‹ La logique socialeChapitre 19 sur 72 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Parmi les nombreuses combinaisons originales de la croyance et du désir, il n'en est pas de plus importantes ni de plus intéressantes à étudier que les sentiments du cœur. Ce sont là des besoins et des sensations tout à fait à part, dont Féconomiste n'a guère à s'occuper, mais qui n'en jouent pas moins un rôle capital dans la vie humaine. Ils ouvrent à nos principes de logique sociale un champ nouveau d'application.

Il ne suffit point que les idées et les besoins proprement dits s'harmonisent dans une société; ou plutôtil est impossible qu'ils s'harmonisent si, en même temps, ne s'établit ou ne se rétablit l'harmonie entre les diverses fibres du cœur, la pitié, l'indignation, l'admiration, la colère, l'enthousiasme, le mépris même et l'envie, les sympalbies et les antipathies do tout genre. Quand l'une de ces cordes ne vibre plus ou vibre à faux, une société est malade. Le cœur social est un piano (jui de temps en temps se désaccorde et qui depuis des siècles ne rendrait plus aucun son, juste si, de loin en loin, ne survenait ([ui'lque accordeur, •apôtre, fondateur de religion, grand réformateur [)opnlaiie ou mystique. Quoi qu'il en soit, du reste, une société stable n'est pas seulement un tissu d'intérêts où les intérêts solidaires l'emportent en nombre et en force sur les intérêts opposés; elle n'est pas seulement un faisceau de croyances d'accord entre elles en grande majorité; elle est, avant tout, un entrelacement de sentiments sympathiques, auxquels peuvent bien se trouver mêlées quelques antipalbies, mais à l'état d'exception rare, du moins en ce qui a trait aux relations réciproques des membres •du groupe social et non à leurs rapports avec l'étranger.

G. Tarde. i9

On a le tort, soit dit en passant, de ne jamais se placer à c( point de vue pour juger le bilan des révolutions. On doit s( demander non seulement si l'une de ces crises a noué autani d'accords d'idées qu'elle en a brisé; non seulement si elle a-] créé autant ou plus de solidarités que de rivalités ou d'hostilités! d'intérêts, mais si elle a fait naître autant ou plus d'amitiésl qu'elle en a détruit. Or, très certainement, il n'est pas de trouble politique, pas môme de période électorale un peu agitée, doni le résultat immédiat ne soit un déficit sentimental, c'est-à-dire ui affaiblissement social. Reste à savoir si c'est là toujours un mal passager, largement compensé plus tard. On peut se demandei aussi si la société, livrée à elle-même, dans l'intervalle des crises révolutionnaires, tend à généraliser les relations amicales plutôt qu'à faire pulluler les animosités. 11 semble que, plus lef sociétés progressent en civilisation, plus s'agite en elles l'esprit de parti; mais il y prend la place de l'esprit de coterie et d< commérage, des rivalités de familles, qui ensanglantent lef sociétés arriérées, et il y a avantage, en somme, au point de vu< de la paix sociale.

On est porté à croire généralement, par une sorte de benthamisme inconscient, que le but social par excellence est d'auge menter la somme des plaisirs et de diminuer celle des douleurs-^ On oublie qu'il y a plaisir et plaisir, douleur et douleur, qu'ic la qualité l'emporte sur la quantité, et que le plaisir le plus pn cieux étant de se sentir aimé, la plus cruelle douleur étant d< se sentir haï, la véritable fin commune est d'augmenter la sommi des sentiments affectueux et de diminuer celle des sentimenl haineux. Voyons quelle est ici la dialectique de la logiqi sociale.

Elle est toujours la même. Encore ici, c'est un problème d'équ^ libre et un problème de maximum, joints ensemble, et peut être réductibles à un seul, qu'elle travaille à résoudre. Il s'agi pour elle : 1" d'accorder, d'équilibrer des sentiments divers o\ même contraires, harmonisés et formant système ; 2° de substi-" tuer à des équilibres, à des systèmes moins stables, des équilibres,des systèmes plus stables, en faisant grandir sans cesse la proportion des sentiments sympathiques aux dépens des sentiments anthipathiques qui leur sont liés. Disons tout de suite que ce second problème est résolu sans cesse par le fait le plui

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général que Thistoire humaine nous révèle : V agrandissement continuel du groupe social en étendue et en profondeur. En profondeur, parla chute des barrières qui séparent les classes, les couches superposées du groupe; en étendue, par la chute des frontières qui séparent les groupes voisins, peu à peu fondus et assimilés, ou annexés à un état conquérant. C'est là une tendance plutôt qu'un fait, mais elle se réalise d'autant mieux, en dépit de reculs ou d'arrêt fortuits, que les forces vraiment vitales de la société ont plus lil're jeu. Elle s'est toujours présentée à nous comme un corollaire des lois de rimitalion (1). Or nous avons cru démontrer ailleurs que, même aux époques barbares et sauvages où le groupe social était réduit à un clan ou à une horde, les relations mutuelles des membres du groupe étaient remarquablement cordiales et fraternelles autant que leurs relations avec l'étranger étaient cruelles et féroces habituellement, et nous avons eu le droit de conclure que le plus clair et le plus net du progrès moral a consisté dans l'élargissement du cœur, parallèle à l'accroissement numérique des sociétaires. A m.esure que les familles piimiti\ es s'agrègent en tribus, les tribus en cités, les cités en Étals, et que les Étals s'agrandissent en devenant moins nombreux, le système social des sentiments s'étend, se complique et se consolide à la fois; il tend à reposer sur un maximum d'amour et un minimum de haine.

Mais est-il donc vrai qu'il existe, dans l'ordre des sentiments, quelque chose qui corresponde aux systèmes sociaux ou individuels d'idées, de croyances, aux systèmes sociaux ou individuels de desseins, de désirs ? Certainement. Il y a dans le cœur public, comme dans le cœur privé, une solidarité étroite de certaines sympathies qui supposent certaines antipathies, de certains orgueils qui supposent certains mépris, etc. Ces systèmes-là, qui jouent un rôle énorme en histoire, sont la solution donnée parla logique sociale à notre premier problème. Les sentiments,

(1) Voir à ce sujet Loi» de l'Imitation el Philosophie pénale t et surtout Transfor^ mations du Droit.

nous le savons, sont à double face : croyances par un côté, désirs par Tautre. Ce sont des jugements et des volontés combinées en impressions originales, en sensations supérieures et ayant pour objet les idées, les actions, les impressions d'autres personnes. Leur accord possible est donc de deux sortes, logique ou téléologique, ou l'un et l'autre en même temps. Autrement dit, les divers sentiments coexistants doivent leur cohésion : !• à ce qu'ils se confirment ou ne se contredisent pas ; 2* à ce qu'ils s'entr'aident ou ne se contrarient pas.

Il peut arriver que deux sentiments s'entr'aident quoiqu'ils se contredisent, ou se contrarient quoiqu'ils se confirment. Par] exemple, quand dans une nation, monarchique ou démocra-] tique, les distinctions nobiliaires, de môme que les décorations! ou les distinctions honorifiques quelconques, académiques parj exemple, sont orgueilleusement étalées par les uns, et railleu-i sèment enviées par d'autres, la vanité de la noblesse, ou de§j gens décorés, ou des académiciens, et l'envie ironique qu'ils inspirent, sont en désaccord téléologique, d'abord parce que] cette envie railleuse empêche cet orgueil de se déployer et réciproquement, et, en second lieu, parce que leur coexistence nuil un peu à Futilisation des forces sociales en vue d'un but] commun à poursuivre. En eifet, une nation où beaucoup d'orgueils et beaucoup d'envies semblables coexistent est évidemment moins compacte, moins forte, dans sa lutte contreun ennemi extérieur ou interne, qu'une nation où un immens( orgueil aristocratique et royal se nourrit d'une naïve et profonde admiration populaire où il se reflète. Mais, remarquons^} le, cet orgueil et cette envie dont je parle, s'ils sont en désa( cord utilitaire, sont en accord logique, car ils impliquent, — j( ne dis pas qu'ils expriment de bouche, ce qui est bien différent, — un jugement tout pareil, qui affirme ou reconnaît une certaine supériorité inhérente à la possession de certains titres j ou de certains rubans. Et c'est parce qu'ils se confirment ainsi ■ que cette envie contribue à entretenir cet orgueil qu'elle combat et à perpétuer ce prestige qui l'ofî'usque. Il n'en est pas moins vrai que, partout où un accord logique coexiste ainsi avec un désaccord téléologique, ou inversement, l'équilibre sentimental manque de stabilité et appelle une réforme des senti-

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ments par laquelle le mépris effectif ou l'admiration naïve feront suite à Tenvie ironique (1).

Pareillement, b jalousie qu'une nation très civilisée fait éprouver à sa voisine encore inculte, et le mépris qu'elle éprouve pour celle-ci, sont en désaccord utilitaire et en accord logique. Il y aurait accord logique et téléogique à la fois si au mépris de la plus éclairée répondait l'admiration de la plus arriérée, ce qui arrivait si souvent entre Grecs et Barbares. Bien mieux encore, l'orgueil d'un artiste, d'un poète, d'un capitaine victorieux, s'accorde doublement avec l'enthousiasme de ses disciples, de ses lecteurs, de ses soldats ; cet enthousiasme comme cet orgueil proclament le génie de cet homme, et cet enthousiasme, inspirateur du génie même qui le suscite, aide cet orgueil génial à se déployer. De même, l'ambition d'un monarque ou d'un tribun, qu'il s'appelle Louis XIV, Napoléon, Périclès, s'accorde téléogiquement et logiquement avec le dévouement exalté qui

(1) Un bel exemple de contradiction profonde et prolongée entre les sentiments et les idées d'une population nous est fourni par l'histoire de Florence. Pendant plusieurs siècles, les grands de Florence, \(i% magnais^ ont été traités par le peuple en ennemis publics, en brigands qu'on outrage et qu'on admire, qu'on aflecte de mépriser et qu'on craint au fond, toujours Uatius et jam:iis abattus. On édicté contre eux ces terribles ordonnances de 129i qui sont le dernier mot du régime terroriste, et ils ne cessent de faire peur. On les accable d'amendes et d'impôts, on les ruineceni fois, et ils restent riches. On les accable d'opprobre, on rase leurs palais; le port d'armes, même défensives, leur est interdit; on leur ferme l'accès de presque toutes les fonctions pul)liqu('s. on leur refuse le nom d'honnêtes gens; sur les registres de leur classe on inscrit d'oflice les gens du peuple convaincus de vol, de meurtre, d'inceste : l'anoblissen»ent érjuivaut à une dégradation civiciue. Et, malgré tout, ces hautiins parias gardent jusqu'à la lin de la république un prestiga tel, que l'ambition secrète du populo f/nisso^ du bourgeois enrichi, est d'allier id famille à ces lépreux, à ces excommuniés. Kn dépit de toutes les défaites, de toutes les humiliations, ils restaient les firunds dans cette ville d'industrie et d'économie où leur bravoure militaire et la pntdigalilé de leur lu.\e les signalaient au regard et à l'admiration envieuse de tous. Jamais il ne fut plus manifeste (pi'entre la supériorité sociale crue et la supériorité sociale désirée, il y a un abîme. La leur était aussi peu désirée, aussi repoussée que possible; mais elle était crue et involontairement affirmée par l'envie ménje du plébéien qui la dénigrait. Celui-ci la sentait si bien, qu'en toute occasion il prenait modèle sur l'aristocratie déchue. En 1378, lors de ce fameux tumulte des ciontpi où nous pouvons voir la figure anticipée, en raccourci, de bien des journé ts révolutionnaires plus fameuses, que fait cette lie du peuple qui se soulève contrt le [)euple aisé et bourgeois? Elle s'organise en vastes conso7'/eria, en associations étroites de parents el de familles, en clan démocratique, à l'image des consorleria nobles. Kt le jour de son plus beau déchaînement, comment esprime-t-elle son lrioi.i[»he? Kn armant des chevaliers! — Du reste, bien plus tard encore, à la Renaissan'c italienne, malgré le nivellement des classes, « la rage des distinctions, dit Butckha-dt, marche de pair arecTamour de la culture et la passion des arts; — tout le monde veut avoir la dignité de chevali«r; c'est une mode, une manie qui se répaucit surtout quand le titreambitionné eut perdu jusqu'à l'ombre d'une valeur ».

lui correspond dans le cœur de tout un peuple ou de toute une armée ; et rien de grand ne se fait dans le monde que par ce terrible et trompeur accord.

L'affectueux respect que la femme du moyen âge — d'après Guizot et d'autres historiens des mœurs — témoignait si habituellement à son mari, etla tendresse protectrice que celui-ci lui montrait en retour, se confirmaient à la fois et concouraient au but social aussi bien que domestique. Ils se confirmaient comme supposant une foi implicite à un même corps de devoirs et de droits et à la supériorité du mari sur la femme. L'attachement dévoué du vassal au suzerain et la protection tutélaire du suzerain sur le vassal étaient deux seniimenis siii geîîeris, non moins corrélatifs, et auxiliaires autant que confirmatifs l'un de l'autre. Un bourg du xif siècle, groupé autour d'un château, était, au point de vue intellectuel, un système et une unisson de croyances, résumées dans le catéchisme — au point de vue pratique, un système et une harmonie d'intérêts, inégaux soit, très inégaux, mais réalisant le même idéal social, — et, au point de vue moral, un faisceau également systématique et harmonieux de sentiments : à savoir, cent ou mille sentiments de dévoûment héréditaire convergeant vers le seigneur, et autant de sentiments protecteurs divergeant du seigneur vers son petit peuple ; ajoutons l'hostilité, commune au suzerain et à ses vasseaux, à l'égard de tel ou tel fief voisin, et la méfiance à l'égard de tout étranger, même chrétien. Chacun de ces dévoûments, chacune de ces animosités et de ces méfiances, trouvait une confirmation fortifiante dans les dévoûments, les animosités et les méfiances semblables qui l'entouraient, et leur mutuelle consolidation, plus que tous remparts et tous créneaux, opposait un obstacle insurmontable à l'agresseur du dehors. — Tel était du moins le fief idéal, schématique, rarement réalisé par les fiefs réels, mais entrevu et visé par tous.

