison. L'oJjjet sera ainsi dans la maison ou en dehors de la maison. S'il est en dehors, il peut êtretout contre ou dans le voisinage. De là les trois prépositions, èv, 7:00;, r.vpi, qui marquent intériorité, contiguïté ou extériorité. » De plus « la maison a une droite et une gauche, un haut et un bas, etc. Chacune de ces trois piéi)o>ition3 pourrait donc donner lieu à six variétés : dedans à droite, dedans à gauclie, dedans en haut, dedans en bas, etc., contre à droite, contre à gauche. » .Mais eu fait nombre de variété» font défaut en grec même. D'abord «celles pour la droite et la gauche manciueut. Ensuite, si nous avons Inl et Onip corresi)ondant à :î?o'î et à ::af.à, nous n'avons. que Otco' pour le dessous, nteTa pour l'arrière, Tzpô et àvr^ pour l'avant, ces deux dernières avec cette nuance que 7:00 signilie devant et avTt en face ».
Ce qui fait l'originalité des langues, c'est que chacune a fiit, parmi la totalité des^ rapports exprimables, son choix spécial et ses éliminations particulières, d'après la ' nature de ce qu'on appelle « son génie », mot commode pour exprimer un courant propre de tendances formé et entretenu par des milliers de circonstances historique» d'où découlent des sources d'exemi)les, comme un lleuve par des ruisseaux. Ua grammnirieD très 'avant, mais antérieur à l'étude comparative des langues .ndo-
Mais, délaissant ces perspectives, descendons dans quelques détails, au risque de nous y égarer. Le linguiste étudie soit les modifications des sons, soit les modifications du sens des mots. On s'est beaucoup plus occupé des premières que des secondes, et je ne sais pas pourquoi. Car il me semble que l'intelligence de celles-ci est indispensable à l'explication de celles-là, et qu^ la réciproque est beaucoup moins vraie. S'il se peut, comme le conjecture M. MicbelBréal, que les altérations phonétiques aient contribué à faciliter l'introduction de nouveaux sens, n'est-il pas permis de conjecturer aussi, et bien plutôt, que ce sont les changements de sens qui ont provoqué les altérations de sons? L'âme, philologiquement, se fait son corps. Quand le besoin se fait sentir de substituer ou d'ajouter une signification abstraite et générale à une signification concrète et particulière d'un mot, il est naturel que ce mot se modifie un peu, se prononce d'une -autre manière. Ne serait-ce pas la permanence du sens qui, aussi longtemps qu'elle se maintient, retiendrait le son du mot sur la pente des adoucissements de prononciation, des abréviations coimmodes? En fait de sons, tout ce dont le sens commence à s'oublier tend à disparaître ou à se réduire (1), et de la sorte on peut s'expliquer dans les mots romans la perte des terminaisons latines, à mesure que le sentiment de leur valeur casuelle se perdait. Quant à la pente dont je viens de parler, et qui semble inévitable, elle s'explique par la loi téléologique du moindre effort; elle demande, d'ailleurs, à être complétée par son contraire, le renforcement phonétique/qui se produit, à l'inverse ^e l'adoucissement phonétique, quand il s'agit d'introduire un sens nouveau ou d'accentuer l'expression d'un sens connu. On peut voir un exemple de renforcement phonétique dans le goiina sanscrit [a placé devant i ou u qui deviennent ai et au) qui a son équivalent dans la plupart des autres langues aryennes.
européennes, Gottfried Hermann, a écrit une fort remarquable grammaire où « il démontre, par des arguments tirés de la nature de l'esprit tiumain, qu'il ne saurait y avoir une déclinaison plus complète que la déclinaison latine ». Or, précisément au moment où il publiait son livre, les « premières grammaires sanscrites arrivaient en Europe, et l'on y pouvait voir que la langue de l'Inde a huit cas^ en dépit des raisons déduites de la philosophie de Kaut ». (Michel Bréal).
(1) « Le duel, comme le neutre, dit Bopp, finit par se perdre à la longue (dans toute la famille indo-européenne) à mesure que la vivacité de la concepti/Ott s'émousse. » Remarque qui, en outre, vient à l'appui de notre hypothèse relaÛfe à 'l'intensité remarquable de Tattentioû et de la conception linguistique chex les {nimitifs.
Cette lettre intercalaire est un augmentatif propre à attirer Fattention. Ici encore, il y a correspondance téléologique du moyen au but.
Les modifications euphoniques, ces lois si variables, en si parfait contraste les unes avec les autres quand on passe d'une langue à sa voisine, sont ce qu'il y a de moins explicable par les seules exigences de l'oreille. Celles-ci suffisent- elles à expliquer qu'en sanscrit l'euphonie commande, entre Xu final d'une syllabe et le t initial de la consonne suivante, l'interposition d'un 5? En quoi abavanstatra est-il plus harmonieux que abavantatral Le latin exige que entre m et t ou entre m et d s'interpose un;?. Cependant, en quoi sumpsi, prompsi, dempsi sont-ils plus doux à prononcer que sumsi, demsiy promsi? L'oreille italienne en juge inversement. Pourquoi l'ancien allemand, se demande M. Darmesteter, a-t-il perdu cette douceur souveraine dont on retrouve l'écho dans le gothique du iv« siècle pour le remplacer parla rude harmonie de l'allemand moderne? Il est bien vraisemblable que Vanalogie, cette logique propre des langues, cet esprit d'imitation que Thomme apporte en ses innovations et ses inventions mômes, a voulu ces modifications par suite d'habitudes de l'oreille contractées à partir d'accidents réussis. Les lois de la substitution des consonnes ou plutôt de l'équivalence des consonnes, formulées par Grimm, constatent le fait que le p des langues classiques et du sanscrit devient / dans les idiomes germaniques [pltar, pater, fadar), que le / devient b [f rater ^ brôther), etc. Ne sont-ce pas là encore des accidents, des caprices originels plutôt que des particularités organiques de conformation, que la contagion analogique a généralisés ?
