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CHAPITRE VI

La religion est, comme la langue, œuvre imitative au premier chef. Non seulement il est clair qu'elle se transmet d'ordinaire comme un héritage de famille, par coutume, mais encore il n'est pas moins certain qu'elle a commencé en tout pays par se répandre en vertu d'une mode contagieuse et envahissante. Pour n'en citer qu'un exemple, n'a-t-on pas vu la Chine, la nation réputée pour son invincible attachement à ses vieilleries, se convertir presque tout entière au bouddhisme dans un des premiers siècles de notre ère, et, au xvip siècle, se laisser gagner si Tort par la propagande chrétienne des Jésuites que, sans les démêlés de ceux-ci avec les dominicains, toute la Cour de Pékin et bientôt le Céleste-Empire auraient certainement reçu le le baptême ?

Mais, ce qui peut sembler plus contestable, la religion est aussi, malgré Tamalgame de tant de mythologies et l'absurdité de tant de dogmes, une œuvre éminemment logique. Elle l'est d'ailleurs dans la mesure où se fait sentir le besoin de coordination systématique parmi les populations qu'elle régit ; mais, dans cette mesure, elle est, comme la langue, ce qu'elles présentent de plus coordinateur sinon de plus coordonné à l'origine. Elle commence, en eOel, par être l'unicpie règle de leurs croyances et runi(iue dis('i[)line de leurs dt'sii's, de telle sorte que tous les auti'es gouvcrnenuMils de la [xMisée et do l'action, science et philosophie, droit, morale, ai"t, peuvent éti-e considérés comme ses démembrements successifs. En même temps, elle ne cesse de poursuivre un nuwinuun de foi objective et de foi subjective, de véiûté et de sécm'ité, et de réduire au miniuium, par les canaux dérivatifs qu'elle ouvi'e au désir et l'espérance des satisfactions posthumes dont elle ra[)aise, le désir non satisfait. Sans doute, si l'on songe à l'état religieux d'un

G. Taruk. 17

grand Empire, où de très nombreuses nationalités, qui se sont récemment unifiées, n'ont pu encore parvenir à T unité de foi, — par exemple l'Empire romain avant le christianisme ou même rinde de nos jours, — on y sera surtout frappé de ce que présente de contradictoire et de cacophonique ce péle-môle de cosmogonies et de théogonies rassemblées. Mais il faut songer séparément à chacun de ces cultes locaux, tel qu'il était avant la rupture des frontière politiques qui a démasqué sa contradiction avec les cultes voisins en le forçant à entrer avec eux en communication. On verra alors que toute religion, même primitive, est, en l'absence de toute science, une expUcation assez suivie, sous forme mythique, de la genèse des choses et de la destinée humaine, et que, en tout cas, elle a réussi à mettre^ d'accord entre eux, sur ces points capitaux, les esprits de ses fidèles, sinon chacun de ceux-ci avec soi-même. C'est seulement quand les religions différentes entrent en contact et en conflit que l'anarchie morale et mentale naît de leur rencontre ; mais elle n'est qu'une transition à la propagation d'une religion supérieure où s'unifieront véritablement les nationalités.

En fait de religions comme en fait de langues, l'irréalisé est infini, malgré la diversité et la richesse du réalisé. Si variéesque soient les religions connues, même primitives, multiformes en leur monotonie ; si diverses que soient les séries de phases traversées par chacune d'elles, en dépit d'une prétendue formule d'évolution qui les ferait toutes passer par le même engrenage; malgré tout, combien de cultes pouvaient naître, qui ne sont pas nés ! Et combien sont nés qui sont morts-nés, fauchés eit herbe, admirables peut-être et incomparables, parmi toutes ces hérésies pullulantes au moyen âge italien, parmi toutes ces. sectes chaque jour encore écloses sur le sol de l'Inde ou de l'Islam, au cœur d'un Bouddha ou d'un Isaïe avorté, d'un mystique, d'un visionnaire, d'un prophète I En réponse aux grands problèmes d'origine et de fin, autant d'hypothèses sont imaginables, autant de dogmes étaient formulables. Pour expliquer les phénomènes naturels les plus remarquables de sa région, le cyclone en Amérique, l'aurore boréale ailleurs, partout la course du soleil dans le ciel et sa chute dans la mer, chaque peuplade imaginait son récit mythologique où, à travers un tissu d'aventures merveilleuses nullement incroyables à qui ignorait lea

limites du naturel et les rivages du possible, la logique enfantine de l'analogie s'est donné libre champ. Mais ces récits ont beau être innombrables, d'autres encore pouvaient être suggérés par les mômes phénomènes; et d'autres phénomènes, qui n'ont pas été remarqués, auraient pu l'être et ouvrir à leur tour de nouveaux filons à l'imagination mythologique.

Par exemple, quoi de plus énigmatique et de plus frappant que le désordre fixe, Téparpillement infini et éternellement stable des étoiles, spectacle ofiert à tous les yeux parle firmament?

Cependant aucun mythe, à notre connaissance, n'a tenté de trouver une cause à ce mystère étrange, si ce n'est peut-être un mythe américain bien puéril, rapporté par M. Albeit Réville. Ce caractère siémineat du ciel étoile méritait assurément de piquer davantage la curiosité inventive de nos ancêtres.

Mais, si une infinité de religions étaient possibles, un petit nombre seulement de types de religions, de grands systèmes dogmatiques et rituels, étaient réalisables. C'est ainsi que malgré rinûnité des espèces vivantes imaginables, elles paraissent devoir toutes se ramènera quelques embranchements (Agassiz, comme Cuvier, n'en admettait que quatre), aboutissements nécessaires de l'évolution vivante.

Ce qu'il y a de moins variable, ce qu'il y a d'impérissable, sous l'ondoiement multicolore des religions, c'est le sentiment qui les inspira toutes, et qui, dans toutes, naît de la fusion des émotions les plus contraires, grâce à une température interne très éleyée, en une émotion complexe et caractéristique. J'ai nommé l'adoration, cette combinaison de respect filial et de terreur servile, cette amoureuse admiration de l'inconnu, cette contemplation de l'invisible, cette ennoblissante prostration où Tâme s'exalte jusqu'à l'immolation complète de son vouloir et de son penser à l'enseignement et au commandement d'autrui, d'un autrui qu'elle finit toujours par chercher et par trouver au fond d'elle-même... Sous les formes les plus variées, la hutte du sauvage, la grotte même du troglodyte, comme le plus luxueux de nos hôtels modernes, a dû abriter des femmes et desliommes qui ont connu ce frisson sacré. Et il n'est pas à craindre que Jamais il disparaisse du cœur humain sans retour. Car aujourd'hui comme hier, comme avant-hier, après la science, ce sentiment reste justifié par la solitude de rhomme, par l'impuissance

el le néaat de l'homme, au milieu d'une immensité grimaçante «u insondable, hostile ou aveugle, menaçante ou indifférente.

Menaçante surtout, aux yeux de nos ancêtres qui, à l'instar de Ihumanité ambiante et féroce, peuplaient d'ennemis la nature ignorée. Indifférente plutôt pour nous, mais non moins désespérante; et même n'est-il pas vrai que la pensée de cette glaciale insensibilité infinie, qui nous serre le cœur, nous fait regretter l'illusion de ces hostilités divines d'autrefois, tenues en échec par d'illusoires sympathies divines ? Pour qui regarde l'Univers et l'âme avec des yeux désabusés des ivresses d'un premier savoir, le mystère des choses subsiste, adorable encore, plus adorable que jamais, par sa majesté impénétrable, et, sinon par sa bonté, d'où pourtant la nôtre procède, du moins par son inépuisable et ineffable beauté, qui éclate dans le conflit môme et le ieu de ses puissances. La prière pourra passer, l'adoration ne passera point.

Toutefois, si le sentiment générateur des religions, métal complexe, airain de Corinthe du cœur, ne saurait périr, la proportion de ses éléments différents et opposés est loin de demeurer constante : la peur domine ici^ ailleurs l'espérance, ou la soumission, ou l'admiration, ou Tamour. A mesure que le champ social s'élargit et que la religion s'élève, l'adoration s'attendrit, devient piété et peu à peu mûrit son fruit le meilleur, cet esprit de pitié, de bonté, de charité sociale, qui, pour être intense et fécond, a dû commencer par être un esprit de fraternité découlant de la foi au Père commun. — Dès le début de l'humanité, l'adorateur a dû être impressionné bien diversement d'après la nature de son objet, d'après sa conception des dieux qui n'a pu être partout la môme. Je sais bien que toujours la religion, comme la langue, est d'abord une animation, une personnification perpétuelle des phénomènes naturels. Mais il importe de ne pas confondre dans le même vocable animisme toutes sortes d'esprits très opposés par leur caractère, les uns malicieux, les autres bienfaisants, ou très distincts par leur origine, les uns humains, les autres naturels (1). Ils ne proviennent pas tous, en

^ Dans rAmérique du Sud, d'après Réville, domioait Tanimisme naturel; dans rAmérique du Nord, l'animisme ancestral plutôt. Ne pas confondre le totem du Peau-Rouge, esprit vraiment divin, quoique incarné dans une forme animale, et le fétiche du nègre, esprit quelconque sous^forme quelconque.

effet, (J'ancôtres ou d'étrangers divinisés, comme le veut Spencer par une notion trop étroite de l'animisme, du spiritisme primitif; ils sortent de partout, des astres et des nuages, des monts et des eaux, des fauves, des serpents, des végétaux monstrueux ou difformes. Or, puisqu'ils sont si dissemblables, très dissemblables aussi doivent être les procédés pour les apaiser ou les apprivoiser.