Plus tard, quand le sentiment, tout spécial aussi et très carac' téristique, du loyalisme, de Tamour exalté du sujet pour son roi, est venu s'ajouter d'abord, se substituer ensuite, au lien féodal, on a eu le spectacle d'une paix, d'une force sociale incomparahlement supérieure, produite par l'accord à la fois logique et utilitaire de ces millions de fidélités les unes avec les autres, et de leur ensemble avec l'amour du roi pour ses sujets, amour plus

souvent exprimé que ressenti, je le veux bien, mais réel et parfois même très intense, en son originalité passagère, au cœur d'un Louis IX ou d'un Louis XII. Ajoutons que cet accord de sympathies réciproques s'accordait lui-même toujours et tout semblablement avec quelque antipathie collective pour une nation voisine : on n'a point vu jusqu'ici d'union nationale parfaite sans haine nationale.

Si le système des sentiments monarchiques s'est peu à peu substitué à celui des sentiments féodaux, c'est que le premier niait ce que le second affirmait, le plein pouvoir du seigneur et l'indépendance politique du fief; c'est aussi parce que ces deux systèmes se heurtaient et s'entravaient mutuellement. Le plus fort, celui des croyances et des désirs les plus énergiques, a dû éliminer le plus faible, faute de pouvoir l'assujettir à soi sans le dénaturer tout à fait.

Quel est le système des sentiments démocratiques? En temps de démocratie, la suppression, sinon de Tinégalité, au moins de toutes les démarcations qui la signalent, a cet excellent effet d'étendre pour chaque citoyen le cercle où il lui est décemment loisible de choisir ses relations, ses connaissances, ses 'amis. Il y a donc plus de chances pour que ses amitiés reposent sur un choix personnel et libre. Si les sentiments de fidélité féodale ou quasi féodale, d'attachement iiéréditaire ou viager, et de protection traditionnelle, vont disparaissant parce qu'ils supposent l'inégalité acceptée et reconnue, en revanche, les sentiments de sympathie individuelle plus ou moins superficielle et fugitive, mais mutuelle et facilement contagieuse, se multiplient; et on peut dire quil y a compensation, sinon plus, au point de vue de l'union sociale, avantage certain au point de vue du bien-être social. Quant aux rapports des gouvei-nés avec les gouvernants, «'est là qu'est le déficit le plus malaisé à combler. Ici la fiction •de l'égalité ne peut plus se soutenir sans recevoir de l'évidence des faits contraires un éclatant démenti. Il est trop clair que celui qui commande et décrète est supérieur à ceux qui sont forcés de lui obéir. Comment faire pour conciliercette supériorité mani-

feste avec l'égalité proclamée? Un des moyens habituels d'y par- Tenir en apparence est de n'obéir aux chefs qu'en murmurant, en leur rappelant qu'on est leur maître et qu'on va le redevenir au prochain scrutin. Un autre consiste à ne leur confier que des pouvoirs d'une très courte durée avec interdiction d'être réélus, ce qui semble ouvrir à tout le monde, par le rapide renouvellement du personnel gouvernemental, la perspective du pouvoir à tour de rôle, comme en ces barreaux de province où tous les avocats, l'un après l'autre, sont nommés bâtonniers. Un autn procédé encore, c'est de couvrir de boue les hommes publics, de les abonnera l'injure, à la diffamation, au ridicule, de leur faire expier, autant que possible, par la déconsidération pubUque et durable, leur autorité d'un jour. Ainsi ont agiles Grecs avec Périclès lui-même, les Romains avec leurs plus grands hommes. Mais la pire solution du problème, c'est — et les démocraties, par malheur, ne tardent jamais à la découvrir, sauf à n'en user que de temps en temps, — c'est, ou ce paraît être, de trier avec grand soin, pour les élever aux sièges gouvernementaux, des hommes dénués de valeur personnelle, sans talent, sans caractère, sans autorité propre, sans prestige traditionnel ni individuel, et dont la prééminence, par suite, manifestement empruntée et conventionnelle, ne s'explique que par un caprice électoral. A ces conditions, Télecteur n'a pas à rougir de luimême devant son élu, il n'a qu'à rougir parfois de celui-ci, mais il se contente d'en rire. Il en est ainsi jusqu'au jour où, du milieu de ces médiocrités, de ces nullités politiques, surgit un grand capitaine, un grand tribun, un véritable homme d'État, qui impose par ses succès à toutes ces vanités subjuguées l'admiration. Le rayon de sa gloire, en perçant le brouillard de la confusion parlementaire, dissipe la fiction de l'égalité, prosterne à ses pieds tout un peuple asservi, et asseoit, sur les débris ou les simulacres subsistants de la liberté, son despotisme.

Le vice ordinaire du régime démocratique, c'est qu'il n'y a guère de milieu entre la confiance excessive témoignée par exception à certains dépositaires du pouvoir et la défiance ombrageuse dont la plupart sont victimes. Ces sentiments de confiance ou de méfiance se répandent comme une épidémie dans le public, en se fortifiant à mesure par le mutuel reflet de tant de confiances semblables entre elles, de tant de soupçons

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semblables entre eux. Ceux-ci, comme celles-là, sont en accord utilitaire autant que logique, puisqu'ils se confirment et s'entr'aident, et à un autre point de vue, ne s'accordent pas moins pleinement avec les sentiments qui leur correspondent d'ordinaire chez les gouvernants. A la docilité aveugle et enthousiaste du public répond, chez l'homme qui la provoque, une grande et présomptueuse foi en soi, une prodigieuse iiifaluation; quand, par moutonnerie, grandit la confiance populaire en lui, sa confiance en lui-même augmente encore plus vite. Il y a ici accord logique, et même téléologique en ce sens. Mais, à un autre point de vue, s'il s'agit d'utiliser pour l'intérêt public ces sentiments corrélatifs, rien déplus dangereux que ce couple, rien de plus nuisible au but commun que la mutuelle surexcitation de celte docilité par cette présomption et de cette présomption par cette docilité. Il y a bien toujours accord logique, puisque l'un et l'autre sentiment impliquent la foi en la capacité du chef, mais non accord utilitaire.

Les mêmes observations s'appliquent à la rencontre assez fréquente de ces deux sentiments non moins corrélatifs : la méfiance morbide du public démocratique à l'égard de son maître, et la peur, la pleutrerie, la platitude du soi-disant maître qui enregistre en décrets tous les ordres de ses inférieurs. Il y a accord logique, cette méfiance et cette peur impliquant pareillement un jugement porté sur la faiblesse du chef; il y a aussi accord téléologique, en ce sens que cette méfiance accroît cette peur, sinon cette peur cette méliance; mais désacord, par malheur, en cet autre sens que faccouplement de cette folie et de cette lâcheté conduit un peuple aux abîmes. Parfois le chef oppose au délire soupçonneux dont il est lobjct une fierté courageuse et hautaine. Il y a alors désaccord logique et désaccord téléologique dans tous les sens. Aussi est-ce là un défaut complet d'équilibre, état essentiellement passager. Toute fierté qui ne plie pas sous le vent niveleur des démocraties doit s'attendre à leur faux.

Il suit de là que le régime démocratique n'est point favorable à la vigueur durable du pouvoir. Aussi ce régime a-t-il un besoin essentiel de paix, parce qu'il doit éviter par-dessus tout les conflits belliqueux où la nécessité d'un pouvoir fort et incontesté se fait sentir. Quand, par exception, une société se démo-

cratise en même temps qu'elle se militarise, cette coïnciden< est une criante anomalie qui fait le péril de l'heure présente. CI régime sort de sa nature si, accidentellement, son établissemei parait entraîner une recrudescence du patriotisme. Son mérita éminent, incomparable, est de ne convenir qu'aux peuples las ou dédaigneux de conquête et de gloire, dont le patriotisme apaisé, de moins en moins nourri de la haine ou du mépris de l'étranger, et, par suite, amorti, se tourne en cosmopolitisme, Reste à savoir si cette fraternisation internationale peut s'opérer ou se maintenir autrement que par une grande conquête militaire telle que la romanisation de l'univers civilisé des anciens.

Ceci nous amène à étudier de plus près la distinction, fondamentale en morale, entre les sentiment réciproques des membres du groupe social et leurs sentiments à l'égard des groupes étrangers. Quel est le rapport logique et téléologique de ces deux sortes de sentiments? Partout et toujours, il est remarquable que les nations closes, avant de se connaître, commencent par se mépriser les unes les autres, parfois môme par se haïr. Ces sentiments réciproques se contredisent autant qu'ils se contrarient : double désaccord où il faut chercher l'origine première des guerres, qui, en même temps qu'elles l'expriment, contribuent à y mettre fin en préparant un accord futur fondé soit sur l'estime réciproque, soit sur la substitution de la crainte et de l'envie, chez le vaincu, au dédain antérieur, et sur l'assimilation îmitative qui s'ensuit. — En revanche, dans le cœur de chaque peuple pris à part, l'estime outrée qu'il a de lui-même et le mépris ignorant qu'il a de ses voisins, sont logiquement et utilitairement d'accord. Ce couple de sentiments à la fois contraires et solidaires, constitue un patriotisme intense, et tout ce qui affaiblit ou modifie le second de ces sentiments porte atteinte à la vigueur et à la pureté du premier.

Aussi est-ce dans les petites cités helléniques ou arabes, oû, mieux encore, dans les tribus sauvages, qu'il faut chercher les plus purs et les plus vigoureux échantillons de patriotisme. Là, €n efTet, la haine collective est vivace, parce qu'elle a un objet

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étroit et précis, une tribu ou une cité voisine dont tous les membres sont connus de chacun de leurs ennemis traditionnels. Mais, plus tard, quand la cité est devenue un petit État, puis un grand État, c'est un petit État, c'est un grand Etat voisin ou éloigné qui devient l'objet de l'antipathie nationale : et il est impossible qu'elle ne s'attiédisse pas en se répandant de la sorte sur un si grand nombre de têtes, confondues de loin en un nom abstrait. La haine actuelle des Allemands contre les Français, et réciproquement, toute vive qu'elle nous semble, est bien pâle et bien froide comparée à celle de deux tribus de Peaux-Rouges ou de deux villes grecques avant les guerres médiques. Il est vrai que, par la même raison, le sentiment de la solidarité civique doit s'affaiblir quand s'accroît le nombre des citoyens. Et il semble, en vérité, à envisager superficiellement les choses, que ie gain de laciviUsation en ceci soit assez problématique. Si le progrès ne consiste qu'à substituer à la haine collective d'un bourg ou d'un clan la haine collective d'une ville, d'un canton, d'une nation de plus en plus vaste ; si, pendant que le cercle des amitiés compatriotiques s'étend, le champ des patriotiques inimitiés s'élargit aussi, et si celles-là vont s'attiédissant en môme temps que celles-ci, où est l'avantage définitif? La question est -anxieuse, à notre époque surtout. N'est-il pas visible que, si le sentiment national s'y est renforcé, c'est sous le coup des haines nationales qui ont surgi? N'est-il pas clair que, pour le ramener, en dépit de son extension croissante, à son intensité primitive, il faudrait rendre leur énergie primitive à celles-ci, malgré leur prodigieux élargissementattestépar nos armements gigantesques. Quel est donc ce cauchemar ou ce délire? La civilisation a failtomiicr les remparts des châteaux forts, puis les remparts des villes petites ou grandes, oui, mais elle les a remplacés par une longue <einture de places fortes dontse hérissent les frontières des grands États, etoù il entre plus de pierresque dans toutes les fortifications réunies du moyen âge. Elle a supprimé les innombrables petites miHces féodales, mais les grandes armées permanentes qu'elle a fait sortir de terre, et qui grandissent toujours, sont déjà plus nombreuses que toutes les ancicumes milices additionnées... Si c'est là tout le fruit du labeur humain, à quoi bon l'humanité, à quoi bon nos agitations européennes? Ou bien faut-il dire que nous avons fait fausse route, et que le seul moyen de faire dimi-

nuer la proportion des sentiments haineux dans le monde, est de tendre franchement, sans scrupule ni préjugé, à ralTaiblisse-j ment graduel du sentiment national ?

Non; c'est à l'adoucir, plutôt qu'à l'affaiblir, que travaille l'histoire, et il n'est pas vrai que son effort ait été perdu. Malgré l'élargissement parallèle, continu, du cercle des amis et diij cercle des ennemis par l'agrandissement des États, la propor tion de la haine décroît, sinon en étendue, du moins en force. S| l'on compare les deux séries de transformations que cet agram dissement fait subir aux amitiés d'une part, aux inimitiés d( l'autre, on y remarquera d'abord une différence essentielle. Lei objets des amitiés, j'entends des sentiments sympathiques dan* leur ensemble envers les concitoyens,sont d'abord les personnes qui nous environnent, dont le visage et le timbre de voix nous sont familiers ; à celles-ci s'en ajoutent d'autres dans un rayoi de plus en plus prolongé, mais c'est toujours une sphère don| nous sommes le centre, et, pour avoir gagné de nouvelles zones d'affections, nous n'avons rien perdu des premières, les plus chères et les plus vives. Tous les anciens sentiments affectueux même les plus antiques, amour, tendresses domestiques, hospi-^ talité, attachement même des serviteurs aux maîtres et des maîtres aux serviteurs, subsistent en somme malgré des changements de forme qui ne nous empochent pas d'être émus ei lisant Homère, la Bible; et d'autres ont apparu, liens de camaraderie professionnelle, fidélité féodale ou monarchique, « fraternité » démocratique, pitié humanitaire. Il y a eu addition d( sentiments affectueux, au cours de l'évolution du cœur. Au con-i traire, il y a eu substitution des sentiments haineux. Les objets, tous les objets de ceux-ci ont été reculant sans cesse, et, pai l'effet de ce recul incessant, la plupart des haines antiques les plus terribles et les plus enracinées, ont disparu ou vont disparaissant : haines de voisinage, haines familiales et héréditaires, vendettas, haines de race môme et de religion, haines de caste et de classe, enfin haines féroces de petit peuple à petit peupleJ Les haines ou plutôt les rivalités de grand peuple à grand peuple,} qui se sont substituées atout cela, sont des haines à grande dis-J tance, qui, comme les armes à longue portée dont elles foni usage, peuvent faire autant de mal, mais avec infiniment moins' de méchanceté, et à des intervalles de plus en plus espacés.