Or, ces motifs analogiques qui jouent un rôle si important dans la formation des langues, par la simplification des grammaires notamment, et aussi bien dans les formations religieuses, juridiques,politiques, esthétiques, qu'est-ce, au fond, je le répète, sinon des motifs logiques? Il s'agit de deux habitudes phonétiques, de deux formes grammaticales ou religieuses, ou juridiques, etc., qui répondent concurremment au môme besoio. L'une doit donc disparaître comme n'ayant pas de raison suffi* santé de subsister, et il est naturel et raisonnable que, à déftiut ide motif contraire, on opte pour celle qui est déjà la plus
accréditée. Mais quelquefois la raison première du choix e apparente.
Bopp a démontré que toutes les variétés de verbes en grec, en sanscrit et dans les autres langues aryennes, se ramènent à ces deux types : ceux finissant par mi (ou par m après la chute de Te), par exemple, 8lôo){xt, dadham, sîjjii, sum; et ceux finissant par w ou 0. Il y a des raisons d'affirmer que le plus ancien des deux types est le premier, qui, à un certain âge de la langue, s'est appliqué à tous les verbes. Cependant, actuellement, il n'est plus représenté dans les divers idiomes que par quelques yerbes exceptionnels, de plus en plus rares. Qu'est-il donc arrivé? Nécessairement il a dû se passer ce qui suit. Un beau jour, sans que personne y ait pris garde, la signification verbale s'étant attachée par hasard à un mot terminé en w ou en o, ce type nouveau de verbes s'est introduit; et, peu à peu, sa commodité plus grande ou d'autres avantages devenus difficiles à apprécier, l'ont fait préférer, l'ont fait empiéter de plus en plus sur les possessions de son rival, auquel de la sorte il s'est substitué par une série de duels logiques. — Quant aux accouplements logiques ^Vhistoire des langues nous en montre des exemples frappants à chaque nouvelle formation grammaticale, engendrée, notamment, par la rencontre d'une racine et d'un pronom, d'où résulte un cas de la déclinaison ou une personne de la conjugaison. Souvent ces mariages sont très féconds : songer au futur aimer-ai des langues romanes. D'autres exemples analogues, non moins réels quoique moins frappants, nous sont fournis en bien plus grand nombre chaque fois que, de nos jours môme, un radical se met à s'adjoindre une terminaison en isme ou en iste ou toute autre. Pour revenir au duellogique^ il arrive souvent que le combat entre deux formes — de conjugaison, par exemple ou de déclinaison, — se termine, non par la suppression totale, mais par la subordination de la forme vaincue qui consent à jouer un rôle secondaire, ancillaire, auxiliaire. C'est ainsi que le verbe sum, est devenu auxiliaire de amo.
Dans la conjugaison des langues romanes, les linguistes distinguent, nous l'avons déjà dit plus haut, deux sortes de flexions^ Tune où l'accent tombe sur une syllabe du radical et l'autre où il est rejeté sur une syllabe de la terminaison. La première s'appelle avec raison flexion forte^ car elle imprime aux mots
contractés qui la conservent un caractère énergique et nerveux. Cependant l'évolution des langues romanes a pour effet de rétrécir sans cesse le cliamp de la première, dont il ne reste plus que des débris et d'étendre le domaine de la seconde. On ne peut, à coup sûr, considérer cela comme un progrès. Serait-ce un progrès que les parfaits je vis, je fis, je lus (flexion forte) s'affaiblissent aussi en je vésis^ je faisis, je iégis ? (En latin vidi^ feci, legU sont forts, parce que l'accent est sur vi, fe, le; mais, en français, il serait sur la terminaison.) Eh bien, c'est précisément de la sorte {\\i^o\i\. progressé la plupart des verbes romans. Ce n'est là qu'une nécessité analogique ; car, comme l'eau va à la fontaine, la première conjugaison en a, qui comptait déjà en latin la plus grande proportion de verbes, a peu à peu attiré à soi tous les verbes nouvellement créés dans leur passage du latin aux idiomes néo-lalins. Or la flexion faible lui est essentielle... Aussi Diez dit-il que cet affaiblissement de la flexion, cette transformation habituelle de la forte en faible, sans nulle transformation inverse, « est liée au besoin bien connu d'unification des flexions », besoin qui consiste en somme dans une tendance à suivre le plus fort courant d'imitation.
Mais pourquoi ce plus fort courant, qui avait commencé à se dessiner dans le latin môme, s'est-il établi, puis accentué, dans le sens indiqué et non dans le sens inverse? La réponse va montrer que la nécessité analogique dont il s'agit est au fond une nécessité logique et téléologlque. En effet, supposez que la grande masse delà population latine d'abord, romane ensuite, a été composée d'écrivains concis et nerveux, tels que Salluste et Tacite; il est certain que, le désir de l'expression contractée et forte l'emportant chez elle sur le désir de l'élocutlon aisée et claire, la flexion forte eût pris le dessus dans les langues formées par elle. Si donc le contraire a eu lieu, c'est que, parmi les peuples qui ont parlé et élaboré ces idiomes, la préoccupation littéraire de la vigueur expressive était bien peu de chose comparée au besoin prosaïque d'un parler commode et, pour ainsi dire, confortable, obtenu par la simplilication de la grammaire. Cette remarque rentre aussi dans l'observation sur la tendance générale des langues, une fois formées, à devenir de moins en moins une œuvre d'art, nous le savons, et de plus en plus un
G. Tarde. 16
outil. Ainsi, on peut croire que deux syllogismes téléologiqu( ont été inconsciemment en présence chaque fois que, à propi d'un verbe dont la conjugaison était encore hésitante et mj établie, le public a eu à choisir entre la forme forte et la fori faible. « Je veux la concision avant tout, disent les uns; or, ji l'obtiendrais par la forme forte ; donc, je dois préférer celle-ci. — « Je veux avant tout la commodité des discours, disent leî autres ; or, la forme faible est plus facile à retenir par son carac tère plus symétrique et plus régulier d'esprit; donc je dois optei pour cette forme. » Ajoutez que, en même temps que ces deiu besoins rivaux dont le plus fort l'emporte, deux jugements égî lement rivaux et exprimés par deux syllogismes logiques ei conflit, se rencontraient de môme. Tout besoin d'expression o\ de commodité mis de côté, les uns jugeaient que la forme cor-^ recte et normale était la forme forte, les autres la forme faibk Et ces jugements étaient la conclusion de ces syllogismes. « L« correction est la conformité à l'usage ancien de la langue; orj on disait autrefois mors et non mordu, rout et non rompu^ etc.; donc la forme correcte est de dire 7noiit et non moulu. » — « Lî correction est la conformité à l'usage nouveau ; or, on dit romp\ et non plus rout, mordu et non plus mors\ donc, on doit din moulu (1). » Je développe ici en une longue phrase ce qui s'esj présenté très syncopé à la pensée des parleurs. Les uns et lei autres ont pu avoir la même majeure implicite. « La correctioi est la conformité à l'usage actuel ». Mais les uns n'ont pensi qu'aux exemples tels que résolu, fallu, voulu, justifiant la form< moulu, et les autres qu'aux exemples tels que oint, teint, peint jusliliant la forme moiit. Les premiers ont été la majorité. CeU a suffi. En tout cas, il est à remarquer qu'il y a eu ici à la foij opération logique et opération téléologique . Il est d'aillei manifeste que les langues sont l'œuvre des croyances aussi biei que des désirs.