Du reste, sous n'importe quelle forme, la conception de l'animisme, — j'entends par là, dans le sens le plus large, celle d'esprits immortels, peuplant la nature environnante et différant des objets où ils s'incarnaient, quoique pas toujours séparables de ceux-ci, ce qui est un stade ultérieur, — cette conception était inévitable. La répugnance instinctive au néant, conséquence de la volonté de vivre, a logiquement conduit à affirmer la vie posthume du moi ; affirmation qui s'expiime, dès Tàge du silex taillé, par les repas funéraires de Tbomme des cavernes (1) et, dès lors aussi, mais surtout à l'âge de la pierre polie, par la coutume significative, en Mélanosie, dans l'Amérique du Sud, chez les Astèques, aussi bien que dans la France centrale, d'enterrer les morts le menton touchant les genoux, c'est-à-dire dans l'attitude de l'enfant au sein de sa mère. La terre était ainsi regardée comme une mère, dit M. Gobelet d'Alviella, et la mort comme une renaissance. Poétique croyance qui fait reniontor bien hxut et déborder bien loin l'idée de la métempsychose, et qui éclaire d'un jour imprévu la psychologie des primitifs. On, l'immortalité ainsi affirmée pour soi-même, la logique de l'analogie n'exigeait elle pas qu'on l'affirmât aussi pour autrui, puis pour tout ce qui est animé aux yeux de la conscience enfantine? L'animisme était, par suite, une conséquence nécessaire de la volonté de vivre. i

Qu'on imagine ce que devait ressentir d'angoisse et de désespérance, en sa grotle froide et enfumée, les jours de pluie, le troglodyte oisif quand, par hasard, sauvage de génie, il venait à réfléchir sur sa condition humaine. Où qu'il regarde, il ne voit que danger et menace de moi-t, dents venimeuses, flèches empoisonnées, griffes sanguinaires; en deçà, au delà de l'horizon, tout

(1) Ces rite» funéraires soot universels; ils impliquent à la fois, dit M. d'Alvielh, « la croyance à une survivance de l'individu et l'idée que cette vie future sera une répétition de la vie présente », c'est-à-dire qu'on s'en est fait une image très différente, suivant les latitudes, les climats et les conditions de vie.

lui est figure d'ennemi, et d'ennemi mortel, tout, à l'exception de quelques compagnons de malheur blottis avec lui dans cette caverne, et de son chien, seul animal qu'il ait encore domestiqué. Il est impossible qu'alors il ne se laisse aller à l'une de ces deux pentes contraires. Ou bien l'habitude de ne voir que meurtriers OfU gibier parmi les êtres vivants et visibles le conduira, par analogie, à penser que tous les êtres invisibles conçus par lui sont méchants, haineux, vindicatifs. Ou bien, à l'inverse, naufragé en cet océan d'inimitiés inexorables et inexplicables, il criera au secours désespérément dans l'inconnu, et, contre tous ces animaux et ces hommes pervers, ces plantes vénéneuses, ces orages foudroyants, rêvera, appellera une foule bienveillante de protecteurs cachés, qui s'intéressent à son sort, veillent sur lui dans ce vaste monde, lui font signe mystérieusement quand un péril s'approche, et lui envoient aussitôt un oiseau, un insecte, un petit fait significatif quelconque pour l'avertir. — Or, dans le premier cas, la grande affaire est de détourner la colère des dieux mauvais, de les apaiser et de les domestiquer, comme de grands éléphants majestueux qu'on adore en les domptant, et de les domestiquer par les procédés mêmes qui réussissent si bien pom^ charmer les animaux, en leur procurant une nourriture sanglante et régulière, en leur donnant à manger ce qu'ils mangent si souvent, l'homme lui-même, quelque prisonnier ennemi. Le sacriflce est l'alimentation des dieux; le sauvage affamé doit supposer ses dieux affamés eux-mêmes. Toujours le raisonnement par analogie. — Dans le second cas, le difficile avant tout est d'interpréter les signaux des divinités favorables ; de là l'importance dominante des devins, des augures, des oracles. Ainsi tantôt c'est le caractère de sacrificateur, comme au Mexique, tantôt celui de devin, comme dans l'antiquité classique, qui domine dans le prêtre. Et du prêtre, dès les plus hauts temps, il faut distinguer avec soin le sorcier (1), qui, précurseur non de l'augure mais du savant, prétend prématurément arracher à la nature ses secrets, et non apaiser ni deviner les puissances mystérieuses, mais les faire fonctionner à son gré comme nos ingénieurs les forces -physiques.

(i) Voir à ce sujet les 1res profondes Études sur les mœurs religieuses de VBxtrême Orient, par Lyall ( trad. frauç. Thorin, éditeur, 1885), notamment p. 160 et suivantes.

Du reste, qu'il s'agisse d'apaisement, d'interprétation ou d'emploi de ces puissances, c'est toujours un raisonnement logique, le plus souvent par analogie, qui préside au choix du procédé rituel. Se persuader qu'en préfigurant symboliquement un événement désiré on aide à sa réalisation, ou que, en perçant le cœur au portrait d'une personne, on contribue à la faire mourir, c'est raisonner à pari aussi bien que l'Égyptien de l'ancien empire, qui voyait dans la statue funéraire l'équivalent de la momie au point de vue de la rcsiirrection future. Et, dans l'on et l'autre cas, la majeure implicite semble être que l'image fait partie du modèle, comme l'ombre fait partie du corps. A défaut <lu corps, on prend donc l'ombre, et aussi bien à défaut du tout la partie: car ce dernier mode d'induction est usité aussi. De là, quand le sacrifice humain aspire à s'adoucir, la bifurcation de ses transformations et de ses adoucissements successifs. Tantôt, «n effet, on obtient ce lent progrès parla substitution d'un simulacre d'immolation véritable ou par la substitution d'une victime animale, et plus ou moins semblable à l'homme, à uno victime humaine ; tantôt, par une petite saignée, par la tonsure ou la circoncision, substituées au meurtre de la victime II y a ici deux voies d'évolution parallèles et distinctes. De môme pour la sorcellerie : tantôt c'est par la blessure faite à l'effigie, tantôt par une mèche de cheveux coupée sur la personne même, que le sorcier poursuit ses fins ténébreuses. — L'analogie, du reste, en l'absence d'autres données, est pour un ignorant le plus logique des fils conducteurs, de même que, faute de lumières suffisantes pour démêler, dans les cas embarrassants dont la vie est semée, la meilleure conduite à suivre, l'imitation d'autruî s'impose aux moins routiniers, et lient la place d'un calcul de probabilités trop comphqué. Aussi ne faut-il pas s'étonner de la confiance que les sauvages, comme les enfants, accordent à l'induction du même au même. Un sauvage africain, par exemple, s'aperçoit que, par le simple contact, certaines maladies se communiquent avec la plus grande rapidité : il en conclut que pareillement, certaines qualités et certaines vertus, la vigueur, le courage et l'intelligence, peuvent se transmettre instantanément par le simple toucher (1). Nous jugeons cela

(1) « Quand le docteur Smith, nous apprend A. Réville, visita le chef eafro Monnélé-Ka&si, il remarqua la persistance avec laquelle ce chef passait et repassait

ridicule; mais ne devrions-nous pas plutôt juger surprenant et lamentable qu'il existe un monde où la maladie est contagieuse €t où la santé ne l'est pas ?

L'argument J0O5/ hoc ergo pr opter hoc, qui repose au fond sur l'analogie, — car, si l'on qualifie cause dun fait subséquent le fait antécédent, c'est parce qu'on croit que, là où celui-ci se reproduira, celui-là suivra de même — a eu sa large part aussi dans la germination des dieux et des mythes. « Ainsi s'explique, dit M. Goblet d'Alviella (1) que des peuples aussi distants que les Finnois et les Peaux-Rouges aient attribué au chant du coucou les pluies fertilisantes du printemps », parce qu'il les précède. Comment naît un fétiche ? De la manière la plus rationnelle du monde, quelle que soit l'absurdité apparente de l'objet adoré : une pierre, un ossement, un morceau de bois. Rappelonsnous qu'aux yeux des primitifs, la nature entière est un mystère terrible, un Inconnaissable effrayant ; elle est donc toute divine, Yéritable peuplade de dieux mauvais ou bons, de dieux-sujets et de dieux-chefs. Il s'agit de découvrir les bons ou les chefs, et la difficulté est de faire un bon choix. Mais surtout l'embarras est de choisir, tant il y a d'astres, d'arbres, d'animaux, de pierres, qui s'offrent ensemble. Que fait alors le sauvage? Il emploie tour à tour les deux méthodes scientifiques par excellence, la méthode d'observation et la méthode expérimentale. S'il observe qu'après avoir touché un objet, un de ses outils (1) par exemple, ou un coquillage, il lui est arrivé quelque chose d'heureux, il croira que cet objet lui porte bonheur. Ou bien « si l'un de nous, disait un nègre à un voyageur, a résolu quelque entreprise importante, il se met à la re«--herche d'un dieu qui le protégera, et il adopte à cet effet la première créature qui se présente, chien, chat ou autre animal, pierre, morceau de bois ou autre chose du même genre. Il offre immédiatement un présent au nouveau dieu et lui fait le vœu solennel de l'honorer à jamais en cas de succès. S'il réussit, il aura découvert un dieu secourable auquel il offrira journellement ses offrandes; dans l'hypothèse contraire, le nouveau dieu sera rejeté comme

les doigts sur sa tabatière. C'est que Mounélé-Knssi comptait ainsi s'assimiler le»^ puissantes vertus qu'il admirait chez le docteur blanc. »

(1) « Aujourd'hui même, dans l'Inde, dit M. Goblet d'Alviella (ouvrage cité), les ouvriers adorent leurs outils, le pêcheur son filet, le scribe son stylet. »

un instrument sans valeur ». Le fétichisme, en somme, est une sorte de panthéisme expérimental. Sans doute le raisoyinement du sauvage est faux, mais non moins faux, on le voit, est celui du mythologue civilisé qui juge de la grossièreté intellectuelle et morale du fétichiste d'après 1 insignifiance du fétiche. Car n'est-ce pas précisément le caractère inanimé ou vulgaire des objets choisis pour l'apothéose, — pierre noire de la Kaabà, hermès d'Athènes au temps d'Alcibiade, etc., — qui révèle la spiritualisation, la divinisation la plus complète de l'Univers? Nous ne devons donc pas être suipris de trouver de pareils fétiches chez les plus hautement religieux des peuples.

Entre le fétiche, d'ailleurs, et l'idole, tous deux incarnation d'un esprit, où est la diflerence? Aucune, si ce n'est, d'abord, qu'à la notion de l'idole s'associe en général une idée de forme sculpturale, de figuration humaine ou vivante, et que, seconde différence, liée dhabituJe à la première, le fétiche est une idole de hutte, de clan, de tribu tout au plus, et l'idole un fétiche de cité ou de nation. L'agrandissement du champ social a déterminé cette transformation du fétiche, idole domestique et grossière, en idole, fétiche national et artistique.