A part ces rares exceptions, l'homme civilisé, si militarisé qu'il soit, s'habitue à vivre en une atmosphère de bienveillance ou de politesse qui est son milieu naturel, et qui fait un violent contraste avec la férocité habituelle en tout temps aux sauvages belliqueux, et même, en temps de guerre, aux sauvages pacifiques.

Ce gain définitif de bonté est confirmé par un fait, que d'ailleurs il explique seul et qu'on a vainement cherché à expliquer autrement. Il est remarquable que, au furet à mesure de l'agrandissement des États, le fléau des guerres va se raréfiant et les mœurs guerrières s'adoucissent. Un auteur italien, M. Vaccaro, se donne beaucoup de mal pour rendre compte de ce phénomène à son point de vue ; et ici se révèle l'insuffisance de cette manière de voir, encore beaucoup trop répandue, qui, faisant dériver tous les progrès humains du conflit des égoïsmes les meilleurs ou les plus sociables, faisant naître la sympathie même du choc des antipathies ou de leur rencontre, rend non le perfectionnement seulement, mais la formation même des sociétés tout à fait inexplicable.

Suivant lui, les causes du fait signalé sont notamment les suivantes. Quand les États ont grandi, le progrès des rapports industriels et commerciaux fait que leur rupture violente par la guerre est de plus en plus ruineuse ; la guerre et la conquête sont devenues préjudiciables au vainqueur lui-même. On se bat de moins en moins, simplement parce qu'on y a de moins en moins intérêt. Et, quand on se bat, on se ménage par la même raison. Une armée victorieuse de nos jours voudrait bien encore pouvoir massacrer ou réduire en esclavage les vaincus, mais, par suite des progrès de l'agriculture, « la couiinuiie ulilité conseille aux belligérants d'épargner la vie de ceux (jui tra\ aillenl les champs ». Ainsi, c'est là seulement un calcul utililaii-e, (jui, du reste, n'a pas empêché Louvois de ravager le Palatinat ni tant d'autres horreurs et exactions militaires. Comme si, dans l'ère des grandes agglomérations, la lutte entre deux d'entre elles, fùtelle suivie delà destruction totale des paysans appartenant au peuple vaincu, pouvait faire courir au vain([ueur plus que jadis le danger de mourir de faim ! .Mais c'est bien plutôt dans les temps primitifs, quand le commerce international n'était pas né, (juand les difficultés du ravitaillement étaient immenses, que la

famine en cas pareil était à craindre. En admettant môme, ce; qui n'est pas certain, que les profits des guerres, dans les périodes sauvages et barbares, aient été plus considérables, les^ risques des guerres étaient plus grands dans la même propor-j tion. On courait précisément les mêmes dangers qu'on faisafÉ courir à Fennemi, et, avant d'entreprendre les hostilités, on ne| pouvait pas ne pas se dire qu'on se lançait dans une aventure! d'où l'on sortirait peut-être esclave, ruiné, scalpé, avec sa ma^-] son en feu, sa femme et ses filles violées. Cette perspective^ autrement redoutable assurément que celle d'avoir à payer un( indemnité de guerre un peu forte et à supporter de nouveau:: impôts, aurait donc dû, par calcul utilitaire, contribuera rendra] les conflits belliqueux plus rares jadis qu'aujourd'hui. La guerrei coûtait moins d'argent aux primitifs, c'est vrai. Mais ils étaient! beaucoup plus pauvres. A présent, elle est très coûteuse, mais, en somme, vu les facilités du crédit et des emprunts, ignorés! de nos ancêtres, les dépenses qu'elle occasionne causent bieaf moins de souffrances à l'ensemble de la population. Autrefois,i le vainqueur avait à redouter sérieusement, outre la famine, la] peste, à la suite d'une guerre un peu longue.

Mais est-il vrai que les avantages d'une guerre heureuse soieni devenus peu de chose pour le vainqueur, qu'ils se réduisentj maintenant à des mots creux: gloire, prépondérance^ etc.tj Quand cela serait, qu'est-ce qui a le don de passionner, d'entraî-j ner le peuple, sinon des mots creux? Les guerres de religion J aussi, ont été souvent entreprises pour des mots, et n'en ont été ni moins acharnées ni moins cruelles. Certes, les mots defl gloire, de victoire, exaltent nos populations civilisées autant que] l'idée du butin à piller surexcite les sauvages. Ces avantages,] pour être spirituels, ne laissent pas d'être réels, et la civilisatioi les fait apprécier de plus en plus. Et il s'y ajoute le rayonnemei imita tif, produit par la victoire, de la forme de civilisation propre au vainqueur, c'est-à-dire l'extension et le déploiement de soiJ vœu intime et profond de tout être, soit individu, soit collectivité J Il y a enfin les débouchés de commerce ouverts à la nation vic-j torieuse, les traités léonins qu'elle impose et qui raient bien des-j razzias et des captures d'esclaves à l'usage des Dahoméens.

Gela veut dire que, s'il n'y avait en jeu que les causes indi-' quées par M. Vaccaro, l'adoucissement et la diminution des

guerres parallèlement à l'agrandissement des nations, seraient tout à fait inintelligibles; le contraire surprendrait moins. Peut-on oublier que la première conséquence de cet agrandissement des États a été de substituer aux hordes intermittentes, temporaires et indisciplinées, des temps de morcellement territorial, nos armées permanentes et organisées? Le développement de l'organe ne développe-t-il pas toujours le besoin de la fonction? Il semble donc que le besoin de se servir de ces organismes militaires perfectionnés devrait devenir chaque jour plus impérieux. — Puis, ces causes invoquées si mal à propos par M. Vaccaro, il devrait chercher à les expliquer elles-mêmes. Il verrait alors qu'il a pris la cause pour l'effet. Si, effectivement, l'agriculture a progressé — ce qui suppose, avant tout, un progrès dans la sécurité et le mutuel respect des droits, — si le commerce national et international s'est étendu, si les intérêts pacifiques qui unissent les hommes se sont multipliés, c'est précisément parce que le cercle des sympathies n'a cessé de s'élargir, de s'étendre par alluvions insensibles, inaperçues, dans le domaine des antipathies qui va s'élargissant aussi, mais reculant et s'éloignant sans cesse, jusqu'à ce qu'il s'évanouisse peutêtre un jour. Si les États se sont agrandis, au fond, c'est grâce à l'action incessante de cette cause majeure, la sympathie de l'homme pour l'homme, dont l'imitation, fait social constant et uni ersel, est l'expression objective.

II faut partir de cette tendance fondamentale inhérente au cœur humain. Mais, outre qu'elle est toujours en lutte avec la tendance contraire, elle peut se manifester, comme celle-ci, de mille manières différentes, successives et enchaînées. Demandons-nous comment s'explique cette évolution du cœur, dans sa double branche, positive et négative, affectueuse et haineuse; comment naissent, ci'oissent, dépérissent, meurent, telles ou telles espèces de sentiments.

On ne peut méconnaître ici l'influence prépondérante, quoi* ■que indirecte, des idées religieuses. Du fétichisme ou de l'ani- •misme, aux formes innombrables, les peuples s'élèvent par une

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suite de phases qui n'a rien d'uniforme, mais qui peut se réduire à un nombre défini de types d'évolution, jusqu'au spiritualisme ou à l'idéalisme le plus quintessencié des religions supérieures. Ce sont là autant d'inventions ou de découvertes spéciales, qui teignent profondément de leur couleur propre le cœur des peuples. J'en dirai autant de la succession des idées philosophiques. — Certainement une série d'inventions quelconques, même politiques, même industrielles ou artistiques, à coup sûr militaires, contribue pour sa part à déterminer la série des sentiments publics et à transformer l'équilibre de ces sentiments, en suscitant des besoins nouveaux ou refoulant des besoins anciens. On a l'habitude de dire que, dès qu'un sentiment nouveau, par exemple, celui de la piété filiale de la fidélité conjugale, du dévoûment féodal, est socialement utile, il apparaît et se propage. C'est vrai, mais utile à quoi? A consolider un ordre social qui est l'expression des idées au moins autant que des besoins du temps. Il ne faut donc pas se presser de ne voir que des intérêts sous les affections ou les haines changeantes des hommes.

Les croyances agissent de deux manières sur le cœur. D'abord, quelle que soit leur nature, par le seul fait qu elles sont répandues dans un certain rayon, elles ne créent pas, mais elles attisent raffection réciproque entre tous ceux qui adhèrent à la même foi, et, par suite, diminuent la sympathie de ce groupe pour les membres des groupes dissidents, diminution qui va parfois jusqu'à une hostilité déclarée. En second lieu, suivant leur nature, elles dirigent l'amour ou la haine, l'admiration ouïe mépris, la pitié ou l'envie, vers telle ou telle fraction de l'humanité. Le premier qui a imaginé d'arroser de 50???«le feu du foyer et devoir dans sa flamme l'âme de l'ancêtre divinisé a noué un lien de cœur très vivace et très étroit entre tous les parents associés dans l'accomplissement de ce culte domestique, et même un lien affectueux, plus lâche et plus vaste, entre toutes les familles pénétrées de la même religion familiale. Plus tard, le premier qui a conçu le feu sacré de la cité à l'instar de celui de la famille a étendu aux concitoyens l'amour mutuel des parents, atténué et transformé, mais encore puissant. La foi à l*hypothèse de la descendance humaine d'un couple unique, de la parenté universelle des hommes, de leur fraternité, a beaucoup aidé à la diffusion des sentiments humanitaires. Dans beaucoup de pays arrié-

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rés, les idiots sont l'objet des soins les plus tendres, d'une prédilection marquée, parce que leur infirmité passe pour un don du ciel, accompagné de vertus surnaturelles. Ailleurs, certaines formes de névrose font exécrer des malheureux, qu'on juge possédés du diable.

Le côté sentimental des sociétés est lié intimement à leur côté religieux, et l'importance des deux ne saurait êlre exagérée. Longtemps on n"a vu d'autre ciment entre les hommes, dans le sein du clan primitif ou de la cité antique, que le souci de la commune défense ou de la commune agression. Fustel de Coulanges a jeté un rayon inattendu dans ces groupes sociaux du passé, quand il a révélé le rôle des communes croyances qui unissaient leurs membres autour de l'autel domestique ou municipal, du tombeau des aïeux. Mais, s'il n'y avait eu que des calculs d'intérêts ou des ressemblances de superstitions pour rassembler et cimenter ces hommes, comment leur soudure eût-elle été si tenace et si touchante, leur héroïsme si admirable? Us s'aimaient; et ces sentiments affectueux qui les unissaient, quoique nés de leurs croyances et de leurs besoins, auxquels ils étaient destinés à survivre, ont été le principal nœud de leurs âmes.

Il n'appartenait qu'à notre siècle, où le lien municipal s'est beaucoup relâché, au profit du lien patriotique ou philanthropique, de rendre sèches et froides, purement utilitaires, les relations mutuelles des habitants d'une môme ville. Mais, dans l'antiquité classique, et aussi dans tout le monde barbare, dans tout le monde civilisé môme, sauf quelques parties de l'Europe contemporaine, partout et toujours les citoyens d'une ville ou d'un bourg, dans les intervalles de leurs discordes, ont ressenti les uns pour les autres et à l'égard de la cité considérée comme une grande famille immortelle, une vive affection sui gcneris. « Amor et relligio erga cives universos », dit une inscription duiv« siècle. De telles expressions sont fréquentes (1). Cette affection quasi fraternelle s'entretenait, il faut bien le dire, grâce à l'inhospitalité collective de la cité, qui se montrait hostile aux nouveaux venus. Aujourd'hui, l'étranger qui s'établit dans une ville de France s'y fait nommer conseiller municipal ou maire après six mois de résidence, et l'autochtone trouve cela tout naturel; il y

(1) Voir Histoire des Romains de Duruy, t. V.

G. Tarde. 20

â06 LA LOGIQUE SOCIALE

est accoutumé. Dans l'antiquité, « \q peregrinus^ le citoyen d'une auti-e ville de la province, même lorsqu'il s'était établi à demeure dans la cité, restait en dehors du municipe ». Mais, par cette exclusion, ce dernier se maintenait pur et fort : comme nos anciennes villes de provinces françaises, il se composait « de familles rapprochées les unes des autres parles liens religieux, la communauté des sentiments, l'obligation des mêmes devoirs-, la sohdarité des intérêts ». C'était une vraie personne morale.

Il fallait que cette union des cœurs fût bien forte pour résister aux sentiments d'aversion, d'envie, de mépris, de révolte, que devait fatalement engendrer, sous l'Empire, la division des citoyens en deux classes très inégales, les honestiores et les humiliores. L'idée d'une sorte de fraternité qui les rapprochait « empêcha toujours l'aristocratie des cités provinciales d'être aussi insolente et impopulaire qu'elle l'a été en d'autres pays ». Cette noblesse se ruinait en munificences municipales. Pline le Jeune ne faisait que suivre 'exemple de ses pairs quand il fondait à Côme, sa patrie, une bibliothèque, une école, « un établissement de charité pour les enfants pauvres ». J'ai pour ma ville natale, disait-il, « un cœur de fils ou de père ». Les riches et les pauvres étaient en rapports continuels « par le patronage et la clientèle, parles libéralités, par les jeux, les spectacles, les exercices qui leur étaient communs ». Aux fêtes de famille, d'après Pline, on invitait « tout le sénat de la ville, même beaucoup de gens du bas peuple ».