Les changements de sens des mots, dont M. Darmesteter s'eî occupé avec beaucoup de sagacité, lui ont paru se ramener ai fond à deux espèces," le rayonnement ^iV enchaînement ». Il a rayonnement de sens « quand un objet donne son nom à une
(1) Autre exemple : Faut-il dire naquis ou nus ? Dans un sens, connaître, connu ; lire, lu ; croître, crû. — Dans un autre sens, \ivre, vécu {V exemple est mauvais, car ce sont là des serbes anormauxjl
série d'autres objets, grâce à un même caractère commun à tous. » Par exemple, « la dent donne son nom, par suite d'une similitude de forme, à la dent d'une scie, à la dent d'une dentelle et môme à la dent de l'éléphant. » Nous dirons, nous, que. dans ce cas, il y a accumulation d'inventions, parce que ces significations, successivement imaginées, ne se contredisent pas ou ne paraissent pas se contredire. Il y a enchaînement de sens, quand un mot oublie son sens prunitif en passant à un deuxième objet, puis, en passant à un troisième objet, oublie de nouveau sa seconde acception, et ainsi de suite. Potence a signifié successivement: !•* puissance, appui; 2° béquille; 3° gibet (en forme de béquille). Autrement dit, il y a eu subslitution de ceg sens divers, parce que leur contradiction était trop forte ou trop sentie par le public, pour permettre longtemps leur coexistence. Mais ce qu'il importe de considérer, c'est le phénomène élémentaire ici, c'est ce qui se passe dans l'esprit du parleur quand il fait pour la première fois un emploi nouveau d'un mot connu et tend à ajouter ce sens inusité à son sens ordinaire. Je dis à ajouter et non à substituer, car cette substitution n'est jamais voulue par celui qui inaugure, par métaphore ou autrement, une signification nouvelle. C'est le public qui, lorsque cette acception a commencé à se répandre, s'aperçoit de l'incompatibilité de ce sens et du précédent, et, à la suite d'un rapide duel logique à demi conscient, opte entre l'un et l'autre. Quant à l'auteur de l'innovation, une fort juste observation de M. Michel Bréal me revient ici qui me païaît être la confirmation linguistique de ce que j'ai dit sur runiversalité de l'accouplement logique en tout ordre de faits sociaux. Songeant aux lignes brisées ou rayonnantes par lesquelles M. Darmcsteter figure le double développement des significations verbales, il dit très bien que ces dessins compliqués ont une faible valeur d'exactitude, car « celui qui invente un sens nouveau oublie dans le moment tous les sens antérieurs, excepté un seul, de sorte que les associations d'idées se font toujours deux à deux », aussi bien que les contradictions d'idées.
Tout n'est donc que combats à deux ou alliances à deux dans la vie des mots, dans les vicissitudes de leurs sons ainsi que de leurs sens. Les mots entre eux, ou les acceptions des mots entre elles, ne font que se battre sans cesse ou se marier, ponr
l'imitation ; par ces luttes et par ces alliances, quand elles aboutissent à une victoire complète, se produisent les règles sans exception, ou aussi Lien les monopoles de signification exclusive, sans synonymes, et, quand la victoire est incomplète, les exceptions, ou aussi bien les synonymies (1). Quand un mot, qui avait d'abord une acception générique, tel que le mot chaire, finit par être délogé de ce sens par un autre mot, tel que le mot siège, il arrive souvent, comme dans l'exemple cité, que le vaincu parvient à se maintenir en se subordonnant au vainqueur et se spécialisant. Ces extensions ou ces resserrements de sens qui de génériques deviennent spécifiques, ou inversement, ont leurs équivalents dans l'histoire des religions, des droits, des idées morales, quand, par exemple, le dieu d'une bourgade devient celui d'un Empire et réduit en vasselage les dieux, jadis souverains, de nombreuses cités.