Il est à remarquer que riiomme, j'entends Ihomme vivant, en chair et en os, est le dernier objet que le sauvage a l'idée de déifier; et cependant, une fois ses dieux choisis, il les conçoit de plus en plus à son image et l'essemblance, si bien que le passage du zoomorphisme à ranlbropomorphisme divin, au cours de la civilisation, est une des lois les mieux établies de l'évolution religieuse (1). Les dieux-bétes deviennent par degrés des dieux-hommes, el létape inleiniédiaiie nous est fournie par es sphinx ou les autres divinités de l'Egypte, à tête humaine sur corps animal, ou à tête animale sur corps humain, ou bien par

ces très vieilles divinités grecques à figure féminine avec de

petites cornes de vache. Souvent l'animal d'où un dieu procède : hibou, taureau, aigle, souris, devient son attribut, quand flur manisation graduelle de ce dieu est consommée. Mais pourquoi donc, peut on se demander, l'Iiomme n'a-t-il pas tout de suite déifié l'homme, pour s'éparg:jer la peine d'humaniser peu à peu ses dieux ? La vérité est que l'homme n'adora jamais l'humain,

(1) Voir la Mythologie par Andrew Laiig, tr.d. Parmeutier (Paris, 1886).

môme dans l'homme, mais seulement le surhumain. Voilà pourquoi les sauvages, qui rendent un culte à tant d'animaux, même des plus petites espèces, s'abstiennent d'habitude d'adorer le singe, justement parce qu'il est trop semblable à l'homme (1) pour que son infériorité à l'égard de l'homme n'apparaisse pas. Ce sous-humain est méprisé, tandis que l'on tombe à genoui devant quelque fauve ou même quelque insecte chez lequel sel révèle une force, une agilité prodigieuses, un merveilleux ins-j tinct, qui le rend, sous certains rapports, supérieur à l'homme, Comment le primitif, à la vue des bonds du tigre (2), de la moi foudroyante produite par la morsure d'un serpent, des mer-j veilles d'une ruche, n'aurait-il pas l'idée d'une puissance extraordinaire et mystérieuse ? Mais le surhumain n'est que l'agrandissement de riiumain ; c'est donc nécessairement à son image, dès le principe, mais à son image psychologique et non corpoj relie, que le sauvage conçoit ses dieux. Il leur prête, non seî formes, mais ses passions, ses colères, ses idées. CepsychO' morphisme initial est l'élément permanent de la conceptioi divine; sous les phases diverses du zoomorphisme et de Tanthropomorphisme, il a subsisté toujours, et dans le spiritualisme théologique des modernes il ne fait que se dégager plus nette^ ment.

Maintenant, pourquoi l'homme, après avoir fait ses dieux à sj ressemblance simplement morale et mentale, les a-t-il refaits son image physique aussi? Pour deux raisons. D'abord, lei animaux, à mesure qu'il les dominait en force, qu'il remportai! sur eux des victoires plus faciles (3), qu'il les domestiquait si

(1) Ils s'exagèrent môme, par raisonnement d'analogie, cette similitude. Ils croie aue le singe sait parler comme l'homme, et que, s'il ne parle pas, c'est par paresse^ yirce que, s'il parlait, on le ferait travailler comme un esclave.

(2) Aux Indes, on n'adore pas le chat, parce qu'on a le tigre (Lyall), qui est loul autrement impressionnant. C'est sans doute faute du tigre ou du lion, quand grands félins ont été exterminés d'un pays, qu'on y déifie le chat, comme ei Egypte.

(3) A cette période se rapportent les mythes si fréquents qui ont trait à la li entre un héros et u.n monstre (Hercule et Cacus, Indra et Vrithra, Apollon et Python, Siegfried et un serpent, OEdipe et le Sphinx, etc.). Bien gratuitement, ou a essayé de les expliquer tous en se persuadant que les populations préhistoriquesl ont personnifié, dans ce combat surnaturel, non pas leurs batailles incessantes aveCj l'animalité colossale au sein de laquelle ils étaient noyés, mais la lutte du soleil] contre les nuages. — Beaucoup de ces mythes, et l'observation s'applique aussi à d'autres genres de mythes, sont des répétitions variées d'un même thème ; car il y a des racines mythologiques comme des racines philologiques. « A mesure qu'on remonte vers les origines des cultes aryens, dit M. Michel Bréal, on voit se réduire

une plus grande échelle, perdaient de leur prestige à ses yeux. Sans doute, la domestication a dû commencer par être accompagnée d'une sorte de reconnaissance respectueuse envers le bienfaiteur vivant, le protecteur bestial, qui venait au secours de l'homme ; et il est probable qu'entre la nourriture offerte à la vache et le sacrifice offert aux autres dieux il n'y avait pas, au début, la différence qui s'est creusée plus tard. Le culte même a pu se modeler sur les procédés ordinaires de l'apprivoisement. Mais, à la longue, il est devenu manifeste que ce bienfaiteur, ce protecteur providentiel de l'homme, n'était en somme que son esclave. Aussi, tandis que chez les Incas, dans cette Amérique où la domestication des animaux était presque inconnue, le culte des animaux était encore poussé au point d'être rattaché au culte des astres, chaque espèce animale ayant son étoile, son étoile-mère, au ciel, nous ne trouvons plus sur notre ancien continent que de faibles restes d'une telle adoration ; ce sont les hommes, chez nous, qui ont remplacé les bêtes clans le firmament étoile. — En second lieu, à mesure que, par le progrès de l'assimilation imitative et des conquêtes territoriales, le champ social s'agrandissait, il devenait plus urgent, — nous en savons la raison logique, — de fusionner par syncrétisme en quelques grandes divinités nationales les innombrables petites divinités locales pour consommer l'unité sociale; et la résistance qu'opposait à ce progrès nécessaire le particularisme des cultes se faisait sentir plus péniblement. Or il était bien plus malaisé de fusionner des dieux-animaux que des dieux-hommes, car les premiers impliquaient une contradiction évidente qui rendait impossible leur identification, mais celle des seconds ne Tétait pas. Cet avantage a assuré la survivance de ceux-ci dans la lutte pour l'existence des dieux, ou a nécessité la métamorphose humaine des dieux-bôtes. On pouvait bien dire que le Saturne des Italioles

ie nombre des divinités primitives ; il y a des dieux secondaires comme des dieux dérivés. » On crée des dieux nouveaux pour leur faire répéter les hauts faits des dieux anciens. Cela prouve que l'iavention mythologique, aussi bien que lingnistique, est intimement unie à l'imitation. Observons que la préoccupation anxieuse et l'adoration des animaux ont dii, en s'affaiblissant, conduire à la fable. I^ien de plus naturel que d'humaniser les botes pour rire après les avoir divinisées pour tout de bon. Rien de plus naturel même que de combiner ces deux tendances et de rire de ce qui fait peur ou de se moquer de ce qu'on adore. Aussi la fable est-elle très antique. Elle date au moins du règne de Ramsès III, d'après M. Sayce, « et le roman de Renard a son analogue chez les Cafres »

et le Kronos des Hellènes ne différaient que par 1) nom; mais Alexandre-Sévère lui même eût renoncé à la prétention d'identifier le dieu-chat d'un pays avec le dieu-hibou d'un autre. Donc, la logique sociale poussait à anthropomorphiser. — Mais ellen ; poussait que pour un temps. Le même besoin d'unification religieuse, en se continuant, a favorisé l'avènement ou le triomph< du pur spiritualisme divin ; car, d'une part, la forme humaine n'a jamais été prêtée aux dieux que poétiquement, et la puérilité de cette poésie n'a pu rester toujours inaperçue ; d'autre part, diversité des races humaines était un obstacle à la propagatioi indéfinie d'une divinité à figure humaine.

Mais revenons. Etant donné que tout ce qui est naturel esj animé et divin, psychologiquement humain quoique surhumain, il s'ensuivait la transformation logique des météores^ des phénomènes naturels les plus frappants, en mythes, c'est-à-dire ei événements analogues à ceux de la vie de l'homme, mais plui étranges. On a dû, à la vue de la pluie, de l'éclair, de l'ouragan,^ du beau temps, se demander : quel est le combat ou l'hymei d'esprits que cela signifie? Et, le problème ainsi posé, l'ingéniosité des primitifs s'est appliquée à le résoudre en inventions| multiples. Ce n'est pas par hasard, c'est avec intention san: aucun doute, que « dans la plupart des langues connues, dit M. d'Alviella, le soleil et la lune sont de genre différent, ce qui permet d'en faire deux époux ». Notons que les plus ancienne* légendes mythologiques, comme les thèmes primitifs de répopé( ou des arts du dessin, sont plutôt des combats que des hymensj mais que, par degrés, les légendes divines, comme les thème* artistiques, font passer au premier plan les récits d'amours. Ce serait d'ailleurs une exagération manifeste de donner à laî mythologie la météorologie pour unique source ; nous venons d( voir que la zoologie en est une fontaine non moins abondante.! Bien plus abondante même ; en effet, si le tonnerre ou le ventj pouvait être impressionnant pour nos sauvages ancêtres, la Tue] d'un crocodile, d'un boa ou d'un lion prêt à les dévorer devail l'être bien davantage. L anthropologie aussi, il faut l'accorder à' Spencer, pour faire une juste part à son évhémérisœe outrancier, a été un des affluents principaux du grand fleuve de l'apothéose; et, dans l'Inde actuelle, nous voyons encore des dieux monter de la foule humaine aux cieux. Gela commence, dit

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Lyall, par « le culte des parents et amis défunts; puis vient celui des gens affligés ou favorisés par l'action divine de saints ou de héros que l'on sait avoir été des hommes ; ensuite on a le culte des demi-dieux et finalement celui des divinités puissantes qui ne gardent rien d'hun^iin, sauf leur nom ou leur figure ». Ce progrès s'accomplit par suite d'une propagation de crédulité qui devient plus intense, naturellement, à mesure qu'elle se propage. Au moment où l'origine terrestre s'oublie, le dieu est achevé (1).

Quoi qu'il en soit, il n'en reste pas moins que les premières rehgions sont essentiellement narratives, peu ou point dogmatiques. Les peuples enfants sont conteurs, non généralisateurs ; et, pour eux, expliquer quelque chose, c'est raconter une histoire à ce sujet. L'avantage de ce caractère commun à toutes les religions naissantes, c'est que, lorsque le besoin d'unification sociale les oblige à se fusionner en se rencontrant, il n'est jamais bien difficile d'accorder toutes ces histoires racontées par des tribus ou des cités différentes qui cherchent à s'amalgamer {%. Car des récits peuvent ne pas se confirmer, mais ils ne peuvent jamais^ quelques dissemblables qu'ils soient, se contredire, même quand on les brode sur le même canevas, pourvu qu'on ait soin de les prêter successivement, et non simultanément, au môme héros divin. La mylhologle, en somme, avec ses longues narrations, avec ses métamorphoses et ses généalogies de dieux ([ui prennent tour à tour les formes animales, végétales, ou même inanimées, les plus variées, avec ses efforts pour ex[)li(iuer l'état de l'univers actuel par les péripéties de son passé, la mythologie est une sorte de transformisme enfantin, accommodé à l'esprit de peuples enfants. Comme tout évolutionisme, elle renferme un élément essentiellement religieux, le sentiment de la parenté

(1) Pareillement, quand des ma\itnes de conduite, fonm'os par des ex[)ériences d'utilité on de sympathie souvent renou\eIres, •?*> sont consolidi-os au point qu'on a oublié leur origine utilitaire ou «ympaluque, odes se transligutent en dévoies moraux.