Or cherchez la cause de cette mutuelle et exclusive bienveillance, vous la trouverez, en grande partie, dans le polythéisme antique, qui, donnant à chaque ville son dieupropre, sa légende divine à soi, avait groupé les cœurs autour de son temple, s'il leur avait interdit les élans d'une philanthropie cosmopolite. Ce fruit savoureux de superstitieuses croyances leur avait survécu. Il en a été de même de toutes ces associations de métier, de toutes ces corporations qui ont commencé par être des confréries, profondément empreintes d'esprit religieux. Aucune corporation, aucune association n'a pu vivre, où l'on ne s'est pas aimé. On s'aimait beaucoup dans les collegia de Rome, les inscriptions en font foi. Les associés se traitaient de frères. « Plus in suost, plus in collegium », disent les épitaphes. Dans ces mots pius^ pietas, on sent la chaleur du coeur antique. Quand un incendie,

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un malheur quelconque, atteignait Tun des sociétaires, tous les autres se cotisaient pour le secourir. Religieuses essentiellement, comme au moyen âge, étaient ces confréries. Car les religions, surtout les religions supérieures, mais à un moindre degré et «ur une moindre échelle les inférieures, ont ce caractère trop peu remarqué, d'introduire dans le monde social la culture du cœur, la culture inconsciente chez les uns, volontaire et savante chez les autres. La culture de l'amitié, notamment, est un art qu'elles seules ont pratiqué. Elles seules ont compris la nécessité de domestiquer pour ainsi dire, de diriger et discipliner les sentiments naturels. Dans les rapports du patron aux ouvriers, du maître aux domestiques, du père aux enfants, elles ont développé et façonné à leur gré l'esprit de concorde. Par des réunions fréquentes, par des banquets rituels, par des processions ou des pèlerinages, autant que par de mutuels services, ce sentiment était cultivé méthodiquement, comme le prouvent les confréries archaïques, si obstinément vivaces, qui subsistent encore çà et là, par exemple en Belgique (1).

De même que la culture de Tamitié, il est vrai, la culture de la haine et de la vengeance a été poussée très loin parles religions du passé. L'institution de la vendetta est une sorte de culte haineux. L'horreur du dissident, du gentil, de l'impur, du païen, a été soigneusement entretenue parmi les fidèles de tous les temps. Mais, de ces deux arts opposés, quoique concourant au môme but, c'est le premier qui l'emporte de plus en plus. Dans les religions supérieures qui vieillissent, l'aiTaiblissement graduel de la foi entraîne la destruction rapide du fanatisme haïsseur et intolérant, mais non le relâchement parallèle de l'affectueuse solidarité qui unit les fidèles. Leur mutuel attachement peut se maintenir, et même grandir, pendant que leur foi décline, s'évanouit, se réduit presque à une ombre verbale d'elle-même. Aussi voit-on les plus libres esprits, les plus détachés des dogmes, rester parfois attachés de cœur à la société des fidèles. Les grandes fabriques de haine, aujourd'hui, ce ne sont lilasles sectes religieuses, ce sont les sectes politiques, la presse politique surtout ; et jamais les prédicateurs de la Ligue, jamais les moines qui poussaient jadis à la croisade contre les Albigeois,

(1) Voir à ce sujet TouTrage très documenté de M. Vandervrelde : les Associa* iions professionnelles; bruieWc^, 1891.

n'ont fomenté autant de discordes que nos publicistes socia* listes ou antisémitiques d'à présent, attisant les fureurs populaires, non sans raison toujours, il faut l'avouer, contre les juifs, les banquiers, les « bourgeois »•

Après tout, la religion n'a cette action si puissante sur le cœur public que parce qu'elle est le plus énergique moyen d'assimilation (imitative pareillement) (1) entre les hommes de civilisations distinctes. C'est donc aux courants et aux lois de l'Imitation, en définitive, et aux lois de l'Invention, qu'il faut demander Texplication dernière des vicissitudes du sentiment- L'œuvre finale de l'Imitation, comme de la Religion, me paraît être le développement de la sympathie ; mais la première» comme la seconde, débute assez souvent par un effet contraire- Le moment où deux peuples, jusque-là indifférents l'un à l'autre,, se mettent à éprouver de l'antipathie l'un pour l'autre, est celui où ils commencent à s'imiter réciproquement. De la dissemblance radicale à la ressemblance parfaite, entre deux nations, il y a mille degrés ; et c'est à l'un des degrés intermédiaires^ non au premier, encore moins au dernier terme de la série, que s'attache la possibilité de l'antipathie la plus forte. Jamais nous ne parviendrons, nous. Français, à détester les Nègres ou les Chinois autant que nous avons haï les Anglais, nos frères en civilisation occidentale. Bien que les guerres des Romains contre les Germains aient duré des siècles, beaucoup plus longtemps que les guerres puniques, il n'y a jamais eu entre Rome et les Barbares une véritable haine collective et réciproque, comparable à celle qui s'est allumée entre Romains et Carthaginois,. à l'époque où précisément ces deux grands rivaux de la Méditerranée avaient atteint un égal niveau de civilisation. Les Spartiates et les Athéniens se sont plus détestés entre eux que les Grecs et les Perses. Les Grecs ont combattu les Perses ;

(1) C'est, en effet, grâce à rimitation de modèles différents, ici de Jésus, là de. Mahomet, ailleurs de Bouddha, que s'est creusée la différence entre les civilisations chrétienne, musulmane et bouddique. Noter que la grande division des civili- •atinos correspond à celle des religions supérieures et prosélytiques.

mais, au fond, ils ne se haïssaient pas; et, même au temps le plus brûlant des guerres médiques, on voyait à la cour du grand roi des Hellènes patriotes tels que Thémistocle. Les Romains ont longtemps gardé du tumultus gallicus un effroi traditionnel inspiré par les Gaulois ; mais ils redoutaient ceuxci sans les abhorrer; et, à peine la Gaule conquise, la plus profonde, la plus durable sympathie se nouait entre les vaincus et les vainqueurs.

En somme, il semble que l'antipatbie nationale suppose comme élément indispensable — non suffisant toutefois, — la communauté d'une môme civilisation, dans le sein de laquelle les deux nations qui se haïssent, parce qu'elles sont à la fois dissidentes moralement et socialement sœurs, sont également plongées.

La plupart des peuples, avant de se connaître, se méprisent réciproquement; quand ils entrent en relations, ce mutuel mépris se change ou en haine réciproque ou en jalousie d'une part et pitié de l'autre, rarement en sym[)athie (1). Plus tard, quand une fusion séculaire les a faits semblables, ces mauvais sentiments s'effacent, dans leurs rapports réciproques, mais pour se tourner collectivement contre quelque autre peuple extérieur à leur groupe, jusqu'à ce qu'ils l'aient assimilé à son tour, ou se soient laissés asssimiler par lui. Et ainsi de suite. Il suit de là que, sur un continent, tel que l'Europe, où un certain nombre de nations, très dissemblables à l'origine, travaillent depuis des siècles à se ressembler un peu, puis beaucoup, puis davantage encore, le rayon des anlipalhies et même leur intensité peuvent aller croissant, mais seulement jusqu'à un certain moment, à partir du^iuel ils décroissent. Les darwiniens ont remarqué que, plus la ressemblance s'accroît entre les individus, plus la concurrence vitale et sociale s'avive entre eux. En poussant à bout cette lemarque, on pourrait dii*e que, du train dont va l'assimilalion de tous les peu[)les et de toutes les classes dans le monde civilisé, nous devons nous allcndre ù quelque « lutte pour la vie » effroyable et monsljueuse, telle que la croûte leirestre n'en a jamais vu. Mais n'oublions pas que, comme la lutte, plus encore que la lutte, l'association pour

(1) Parfois en engouement. Tel est le cas du Japon, qui, après avoir longlennps méprisé, puis profondément h.ù les Kur()i»éens, s'est mis à s engouer de IKurope.

la vie se nourrit de similitudes; on ne s'allie, on ne s'aime vraiment qu'entre semblables.

Il y a autre chose encore que des croyances et des intérêts dans ce composé très complexe qui s'appelle un sentiment : il y ai des sensations, qui jouent ici le rôle de ferment caché. Non seulement dans nos amours, cela est trop clair, mais dans nos amitiés mômes et nos inimitiés, il entre une part d'attractions ou de répugnances inanalysables, suggérées par des impressions de nos sens. Uattrait ou la répulsion que deux races distinctes ressentent à première vue l'une à l'égard de l'autre, avant tout contact ou tout conflit, est inexplicable autrement. Cette remarque est essentielle et doit être dite une fois pour toutes (1). Mais ce n'est pas une raison pour exagérer ici l'action de la race. Elle est souvent purement apparente là où elle semble incontestable (2). Quelle est, par exemple, l'origine de cette aversion profonde qui sépare aux Etats-Unis les Blancs et les Nègres, et qui se continue indéfiniment par le préjugé américain contre les gens de coide^ir? Question de race, dira-t-on. Nullement. Car on ne voit pas pourquoi nulle aversion de nature pareille, même d'un degré moindre, n'éloigne le Blanc du Peau-Rouge. Si le Noir est repoussé par le Blanc comme un être dégradé, si la plus petite goutte de sang noir dans les veines d'un Blanc le fait tenir à distance par les autres Blancs, ses semblables physiologiquement aussi bien que socialement, c'est parce que le Nègre n'a été importé en Amérique que pour y être réduit en esclavage, que l'idée de Nègre et l'idée d'esclave s'y sont indissolublement associées et que le sentiment formé sous l'empire de cette association a persisté, même après l'émancipation des Noirs. Supposez que la découverte de l'Amérique ait eu lieu deux ou trois siècles plus tard, à un âge de la civilisation européenne qui n'ait pas permis à l'antique institution de l'esclavage de refleurir au nouveau monde ; dans cette

(1) Par exemple, les Français et les Italiens, les Français et les Espagnols se lont fait la guerre aux xv®, xvie, xvii° siècles, comme les Français et les Anglais. Jamais cependant nos -voisins dltalie et d'Espagne ne nous ont été vraiment antk pathiques, comme nos voisins d'outre-Manche.

(2j L'antipathiie des Doriens et des Ioniens, qui joue un si grand rôle dans l'histoire de la Grèce, est plutôt sociale que naturelle. Elle a sa source souvent dan# l'envie démocratique ou la morgue aristocratique. Elle n'a pas toujours existé. Les poésies de Théognis, d'après Gurtius, nous apprennent que, de son temps, « il n'y avait aucun antagonisme entre le sang dorien «t \% sang^ ionien ».

hypothèse, le Noir débarqué librement aux États-Unis n'y aurait jamais été traité avec le mépris qu'on sait, et les Américains n'auraient nulle idée de cette répugnance à la fois si violente et si factice contre les mulâtres à peine colorés, qui peut être citée comme un bel exemple du degré d'intensité qu'est susceptible d'atteindre un sentiment purement artificiel. Car, assurément, rien n'est moins naturel, n'est moins inné, que cette horreur éprouvée pour des gens qui ne diffèrent en rien de vous si ce n'est par une imperceptible teinte noire à l'endroit des ongles. Pourtant il n'est pas de passion naturelle qui l'emporte sur cette impression. Ou bien supposez que les colons des États- Unis aient pu asservir et domestiquer les Peaux-Rouges, au lieu des Nègres. Dans ce cas, sans nul doute, c'est l'autochtone américain ou ses métis quelconques qui seraient l'objet du sentiment sîii generis dont le Nègre et sa descendance sont les victimes, i

On voit ici l'importance des faits historiques, des causes fortuites. On la verrait bien mieux en (^ii\à\diX\iY histoire d'une haine nationale telle que celle des Anglais et des Français, des Romains et des Carthaginois, des Byzantins et des Arabes, etc.,' avec autant de soins et de détails que s'il s'agissait d'étudier en romancier naturaliste rhistoirc d'une haine individuelle. On pourrait, suivant la même méthode, raconter et analyser lés phases d'une de ces amitiés nationales qui resserrent souvent entre peuples alliés le lien de Tintért^t et s'y ajoutent : celle des Français pour les Polonais, jadis, par exemple. Par malheur, soit dit en passant, ces amours collectifs, de nation à nation, sont bien plus rares, bien moins vifs, bien moins profonds, bien moins désintéressés aussi, que les haines collectives du môm-e ordre. Rien de plus violent, en effet, et rien de moins motivé utilitairement, que ces haines de peuple ù peuple. L'action de la suggestion ambiante est ici évidente. Au contraire, sous sa forme individuelle, heureusement, la faculté de liaïr est moins développée ou moins souvent exercée, en moyenne, que la faculté de sympathiser. '

Quoi qu'il en soit, ces haines féroces de tribu à tribu qui existent chez les sauvagees et que les voyageurs sont portés à juger éternelles, comment sont-elles nées? Comment ont-elles grandi? Gomment s'éteignent-elles à la longue? Les documents

sur ce point nous font défaut. Môme quand il s'agit de peuples civilisés, le problème n'est pas facile à résoudre. Car, à quels signes historiques reconnaître qu'une haine nationale, qu'une aversion collective quelconque, a augmenté ou diminué? A l'acharnement des combats, pendant les guerres, peut-être Mais, pendant la paix, à quoi? Entre individus la haine ou le mépris se traduit objectivement par une tendance à s'éloigner physiquement l'un de l'autre. Ce signe manque, dira-t-on, entre peuples qui ne peuvent se déplacer, en cela semblables aux végétaux. Cependant la répugnance plus ou moins grande di\x connublum entre Français et Anglais au moyen âge, entre patriciens et plébéiens à Rome, entre les diverses castes dans l'Inde, répugnance qui a subi des variations manifestes d'intensité au cours des temps, peut servir à mesurer le sentiment qu'elle exprime. La répugnance non seulement à se marier, mais à se fréquenter, à se coudoyer, bien plus qu'à commercer et à s'imiter, — car on commerce avec ses ennemis, de même qu'on les imite, par mutuelle exploitation (1), — en d'autres termes, le besoin plus ou moins intense d'avoir des écoles distinctes, des hôtels distincts, des voitures et des wagons distincts, est un thermomètre sociologique excellent. Entre autres applications qu'on peut faire de cette pierre de touche, il s'ensuit que l'émancipation des esclaves aux États-Unis a eu, — momentanément, il faut l'espérer, — pour conséquence de rendre plus profonde encore qu'auparavant l'antipathie des Noirs et des Blancs (2). Les unions physiques des deux races, en effet, y sont de plus en plus rares, car, d'une part, on ne profite nullement du droit de se marier, là où il existe, et, d'autre part, les rapports extra-conjugaux des Blancs avec les Négresses sont

(1.) On peut aoter les dilTérences que présente l'esprit d'imitation suitant qu'il s'exerce entre amis ou entre ennemis. C'est rolontairement et par calcul que l'on copie l'ennemi, le peuple antipathique, sous certains rapports extérieurs, qu'on lui emprunte sa stratégie ou ses armes réputées supérieures, mais jamais ses idées ni ses sentiments. On n'imite inconsciemment et profondément ses roisins, on ne se laisse gagner par leurs croyances, leurs besoins et leurs moeurs pour adopter ensuite leurs vêtements, leurs parures, que lorsqu'ils sont sympathiques. On ne parle spontanément \a langue du voisin que lorsqu'on l'aime. La diflusion du français en Russie a ce caractère ; si l'on apprend l'allemand dans les écoles françaises^ c'est par force et de mauvais gré.