Les déplacements de sens, par métaphore ou par contraste, correspondent pareillement au cas où tels rites, telles procédures, après avoir eu une valeur d'utilité, se conservent par symbolisme, et au cas où des dieux détrônés par un dieu nouveau se maintiennent transformés en diables... Or n'est-il pas visible que ces modifications linguistiques, ou juridiques, ou religieuses, ou autres, par accroissement, décroissement ou déplacement, relèvent à la fois d'une même cause, le pouvoir expansif de l'imitation dirigée parla tendance générale à l'accord logique? En effet, quand une forme verbale, ou légale, ou religieuse, ou autre, s'applique à de nouveaux objets, c'est que, dans le grand concours des formes existantes, toutes plus ou moins rivales ou alliées, elle est favorisée par la survenance d'idées ou de besoins, imitativement propagés, qu'elle est propre à satisfaire (2). Au contraire, quand elle se spéciaUse ou quand elle se transforme, c'est que, par suite d'idées ou de besoins contradictoires qui sont survenus et qui se sont répandus dans le
(1) Il y a aussi, nous Tavons dit ailleurs, forces synonymes juridiques qui sont ces doublets notés par M. Viollet, ces procédures, Tune en droit coutumier, Tautre en droit romiia, fusant double emploi : il y a pareillemeiit des synonymes mytho-
ogiques, des doublets divins; et combien de doublets économiques, de produits faisant double emploi ! Et partout la concurrence, ce duel logique, travaille à les jjHffiycer, à établir un monopole.
I \\)i^^^ exemple, en Angleterre, dit Hadlen, « les statuts de chemin de fer, à xôri^në, o*nt'été presque de tous points calqués sur les statuts des canaux. Il y •fli^ î^Ofldançç 4e5 QjQ^ièles. »
public, elle lutte plus désa van tageusement avec ses rivales et est abandonnée par ses alliées (1).
On incline à penser que les désinences, les flexions, au lieu d'avoir toujours été, comme l'enseignait Schlegel, des syllabes assujetties, sortes d'esclaves-nées, sans signification par ellesmêmes, avaient commencé par être aussi, comme les racines qu'elles modifient et complètent, des mots indépendants. Si réellement ce passage de la liberté à la servitude a eu lieu pour elles, je ferai observer qu'il s'explique par la transformation générale des jugements en notions et des buts en moyens. Après avoir été toute une proposition implicite, — comme l'est encore un mot quelconque (qui a d'abord été une proposition explicite môme, à sa naissance dans l'esprit de l'enfant, et, probablement à sa première apparition dans le cerveau qui Fa créé), — le mot devenu suffixe est tombé au rang de simple adjectif en quelque sorte, de simple attribut qui, combiné avec le sujet représenté par le radical, contribue simplement à former la proposition cachée dans le mot complexe né de celte union asservissante. En môme temps, de fin en soi, ce mot suffixe est devenu moyen; il a perdu sa raison d'être individuelle.
La nécessité constante, dans l'universalité des langues, d'une syllabe accentuée en chaque mot, — j'ajouterai d'un mot accentué en chaque phrase, — est encore un trait où se montre bien la nature essentiellement logique du langage. De môme que chaque mot a besoin, pour affirmer son individualité, d'une syllabe résistante et plus fortement significative contre laquelle se serrent les autres, de même chaque phrase doit avoir un mot culminant sur lequel porte le poids de fattention et de la voix. Par l'accent, la partie principale du mot, la partie piincipale de la phrase, est mise en relief; l'idée-maîtressc, parmi toutes les idées contenues dans la phrase, et môme agglutinées dans le mot, est soulignée, dégagée des idées accessoires. Il n'y a pas, Bans idée-maîtresse, de systématisation possible. « On peut parler cependant à la fois très correctement et très illogiquement. Il semble donc qu'il ne soit pas permis de con- 'fon Ire grammaire et logique. Mais il n'en est pas moins vrai que la grammaire, comme la logique, est un garde-fou contre les
(l) Transformations du Droit, p. 207. J'ai dii m'cmprunter ce» lignes.
chutes de l'esprit dans Fincohérence et la contradiction. Seules ment la correction grammaticale ne préserve l'esprit de ces accii dents que dans le cours de chaque proposition considérée à part^ en exigeant, par l'accord du substantif avec l'adjectif en genre et en nombrcj par l'accord du pronom et du verbe, du verbe et di régime, des verbes entre eux, que ces diverses parties du dist cours ne se contredisent jamais et souvent se confirment. Di reste, en général, l'enchaînement des propositions lui échapp( et c'est alors que la logique apparaît comme une grammaii supérieure, comme une grammaire du second degré en quelque sorte, qui comprend celle du premier et lui fait suite. Ajoutoi qu'en se conformant aux règles du syllogisme, on peut grandi ment extravaguer de même qu'en parlant avec correction. Les accouplements de mots et de phrases les plus légitimes donnei des produits monstrueux, mais les monstres ne font nullemei échec aux lois de l'hérédité. Il n'en est pas moins vrai que 1^ vœu commun de la grammaire et de la logique est de noui apprendre à penser juste, et qu'en cela elles ont pour collab( ratrices toutes les sciences successivement naissantes et grai dissantes. La langue, en môme temps qu'elle est le faisceau dej premières inventions, est le recueil des premières décou| vertes (1). Chaque mot exprime une idée générale, qui suppos^ un amas de perceptions comparées, rapprochées par leurs côt similaires. Or une loi scientifique n'est pas autre chose fond. Les phénomènes sont formulables en lois , que saisit l'esprit généralisateur, par la même raison que les êtres sont tomulables en mots, c'est-à-dire parce que les phénomènes iomme les êtres ont des côtés par lesquels ils se répètent. Les mots notent les répétitions statiquement considérées, les lois, les répétitions considérées dynamiquement. S'il n'y avait pas de répétitions dans l'Univers, il n'y aurait pas de langues .possibles, pas plus que de sciences possibles. Les sciences sont le développement, l'application, la spécialisation de la logique et des langues, qui sont la totalité des sciences,
(1) Aussi peut-on faire observer que la fameuse loi des trois états (théologique, métaphysique et positif) imposés successivement par Auguste Comte à l'évolution hi$toriquje de tout corps de sciences ou de connaissances, pèche, au moins, entre autres défauts, par insuffisance. Car, assurément, il y a eu d'abord, en tout ordre de recherches, avant même l'état théologique, un état linguistique (dont l'état métaphysique, du reste, ne diffère pas essentiellem^ent).