(2) En fait d'inventions religi'îuscs propres ;ï rlissimuler les rontradidions de cultes désireux de se fondre ensemble, rien de [dus cominod.' ei d.» [dus etlieace que la théorie hindoue des 'réincanialion^, des mctempsyi liosrs divines. « Au fond, nous dit Sumner-Maine {Uis(. du Droil), le l)r.ihïiianisnie est essentiellement une religion de compromis. Il se concdie avt-c les anciennes formes du culte aussi bien qu'avec les nouvelles, lorsqu'elles sont devenues sullisamment pré[)onderantes, et se les incorpore en adoptant la divinité à la mode comme une iucaruatioQ de Vichnou ou de Siva. »

270 LA EOGIOUE SOt:iALE

profonde de tous les êtres. La curiosité imagînative qui projeta ainsi la pensée du sauvage à la poursuite des grands problèmes l'arrachait à son étroit horizon social et luttait contre la sympathie exclusive qui le liait aux seuls membres de son clan ou de sa tribu. L'esprit mythologique peut être considéré comme l'antidote de l'esprit de clan. Dès cette humble origine, donc, la religion s'orientait déjà vers sa mission de fraternisation universelle. Quelle nécessité logique y a-t-il daus la série des étapes qui conduisent de l'adoration des fétiches puis des idoles en plein air, à un autel découvert, puis abrité, ensuite à un temple dont l'autel n'occupe qu'une faible et enfin une très faible partie ? On suit très bien, d'après M. Albert Réville, cette « genèse du temple » dans le Pérou de Jucas ; chez les Hébreux aussi, et chez les Grecs. Cette nécessité logique ou plutôt téléologique, c'est, par analogie, celle qui a fait se succéder des inventions capitales pour satisfaire de mieux en mieux au besoin d'abri. On a dû, naturellement, puisqu'on prêtait aux dieux les besoins de l'homme, les abriter selon la manière usitée parmi leurs adorateurs. Chez les troglodytes, il est probable qu'on les a nichés dans des grottes ouvertes, c'est-à-dire en plein air; le fétiche de l'homme des cavernes avait sans doute son anfractuosité à lui ; chez les nomades, Tidole avait sa tente à elle, comme le prouve l'arche d'alliance des HébreuX; et, quand on apprit à construire des maisons, grâce à la découverte du bronze et du fer, — des maisons de bois, de brique, de pierre. Ce que je dis du dieu est aussi vrai de l'autel, s'il est certain que l'idée du sacrifice a dû naître partout où le dieu a été conçu comme ayant faim et soif. Ce n'est pas tout, le besoin d'entretenir la foi dans les âmes, de la fortifier et de la répandre, besoin surexcité autant que satisfait par la communion imitative des croyances^ a suggéré, a dû logiquement suggérer partout l'idée de bâtir, autour de l'autel, de vastes portiques ou de vastes édifices clos, propres à la prédication, au chant des hymnes, à l'adoration en commun. Par une série de déductions très logiques aussi et fatales, on s'explique que certaines superstitions fameuses, la sorcellerie, la divinatian par le vol des oiseaux ou par les songes, les otracles (1), l'as-

(î) Il est fort difficile pourtant de s'expliquer logiquement la divination par rinspection des entrailles des \ictimes, divination née spontanément en Amérique comme dans l'ancien continent, M. Réville suppose que, la victime étant supposée

trologie, soient nées d'une manière indépendante chez la plupart des peuples, au Pérou et au Mexique comme en Grèce et à Rome. C'étaient là des erreurs nécessaires. Car, en fait à'inventiojisiiécessaires^ il n'y a pas que des vérités.

Nécessaires à quoi? A satisfaire de mieux en mieux, sur une échelle sociale de plus en plus vaste, cet impérieux besoin de certitude et de sécurité qui est la fin commune de la Religion et de la Raison. Certes, si Ton n'envisage les religions, surtout les cultes inférieurs dont je viens de parler, que du dehors, le spectacle est horrible. Qu'y voit-on ? Des rites cruels ou absurdes, des augures dépeçant des poulets, ou des sacrificateurs mexicains ouvrant des poitrines humaines, ou bien des châsses promenées processionnellement parce quelles renferment un ossement quelconque. Mais, de même, si Ton ne regarde le patriotisme que du dehors, quelle idée en aura-t-on à voir des champs de bataille couverts de blessés éventrés, ou des manifestations enthousiastes autour d'un drapeau, morceau d'étoffe attachée à une longue perche? Ici et là, il faut descendre dans l'âme des acteurs, y lire l'ardeur généreuse qui les soulève, et souvent les égare. Il faut reconnaître de quel prix inestimable a été ce double legs des aïeux, la bravoure el la piété, la soif de liberté et la soif de salut, ces formes diverses de lespriL de dévouement, que nous devons au patriotisme et à la religion. La jeune prêtresse de Cypre n'était pas plus impudique en se livrant rituellement au premier venu dans les bosquets sacrés que nos soldats ne sont féroces en sabrant reiiuemi dans une charge de cavalerie. Elle n'était pas plus une courtisane qu'ils ne sont des assassins

s'ideaUfier momentanéracût avec le dieu auquel elle était offerte, on croyait pénétrer les secrets de l'un en reg^ardantrinlérieur de l'autre. C'est possible, comme il est possible que, en manj,'eaiit la victime après le sacri(ice, on croyait |»articiper par cet acte de Uiéophai^ic aux qnilitôs du dieu. Kn mangeant un chef ennemi tué à la guerre, ne croyait-on pas sassiiniier sa bravoure ou sa ruse? On a d'ailleurs exagéré les similitudes spontautes des pratiques du culte entre rancieu monde et le nouveau. Ici comme là, une sorte de bapléme, une sorte de confession, étalent connus, ce qui est déjà bieu assez remarquable. Mais les vierges du soleil, chez les Iticas, différaient essentiellement des vestales, en ce qu'elles étaient consacrées au soleil et formaient un vrai harem à l'usage du roi ou de sa famille. Si Tune des vierges, réputées telles tant qu'elles ne se livraient ainsi (ju'aux lils du soleil, manquait à son vœu de chasteté relative, elle était, non pas emmurée, comme U Testale, maii enterrée \ivante, pour être soustraite aux regards indignés du soleil. — Le teocalli mexicain ressemble extérieurement à la pyraî lide égyptienne ; mai» celle-ci est un tombeau, qui cache dans ses flancs une momie ; celui-là est un autel portant à son sommet la pierre du sacnflce.

^72 LA LOGIQUE SOQALE

et que le prêtre de Mexico n'était un bourreau. C'est peut-étn quand on s'est dépouillé de tous les dogmes de sa religion mater-j nelle, et que, cependant, on la sent toujours vivre en soi, c'est' peut-être alors qu'on se rend compte nettement de ce qui est son essence intime, son germe profond, le sentiment de désolation et de commisération d'où elle est née et qui n'a point perdu sa raison d'être.

Si l'immolation des victimes humaines est chose atroce, n'oublions pas que c'étaient des prisonniers de guerre, des étrangers sociaux ou des malfaiteurs, sortes d'étrangers intérieurs, et que l'étroitesse extrême du champ social de ces temps, la clôture hermétique de ce domaine au delà duquel tout était permis, explique cette inhumanité. 11 y a aussi une autre excuse, plus profonde. M. Réville, dans son ouvrage sur les religions américaines, montre que la religion aztèque, quoique infiniment plus cruelle et plus sanguinaire que le culte des Incas, où les sacrifices humains étaient à peine pratiqués de loin en loin, était pourtant susceptible de beaucoup plus de progrès et certainement serait parvenue à un degré bien supérieur de beauté morale, d'humanité môme, si on lui avait laissé le temps d'achever son évolution. Puis il généralise cette remarque. « Ce ne sera pas, dit-il, la seule fois que nous verrons la rehgion la plus inhumaine renfermer des germes d'un développement supérieur à celui que peut atteindre une religion contemporaine et déjà plus ouverte au principe d'humanité. Cependant, c'est à ce principe que les religions les plus élevées devront, par la suite, leur saveur et leur force d'attraction. Mais il semble que, pour acquérir toute sa valeur religieuse, ce principe ait besoin de sortir d'un état d'esprit où la sympathie humaine a été d'abord absolument sacrifiée à l'intérêt majeur de l'union avec l'être divin », union réputée accomplie quand les fidèles, se livrant à une anthropophagie qui est une théophagie intentionnelle, mangent la chair des victimes humaines (1), soit parce que celles-ci sont momentanément identifiées au dieu devant lequel on les immole, soit parce que, ce dieu étant censé prendre part au festin, on devient son commensal, lien d'intimité très étroit en tout pays de castes. C'est étrange ; et c'est là un curieux exemple des détours de la

(1) Ou bien, s'il s'agissait d'une déesse, l'union avec elle pouvait s'accomplir aussi par un amoureux ra,iprochement avec une de ses prêtresses.

LA RELIGIOX 273

dialectique sociale- Ce n'en est pas moins certain. Ne Toyonsnous pas partout, dans la vie psychologique de l'élite morale qui ressent la première les élans d'une vive et ardente charité, comme dans la vie religieuse des peuples qui s'élèvent à sa suite jusqu'au culte de l'humanité, ne voyons-nous pas une période de mysticisme, d'amour divin passionné, d'hallucination du cœur peut-être, mais n'importe, précéder le large et généreux amour des hommes? Auguste Comte lui-même, pour imposer l'humanité à notre amour, n'a-t-il pas cru devoir la diviniser?

Une nécessité logique a toujours poussé plus ou moins le polythéisme au monothéisme comme la fédération à la centralisation, comme le morcellement local des idiomes, des mœurs, des arts, à l'unité linguistique, morale, artistique. Par imitation, de haut en bas, s'est propagée la notion de l'unité divine. Elle a commencé par être particulière à un Socrate, à un Platon, puis, peu à peu, sous Auguste, elle a pris possession de toutes les têtes éclairées et s'est mise à descendre dans le peuple, mais bien péniblement, jusqu'au christianisme. En même temps qu'elle tendait à se répandre ainsi, l'idée d'un Dieu se fortifiait et, de simple opinion, devenait foi intense. La dévotion chrétienne ou quasi chrétienne naît alors, sentiment nouveau de la présence continuelle et de la providence de Dieu, combinaison psychologique d'humilité, d'abnégation, d'obéissance, de foi émue et profonde. Sénèque et Épictète appellent Dieu Notre Père. Ils font leur examen de conscience. La croyance en l'immortalité s'enracine, se fait vivace, comme au moyen âge : on croit non plus aux ^ Champs-Elysées, mais au ciel moral et mystique. Les jeûnes, les abstinences, les mortifications de toutes sortes sont pratiquées par des hommes mi-religieux, mi-philosophes.