(2) « L'éloignement socinl des deux races, dit M. Claudio Jannet dans son bel ouvrage sur les Klats Unis, s'accroît au fur et à mesure qu'elles deviennent plui indépendantes économiquement. •

LE COELR 31J

devenus beaucoup moins nombreux depuis que le triste lien de la servitude ne les rapproche plus. Le nombre des mulâtres diminue, et le type mulâtre retourne au type noir.

Pour tous les siècles antérieurs au nôtre, nous ne pouvons recueillir que des informations vagues et insuffisantes sur le sujet qui nous occupe. Il serait donc particulièrement in! tressant d'étudier les changements des sentinienls hiternationaux survenus au cours de notre siècle. Ici la corrélation des effets et des causes peut être saisie sur le vif, et limportance des grands hommes d'État, des victoires ou des défaites accidentelles, des événements quelconques, est mise en pleine lumière. La haine des Anglais et des Français ne s'est réveillée au début de la Révolution que parce qu'il a plu aux hommes d'État de l'Angleterre de se mêler de nos affaires ; et, si cette haine a grandi continuellement pendant toute la période révolutionnaire et l'épopée impériale, si elle s'est apaisée un peu sous la Restauration, surtout sous le gouvernement de Juillet, c'est à Napoléon, c'est à Waterloo, c'est aux barricades de I80O, qu'il faut demander en grande partie l'explication de ces phases. La haine des Français et des Allemands serait-elle jamais née sans Napoléon I", Napoléon III et M. deRismarck? Il semble que l'aversion mutuelle entre les États du Nord et les États du Sud, aux États-Unis, ait eu des causes plus profondes. En tout cas, les progrès de cette animosité avant la guerre de sécession s'observent facilement. Jusqu'à 1850 à peu près, le Nord et le Sud vivaient en assez bonne intelligence. Mais peu h peu se révéla, en mémo temps que l'antipathie réciproque produite par la divergence des intérêts, — le Nord manufacturier réclamant le protectionnisme que le Sud agriculteur repoussait, — la jalousie du Nord yankee, mercantile, à l'égard du Sud aristocrati(iue, qui avait fourni à l'Union ses plus grands citoyens. « Entre eux se maniuait de plus en plus, dit M. Claudio Jannet, une opposition violente de caractère. » Il est probable qu'cà cette jalousie le Siid répondait par quelque impertinent mépris. De là cette acuité de haine atroce qrii s'est déployée durant l'horrible guerre fratricide par des incendies de fermes et de villes sans nulle utilité siratégique, par des massacres affreux de prisonniers, et, après la guerre, par l'oppression des vaincus.

La haine d'État à État, nous l'avons dit plus haut, à mesure

que les États grandissent, va s'atténuant, malgré l'agrandissement de son objet. J'en trouve la preuve historique dans deux faits généraux. Le premier, souvent remarqué, c'est que, lorsqu'un grand État apparaît avec une intention manifeste de conquête, parmi une multitude de petits États divisés entre eux, il n'a jamais beaucoup de peine à utiliser leurs haines mutuelles pour les dévorer successivement. C'est le cas de la Macédoine et de Rome dévorant la Grèce par morceaux, grâce au divisions des cités grecques ; c'est le cas de Rome encore, dans ses longues guerres soit avec les peuplades gauloises, soit avec les peuplades germaines; c'est la politique de plusieurs empereurs allemands dans leurs rapports avec les républiques italiennes qui passaient leur temps à se quereller ; de la France, sous Charles VIll, Louis XII, François I^ en Italie ; de l'Espagne, de l'Angleterre, au nouveau monde, dans leurs luttes contre les tribus peauxrouges, ennemies les unes des autres ; de Richelieu, de Napoléon, dans leurs rapports avec les principautés allemandes. Dans tous ces cas, l'intérêt évident des nations naines n'était-il pas de faire trêve à leurs discussions pour refouler Tenvahisseur géant? Combien fallait-il que leur mutuelle animosité fût acharnée et forte pour les aveugler à ce point! Jamais nos grandes nations modernes n'ont été si passionnées, et, quand un intérêt majeur leur commande l'alliance, elles n'hésitent pas à s'allier dés le lendemain d'une guerre.

Le second fait, non moins général, quoique moins remarqué, c'est le besoin qui pousse les petits États, dès qu'une guerre éclate entre deux d'entre eux, à prendre parti pour l'un ou pour l'autre, comme si, à force de leur être habituelle, la haine était devenue pour eux un plaisir. Quand, par exemple, au vii° siècle avant Jésus-Christ, deux villes de l'Eubée, Chalcis et Erélhris, prennent les armes l'une contre l'autre, on est surpris de voir toutes les îles de l'Archipel, successivement, sans le moindre intérêt, entrer de cœur dans cette hostilité, transformer en conflagration générale cet incendie local; et, dit Curtius, depuis la guerre de Troie, — qui, elle-même, est un autre exemple, bien plus fameux, du même phénomène, —la Grèce n'avait pas encore été remuée si à fond. Plus tard, la querelle de Sparte et d'Athènes se généralisa de la môme manière. Cherchez le noyau de gens vraiment intéressés à la mêlée sanglante des Armagnacs et des

Bourguignons ou des Guelfes et des GiLelins ou des factions de noms multiples qui, au moyen âge, ont divisé en deux la population de chacune des cités italiennes ou françaises, autant de petits États distincts ; vous verrez se réduire à un bien mince volume le levain de cette pâte immense. Or, plus nous descendons dans la barbarie et la sauvagerie, plus cet instinct de combativité haineuse entres peuples ou entre classes se révèle à nous invincible et féroce. Dans son Gouvernement populaire^ Sumner-Maine nous parle de tribus australiennes qui traversent la moitié de leur continent « pour venir se ranger à coté de combattants portant le même totem qu elles ». « Deux fractions irlandaises, qui se sont brisé réciproquement le crâne dans toute l'étendue de leur île, prirent, dit-on, naissance dans une dispute à propos de la couleur d'une vache. Dans llnde méridionale, une suite ininterrompue de rixes dangereuses provient de la rivalité de deux partis qui ne savent rien de plus sur le compte l'un de l'autre, si ce n'est que les uns appartiennent au parti de la main droite et les autres au parti de la main gauche. » Il faut reconnaître que, si les partis politiques des nations modernes se font la guerre, c'est pour des motifs tout autrement sérieux, etcepcndant sous des formes singulièrement adoucies. Quant à nos conflits internationaux, les intéressés seuls y prennent part, et les nations voisines, au lieu de s'engager sans raison dans la bataille, comme font les chiens de tout un quartier quand ils entendent deux caniches se battre, tâchent de s'interposer pacifiquement entre les belligérants.

En même temps que les haines collectives, dans leur ensemble» perdent de leur intensité (1), elles changent de forme et se

(1) Est-ce à dire que le rôle du seuliment aille en décroissant dans la vie des peuples ? Non, il va se transformant, La preuve qu'il ne diminue pas, c'est que, eommc le remarque M. Novicow dans son dernier ouvrage, la plus grande afl'aire de TEurope aujourd'hui, la question de l'Alsace-Lorraine est « une all'aire de sentiment ». La haine mutuelle des Allemands et des Français est un fléau moral que le XIX» siècle léguera au xx« et qui suffit presque à contrebalancer momentanément Tadmirable legs de découvertes accumulées par ces cent ans de génie scientifique et Industriel à jet continu. — L'invention des machines, le passage de l'ouUl vivant à l'outil inanimé, du cheval à la locomotive, du bœuf à la machine à vapeur, etc., «eu pour effet, il est vrai, de supprimer les sentiments affectueux du cavalier pour ta monture ou du bouvier pour ses bœufs, là où ils existaient autrefois. Mais, en même temps et par la môme cause, les fabri<iues, les usines, la grande industrie sont nées, et, parmi ces grands rassemblements d'ouvriers qui, jadis, travaillaient Isolément, se sont développées des camaraderies toutes nouvelles, comme parmi nos années toujours grossissantes. A première vue, on aurait pu croire que notre machv-

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spécifient diversement. Car révolution de la haine à travers 1( âges et les milieux est curieuse à suivre. Un paysan ne hait pî comme un prêtre, comme un professeur, comme un journaliste Après le langage de Tamour, rien n'est plus sujet aux capriceî de la mode que le langage de Tanimosité et du mépris ; le toi satirique qui plaît à une génération et qui blesse mortellemei sa victime, ennuie la génération suivante et lui semble inoffensil Uesprit (car c'est le nom donné habituellement au langage di dénigrement plus ou moins haineux) se démode vite et n'eî guère transportable d'un pays à l'autre ; ce n'est pas un arlicl d'exportation. Mais n'entrons pas dans ce détail.

Occupons-nous plutôt des transformations sociales de Tamitij et des autres sentiments sympathiques. Elles aussi pareillement sont déterminées par la diffusion imitative des idées religieuses et des autres inventions quelconques, surtout de celles qui on* multiplié les communications entre les hommes et agrandi le domaine social. La propagation du christianisme a été suivie partout d'une certaine affectuosité tendre que l'antiquité n'a point connue, que le monde moderne cherche à remplacer par la fraternité de la religion socialiste. C'est l'esprit chrétien qui donne le ton aux sentiments caractéristiques du moyen âge. La société chrétienne d'alors était cimentée non par l'amour, ni par l'amitié môme, — qui y jouaient, en dépit des cours d'amour et de la •chevalerie, un rôle bien plus secondaire que parmi nous, — mais par ces quatre sortes d'attachements, essentiellement religieux •

nîsme avait annihilé Télément psychologique et moral. Pour remplacer les animaux •monstrueux que les Hercules préhistoriques ont détruits, le génie inventeur a suscité de nouveaux monstres, des mammouths d'acier, d'une taille, d'une vigueur, d'une habileté toujours grandissantes. Us sont de deux sortes, militaires et industriels Et, pendant que le progrès des premiers, canons géants, cuirassés, torpilleurs, fusils à aiguille, diminuait l'importance jadis attachée à la bravoure et à l'agilité du «oldat, le progrès des seconds dépréciait de plus en plus l'intelligence et l'ingéuiosite de l'ouvrier. Cela est vrai dans une certaine mesure ; mais d'autre part, 1« grossissement des armées n'a-t-il pas eu ce bon effet — faible compensation, il est vrai, d'un tel malheur — d'y faire régner des rapports de cordialité toujours plus intimes et plus nécessaires entre les camarades de même grade et entre les divers degrés de la hiérarchie? Si les relations des ouvriers avec les patrons ne sont point aussi sympathiques partout que celles des soldats avec leurs chefs, ce n'est peut- ^tre qu'un nal passager et compensé par runlon plus étroite des ouvriers entre eux

le sentiment de la fraternité entre les fidèles, le sentiment de la confraternité corporative entre les collègues, le sentiment de la fidélité conjugale et celui de la fidélité féodale. Ces deux derniers reposaient avant tout sur la vertu sacramentelle du serment. Tous quatre étaient des liens personnels ; mais les personnes qu'ils liaient étaient des personnes au sens social plutôt qu'au sens naturel du mot. Le chrétien aimait ou faisait effort pour aimer, ou croyait qu'il devait faire effort pour aimer, le chrétien comme tel; le confrère, son confrère comme tel; ou l'ouvrier son patron, ou le serviteur son maître et vice vei^sa ; la femme, soa maricomme tel; le vassal, son suzerain comme tel, quelles que fussent les antipathies naturelles entre eux. Ces amours obligatoires étaient souvent violés, mais ils étaient réputés immortels et indestructibles. Et, quand la sympathie naturelle s'y ajoutait, on voyait éclater le cœur humain en une flore unique, disparue^ de merveilleuses affections.

La propagation des procédés civilisateurs et spécialement locomoteurs, qui ont si fort contribué à la complication de la vieurbaine, à la désertion des campagnes et à la pénétration des ruraux eux-mêmes par l'exemple des citadins, a modifié gravement la nature des bonnes relations entre les diverses classes de personnes. A mesure que, par le progrès des communications, aux anciennes corporations héréditaires et locales, où l'on entrait pour ainsi dire en naissant, se sont substituées ou tendent à se substituer des corporations électives et générales, ouvertes au premier spécialiste venu, d'où qu'il vienne, le rapport de confrère à confrère a beaucoup changé sentimentalement : on choisit encore ses amis parmi ses confrères, mais on les aime à titre d'amis, lihrement choisis, avec une faculté de choix beaucoup plus vaste. Par une raison analogue, les relations des maîtres et. des domestiques, des patrons et des ouvriers ont dû se dénaturer.