LA LAiNGUE 247
et aussi des erreurs, à l'état d'enveloppement et de virtualité. On m'objectera peut-être l'échec lamentable des langues créées <ie toutes pièces, telles que le volapûck et qui, cependant, sont les seules où toutes les règles soient sans exception, où tout se déduise avec une parfaite régularité. Il en est de môme des constitutions, des législations fabriquées et symétriques, des règlements artificiels et savants de Tindustrie. Mais pourquoi? Précisément parce que la logique est le besoin suprême. Car ce besoin, pour la langue comme pour le droit, comme pour la religion, l'industrie, l'art, se partage en deux, qui souvent se combattent. Et ce combat fait la difficulté, la vie, l'intérêt de l'élaboration linguistique, juridique, religieuse, économique, artistique, à travers les temps. S'il ne s'agissait que d'accorder entre eux les éléments d'une législation ou d'un langage, d'une religion ou d'un régime industriel, de manière à en faire un tout régulier et cohérent, ce serait bien facile. Mais, en môme temps que l'efi'ort des grammairiens et des juristes, des théologiens et des économistes, ou plutôt l'effort du public tout entier, conspire sciemment ou inconsciemment, constamment, vers cet arrangement interne, il s'agit aussi et surtout d'avoir des grammaires, des législations, des religions, des organisations du travail, en accord de moins en moins imparfait avec la société qu'ils doivent régir. Ce dernier accord, lui aussi, est un arrangement logique, au sens surtout téléologique du mot. Or l'état de société, si l'on embrasse d'un coup d'oeil les idées et les prétentions qui s'y coudoient, est toujours, dans une certaine mesure, illogique et incohérent. Pour une grammaire, donc, comme pour un code, comme pour un catéchisme, le problème de l'évolution consiste à s'adapter avec soi-même autant que faire se peut en s'adaptant à une société qui jamais ne s'adapte parfaitement bien avec elle-même. Il consiste, autrement dit, à faire du logiquei avec de l'illogique, du rationnel avec de l'irrationnel. Par suite le péril est sans cesse de sacrifier l'une de ces deux aspirations â l'autre, et les grammairiens, comme les juristes, ou les théologiens, ou les socialistes maintenant, ont un penchant prononcé à faire prévaloir abusivement la première, pendant que le public, par bonheur, a une tendance inverse (i). Mais en voilà
(I) Transformations du droit, p. 205. Encore un emprunt fait à mol-mémi.
assez sur ce point, et il est temps de passer à des considérations d'un autre genre.
M. Gumplowicz, qui, sans être philologue, a touché à la linguistique (1), a émis à ce sujet, selon son habitude, des vues personnelles. Il y pousse à outrance la thèse du polygénisme. Ce qu'il y a de vrai, et ce qui l'a justement frappé, c'est que, plus haut on remonte dans le passé, plus on y voit fourmiller dans l'humanité le nombre des langues distinctes et le plus souvent même briller la richesse de ces langues. Mais est-ce une raison d'affirmer que « la création primitive des langues s'est accomplie au sein des grandes communautés » et spontanément dans chacune de ces communautés, d'ailleurs très nombreuses? Celte hypothèse inadmissible nous est inutile. Très probablement le premier essai du langage articulé, d'abord bien mêlé de gesticulation, a eu lieu dans une seule tribu, mais elle n'a pas tardé à éveiller chez d'autres, par son exemple et la vue de ses progrès dus à cette innovation, l'idée ^'inventer à leur tour des moyens de communication et de connaissances analogues. De là, chez les sauvages et les barbares, ce polygloltisme prodigieux, ce morcellement extraordinaire du langage émietté en langues innombrables, juxtaposées et inintelligibles d'un lieu à l'autre, très souvent même irréductibles à des types communs. Ce fait, qui a beaucoup frappé M. Sayce (2), peut aussi s'expliquer par la plasticité étonnante, par la mutabilité à vue d'oeil des langues d'illettrés. Qu'une tribu prolifique couvre de ses rejetons tout un territoire, sa langue se divisera et se subdivisera rapidement en idiomes si dissemblables qu'on les jugera sans parenté aucune. C'est sans doute le cas de l'Amérique. Les différences que présentent les langues parlées par les tribus les plus voisines y sont si profondes, d'après Whitney (3) et d'autres linguistes, qu'il y a entre eux « une diversité inconciliable ».
(1) Voir sa Lutte des races, trad. française (1893). Personne plus que lui n'a reconnu l'importance de l'accidentel en philologie. ♦< La coïncidence du son avec la notion est chose de hasard, » dit-il, d'après Lazarus Geiger. « Il y a des séries de développement linguistique) tout entières qui paraissent avoir été provoquées uniquement par le hasard ». Nous avons vu avec quel correctif ces propositions doivent être admises. L'erreur de l'auteur est de ne pas prendre garde à l'imitation et à ses lois. Elles lui auraient expliqué bien des faits qu'à défaut d'ellps» il dénature parfois.
(2) Principes de philologie comparée, trad. fr. .1884),
(3) La Vie du langage.
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Cela est « pleinement reconnu ». Il est « un très grand nombre de groupes entre les signes expressifs desquels il n'existe pas plus de correspondances qu'entre ceux de l'anglais, du hongrois et du malais. Ces immenses différences existent entre des tribus voisines qui, selon toute apparence, sont ethnologiquement identiques, comme, par exemple, les groupes algonquin, iroquois et dakota ». Mais ce qui réduit à sa juste valeur cette apparence d'hétérogénéité radicale, c'est le contraste que présente avec ce fractionnement linguistique des Peaux-Rouges leur uniformité mythologique, non moins frappante. Malgré Tisolement de leurs tribus et de leurs nations, malgré la diversité des climats américains, nialgré l'inégalité de développement et de civilisation entre l'aztèque et le dernier des Comanches, un môme fonds d'idées et de rites religieux se retrouve d'un bout à l'autre du nouveau monde, comme le remarque Tiele (1). « Le mythe du héros qui est adoré comme fondateur se retrouve aussi bien chez les tribus sauvages que chez les peuples sédentaires, et les héros nationaux se ressemblent partout. Les usages qui peuvent être considérés comme universellement répandus sont : le bain de vapeur pour produire l'extase, le jeu de paume sacré et Tincantation avec la crécelle. Chez les peuples les plus éloignés règne la coutume de tirer du sang de parties déterminées du corps, regardées comme le siège de l'âme, cérémonie qui doit avoir remplacé les sacrifices humains. » Evidemment, il est impossible que des peuples dont les langues auraient toujours été incompréhensibles les unes aux autres, se fussent emprunté dans ce menu détail leurs dieux et leurs rites. Cette large propagation mythologique suppose une diffusion philologique presque égale (2) qui l'aurait accompagnée un certain temps.