La rapide propagation et le triomphe final du christianisme à partir du m' siècle s'offrent comme la solution d'un grand problème de logique sociale. C'était, au m*' siècle, un problème de maximum de croyance plutôt que d'équilibre des croyances, qui se posait. Car, par la fusion des nationalités qui avait conduit au rayonnement étendu des divinités provinciales ou romaines et au croisement de leurs rayons, à leur assimilation assez factice, mais facilement acceptée, le problème d'équilibre avait déjà été résolu d'une manière à peu près satisfaisante, qui a pris le nom de syncrétisme. Le Panthéon, où tous les dieux latins, grecs,

G. Ta.i E. 18

égyptiens, orientaux, étaient hospitalièrement admis, symbolisait Fétat d'esprit, élevé et faible, extrêmement répanda, qui avait permis cette harmonisation apparente et cette mutuelle limitation pacifique de cultes jusque-là étrangers ou hostiles les uns aux autres. Mais, si le besoin de supprimer les contradictions, au moins expresses et haineuses, entre les multiples croyances qui couvraient le sol de l'Empire, et qui, grâce à lui, échangeaient leurs lumières, paraissait être satisfait, — le christianisme mis à part, — en revanche, le besoin d'une croyance plus intime, d'une certitude plus forte, se faisait sentir de plus en plus vivement et restait de plus en plus inassouvi.

A la fin du ii" siècle et au commencement du m®, sous les Antonins déjà, sous les Sévères surtout, ce réveil de la vie religieuse a frappé tous les historiens. L'immense avidité de croire à quelque chose de spirituel et d'immortel gagne toutes les couches supérieures delà société, et, d'année en année, y monte comme une inondation lente des âmes. A quoi tenait cette marée religieuse ? A la pacification universelle qui, en se prolongeant, avait répandu l'abus d'abord, puis le dégoût, sur les hautes cimes, des plaisirs sensuels, purement individuels, et faisait apprécier sans cesse davantage les joies vraiment sociales, celle de se sentir frères et unis dans une communauté de sublimes espérances. On peut prédire, presque à coup sûr, que partout où la guerre aura fait trêve pendant un siècle ou deux, partout où s'établira la paix stable et en apparence assurée à jamais, l'aspiration idéale ou mystique se réveillera pareillement. Or, par l'interprétation néo-platonicienne des mythologies antiques, on avait bien essayé de répondre à cette demande impérieuse des consciences, de spiritualiser et de moraliser les mythes de Jupiter, de Vénus, de Mercure, d'Apollon ; mais on n'y était point parvenu. La marée religieuse montait toujours (1).

(1) Ce besoin de découvrir un sens spiritualiste et monothéiste aux textes les plui primitifs se répandit partout à cette époque. Les Juifs, Philon notamment, interprétaient de la sorte la Bible, les Stoïciens et les Alexandrins la mythologie clas* sique, les prêtres égyptiens eux-mêmes leurs dieiix-bêtes. En Orient, cela prit !• nom de Gnose, et le manichéisme, d'où procèdent nos Purs et nos Cathares du moyen âge, se rattachait au Gnosticisme (Voir là-dessus la belle Histoire des idées morales de Denis). — Mais, en somme, ce mouvement paraît avoir eu plus de superficie que de profondeur. Et il est probable que, sans l'apparition du christianisme, cette marée serait redescendue peu à peu, ne laissant après elle que quelques pratiques et quelques belles maximes. Le monde gréco-romain, d'après M. A. RéviU»|

En ce moment est apparu le Christianisme, qui, depuis deux cents ans, s'élaborait dans l'ombre et avait traversé déjà, comme une invention capitale en voie do se perfectionner pour devenir pratique, plusieurs crises de développement. On ne pouvait point songer à l'englober dans le syncrélisme banal. Car, seul avec le judaïsme, parmi tous les cultes de l'Oi-ient, il niait l'existence des autres dieux et la légitimité, partielle ou secondaire môme, des autres religions. Il ne pouvait se contenter, comme le culte persan de Mithra, divinité spiritualiste aussi et d'une haute noblesse, de faire reconnaître sa souveraineté aux cultes inférieurs, sans exiger leur disparition. Avec lui, pas de milieu : il devait exterminer ses rivaux ou être lui-même détruit. De là la nécessité des persécutions qu'il a subies et de la révolution sanglante que sa victoire a inaugurée.

Ces deux grands faits ; la propagation d'un besoin croissant, immense, de conviction spirituelle et morale, et l'élaboration d*une foi propre à satisfaire ce besoin, avaient longtemps cheminé parallèlement, indépendants l'un de l'autre. iMais, dès qu'ils se sont rencontrés, il était logiquement inévitable qu'ils s'uniraient avec force, qu'ils exerceraient l'un sur l'autre une énergique action réciproque. Quand cet élément nouveau est intervenu, le tranquille syncrétisme païen, cet équivalent religieux de notre éclectisme philosophique à la Cousin, a été grandement troublé. La solution par lui donnée au problème d'équilibre a été démontrée fausse et illusoire. C'était à recommencer. Et des duels logiques s'engagent alors entre l'idée nouvelle et chacun des autres cultes ou plutôt chacun des mythes que ses dogmes nient. Par une suite d'escarmouches et de batailles rangées, on arrive enfin à la foi la plus forte et la plus équilibrée qu'on eût -encore vue.

Mais voyons comment les dogmes chrétiens se sont formés (i).

«erait tombé par degrés « dans un état d'e?prit très senibl ible à celui dans lequel i'est figé le Céleste Empire ». Il njoute que '< il est étonn-uit de voir comme on défient ChioDis à la cour des Sévères et dans le cercle brillaiit qui se réuait au m* siècle autour des femmes distinguées de ccUe impériale maison. C'est un même syncrétisme superficiel, une même préoccupation de Tétiquette et du rite, une même faiblesse superstitieuse associée à de belles maximes abstraites sur la vertu, la puret^L la justice et la régularité dans le gouvernement des hommes. Pythagore passe à Tétat de Bouddha occidental. Le pérégrioant Apollonius de Thyane est un immortel taoïste de grande distinction. »

(1^ Je voudrais bien voir M. Loria, avec son ingéniosité habituelle, ou quelque

276 lA LOGIQLE SOCIALE

Les quatre premiers siècles de notre ère ont été une grande fermentation tumultueuse et parfois sanglante des deux logiques,, l'individuelle et la sociale, en vue d'aboutir à la fondation et à l'unité de ces dogmes. Il s'agissait, d'une part, d'accorder les' éléments opposés qui devaient entrer dans la composition de la doctrine : l'Ancien Testament et l'Évangile, l'Écriture sainte dansson entier et une partie de la métaphysique platonicienne, Tidée juive du Messie et l'idée grecque du Verbe, la nature divine du; Christ et sa nature humaine, le libre arbitre de l'homme et la^ prescience ou la toute-puissance de Dieu. Problèmes ardus, qui; soulevaient des tempêtes sous le crâne de chaque théologien| appliqué à les résoudre, souffrant de ces contradictions et désirant mettre fin à cette souffrance, pour sa délivrance personnelle d'abord. Autant de Pères, autant de solutions différentes : celles, des judéo-chrétiens, des gnosliques, de Clément et d'Origène, d'Arius, d'Athanase, etc. Et, d'autre part, il s'agissait, pour chacune de ces solutions plus ou moins bonnes, de faire cesser"; la contradiction entre elle et les solutions rivales, de se propager à leurs dépens, de fonder l'Église substituée aux églises. L'une et l'autre lâche ont été remplies, mais avec un succès^ inégal: la première, imparfaitement, car la subtilité orientale a eu beau s'épuiser en un luxe merveilleux d'ingéniosités théologiques, jamais la contradiction inhérente à l'affirmation simul-î tanée de certaines thèses, le libre arbitre humain et la prescience-] divine par exemple, n'a pu être effacée. Seulement, un moment; est venu où, las de tourner dans un cercle de solutions impuissantes et imaginaires, on s'est résigné à l'inévitable, on a dit:j soit, c'est incompréhensible, mais, précisément, il le fallait poui que ce fût divin. Et l'on s'est apaisé l'esprit en appuyant sur ceî mystères tout un édifice de déductions claires et logiques, comm( Kant et Spencer ont construit leurs systèmes, l'un sur ses noumènes, et l'autre sur son Inconnaissable. Ainsi, la logique indi-j viduelle appliquée aux dogmes n'a réussi qu'à moitié et moyennant un suicide héroïque. Au contraire, la logique sociale ici,] dans les limites de la grande société européenne, a pleinement]

autre sociologue de la même école, essayer d'expliquer, par des raisons purement ou principalement économiques, cette formation des dogmes chrétiens, la successioa et la lutte des hérésies, tout le sang versé pour des diftéreuces d'un iota entre dcs^ doctrines.

triomphé au moyen âge par l'établissement du catholicisme. Toutes hérésies exterminées, toutes dissidences dogmatiques supprimées (1), les esprits des chrétiens avaient cessé de se contredire entre eux et se confirmaient mutuellement, quoique, en chacun d'eux, un certain amas d'idées contradictoires et de fins contraires n'eût pu être expulsé. Mais on ne souffrait plus des contradictions qu'on portait en soi-même et qu'on voyait tout le monde porter allègrement. Par suite, elles n'avaient point pour effet, restant implicites et inaperçues, de neutraliser l'une par l'autre les énergies de convictions inhérentes aux idées opposées et affirmées toutes à la foi. En logique sociale, cehi a été reconnu depuis longtemps. La maxime de la tolérance religieuse, de la liberté de conscience, repose sur cette vérité, qu'il n'est pas nécessaire d'établir l'unité de foi dans un État pour faire concourir au bien de l'État la totalité des forces représentées par les croyances individuelles des citoyens. Ce concours s'opère aussi bien quand elles se divisent en cultes dissidents, à la condition qu'ils n'affichent pas les uns à l'égard des autres de la haine ou du mépris. La juxtaposition dans un même cerveau d'idées contradictoires qui ne se sentent pas telles ou s'y résignent est l'équivalent psychologique de l'élat social formé par la coexistence paisible sur un môme sol de religions et de doctrines différentes. Et, si cette tolérance subjective n'est point louable, malgré sa ressemblance avec l'autre, qu'on vante si fort, elle n'est pas non plus absolument inexcusable.