La domesticité ancienne différait de la nouvelle par sa stabilité plus grande et par la moindre étendue de l'espace circumvoisin où elle se recrutait. Il y avait, autour de chaque maison notable, à la campagne, un groupe peu nombreux da familles de paysans, toujours les mêmes, qui la fournissaient habituellement de servantes et de valets. Plusieurs générations de serviteurs se succédaient ainsi chez plusieurs générations.

ojo LA LOGIQUE SOCIALE

de maîtres. Aujourd'hui les domestiques fournis dans les vilU par un bureau de placement qui les recrute dans le monde enti( restent fort.peu de temps dans la môme place. Cette longue durée des services anciens suffirait seule à prouver l'existence de sentiments affectueux, sans lesquels elle eût été évidemment impossible, dans les rapports des domestiques entre eux d'une part et, d'autre part, des domestiques avec leur maître. Mais on en a la preuve directe par les testaments de nos aïeux, où, presque toujours, comme les archéologues le savent, figurent des legs assez importants aux vieux serviteurs du logis. Autre particularité encore plus significative : assez souvent, les serviteurs des deux sexes étaient choisis comme parrain ou marraine des enfants. €'était leur accorder sur ceux-ci une autorité spirituelle. Comment nous en étonner quand nous savons que les Romains de l'Empire traitaient aussi paternellement leurs esclaves ? Ils avaient l'habitude de leur faire des legs aussi. Un personnage consulaire sous Trajan, Dasumias, lègue à sa nourrice « une métairie à mi-côte avec les meubles qui garnissent la maison » ; il émancipe en même temps ses esclaves et leur lègue à chacun mille deniers. Il veut que ses affranchis soient ensevelis dans son propre tombeau. En retour, l'esclave était le plus souvent dévoué de cœur à son maître, et parfois jusqu'à la mort. ~ Aux États-Unis, où les domestiques ne restent jamais six mois dans la môme maison, où, pareillement, les ouvriers changent de patrons aussi souvent que de vôtements, comment les maîtres et les domestiques, les patrons et les ouvriers, seraient-ils attachés les tins aux autres avec une force d'affection égale à celle dont témoignent ces exemples et tant d'autres? On voit bien là-bas des patrons (1) se préoccuper du sort de leurs ouvriers considérés en bloc et appeler cette colle ctivité à partager une partie de ses bénéfices ou organiser en leur faveur des œuvres de bienfaisance. Mais, dans tout cela, rien qui respire l'affection cordiale, l'attachement personnel. En revanche, ce refroidissement relatif du cœur est compensé par son élargissement. Non seulement la pitié humanitaire s'est ajoutée à la fraternité chrétienne, mais le champ de la camaraderie s'est beaucoup étendu. Sans doute, ces changements si fréquents de maîtres, de patrons, de camarades et

(1) Dans sa Vie américaine, M. de Rouzier cite ua des grands iodustrieli de i*UmoD, « le grand meunier de Minneapolis ».

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d'amis, de résidences el de professions, révèlent moins de ténacité dans les affections ; mais, d'autre part, cette facilité à nouer rapidement de nouvelles amitiés ne prouve-t-elle pas une faculté d'aimer plus large et plus souple?

L'amitié est le sentiment qui, aj rès Vamour, s'est le plus ressenti de nos transformations sociales. Elle aussi a beaucoup changé. Aux anciens groupes d'amis que le voisinage rural ou une confrateinité née d'une cohabitation prolongée, de traditions familiales, avait formées, tendent à se substituer de nouveaux groupes instables où le legs d'amitiés traditionnelles n'entre plus absolument pour rien, et que nouent librement, pour quelques jours, entre gens de passage, la camaraderie, la politique, le hasard d'une rencontre. Entre deux voisins de campagne, qui ont grandi et vécu ensemble, il se forme des liaisons de cœur indestructibles, aussi profondes qu'étroites. Tout autres sont les relations entre membres d'un même cercle ou clients d'un même café, ou confrères d'une société savante. Rien de plus facile à former et à rompre, rien de plus léger ni de plus fugace, rien de plus distrayant, du reste, ni de plus confortable que des amitiés de ce dernier genre. L'amitié^ dans les milieux dits arriérés, unit des familles d'un lien circonscrit, mais tenace ; elle est chose sociale, locale, héréditaire. L'amitié, dans les milieux dits avancés, ne lie plus que des individus détachés à travers de trùi grandes distances, mais pour un temps très court. Elle est chose individuelle, cosmopolite, éphémère. Ici, comme ailleurs, le temps a fait compensation à l'espace, et l'amitié a perdu en durée ce qu'elle a gagné en étendue territoriale. — A vrai dire, ces deux systèmes d'amitié ont, de tout temps, coexisté; mais le premier recule sans cesse devant les envahissements du second.

L'amitié dans les campagnes est à l'amitié dans les villes, surtout dans les grandes villes, ce que l'amour conjugal est à l'amour libre. Aux champs, où les voisins, clairsemés, savent le besoin qu'ils ont les uns des autres, on ne se laisse jamais déterminer dans le choix de ses intimes par la seule considération du degré de sympathie qu'on ressent pour les gens à première vue, mais, comme quand il s'agit de prendre femme, on fait entrer en ligne de compte bien des raisons de convenance, le voisinage surtout; et, comme dans le choix d'une femme pareillement, on a égard non pas à des qualités superficielles de la

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personne, mais à ses agréments plus profonds et à ses mérites plus solides. Car on sait que ces intimités sont destinées à durerj toujours, qu'il est dangereux de les rompre et qu'il faut, pai suite, y regarder à deux fois avant de les nouer. Dans um grande ville, on sait qu'on pourra se quitter quand on voudra ei qu'on trouvera facilement à remplacer l'ami perdu. On n'a là qu( l'embarras du choix des amis parmi les connaissances, et dei connaissances parmi les inconnus. Aussi cherche-t-on à se rapprocher dès le plus léger et frivole attrait qu'on se découvre l'ui à l'autre, et l'on éloigne de soi, parce que leur aspect physique^ leur accent ou leur genre déplaît, des personnes souvent biei plus dignes d'estime et d'attachement que les faiseurs par qi l'on s'est laissé capter. C'est ainsi qu'on s'éprend d'une maù tresse dont on n'aurait jamais voulu pour femme. Les condition! de la vie rurale forcent donc l'amitié, en définitive, à être, d'un( part, moins spontanée et moins franche peut-être, et à coup st plus tiède dans ses expansions, parce qu'il y entre moins d< sympathie vive et facile, en général, mais, d'autre part, à ôti plus sérieuse et plus pénétrante, plus spiritualiste de nature. C( n'est pas seulement pour le plaisir qu'on a des amis à la cam^ pagne, comme ce n'est pas seulement, ni précisément, pouj s'amuser qu'on se marie. — On voit donc que la proportioi croissante de la vie urbaine aux dépens de l'autre est un remai niement véritable du cœur humain : elle l'intensiOe à la fois el le mobilise, multipHe ses fleurs passagères et dessèche quelques unes de ses fortes racines. Supposez que le mariage disparaisse et que l'amour libre le remplace : c'est l'équivalent du changement que le passage de la vie rurale à la vie urbaine impose l'amitié.

Voici une très grande ville moderne, en apparence très solide,' très hiérarchisée, où abondent les administrations disciplinées» les fabriques, les usines, très bien régies ; où le réseau des intérêts solidaires enlace tous les habitants. Vienne une poignée de factieux s'imposer à cette population de deux miUions d'hommes» personne ne résiste, tout le monde se soumet. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a là que des relations d'affaires, pas de vigoureux liens de cœur, entre les citoyens. — Supposons une grande nation où chacun ait deux amis, rien que deux, mais vrais, sûrs, indéfectibles. Cette nation sera manifestement plus forte, plus résistante

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à l'agression du dehors ou du dedans qu'une nation où personne n'aurait d'amis, mais où tout le monde aurait cent ou mille connaissances superficielles. Cependant, à première vue, cette dernière paraîtra bien plus sociable, bien plus riche que l'autre en trésor de bienveillance et de bonté. La force d'un État se mesure non au nombre, mais à la solidilé des attachements personnels. Est-ce à dire que l'urbanisation des sociétés se traduise par un déficit final de la force d'aimer? C'est le contraire qui me semble vrai. D'abord il n'est pas contestable que la civilisation favorise prodigieusement l'amour proprement dit, et, si elle tend à le transformer lui-même, à le dépouiller de sa jalousie innée pour lui prêter une sociabilité acquise, il n'en est pas moins vrai qu'en l'apprivoisant elle le propage avec la coquetterie féminine. Il en est des besoins du cœur comme de tous les autres : ils se répandent et se déploient par la vue des objets propres à les satisfaire. La civilisation, en mettant sous les yeux du citadin les articles de luxe, attise en lui la flamme grandissante des besoins de luxe î de même, en faisant défiler devant lui nombre de jolies femmes, beaucoup d'hommes diversement distingués, parmi lesquels 11 en est toujours d'accommodés à ses goûts, elle surexcite en lui l'ardeur de l'amour et la chaleur même de l'amitié. Dans une petite ville, dans un bourg, on doit se contenter de ce qu'on trouve en fait de charmes féminins ou de sympathies amicales; aussi l'amour passionné y est-il rare de môme que l'amitié vive. En somme, il faut reconnaître que, à raison de cette indigence rurale des ressources du cœur, les ruraux s'aiment, en général, médiocrement en dehors de la famille, sauf exceptions, bien entendu; et c'est là le plus triste côté de la vie primitive. Le plus fâcheux de la vie civilisée, c'est qu'elle excelle, par malheur, à contrefaire merveilleusement l'amitié ou l'amour et à vulgariser leurs simulacres. Mais, en cela même, elle fait œuvre de logique sociale. L'écart naturel est énorme entre le petit nombre d'hommes aimables ou de jolies femmes qui peuvent inspirer l'amour ou môme l'amitié et le nombre immense de personnes qui en ressentent le besoin. L'amour surtout est, à ce point de vue, une source féconde de discordes; il fait pulluler dans le sein d'une société des sentiments à la fois contraires et contradictoires, des désirs violents qui se heurtent à des résistances invincibles, des adorations rendues en dédains. La coquetterie

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avec les espérances illusoires qu'elle engendre, semble avoir été inventée tout exprès pour établir l'équation, au moins apparente, entre cette offre et cette demande amoureuses si douloureusement disproportionnées. De là ses progrès si rapides grâce à la TÎe urbaine et civilisée. Elle est un des procédés les plus répandus d'accord logique et téléologique, purement subjectif à la véi'iie, mais non moins réel pour cela.

Le besoin môme de s'amuser que l'urbanisation delà vie développe si démesurément, est une preuve du progrès de la sympathie au cours de la civilisation. Toutes les fois que ce besoin, trait caractéristique de la vie sociale élevée, arrive, dans une société quelconque, à un certain degré d'intensité et de difiusion, il s'y exprime sous ces formes à peu près les mêmes, sauf des variantes, d'ailleurs caractéristiques : passion du théâtre (cirque, hippodrome, combats de taureaux, tragédies, comédies, opéras), luxe de la table et grands festins, bals, courtisanes à la mode, enfin art raffiné de la conversation et recherche de \ esprit. Ce goût passionné de la vie de salon, que Taine a signalé dans l'ancien régime français, ne lui est point particulier et n'a point pour cause unique ni principale la culture classique de notre xvii^ siècle. Sous d'autres apparences, par exemple, au dehors et non dans des appartements clos, entre hommes et non dans des ruelles de dames où les dames donnent le ton, la Grèce déclinante et Rome triomphante ont connu ce môme besoin du dialogue récréatif. A Rome, on faisait des recueils de bons mots, prêtés à Cicéron notamment. A Athènes, au temps de Philippe, « la plaisanterie, dit Curtius, devint un art qui eut ses virtuoses, surtout dans le cercle dit des Soixante, qui se réunissaient au Cynosarge. Le roi Philippe offrit, dit-on, un talent pour un procès-verbal de leurs séances. » L'hôtel de Rambouillet n'attachait pas plus de prix à une épigramme.

Or, si l'on cherche le caractère commun à ces diverses manifestations du besoin d'amusement, on verra que toutes consistent en plaisirs collectifs, en jouissances dont le principal attrait, pour le nombre plus ou moins considérable d'hommes qui les

goûtent, est de les goûter ensemble. Cela est vrai non seulement des banquets, du théâtre, etc., ce qui est clair, mais de l'hétaïrisme môme, puisque le charme qui s'attache à la courtisane en renom est d'être à la mode, c'est-à-dire d'être une table hospitalière. Ces femmes «publiques », qu'on les nomme joueuses de flûte dans l'antiquité classique, danseuses en Orient, actrices en Europe, doivent leurs succès à l'étalage qu elles font de leur beauté et de leur talent dans des réunions nombreuses, dans des festins, dans des cafés, sur la scène; et ce qu'elles donnent en secret à leurs amants n'est qu'une suite de ces joies des yeux «t des oreilles qu'elles donnent à tous, ou ne doit sa saveur qu'au souvenir de ces exhibitions. Quant aux prostituées de bas étage, qui n'ont point de talent propre à divertir le public rassemblé, «lies ne fleurissent que là où les femmes de théâtre, les courtisanes à mérite artistique ont répandu le goût de la femme divertissante. Elles sont la petite monnaie de celle-ci et sa vulgarisation à l'usage de la foule. — Il no faut pas confondre, en effet, avec ces prostituées, môme de l'étage le plus inférieur, que nous voyons trottiner à travers nos grandes villes, toilette tapageuse, nez en l'air, la courtisane des peuples barbares. On a une idée assez fidèle de celle-ci par la prostituée arabe qu'on peut observer encore de nos jours en Algérie. Elle ne ressemble pas à nos « cocottes » ; elle en est tout l'opposé. Elle ne fait pas la noce (1), elle ne boit pas, elleneritjamaiseta horreur du tapage. On dirait une prêtresse qui exerce un sacerdoce, tant elle est grave et sérieuse... Elles sont assises par deux ou par trois devant leurs portes, nonchalamment accroupies, fumant une cigarette. Elles ne causent pas entre elles. » Rien de moins folûlre que ces femmes. Par elles on peut se représenter assez exaclonient ces courtisanes hébraïques que la Bible nous montre assises et voilées au carrefour des chemins. Elles ne répondent, les unes et les autres, qu'à des fonctions physiologiques, consacrées par des coutumes religieuses ou du moins empreintes d'une religieuse tristesse, d'un sceau de fatalité sacrée. Elles n'ont rien à voir avec le besoin de se divertir.