Ce n'est pas sans raison que M. Gumplowiez admire la richesse et souvent la frappante beauté des langues anciennes, parlées par des bouches grossières. Beaucoup d'observateurs ont partagé cette surprise, à commencer par un homme qui ne s'étonne guère de rien, le prince de Bismarck. Interviewé par un publiciste (3), il lui disait ; « Une remarque à faire. C'est que le peuple
(1) Manuel de l'histoire des religions.
(2) Du reste, les langues américaines présentent un caractère commun : leur polysynthétisme. Il manque cependant à quelques-unes d'entre elles, où il est rem» placé par le type isolant ou le type agglutiné.
(a) Par M. Henri des Houi {le Malin, du 12 déc. 1892).
russe tout entier parle la même langue de puis la pointe de la Crimée jusqu'au un fond de la Sibérie (3). Il n'y a pas de patois. Je ne comprends guère comment, sur une étendue si grande, un peuple qui n'est pas encore avancé en civilisation peut parler, avec cette pureté, une langue dont la grammaire est aussi enche- Yôtrée, aussi subtile que le grec de Démosthène ou de Thucydide. » On eût augmenté sans doute l'étonnement du prince en lui disant que c'est là un fait plutôt général qu'exceptionnel. Et voilà pourquoi M. Gumplowiez se croit obligé d'admettre que les: premières créations de langues ont eu lieu « au sein de grandes communautés», ajoutons au sein de communautés civilisées. Cette conséquence est hardie sans nul doute et contredite par tout ce que l'on sait de l'exiguïté des sociétés primitives et de leur ignorance. Mais je ne vois pas moyen d'y échapper, à moins ^d'admettre avec moi que l'imagination inventive de l'homme est née avec lui, qu'elle n'était pas aussi inférieure à la nôtre dans la préhistoire que la comparaison de nos connaissances et de celle de nos ancêtres préhistoriques pourrait le faire supposer, qu'elle a beaucoup changé de direction, sauf à revenir au môme point en ses rotations successives, mais a beaucoup moins changé d'intensité, sinon d'efficacité, par suite de ses ressources^ énormément accrues — et que, autant elle se porte aujourd'hui sur les sciences et les industries à développer, ou hier sur le développement religieux ou architectural, autant elle se concentrait, en ce lointain passé, sur les langues à faire ou à parfaire. J'ai besoin d'insister un peu sur ma conjecture à cet égard.
On n'expliquera jamais le langage si l'on ne fait entrer large-; ment en ligne de compte l ingéniosité des primitifs. Nous autres, civilisés, nous ne savons nous tirer d'affaire qu'à la condition d'avoir sous la main les ressources les plus variées; mais le primitif, parfois même le paysan illettré de nos jours, est prodigieusement habile à s'ingénier, à utiliser rapidement, par à peui près, mais très suffisamment pour le quart d'heure, les moyens quelconques qu'il a sous la main. Il le doit, sous peine de mourir de faim, ou de froid, ou sous la dent des fauves, ou sous la flèche:
(3) L'extrême extension de la langue russe, opposée à rextrême morcellemeat^ des langues américaines, tient à ce que, le pays étant tout en plaines, et l'unité^ politique s'y étant faite de très bonne heure, rien ne s'y est jamais opposé à 1»1 propagation imitative indéfinie.
^*un ennemi, à chaque heure de la nuit et du jour. Aussi, quand cet homme-là ressent vivement le besoin d'exprimer à son associé une idée qui n'a pas encore de signes entre eux, il lui est beaucoup moins difficile qu'à nous de combler cette lacune par des procédés à la fois simples et clairs, qui consistent, par exemple, à prendre un radical ici, là un pronom, à joindre les deux et à souffler sur ce composé, par un geste, une âme nouvelle, durable et féconde (1). L'ingéniosité, cette téléologie instinctive, n'est pas le génie, mais elle en est la menue monnaie à l'usage de tous les jours; et c'est justement cette menue monnaie qui répond aux besoins des langues.
Les tribus Kolaryennes de l'Inde, qui n'ont absolument rien des races aryennes, sont les plus basses qui se puissent rencontrer; plusieurs ignorent la poterie et Tusage des métaux. Néanmoins leur langue est riche, ingénieuse, abondante en nuances d'expression (2). La langue dravidienne donne lieu en partie à la même observation. Les sauvages qui, tout en se servant habilement de leurs armes et de leurs outils, paraissent incapables de les perfectionner tant soit peu et s'obstinent à les garder éternellement les mêmes, inventent à l'occasion, et très souvent, des mots nouveaux, d'après M. Zaborowski. La preuve en est que les langues sauvages changent, se modifient, s'accroissent avec une grande rapidité, pendant que les institutions et
(1) En veut-on un exemple entre mille ? Je remprunte au patois périgourdin. Jadis, toutes les toitures du pays étaient en pierre pi ite <iu'on appelait lo téoulo, mot féminin. Quand Tusage de couvrir en tuile se répondit, comment désigna-t-on ces nouveaux matériaux ? Tout simi)lement eu masculinisant le nom des anciens, lou téoulé. C'est un procédé général et très comtnode. Il y a ainsi beaucoup de mots dans ce patois dont chacun a deux genres atlectés à deux objets distincts, mais semblables. Entre parenthèses, j'ai remarcjné constamment que, de ces deux objets, le plus gros, le plus volumineux, était celui aucpiel on attribuait le genre féminin (exemples : lou soou. i>ièces de 5 centimes, et lo soouno, [>ièces de 10 centimes ; ioii ci'o, trou, et lo croso, grotte ; lou sac, sac simple, et lo saquo, besace; lou roc, rocher quelconque, et lo roquo, grand rocher habité ; lou téoulé, tuile, et lo léoulo pierre plate beaucoup plus grande, etc.). Si ces singularités nous étaient présentées, non par des patois dont nous connaissons l'origine historique, mais par des idiomes sauvages, au sujet des(piels il nous serait loisible de risquer toutes les hypothèses, il est inliniment probable que les théoriciens du matriarcat Boi-disant primitif et universel ne résisteraient pas à la tentation de voir dans cette féminisation constante du mot exprimant Tobjet le jdus important une confirmalioQ philologique de leur thèse. Je n'y puis voir malheureusement qu'un moyen ingénieux d'utiliser les deux genres et une extension analogicpie donnée au choir, d'abord accidentel, delà signification la plus importante attribuée au genre féminin. Du reste, les populations de nos campagnes, depuis que le patois existe, ont tou- Otti*9 trdlé la femme comme un être des plus inférieurs...