Est-il utile d'ajouter que de pareilles spéculations tliéologiques, si elles se produisaient aujourd'liui pour la première fois, se heurteraient et s'arrêteraient à l'obslacle majeur de nos sciences qui ont détruit l'illusion du pi'éjugé anthropocentrique? Elles nous ont appris la place de la T<M'ie dans l'Univers, celle de l'humanité dans la yie terrestre. Il fallait ignorer bien profondément tout cela, il fallait être bien convaincu que la terre était la seule planète habitée dans l'iminensité du firmament et que l'homme esta une distance infinie au-dessus de tous les autres ^tres vivants; il fallait nier implicitement tout ce que l'astrono-

(1) On lait à quel prix. « A mesure, remarque Harnack, que l'histoire a marché, le dogme a toujours dévoré ses i)ropres anciHres » qui se sont tour à tour excommuniés. En cela Thistoire des dogmes ressemble à celle des révolutions. Il y a là un effet inévitable de l:i logique coileciive quand elle fonctionne avec force et intré- 4»idité.

278 LA LOGIQUE SOCLALE

mie, la biologie et la psychologie comparée nous ont enseigné et démontré, pour trouver naturel d'associer, comme logiquement liées, dans la conception du Dieu unique, ces deux idées: celle àa Sauveur des hommes, voire même d'une faible partie des hommes, et celle de Créateur de l'Univers tout entier. Mais on peut se demander, il est vrai, si, sans le christianisme, nos sciences existeraient, ou du moins auraient atteint leur degrés de perfection. Il a nourri, il a allumé et entretenu dans les cœurs un enthousiaste, un héroïque amour de la vérité qui n'a eu qu'à changer d'objet pour arracher à la nature ses secrets (1), et à défaut duquel ni Kopernic, ni Newton, ni Descartes, ni môme Darwin n'auraient peut-être surgi. Ce qui est certain, c'est que, tu moment où l'Évangile est venu offrir à la pensée grecque, réduite à spéculer depuis plusieurs siècles sur les Dialogues de Platon ou les œuvres d'Aristote, une pâture nouvelle, substantielle et savoureuse, la pensée grecque se mourait d'inanition. Cet aliment imprévu a ranimé sa vie et ses forces, pour le plus grand profit de l'Occident.

Et puis, il faut aussi se demander si au même préjugé anthropocentrique et antiscientique ne se rattacherait pas la notion de la culpabilité que nous ont léguée les religions, que le chaistianisme a retrempée, non sans une vigueur admirable d'exagération, et qui, même prodigieusement atténuée, reste encore l'assise de notre morale. Le péché, en la première ferveur de la foi, était réputé une chute de l'âme dans un abîme noir et sans fond, dans le gouffre de la vie inférieure et bestiale. Pourquoi, sinon parce qu'on supposait l'âme normale élevée à une hauteur vertigineuse, appelée l'état de grâce? Puisque chacun denous est le point de mire des regards divins ou des regards d'innombrables esprits déifiés, de demi-dieux, de héros, de saints, dent l'espace est rempli, le spectacle des péchés commis par lev moindre d'entre nous est un sujet d'indignation ou de scandale pour cette immense et invisible population divine, et non pas seulement pour le petit groupe de nos compatriotes ou de nos Toisins. La déconsidération du malfaiteur n'est donc pas circons» Crite à ce groupe ; elle s'étend à l'infini (2). Et, puisque, d'après

(1) M. Dubois-Raymond a émis cet avis il y a quelques années dans un discour» foleunel.

(2) De là ridée, maintenant survivante encore, même chez Kant, mais devenue

jnotre Code pénal encore, le caractère infamant des délits se proportionne à la gravité de la peine qui les frappe, il est impossible que le péché, frappé qu'il est de cette peine énorme et aux conséquences incalculables, le mépris, la haine de tous les saints et de Dieu lui-même, — ou, chez les païens, de tous les dieux et de tous les demi-dieux,— ne soit pas le plus haut degré de l'infamie.

Donc, pour laver une telle souillure, il n'était pas de souffrance expiatoire, de jeûne sous la cendre et le cilice, de fuite dans le désert, qui fût un sacrifice excessif; et, dans la rigueur de ces pénitences monacales, s'exprimait énergiquement l'orgueil humain, un orgueil éteint dont le notre n'approche pas, un orgueil précisément égal et pareil à celui qui s'étalait dans le culte antique de la gloire. Quand le héros Spartiate ou athénien iuimolait sa vie si facilement pour con quérir quelque étroite renommée locale, c'est qu'il était persuadé aussi que le monde entier, avec ses puissances invisibles, avait les yeux fixés sur lui, que ce grand public transcendant et universel l'applaudissait, et que l'écho de ces applaudissements se prolongeait à l'infini dans le temps et l'espace. Si l'on admire la passion de gloire qui inspirait cet héroïsme classique, on ne doit pas moins admirer cette lièvre de pénitence qui poussait au martyre ou à la Thébaïde les premiers chrétiens. Même elle a droit à plus d'admiration, car elle suppose que la conception de la divinité partout présente et de la multitude demi-divine qui l'escorte s'est siugulièment épurée et sublimée. Le héros anti(iue con(;oit des dieux dont le plus grand plaisir est d'assister à dos exploits militaires, à un beau massacre d'ennemis, et dont jamais le regard n'a pénétré dans le for intérieur des conscieiiccs. Mais le chrétien primitif prête à son dieu et h tous les esprits angéliques ou sanctifiés qui peuplent à ses yeux: le monde, un souci supérieur : préoccupé avant tout de pureté morale, d'élévation et de force morale, il croit que ces êtres transcendants ont le môme idéal,

Injustifiable à une époque d';iUiéisme ambiant et inaroué, que, s'il ne restait que deux hommes sur la terre et que l'un tuât Tautre, le crime du meurtrier mériterait encore châtiment, quoiqu'il n'existât plus de socicHé intéressée à l'exécution de eette peine. Au moment où cette conception s'est formée, ou croyait que le meurtrier hypothétique dont il s'agit aurait à compter encore avec la grande société supérieure. C'est donc bien toujours sur Topinion sociale, réelle ou supposée, que repose la pénalité.

28 J 1 LA LOGIOLE SOCIALE

et il se juge soutenu par eux dans ses efforts pour le réaliser, ou accablé de leur mépris quand il tourne lâchement le dos à cette lumière vraiment céleste. Comiije l'empereur byzantin, voilé dans sa loge, assiste aux jeux de l'Hippodrome, Dieu lui-môme, du haut de son trône et toute sa cour avec lui, s'intéresse aux efforts d3 rame qui concourt pour le prix de l'athlétisme intérieur. Le firmament, avec ses innombrables étoiles, est comme un Cotisée pUin de spectateurs qui acclament le vainqueur, qui poursuivent le lâche de leurs vociférations. Quelle gloire, mais aussi quelle honte on peut recueillir là! — L'écart entre le plus haut degré de grandeur et le plus profond gouffre de bassesse où l'âme puisse atteindre s'est assurément beaucoup amoindri depuis ces âges de foi. Mais qui sait si une telle illusion d'orgueilleuse génwosité n'était pas nécessaire pour déposer au fond de nos cœurs cette horreur instinctive du mal moral, cette vénération innée de la beauté morale, sans lesquelles, bornée à un petit calcul d'utilités et de probabilités, la morale s'évanouirait dans rhvgiône et le Code pénal ?

On a exagéré les similitudes entre le bouddhisme et le christianisme. Jusqu'à quel point sont-elles imitatives ? Peu importe (1). Il en est d'instructives et d'importantes, notamment cette analogie de développement qui, sans avoir pour cause l'imitation, s'explique par les lois logiques de l'imitation : le bouddhisme diffère du brahmanisme d'où il est sorti, comme le christianisme du mosaïsme, par la substitution de l'investiture individuelle et libre à la transmission héréditaire des pouvoirs sacrés. La caste des brahmanes, comme celle des lévites, a été remplacée par un clergé voué au célibat (2), recruté indifféremment dans toutes les classes, par des moines mendiants surtout qui rappellent étrangement nos franciscains et les philosophes fameux du stoïcisme impérial, « ces moines mendiants de l'antiquité ». Il est remarquable que ces trois grandes doctrines de salut, par une rencontre à coup sûr spontanée, aient abouti à chercher le salut universel dans l'anéantissement du désir, joint à la plénitude de la foi au Maître. Rappelons-nous le but final

(1) Celles qui existent entre Bouddha et le fondateur du jaiuisme, entre Bouddha et Krishna, sont manifestement imitatives. Entre Bouddha et le Christ, non. Mais entre le Christ et Krishna, que de ressemblances singulières! — La cloche et le ehapelet ont été empruntés par le christianisme au bouddhisme,

(2) Le Gow/'OM hindou ressemble au rfirec/ewr catholique.

OÙ tend, avons-nous dit, la logique sociale, à savoir un maximum de croyance stable et un minimum de désir non satisfait; et nous comprendrons ce qu'il y a de légitime et de rationnel dans le succès de deux religions et d'une secte philosophique (1) qui ont fait consister la perfection humaine à surexciter la foi même indémontrable et à réfréner le désir inassouvissable et môme assouvissable.

Mais ces deux lins sont très inégalement poursuivies par les disciples de Jésus et par ceux de Çakya-Mouni. Les premiers attachent une importance capitale à la ferveur de la foi {justifia cati ex fide), les seconds, comme les stoïciens, auxquels ilsressem])lent davantage, à l'extinction du désir. — Puis l'immense pitié qui a suscité l'élan chrétien comme l'élan bouddhique, se prend là au mal du péché individuel ou hérité des ancêtres, ici aux douleurs de la vie présente et à relTrayant danger des renaissances. Le salut chrétien est l'espérance de la rcdcmptiouy du pardon, de la récompense céleste ; le salut bouddhique, purement négatif à l'origine (2), c'est l'espérance du Nirvana, sortede néant, salutaire arrêt de la roue des transmigrations. — Cette peur affreuse de renaître, ce soulagement joyeux du cœur à la pensée qu'on ne renaîtra plus, est bien fait pour étonner le monde occidental, à tort cepend mt. Pour une créature située aux bas degrés de l'échelle animale, la foi à la métempsycose pourrait être rassurante, car, en renaissant, elle aurait beaucoup plusdechancesde monter que de descendre ; mais, pour l'homme, qui se sait ou se croit placé à une liauteur extraoï'dinaire audessus des bêtes ; pour un homme surtout élevé aux premiers rangs de la société, appartenant à l'élite iiilellectuelle, tel que Çakya-Mouni, que peut être la renaissance, sinon une déchéance? Quoi qu'il en soit, il est trop clair «pie lien de i)areil à cette originale angoisse n'a épouvanté le monde où Jésus a prêché.