Un des caractères de l'homme civilisé, c'est qu'il aime à parler en faisant toute chose : parler en mans;eant, parler en travail- Ci) Archives de l'anthrop. crim., mai 1893, article d'Emile LaurenU

lant, parler en aimant. Il y a aussi loin de l'amour muet de»^ Arabes et des Hébreux à notre amour jaseur que des repas silencieux aux festins bruyants. La conversation est la circulation de la sympathie universelle à travers nos joies les plus égoïstes ; elle est le courant multicolore qui diversifie sans cesse, par l'écho des événements publics, des idées et des sentiments publics, des émotions du moment, le fond monotone du manger et de l'aimer.

Par là, nous voyons que le besoin d'amusement est la forme éminemment sociale du besoin de plaisir (1), et nous ne sommes pas surpris que cette forme se développe avec la civilisation aux dépens de la forme individuelle qui lui correspond. Celle-ci, ou la désigne, en général, quand on cherche à la louer, sous le nom de besoin de bonheur. Être heureux, c'est goûter le plaisir chez soi, seul avec sa femme et ses enfants, à sa table de famille étroite et sobre, sans autre spectacle que celui de ses champs et de ses troupeaux. C'est le bonheur ainsi entendu qu'on a raison d'opposer à l'amusement. Mais la défaveur, d'ailleurs justifiée sous tant de rapports, avec laquelle les moralistes traitent ce dernier, ne devrait pas leur faire oublier que le besoin d'amusement et de luxe est presque nécessairement lié au besoin d'art, forme sociale aussi de besoins de plaisir d'un autre ordre.

Ce n'est pas que toute civilisation aboutisse nécessairement à la passion généralisée des divertissements publics. La civilisation byzantine, malgré la fureur de Gonstantinople pour les jeux

(1) « Les grands pbisirs du peuple sont les joies collectives, A mesure que l'individu sort de la pièl)e et s'en distingue, il a un plus grand besoin de plaisirs personnels et fnits pour lui seul. » [Journal des Goncourt.) Cette assertion est étrange : je crois que la vérité est précisément le contraire. La plus vive jouissance de l'homme du peuple, au dernier degré de l'échelle, c'est de boire ou de mange» seul, gloutonnement. Les rares occasions où les pnysaus se réunissent : moissons, vendanges, frairies, sont des travaux en commun ou d'anciennes fêtes religieuses, auxquelles on a assisté d'abord par devoir, auxquelles on continue à aller par coutume, sans grande joie commune. — Mais, en se civilisant, l'homme recherche les dîners nombreux et choisis, les bals, les réunions mondaines, le théâtre, les émotions élector; les, tout ce qui l'arrache à la vie animale, essentiellement isolante, et le jette dans la vie sociale. Môme lorsque, en dilettante misanthrope, il déguste des tableaux, des gravures, des livres de psychologie raffinée et quintessenciée, soQ plaisir n'est pas si personnel, si exclusivement individuel, qu'il peut sembler. Car l'àme cachée de ce plaisir, c'est l'idée qu'un jour le subtil esthéticien, encore isolé dans son goût à part, finira par le répandre au dehors, par le faire partager à des disciples, à toute une école grandiss:'.nte. Les Goncourt ne jouissaient si vivement de leur xviii* siècle artistique savouré à leur façon, que lorsqu'ils avaient foi en leur apostolat esthétique; leur joie n'était intense que lorsqu'elle leur paraissait devoir être collective un jour.

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de l'Hippodrome, la civilisation espagnole, malgré ses combats 4e taureaux, ont abouti plutôt, avec leur cour monarchique cérémonieuse, à [des pompes rituelles et mystiques dépourvues de gaieté. Mais partout et toujours, en se civilisant, les hommes ont éprouvé la passion croissante des fêtes, dont la passion des divertissements publics n'est qu'une importante variété. Et qu est-ce que les fêtes? C'est le procédé souverain par lequel la logique sociale des sentiments noie et résout tous leurs désaccords partiels, inimitiés privées, envies, mépris, oppositions morales de toutes sortes, dans une immense unisson formée par la convergence périodique de tous ces sentiments secondaires en un sentiment majeur et plus fort, en une haine ou un amour collectifs pour un grand objet, qui donne le ton aux cœurs et transfigure en accord supérieur leurs dissonances. En sorte que, plus une société, en se compliquant, multiplie celles-ci, plus elle a besoin de fêtes, de fêtes magnifiques et fiéquentes. Ce sentiment majeur, cette note tonique du cœur public, c'est tantôt une haine nationale qui se magnifie et s'intensifie en s'exprimantpar des simulacres de combats, par des égorgements de captifs, par toutes ces fêtes criminelles, sanglantes et féroces, où se complaisent tant de primitives civilisations. Tantôt c'est un grand amour national pour un dieu ou pour un homme, une adoration ou une admiration nationale, de couleur religieuse, patriotique ou politique. Dans les fêtes égyptiennes se déploie le culte des morts, la préoccupation avant tout mystique et funéraire de ces agriculteurs architectes qui labourent et bâtissent en vue de la future résurrection, unanime orientation de leurs désirs. Dans les fêtes helléniques si nmltipliées, jeux olympiques, istluniques ou autres, processions des panathénées, retour triomphal de i'atlilète vainqueur, etc., sexpriuienl fadmiration intense de la force, de l'agilité, de la beauté et des héros où elles s'incarnent, le respect et l'amour du Dieu ou de la déesse de la cité, la piété et le patriotisme fondus en une combinaison unique. Rome a ses triomphes de généraux montant au Capilole, ses apothéoses d'empereurs, qui, comme les jeux de son cirque, glorilient son amour de la gloire, son a|)pétitde domination et de conquête. Le nioyen âge a ses canonisations de saints, ses sacres de rois, ses tournois, ses châsses processionnellement transportées, expression de son mysticisme clievaleresque, féodal ou monarchique.

Nous avons nos fêtes patriotiques, politiques ou humanitaires^ revues militaires, enterrement de Victor Hugo, retour des cendres de Napoléon P% inaugurations de statues en Thonneur de grands écrivains, de grands artistes, d'hommes d'État plus ou moins grands. On ne trouvera point de fôtes, si ce n'est les fêtes de commande — telles que la fête de l'Être suprême, car tes vraies fêtes d'alors, c'étaient les manifestations révolutionnaires de la foule, — on n'en trouvera jamais ni nulle part qui niaient pour vertu de faire un faisceau momentané des âmes, confondues en un sentiment dominant.

Cette unisson des cœurs qu'elles produisent est nécessaire pour compléter Iharmonie des intérêts que les foires et les marchés travaillent à produire. Le progrès de la vie sociale ne consiste pas seulement dans la complication croissante des désirs, des besoins, mutuellement échangés par la vente des produits, mais affaiblis séparément dans chaque cœur à mesure qu'ils s'y multiplient; il ne consiste pas même uniquement dans la complication croissante des idées, communiquées d'esprit à esprit dans le grand marché de la Presse, mais d'autant moins crues en chaque esprit qu'elles y sont plus nombreuses. Il consiste aussi, etavant tout, dans l'intensité croissante de quelques désirs, de quelques idées, partagés par tout le monde et fortifiés extrêmement en chacun par cette unanimité. A ce point de vue, donc, les fôtes, principalement religieuses ou patriotiques, les anniversaires où, tous ensemble, on se plonge dans la commémoration des mêmes souvenirs, dans la communion ravivée des mêmes sentiments — la fête de Noël ou de Pâques, par exemple, chez les chrétiens, ou la Saint-Louis en France sous l'ancien régime, ou les jeux d'Olympie en Grèce et les fêtes de Minerve à Athènes, — ont une importance bien supérieure aux foires et aux marchés où les petits appétits et les petites curiosités se satisfont, mais d'où le paysan, l'ouvrier, sort avec des appétits nouveaux et des curiosités nouvelles. Chose excellente à coup sûr, à la condition toutefois que l'agitation sociale ainsi créée stimule l'activité sociale à chercher de nouvelles sources d'apaisement. Où pourront-elles être découvertes, si ce n'est dans ces idées communes, dans ces sentiments unanimes dont les fêtes publiques sont le déploiement ?

On peut rattacher au sujet de ce chapitre une question que nous avons déjà effleurée, dans ce qui précède, mais qui mérite un plus sérieux examen : celle des orgueils, individuels ou collectifs, et des problèmes de logique qu'ils soulèvent. L'évolution des orgueils et des amours-propres se lie d'assez près à l'évolution des cœurs.

L'orgueil divise-t-illes hommes plus qu'il ne contribue aies unir? Gela dépend non seulement de son intensité, mais de sa nature. L'orgueil individuel, quand il dépasse un certain degré, les isole ; et, quand il est d'une certaine nature, ex igeanle et entreprenante, les met en conflit ; l'orgueil collectif, même excessif et quel que soit son caractère, les lie entre eux dans l'étendue de leur groupe, mais en faisant naître, il est vrai, entre les oi'gueils collectifs des différents groupes, des divisions profondes, (jui se traduisent en guerres ou en pacifiques émulations, suivant l'es" pèce de ces orgueils. Le devoir de la logique sociale découle de là. Elle devait tendre, et elle a toujours travaillé en effet, à superposer aux orgueils individuels quoique orgueil collectif qui les accorde, ou à faire que chaque orgueil individuel consiste en une combinaison d'orgueils collectifs de divers genres ; et elle a toujours travaillé aussi à diversifier les formes de l'orgueil collectif, — orgueil familial, municipal, patriotique, orgueil religieux, orgueil professionnel — et à faire prévaloir celles qui sont susceptibles de s'appliquer à des groupes plus étendus ou plus durables, plus extensibles dans l'espace ou dans le temps.

Jetons donc un rapide coup d'œil sur l'histoire générale de l'orgueil. Les sauvages très abrutis, (jui sont destinés à rester éternellement au bas de l'échelle sociale, sont relativement très indifférents à ce qu'on dit ou à ce (ju'ou pense d'eux, ils n'ont aucune préoccupation de gloire ni d'honneur, plongés dans la seule poursuite du boire et du manger. Tels sont les écoliers d'une paresse indéci-ottable, sans énmlation, sans ressort, toujours les derniers de leur classe. Le défaut d'amour-propre n'estil pas en grande partie ce qui empoche les uns et les autres de s'élever en grade? C'esl vraisemblable. Parmi les sauvages, ceux qui ont un sentiment vif de l'opinion et d'un certain hon-

neur, qui préfèrent la joie d'être loués aux plaisirs physiques, qui se font une idée exagérée, et à nos yeux grotesque, de leur importance dans le monde, ou de l'importance de leur famille et de leur tribu, et qui veulent imposer cette conviction aux familles ou aux tribus voisines, puis à d'autres plus éloignées, et la fortifier sans cesse en môme temps que l'étendre sans cesse ; 6eux-là passent rapidement de la sauvagerie pure à la barbarie, pareils à ces bons écoliers qui à un degré suffisant dintelligence joignent une forte dose d'émulation.

La barbarie, en satisfaisant leur amour-propre, le surexcite. Rien de plus vain qu'un barbare. Tous les chroniqueurs des invasions dans l'Empire romain s'accordent sur ce point. A une époque peu éloignée de nous, et même encore de nos jours, on a pu observer ce trait de mœurs chez des peuples, bien doués d'ailleurs, qui étaient retombés dans un état demi-barbare : les Siciliens, les Corses, les Grecs, les Arabes (1). Mais déjà se dessine un changement important. Chez les sauvages, les amourspropres, les orgueils des diverses familles ou des divers clans étaient à peu près égaux, et, en général, également prodigieux, sources de guerres sans fin; chez les barbares, leur inégalité va grandissant par force, puisque le passage de la sauvagerie à la barbarie, d'un étal disséminé à un état relativement aggloméré, a exigé un commencementd'organisation et de hiérarchie. Par suite, il-y a dès lors, dans le groupe social très agrandi, des amourspropres de clans ou de familles très déprimés au profit de certains autres très dilatés. A mesure que cette inégalité s'accentue avec celle des classes, les esclaves sont de plus en plus humiliés ainsi que les artisans, tandis que les guerriers et les prêtres, les rois et les leudes, s'exaltent en une assomption d'apothéose.

Plus s'accroît, en effet, la densité d'une population, plus s'y accroît l'inégalité des orgueils. Dans un milieu rural où les familles sont clair-semées, chacune d'elles a sa fierté, pas une d'elles ne s'y distingue des autres par l'enflure extraordinaire de sa vanité, là du moins où le régime féodal n'a point laissé de traces (2). Mais, dans les villes, la masse est contrainte, en dépit

(1' Voir AloDzi, la Maffia. — Paul Bourde, En Corse. — Elisée Reclus, etc.