(2) Les Races et les langues, par Lefèvre.
5oi LA LOGIQUE SOCIALE
les mœurs de ces mômes peuplades restent indéfiniment stationnaires. Notons encore que les sauvages dont la langue est la plus pauvre apprennent avec facilité nos langues civilisées^ quoiqu'ils soient, du reste, dans l'impossibilité de s'assimiler notre civilisation.
Quelques linguistes, embarrassés pour concilier avec la supériorité de notre état social comparé à celui de la Grèce primitive, de l'Inde et de la Perse préhistoriques, lïnfériorité esthétique de nos langues, comparées aux leurs, ont pris le parti de nier la beauté, la richesse incomparable et exubérante de ces antiques idiomes. Suivant eux, cette opulence ne serait que pauvreté, luxe de caravane, fait d'impedimenta encombrants et ralentissants, entrave à la marche de la pensée. Mais c'est fermer les yeux à l'évidence. On doit seulement reconnaître, comme nous l'avons fait, que les langues ont acquis en utilité pratique ce qu'elles ont perdu en beauté poétique. Mais cela même atteste l'amoureuse passion dont le langage a été l'objet chez nos ancêtres, comme plus tard le droit ou la théologie. Quand la langue, encore embryonnaire, était fortement gesticulée autant que parlée, elle devait être, pour les peuples naissants, le plus amusant des jeux, comme pour nos enfants les grimaces. Et, comme le jeu est une des sources de l'art, il n'est pas suprenant que la langue n'ait pas tardé à devenir l'œuvre artistique la plus parfaite de l'homme grandissant. Le sauvage ou le barbare s'écoute parler; car parler est son action intellectuelle presque unique; il s'en émerveille et lui attribue une mystérieuse efficacité. De là cette idolâtrie du langage qui est l'une des premières superstitions et qui fait comprendre le lien si étroit du langage avec la religion. Aux yeux des Groënlandais orientaux qui, d'après les plus récentes explorations danoises (1)» sont les plus arriérés de leur race, « l'homme se compose de trois parties : le corps, l'âme et le nom. » Le nom mis sur le môme rang que l'âme, et jugé immortel comme elle ! (2) Quelle meilleure preuve du pouvoir mystique prêté aux mots par les primitifs ! L'obscurité même du langage à son aube a dû lui servir en cela, et l'humanité a dû être alors dans la môme situation
(1) Revue scientifique^ 18 mars 1893.
(2) Dans les îles du Pacifique, tous les mots qui contiennent une syllabe identique à l'une de celles du nom du souverain sont supprimées et changées.
qu'au début de l'écriture, quand savoir lire et écrire était un secret rare et magique. De même que parler devait être Te/Tort le plus constant et le plus laborieux des cerveaux, comprendre la parole devait être la plus grande des difficultés intellectuelles. Toute langue était un rébus à déchiffrer; il y avait des gens qui comprenaient, d'autres, en plus grand nombre, qui ne comprenaient pas. Ces derniers, à raison de cette infériorité énorme et dangereuse, étaient sans doute faciles à asservir ; et peut-être est-ce là une des causes notables, inaperçues, de l'esclavage antique. Il est certain au moins qu'il y a eu alors, pour l'éJite intelligente, pour les privilégiés de la parole, une grande tentation d'en abuser par l'association et l'imposture. Le rôle du mensonge, par suite, a dû être immense dès lors, égal à celui delà violence et de la guerre. Quoi qu'il en soit, l'art de deviner les métaphores, dont la parole balbutiante était nécessairement prodigue, ne pouvait être que quelque chose de très semblable à l'art de la divination augurale, monopole d'un petit nombre de devins, entourés d'un prodigieux respect. La nature entière, avec son bizarre et majestueux aspect, é1ait pour Thommc d'alors, elle aussi, un grand et continuel langage métaphorique ou hyperbolique, une écriture hiéroglyphique proposée à la sagacité de l'esprit humain et réservée au très petit nombre.