Autre singularité plus intéressante. Le bouddhisme, émané d'une conception des choses éminemment pessimiste et athée

(1) Ou plutôt de toutes les grandes reliijious, car l'islamisme n'y fait pas «xception.

(2j Eu revanche, c'est uu salut colleclif. « Va, Puriia, dit Çakya-Mouui à l'un de ses disciples; délivré, délivre; arrivé à l'autre rive, fais-y arriver les autres; consolé, console; parvenu au Nirvana complet, fais-y arriver les autres. » (Burnouf, Inlrod. à l'Iiisf . du bouddliisme). <'/est aiusi (pie les élus chrétiens, une foi» sauvés, iutercèdent pour le sauvetage de leurs frères.

282 LA LoaiçuE sociale

chez son fondateur philosophe, contempteur des rites, aboutit un polythéisme dévot, ritualiste et crédule aux promesses d( posthume félicité. « Peu à peu, dit M. Réville, Bouddha avaii été divinisé. Dieu supérieur aux dieux brahmaniques, il retai dalt sa disparition finale dans le Nirvana pour continuer à l'hi manité (par ses réincarnations successives) sa protection et se? bienfaits. Plusieurs de ses disciples les plus éminents l'avaiei suivi dans cette ascension vers la dignité divine, et coopéraien| avec lui dans cet office rédempteur. Le bouddhisme était doni devenu un nouveau polythéisme (1). » Est-il nécessaire de fairt observer que rien d'analogue à cette transformation ne s'aperçoit dans le développement du christianisme? Ajoutons que h perspective du Nirvana, même dans Tlnde, et à plus forte raisoi hors de son berceau hindou, n'était pas suffisante pour enthou^ siasmer les masses populaires; il a fallu entendre ce mot en ui sens moins austère, plus attrayant, si bien qu'en Chine, pal exemple, le nirvana est devenu un véritable paradis. — Pat où Ton voit l'irrésistible pente qui a contraint jusqu'ici toutt religion, sous peine de disparaître, et quel que soit son point d« départ, à satisfaire enfin, par l'idée diviae et par l'idée de l'immortalité (2) le double besoin de vérité et de sécurité, de certiî tude objective et de certitude subjective, qui tourment( l'homme .

Est-ce à dire que la proclamation de ces deux dogmes sers toujours nécessaire aux créations religieuses de l'avenir, si l'avenir en réserve à l'humanité? Peut-être non. Le besoin de véritij va s'étendant, mais le besoin de sécurité va se resserrant danï les limites de la vie terrestre. Il n'y a de vraiment essentiel l'idée de religion, comme Herbert Spencer l'a très bien vu, qu( le profond etrespectueux sentiment dumystère universel, l'affiri malion de son impénétrable obscurité érigée en vérité suprômel

(1) n y a eu, d'après Burnouf, « trois bouddhismes pour ainsi dire : celui sûtras simples, où ne paraît que le Buddha humain, Çakya-Mouni ; celui d< sûtras développés et Mahayanes où se rencontrent, à côté du Buddha humaii d'autres Buddhas et Bôdiiisattvas fabuleux; celui des Tautras enfin où, au-desst de ces deux éléments, est venu se placer le culte des divinités femelles du çivaïjme Je devrais probablement en compter un quatrième. » Quel rapport y a-tentre ce développement et celui ou plutôt ceux du christianisme? Car, ici comt là, les f< issues de l'iiistoire des dogmes ont été multiples », dit Harnacii.

(2) Le taoïsme chinois a imaginé des élixirs de longue vie et d'immortalité. Le miracles des religions ont toujours été des guérisons surtout ; et cette vertu thé^ rapeutique qu'on attribue à la sainteté n'est pas le moindre de ses attraits.

LA RELIGION 2ii3

Les mystiques, ces hautes futaies de la forêt religieuse, ont été clairvoyants en ceci. Cest une chose véritahlement frappante que la ressemhlance de tons ces inspirés à toute époque et en toute religion. Je ne parle pas de l'extase proprenitînt dite, qui, en tant que névrose, est la mOnie toujours, précipice pathologique côtoyant cette ascension, comme la folie le génie, mais où tous ne sont point tomhés. Qu'on lise Plotin ou sainte Thérèzc, Marc-Aurèle ou Fénelon, on les verra s'accorder avec les mystiques hindous dans la descriplion de leurs états intimes, de leur douceur souveraine goûtée à ne plus vouloir, à se laisser conduire par l'hôte divin, à se remplir d'une contemplation, d'une conviction stahle, absolue, et absolument sans trouble de désir. Le nirvana, en son meilleur sens, n'est pas autre chose. Les mystiques de rinde distinguent, comme sainte Théréze, divers degrés de l'état d'oraison, qui ont reçu des noms diiïérents. Le point culminant est l'ï/O'/^r, « lunion où l'âme sent qu'elle est en DieuetqueDieuesten elle (1)». Est-ce donc loutàfait une illusion, cette foi commune à tant de grands esprits qui ne se connaissent pas et qui l'ont puisée au for inléi'ieur? Ne dirait-on pas plutôt qu'en celte expérience intime s'est déchiréeà leurs yeux l'erreur des nôtres, l'illusion de notre autonomie absolue et de notre réalité radicale, qui nous empêche de sentir en nous Faclion de la virtualité infinie, de l'universelle puissance? Quoi (ju'il en soit, d'ailleurs, le sentiment illusoire ou non de cette co-i)ossession du moi par son non-moi intime, qu'il appelle son Dieu, et réciproquement, est la source d'un étrange amour qui l'cjailliL souvent sur l'universalité des créatures. Avec quel lyrisme Plotin parle de ce Dieu du cœur! « Sans l'avoir vu encore, on le désire comme le bien, et, quand on le voit, on le cont(Mn|)!e comme le beau, on est rempli de frémissement et de joie, on est frappé d'un effroi qui ne trouble pas, on aime d'un véritable amour, oà a d'âpres désirs, on sourit de pitié pour les autres amours, et on dédaigne les choses que jadis on croyait si belles ». On dirait une page de sainte Thérèze (:2).

(1) Barth, les religions de Tlude.

(2 Comparez avec l'Imilatiou : « Dilata me in amore, ut discuin inleiHori cor^ dis ore degustare quani suave sit amare et in amore licfutlitii et uat'ire » On lit dans un recueil çivaïte cité par Barth) : « Les môcliants pensent que l'amour et Dieu sont diirérents, et nul ne vojt qu'ils sont un. Si tous les hommes savaient que Dieu •l l'amour sont un, ils livraient entre eux. en paix. »

Quand le mystique s'arrête à ce degré, on peut dire qu'il n'est qu'un égoïste raffiné, absorbé, comme nos psychologues de déca-^ dence, dans la vision ou l'audition amoureuse de son propre cœur. Mais souvent il est poussé par ses voix et ses joies int< rieures à un dévouement fécond envers ses frères, à une concej lion plus large de la famille humaine, à un idéal réformateur! Alors il devient apôtre, héros, marabout, voyant, prophète, prophélisme, qu'est-ce ? Le mysticisme en action, le mysLicism( à cheval, pour ainsi dire, — ou plutôt à âne. En Israël, en IslamJ dans rinde, comme en Chine, comme en Grèce ou à Rouk comme en notre Europe môme, prophètes ou héros — dans sens de Carlyle — se ressemblent tous à ce trait, de jaillir du s( ou du sous-sol religieux de leur pays , d'en être les rej( tons les plus purs, alors même qu'ils combattent leur religion qu'elle les maudit, et de converger dans leurs aspirations, travers leurs dissemblances, vers une moralité très supérieure celle de leur temps, vers une Justice plus humaine faite pour ui domaine social très élargi. C'est une similitude toute spontanée celle-là, et, si l'on y réfléchit, bien surprenante. Que, en ui siècle de cosmopolitisme, de civilisation expansive, comme U nôtre, l'idée humanitaire s'incarne en quelque mystique du saint simonisme, du comtisme, du socialisme, cela peut s'expliquât sans trop de peine. Mais, quand un Isaïe, du milieu de sa petil tribu juive, rôve déjà de paix et de religion universelle (1), quanc dans l'étroite caste hindoue , sous la tente de l'arabe, noi voyons surgir à toute époque, dès la plus haute antiquité, d( visionnaires héroïques qui s'immolent à leur pressentiment trouble et troublant de l'avenir, d'où ont donc pu venir à ces faiblei créatures isolées, perdues dans un monde d'inimitiés, ce profond sentiment de sympathie humaine, ce besoin ardent de découvr ia justice si elle existe, et de la faire si elle n'est pas? Ces ardeui ont leur source physiologique, je lésais bien, pathologique sil'oi veut, vivante en tous cas; mais qu'est-ce que cela prouve, sinoi que la Vie en son fond et en dépit de sa surface égoïste, injuste meurtrière, n'est point peut-être aussi aveugle, aussi indiffé rente qu'elle en a l'air au bien et au mal? Qui sait s'il r 'y a pas ai cœur des choses de la bonté, et non pas seulement de la raison*

<1) Voir l'appeadice placé en note a ia lin du présent cliapitre,

Quoi qu'on pense à cet égard, c'est au cœur encore, et à cette obscure profondeur du cœur, qu'il faudra frapper, si le besoin se fait sentir de susciter une rénovation religieuse de l'ancienne foi ou une foi tout à fait nouvelle. Mais ce besoin se fera-t-il sentir? Dans son beau livre, si profondément, si involontairement religieux, sur V Irreligion de V avenir, Guyau est d'avis contraire. Un jour viendra, pense-t-il, où au lieu de se réunir sur un Credo commun, les esprits émancipés se diviseront en autant de systèmes philosophiques qu'il y aura de têtes vraiment pensantes, chacune d'elles se faisant sa conception particulière, et en partie hypothétique, de la fin des choses et de l'homme, d'où elle déduira son idée du Devoir. Ce serait le triomphe complet de la Logique individuelle sans nul sacrifice de la logique proprement sociale. A la vérité, il ne serait pas aisé d'appuyer sur une base si fragile la moralité supérieure, la nécessité des grandfs dévouements. Mais le poétique penseur compte ici beaucoup sur ce qu'il appelle le plaisir et la beauté du risque. Entre quelques belles hypothèses métaphysiques, indémontrables à la rigueur, on opterait, en vertu de probabilités plus ou moins légères; et ce serait une joie telle de se décider ainsi, de jouer sa vie sur ce noble aléa, qu'on oublierait en s'immolant l'incertitude attachée à son immolation.