N'y aurait-il pas lieu de soupçonner qu'à une certaine époque ultra-antique, les aristocraties, en beaucoup de races supérieures, dans rinde, en Egypte, en Grèce, en Italie même et ailleurs, se seraient adonnées avec amour à l'élaboration déjà savante de la langue, comme plus tard elles ont passionément ouvré le droit, l'art militaire ou la politique? Ainsi s'expliquerait la perfection de beaucoup d'idiomes antiques, en contraste avec la grossièreté des populations qui les parlaient, à l'exception de la partie aristocratique de ces peuples. Il y a, dans les grammaires des belles langues anciennes, sanscrit, grec, etc., une complication recherchée, une métaphysique raffinée et subtile, comme dans le Corpus Juris. Le lalin class](|ue, par exemple, comme le Droit Romain classique, ne convenait qu'au patriciat romain. Le prestige de celui-ci a dû lutter, semble-t-il, pour faire adopter cette Irmgue aux plébéiens et aux provinciaux des classes inférieures. Dès le jour où le pouvoir échappe au Sénat de Rome et où la haute culture s'éteint, le latin clas-
sique disparaît pour faire place au latin simplifié et abâtardi de-i la plèbe. Ce qui est certain, c'est que, plus nous remontons dansle passé de nos langues aryennes, plus nous y voyons le système, de la déclinaison et de la conjugaison complexe, riche, abondant. A chaque transformation de la langue, un ou deux cas ontj disparu, si bien que, des huit cas du sanscrit, débris eux-mêmes, dit-on, d'une déclinaison préhistorique plus florissante encore, il n'en subsiste plus qu'un seul en français moderne. Cela veut dire que, à l'époque très lointaine où nos langues indo-européennes se sont formées, les classes d'en haut, d'où l'exemph découle, se distinguaient par un sens linguistique remarquablement aiguisé. J'entends par là un flair spécial, le flair d( la vérité linguistique, vérité d'un genre tout à fait à part, comme on appelle sens juridique le flair de la vérité juridique, vérit( tout à fait singulière aussi. Ces deux' sens, d'ailleurs, ne sont| que des variétés de l'instinct logique.
J'ai eu souvent à signaler le contraste que présentent sous d»! nombreux aspects, à notre ép oque moderne, comme à tous leî âges d'imitation-mode dominante, l'uniformisation dans l'espacel et la différenciation dans le temps. L'une semble faire alors com-| pensation à l'autre. Autrement dit, à mesure que, par la propa-j gation imitative d'une même forme de civilisation, toutes leâ| diversités de coutumes, de costumes, de cultes locaux, d'industries et de littératures locales, qu'elle recouvre et submerge, tendent à s'effacer, l'unique type de législation, de religion, dôl vêtement, d'industrie ou d'art, qu'elle leur substitue, tend à se diversifier, à se différencier de lui-même de plus en plus rapide-^ ment, tandis que les différences juxtaposées d'autrefois étaient! relativement immuables. Mais nous avons ajouté que ce contraste devrait prendre fin un jour par la fixation relative du type universalisé, qui aspire à devenir ainsi presque aussi stable^ qu'uniforme. Un coup d'oeil jeté sur l'histoire comparée de»| langues et sur le spectacle linguistique du monde actuel est] bien propre à justifier cette espérance ou cette crainte. Leaj langues, en effet, font exception à la règle de rapport inversa entre l'étendue et la durée, qui vient d'être formulée. Plus uo continent se civilise, plus le nombre des idiomes coexistants y diminue : nul combat n'est plus meurtrier que celui des langues] pour l'imitation, et la poignée des survivantes n'est rien auprèa]
du prodigieux amas des mortes. Ce n'est pas seulement dans l'Amérique des Peaux-Rouges, c'est en Europe, c'est partout, que, dans le passé, on voit l'humanité pulvérisée en clans ou en bourgs parlant chacun sa langue; et nous courons maintenant vers une époque où trois ou quatre langues, comme deux ou trois religions, comme une ou deux civilisations différentes, se partageront à elles seules le genre humain (1). Mais, en môme temps que ces langues conquérantes, l'espagnol, l'anglais, le russe, — je voudrais pouvoir ajouter le français, — font tache d'huile sur le globe, les voyons-nous devenir d'autant plus changeantes? Nullement. Comme les religions aussi, elles se sont consolidées au contraire et immobilisées, en se répandant ; et en trois siècles maintenant, le français, par exemple, se modifie moins qu'il ne se transformait d'un siècle à l'autre au moyen âge. Une fois que l'on est sorti de la concurrence des dialectes entre lesquels se morcelle un territoire (2), et que s'est établi le triomphe de l'un d'eux, il n'y a plus de raison dès lors, si ce dialecte devenu langue unique est fixé par l'écriture et la culture littéraire, pour qu'il ne se conserve pas indéfiniment, étendant de temps en temps son vocabulaire, mais modifiant très peu sa grammaire, ne parvenant même pas à varier le moins du monde, pour la simplifier, son orthographe. La loi de l'imitation du supérieur doit avoir et a réellement pour effet de conserver cette lang'ue, parlée par les hautes classes ou la capitale admirée d'un grand Empire, aussi longtemps que se maintiennent au pouvoir cette capitale ou ces classes. Sans l'invasion des Barbares, on parlerait encore partout en Europe le latin classique, légèrement modifié. Ainsi, la langue a beau être, de toutes les choses sociales, celle dont l'évolution a pu le plus légitimement être comparée à l'évolution d'un animal ou d'une plante, il n'en est pas moins vrai que, lorsqu'une langue meurt, c'est toujours par
(1) « La fréquence des voyages, dit Rosclier, a produit de reiigouement pou certains costumes provinciaux; mais cela n'empèclie pas qu'elle ne ccnitribue incoBSciemment à les faire tomber en désuétude. » La môme observation est applicable à l'engouement, si explicable d'ailleurs, pour certains idiomes provinciaux, pour les patois d'une grâce parfois si charmante, et aussi bien à toutes les particularités des usages locaux, des costumes, des droits, des mœurs. L'attention même qu'on leur prête, et qui les éclaire passagèrement, tend à les dissoudre, comme ces cadavres de Pompéi qui se pulvérisent en voyant le jour.
(2) Dialectes italiens avant la cou(iuùte romaine, dialectes français avant la conquête royale, dialectes allemands avant Luther, etc.
violence ou du moins par Faction d'une cause externe, non en vertu de cotte nécessité interne qui paraît p ousser tout individu vivant (1) sinon toute espèce vivante, à mourir. Toutes choses sociales aspirent de la sorte à une stabilité définitive, que notre goût passager des révolutions européennes nous fait vainement nier, mais qui est le caractère inhérent ^ tout système achevé, et le port naturel où tend, par suite, la navigation logique de l'esprit.
(1) Encore y a-t-il lieu d'admettre, aTec Weismann, des animaux et des végétauxj réellement immortels.