Est-ce admissible, à l'exception de quelques âmes exceptionnelles, comme celle qui parle ainsi? Non. La grande masse humaine a d'autant plus besoin d'unanimité dans sa croyance que sa croyance est moins démontrable ; cette unanimité lui tient lieu de preuve. Elle ira donc, imitativemont, — ce qui est une manière d'aller logiquement là où les prémisses sont insuffisantes — du côté de l'hypothèse la plus accréditée et qui, par suite, ne tardera pas à devenir dogme. D'ailleurs, le dévouement au Devoir^ qui est le premier besoin des sociétés, suppose la foi au Devoir; et l'on ne peut croire au Devoir — nous le savons d'après notre analyse syllogistique de cette idée capitale — qu'avec une énergie proportionnelle au degré de croyance, de probabilité, inhérent aux principes d'où il est déduit. Il faut donc que ceuxci soient embrassés avec une intense conviction, et, à défaut de démonstration, elle ne peut naître que de la contagion du milieu.

Mais craignons de nous aventurer dans des spéculations sur

l'avenir. Ne nous demandons pas si, quand le filon de nos déco vertes scientifiques modernes sera momentanément épuisé, les vérités de la science, devenues à peu près immuables, ne devront pas à leur immutabilité, à leur épuisement môme, une hausse énorme de leur valeur prestigieuse, comme s'élèverait celle de For si toutes ses mines venaient à être taries. Ne nous demandons pas si alors, par la rencontre de cette foi à la science, ou plutôt à une métaphysique évolutionniste des sciences, avec quelque aspiration puissante des cœurs, dont l'agitation socialiste n'est qu'un symptôme, et non le seul, il ne pourrait pas se produire dans le courant de la vie moderne, un grand tourbillon d'âmes qui, se dilatant, présenterait les caractères d'une religion. Ne nous demandons pas non plus s'il serait possible ou non à celle-ci de se grefler sur la sève chrétienne, sur le vieux tronc catholique surtout. Demandons-nous plutôt, pour rester dans notre sujet, si les religions en général naissent mortelles, comme les êtres vivants, si, comme eux, ou du moins comme les organismes multicellulaires, elles sont en naissant destinées fatalement à mourir de vieillesse, même dans les plus favorables conditions de milieu. Il ne le semble pas. Elles meurent toutes de mort violente ; j'entends par là non pas la persécution seulement ni même principalement, mais, avant tout, le choc d'une nouvelle doctrine qui les contredit victorieusement dans l'esprit des nouvelles générations. Du reste, une fois leur grammaire dogmatique achevée et fixée, elles paraissent susceptibles, comme les langues faites et consolidées par l'écriture, de se perpétuer indéfiniment. Elles paraissent ignorer la mort naturelle.

A vrai dire, cela signifie que leur dissolution, comme leur érolution, dépend des lois ou des hasards de l'invention. Leur évolution consiste, nous l'avons surabondamment fait Toir, dans l'insertion d'idées nouvelles (1), qui s'y insèrent parce qu*elle8

(1) Je n'ai pas pris la peine de faire remarquer, tellement la chose est manifeste, que cette évolution religieuse par insertion est une suite de duels logiques (entre 4eux interprétations contraires des écritures par exemple, ou entre un dogme ancien et un dogme importé) et d'hymens logiques (entre certaines idées chrétiennes par exemple et certaines idées platoniciennes). On y peut constater facilement aussi cette transformation des jugements eu notions et des fins en moyens, dont j'ai souvent parlé. Chaque dogme nouveau est afûrmé avec force, proclamé par tous; il devient le foyer central de la vision religieuse des choses: c'est ainsi que^ dans les Védas, chaque Dieu auquel on s'adresse fait oublier les autres ou les relègue au second plan; Combien de dogmes qui ont fait couler des torrents de

ajoutent plus au dogme déjà établi qu'elles n'en retranclienU Quand ces idées n'ajoutent ou ne retranchent rien de durable au dogme, qu'elles en surgissent un moment pour s'y résorb3r peu après, sortes d'éruptions cutanées de certains vieux cultes, il n'y a pas là greffe, insertion, il n'y a pas d'évolution par conséquent. Tel est le cas du brahmanisme hindou: il est dans un bouillonnement continuel et confus, se répétant et se variant sans jamais changer. Les illuminés qui s'y dressent de temps en temps pour proclamer une révélation inattendue ne font que répéter, sous des mots nouveaux ou des noms nouveaux de divinités, des répétitions antiques. Y a-t-il là développement? ^ow, pas plus qu'il n'y en a dans le balancement éterneld'une mer agitée. L'agitation n'est pas l'action. C'est seulement quand du milieu de ces stériles sectaires, un Bouddha surgit, que la vieille religion indienne évolue. Elle se dissoudra peut-être quand le savoir européen, contradictoire manifestement aux cosmogonies et aux théogonies hindoues, sur lesquelles il ne pourra à coup sûr se greffer, se sera répandu dans la grande péninsule asiatique.

sang pour s'établir après des discussions sans fin où ils ont été tour à tour affirmés et niés avec la dernière énergie, ne sont plus que de simples idées inexprimées, implicites, reposant en paix dans le fond des cerveaux I Pareillement, tout rite nouveau est une fin par lui-même, toute déTotion nouvelle se fait centre du culte, puis elle cède la place à une autre.

(Suite à la pajçe 284, voir plus haut). « Dans le siècle qui suit Élie paratt au Jour une chose nouvelle dans le monde : un dieu devenu instrument de morale. » <J Darmesteter, Les Prophètes, p. 32.) J'aurais quehiues remarques à faire à pro pos de cette assertion que j'extrais (fun des chsts-d'œuvre de notre littérature

religieuse. , , . . .^

L'éminent et regretté savant qu'on vient de citer fait in honneur aux prophète» <l'avoir pour ainsi dire moralisé le Dieu d'Israël, comme d'autres historiens ont fait honneur aux philosophes grecs, à Platon, à Ai istote, aux Alexandrins d'avoir moralisé les dieux helléniques... Ici et là, c'est la même illusion de penser quêtes feutiments de justice, d'amour, ont été inventés un beau jour et pour la première fois mis en circulation dans le monde.

Non, la nouveauté Introduite par les prophètes en Israël, par les philosophes en <îrèce, n'est pas là. Elle est simplement (et c'est déjà beaucoup) dans l'extension du champ où la bonté et la justice des dieux, comme la bonté et la justice humaine dont elles étaient l'expression idéale, restaient circonscrites avant eux. — S il est prouvé, —et je crois que la preuve est devenue manifeste, — que, dans les rapports mutuels des membres du groupe primitif, régnaient l'écpiité et l'esprit de fraternité, comment supposer que les dieux lares, les dieux particuliers du çroupt;

n'aient point été moraux et humains et protecteurs des sentiments affectueux, m( raux, qui étaient nécessaires à la cohésion durable de cette petite société ?

Donc, dès les plus hauts temps où l'idée de Dieu nous apparaît, nous devons h croire liée à l'idée de morale. Mais de morale étroite d'abord, exclusive et restreint à une très petite association. Vienne un inspiré, un homme d'un large cœur : il concevra un dieu commun à beaucoup de ces groupes morcelés, et, naturellemenû il imaginera ce dieu comme un dieu juste et bon, seulement d'une justice et d'uns bonté supérieures en amplitude, non en nature, à celles des dieux domestiques.» Voilà toute la nouveauté, et elle est considérable.

Est-il possible d'admettre que ces hommes, si inspirés qu'on les suppose, aienl les premiers imaginé des dieux moraux? Mais, en admettant cette hypothèsi peu conciliable avec la si faible inventivité des cerveaux barbares, comment cette coni ception de la moralité divine eût-elle eu le succès surprenant, l'écho formidable prolongé que l'on sait dans la conscience Israélite, si déjà elle n'y eût existé germe, c'est-à-dire par l'habitude qu'avaient les Israélites, comme tous les peuples, regarder les dieux particuliers de leur famille, de leur tente, comme des dieux pro tecteurs, avant tout, des rapports moraux entre les habitants de la même tente les membres d'une même féimille ou d'une môme classe?

Soyons-en donc sûrs, — car l'admirable esprit de solidarité qui règne dans le familles très antiques nous en fait foi — soyons-en sûrs, bien longtemps avanlj qu'Amos eût dit du dieu national des juifs de Jéhovah : « Que lui font vos hok caustes et vos tributs de veaux gras ? Loin de lui le bruit de vos cantiques ; mai que le bon droit jaillisse comme l'eau et la justice comme une intarissable rivière »3 bien longtemps avant qu'Osée eût prêté à ce même Jéhovah « une jalousie d'amoi et non d'orgueil », bien longtemps avant qu'Isaïe, élargissant encore la conceptioi de ce grand Dieu, et de national qu'il était le faisant universel, lui ait prêté langage : « Qu'ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices? Puriflez-vou^ 1 Ote de devant moi vos actes méchants ! Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bienj cherchez la justice ! » bien longtemps avant tous ces sublimes prédicants, il avai| existé, dans l'intérieur étroit et obscur de mill«î et mille tentes, de mille et millj maisons, des petits prophètes restés inconnus qui avaient dit à leurs frères, en le voyant alimenter de graisse «t de beurre le feu sacré du foyer ou porter des ali ments sur la tombe-autel de l'ancêtre divinisé, du dieu domestique, et en mêmii| temps se battre les uns les autres, se voler leurs femmes, se tromper mutuellement] « A quoi bon ces offrandes funéraires, cette graisse, ce beurre, ce feu sacré ? Si yoxx{ voulez être agréable à votre Père divin, qui vous aime tous et veut que vous soye bons entre vous comme des frères, almex-vous, respectez-vous, ne violez jamai entre vous la justice ! »

11 y a toujours eu des âmes exaltées et généreuses qui ont devancé, dans leur vœux de fraternité, d'expansion du domaine moral et social, les idées de leur époque peut-être parce que leur sensibilité plus vive leur permet de sentir entre des frac lions de l'humanité jugées étrangères et hostiles par leurs contemporains, de similitudes et des affinités profondes. La secte des Cyniques, dans l'antiquité, coQ'^ cevait déjà la fraternité des Grecs et des Barbares, ainsi que celle des hommes libre et des esclaves. Au moyen âge, au xiv» siècle, les fraticelles, ces franciscains illu-j minés, avaient fait le rêve de la paix et de l'Union « non seulement entre les chré tiens, disait l'un deux à Rienzi, mais entre les chrétiens et les Sarrasins que grâce du Saint-Esprit illuminera sous un seul et même pasteur. »

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