(2) Car le régime féodal, loin de faire exception à cette règle, la confirme. Rien dé plus dense, et par suite de plus hiérarchisé, que la population d'un bourg fortiflé du xiii" siècle.

de ses révoltes intérieures, à l'humilité relative ; de tous côtés, à tout instant, l'individu ordinaire y sent son néant, tandis que, çà et là, quelque personnalité en relief, bénéficiant d'une notoriété rapide et brillante, sans nulle proportion souvent avec son mérite, est encouragée à se gonfler d'un orgueil immense. II en est en cela delà distribution rurale et urbaine de la fierté comme de la distribution rurale et urbaine de la richesse et du pouvoir.

Cette juxtaposition d'amours-propres violemment pressés par quelques-uns d'entre eux exlraordinairement enflés est un amas de jugements contradictoires, un état essentiellement illogigue et instable. Comment se résoudra celte crise? Le problème serait insoluble si la vie urbaine, en même temps qu'elle crée ou accentue cette conlradiclion des amours-propres individuels, ne suscitait des amours-propres collectifs qui se confirment entre eux et qu'elle leur superpose : l'orgueil municipal d'abord qui les rend fiers de leur ville, l'orgueil professionnel qui les rend fiers de leur métier, de leur corporation, l'orgueil confessionnel qui les rend fiers de leur religion. Nous en reparlerons. Mais, ■avant tout, ce qui les accorde le mieux pendant une longue période historique, c'est cet autre grand orgueil collectif, l'admiration. L'admiration est agréable, c'est-à-dire flatteuse au cœur de celui qui admire, toutes les fois qu'elle est un moyen de s'approprier illusoirement ce qu'il admire. En admirant 77io7i député, mon professeur, ?7îo?i ami, mon élève, mon roi même, il me semble que je les fais plus miens qu'ils n'étaient, ce qui ajoute au plaisir que j'avais à les admirer déjà ; il y a donc réciprocité d'action entre mon appropriation accrue qui fait mon admiration plus vivL et mon admiration plus vive qui semble accroître ma possession et agrandir limporlance de mon être. Kn d'autres termes, plus je m'approprie quelqu'un, plus je suis porté à l'admirer ; et plus je l'admire, plus je crois me rapi)i'0[)i'ier. On voit par là combien cette solution admirative du problème des orgueils, dont nous avons déjà parlé du reste dans un chapitre antérieur, est liée à la solution sympathique du problème des cœurs.

Donc le sujet le plus humble commence par devenir prodigieusement fier de son souverain très glorieux; il s'approprie par l'admiration et la sympathie, par la fidélité, par la loyauté, la gloire de son chef. L'orgueil par procuration se substitue ainsi,

pour ainsi dire, à Torgueil direct. Ainsi vont les choses, non seulement pendant toutes les phases de la barbarie, mais encore au début de la civilisation, jusqu'au point marqué par l'éclat des Ramsès, des Alexandre, des Auguste, des Louis XIV, des Catherine II. A défaut de cet apogée triomphant, il y a toujours, ce semble, au seuil de la civilisation commençante ou recommençante, une recrudescence vigoureuse des orgueils d'en haut, par exemple dans les républiques grecques, telle que l'Athènes de Périclès, ou dans les cités italiennes de la première Renaissance, non encore monarchiques, déjà soumises à l'ascendant d'un chef de parti, à un Laurent de Médicis entre autres.

A de pareils moments des sociétés le débordement des orgueils supérieurs est si manifeste que Burckhardt a pu considérer la renaissance italienne comme l'ère où l'idée de la gloire individuelle, de l'honneur individuel, — lisez de la gloire et de l'honneur de l'individu prépondérant, incarnant la gloire et l'honneur de tous, — aurait été découverte.

Cette harmonisation des amours-propres de tous par l'admiration d'un seul peut se prolonger indéfiniment là ou l'individu admiré, tel que l'Inca du Pérou, Tempereurde Chine, le Pharaon d'Egypte, est élevé si haut par-dessus ses admirateurs qu'il décourage l'envie ou l'empêche de naître ; à la condition aussi que l'orgueil individuel de cet homme, point vivant de ralliement de tous les autres, soit lui-môme composé d'orgueils collectifs dont il n'est que la synthèse éclatante. C'est ce qui a lieu quand le monarque est surtout fier, non de ses propres mérites personnels, mais de sa race, mais de son métier et de son devoir royal, mais de sa religion, mais de sa civilisation, et enfin de so» peuple, autant que son peuple est fier de lui. Mais, si ces deux conditions ne sont pas remplies, comme il arrive d'ordinaire, l'orgueil du monarque infatué est plus propre à servir d'émulation que de satisfaction aux orgueils inférieurs. A son exemple, les airs de hauteur se répandent, descendent de couche en couche, se généralisent. Cela est d'autant plus inévitable que la civilisation, en se développant, a multiplié les formes d'admiration possibles, créé des royautés industrielles, financières, artistiques, poétiques, et hypertrophié de 1» sorte un nombre toujours croissant d'amours-propres nourris d'applaudissements déplus en plus étendus et répercutés. Bien»

tôt, au lieu d'un seul orgueil gigantesque, unanimement exalté, il y a des millions d'orgueils moindres, qui mutuellement se dénigrent.

Que faire alors? La fiction monarchique de l'appropriation admirative a fait son temps et ne peut plus se soutenir; on la remplace par la fiction démocratique de l'égalité proclamée, en dépit du démenti que lui donnent à chaque instant les gloires surgies de tous côtés, plus hautes à mesure que le champ social s'étend, plus éblouissantes pour la masse obscure des soi-disant égaux. Mais, à vrai dire, la proclamation, fùt-elle unanime, de cette égalité menteuse serait loin de suffire à harmoniser les amours-propres discordants.

Bien plus efficace est leur accord par ces autres genres d'orgueil collectif que j'ai nommé plus haut. L'orgueil que j'appellerai linguistique, d'abord. On est toujours fier de sa langue maternelle, fier de son patois même, qui vous devient plus cher à mesure qu'il se rétrécit et s'évanouit. On vante d'autant plus ses beautés qu'on est plus seul à en jouir, par protestation contre l'arrêt du destin qui le condamne. Et, par une raison inverse,on est d'autant plus vain de sa langue qu'elle s'est répandue et se répand tous les jours davantage, qu'on la sait parlée par un plus grand nombre d'hommes sur la terre. Cette vanité collective, de plus en plus légitime, est un des liens les plus doux qui unissent les hommes, et tend à les grouper en faisceaux de plus en plus volumineux à mesure que la civilisation prêle des ailes aux conquêtes d'une élite de langues supérieures.

L'orgueil confessionnel ensuite. Un croyant est toujours fier de son culte, lier d'être chrétien, fier d'être musulman, fier d'être juif; et, quand des millions d'hommes se rencontrent en ce même sentiment , en ce même jugement porté sur la supériorité de leur religion, la conlirmation mutuelle de leur amourpropre en cela fortifie en chacun d'eux cette espèce de fierté, à tel point que le plus humble des esclaves se sent relevé par là au niveau de son maître. C'est une des plus larges voies triomphales de la logique sociale, l'une des plus propres à s'élargir et se prolonger presque indéfiniment. A l'origine, le groupe humain lié par cette fierté commune était circonscrit aux limites d'unclan,plus tard d'une cité ; puis, s'affranchissant des frontières^ il a pris un caractère de plus en plus international et universel.

Et, à mesure que ce genre d'orgueil s'est étendu, il s'est purifié, il s'est dépouillé, de son premier et âpre mépris pour le dissident, il n'en est devenu que plus fort.

Il y a aussi l'orgueil professionnel, avons-nous dit. Toute corporation a pour effet de faire naître un sentiment spécial de dignité. « Les compagnons cordonniers de Leipzig, au XV® siècle, offensés par quelques membres de l'Université, appelèrent au combattes docteurs, licenciés, maîtres et étudiants de la Haute-École, pour soutenir le droit qu'ils avaient de porter des armes et défendre leur honneur professionnel. » « On a même retrouvé un cartel dressé par un cuisinier, son marmiton et ses filles, au comte Otto de Somis (1477) (1). »

Ce genre de fierté, comme les précédents, est susceptible de se propager par-dessus les frontières des clans, des cités, des patries; et, comme eux-aussi, en se propageant, il change de couleur et de nature. Quand la profession était une corporation close, héréditaire, on n'y entrait qu'après avoir appris depuis l'enfance à l'honorer, et, une fois entré, l'individu, se mêlant peu aux professions étrangères, se nourrissait de cette fierté collective qui était l'âme de sa vie. 11 y avait beaucoup d'inhospitalité dans cette orgueil, beaucoiip d'exclusivisme étroit, et, quand il s'agissait des métiers supérieurs, de professions libérales, beaucoup de mépris pour autrui. Il tend à disparaître, quand le régime des professions ouvertes, recrutées librement, se substitue à celui des castes fermées. Mais il ne disparaît que pour réapparaître transformé; car ce ne serait certes pas un progrès si, à force de changer de métiers comme en Amérique, et déconsidérer toute carrière comme un simple lieu de passage, on en venait à ne plus apprécier dans celle qu'on exerce pour le moment que les agréments et les appointements qu'elle vous procure. Heureusement, il n'en est pas ainsi ; si l'orgueil professionnel diminue d'intensité en haut, si l'on est de moins en moins lier d'être magistrat, avocat, médecin, lise propage, il augmente en bas, dans des couches populaires qui ne l'avaient jamais connu au même degré, ni osé l'exprimer si fort, ce qui contribue à le redoubler. Par les progrès de l'assimilation civilisatrice, qui uniformise les produits industriels des divers pays, chaque artisan reconnaît de mieux en mieux pour

(i) V Allemagne^ par Jean Jannsen.

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confrères tous les artisans similaires des pays voisins, puis des pays éloignés. Il se félicite d'appartenir à une corporation internationale si nombreuse etqui s'accroît toujours. Et comme, par l'effet même du mouvement civilisateur, les contacts des diverses professions se multiplient, il est inévitable que, en chacune d'elles, le sentiment de sa solidarité avec toutes les autres tempère toujours mieux sa tendance à se croire supérieure à d'autres et à les mépriser. De l'orgueil professionnel, donc, comme de l'orgueil confessionnel ou même philologique, nous pouvons dire qu'il s'épure en s'élargissant et que, par ces deux aspects à la fois, se déploie sa vertu harmonisa trice des amours-propres individuels, nés hostiles et contradictoires.

Nous voudrions pouvoir en dire autant de l'orgueil municipal. Celui-ci a changé aussi et s'est étendu, à mesure que les petites villes ou les petits bourgs primitifs se sont agrandis et se sont ouverts, et que, d'abord recrutée par l'hérédité exclusivement, leur population a fait un appel croissant à l'immigration étrangère. Mais il n'a pas, en général, gagné au change; ce qui se mêlait d'intime et de tendre à l'orgueilleux sentiment de la concitoyenneté antique a été remplacé par je ne sais quelle vanité passablement sotte qui se proportionne avant lout au chiffre d'habitants de la ville qu'on habite. Toute puérile quelle est, cette façon de se glorifiera raison du nombre même de ses concitoyens, et, par suite, de se sentir humilié quand ce nombre est très petit, s'est prodigieusement répandue de nos jours, et n'es^ pas pour rien dans la dépopulation des campagnes et des petites villes au profit des grandes. Plus, en effet, ce genre de vanité singulière et tout arithmétique se pro[)age, plus il tend à refouler un genre d'orgueil tout autre, source de tant d'Iiéroïsmesdans le passé, celui par lequel les habitants de la moindre bourgade s'enorgueillissaient de leurs ancêtres h l'ombre de leur clocher, dans l'enceinte de leurs vieux remparts où s'enchevêtraient des rues tortueuses. A cet orgueil-là s'est peu à peu substituée la honte d'habiter un si petit trou. Or il en est de cette honte collective comme de la vanité collective qui l'engendre : rien déplus contagieux, rien de plus rapidement grossi parla multiplicité des relations et l'échange des confirmations qui en résulte. Chaque habitant d'une petite sous-préfecture lit dans les yeux de ses concitoyens qu'ils rougissent comme lui d'être

334 l'A LOGIQUE SOCIALE

forcés d'y vivre, et sa honte ridicule s'en accroît d'autant. Pour y échapper, un beau jour, et non pas seulement par calcul d'intérêt bien entendu, il va vers « les grands centres ». L'installation dans une grande ville est, pour les ruraux qui s'y pressent, oa du moins pour la plupart d'entre eux, une sorte d'anoblissement imaginaire.

Cette vanité d'appartenir à une grande ville n'est pas chose nouvelle. L'Empire romain l'a connue. Chez les premiers chrétiens même, elle se fait jour dans la supériorité graduellement reconnue des évoques métropolitains, de ceux qui résidaient dans les cités les plus importantes, et, avant tout, de l'évoque romain. L'évêque de Rome est devenu pape, comme le Consp.il municipal <le Paris tend à devenir Parlement, en grande partie par l'effet du préjugé qui attache un honneur spécial au séjour des capitales. Cependant il y a lieu d'observer que, dans le prestige des capitales antiques, le chiffre de la population entrait pour une part bien plus secondaire que dans celui de nos capitales modernes. Ce changement provient de ce que le principe, proclamé de bouche, de l'égalité des hommes ayant fait de rapides progrès, le nombre des hommes paraît importer plus que leur qualité. De cette égalité supposée se déduit logiquement la supériorité de la masse humaine la plus nombreuse sur la moins nombreuse.

L'orgueil patriotique, bien qu'il ait commencé par n'être que l'agrandissement de l'orgueil municipal et de l'orgueil familial, s'en sépare vite par la complexité croissante de ses éléments et la grandeur de ses destinées. La cité, ainsi que la famille, ne peut s'étendre au delà d'un certain cercle, sans devenir un tout factice; mais la patrie a beau s'élargir, elle ne perd rien de sa réalité, elle ne fait que l'accentuer davantage. Aussi le développement de l'orgueil patriotique est-il une acquisition et un enrichissement graduels d'éléments nouveaux, sans pertes équivalentes. Fierté de race à l'origine, fierté de souvenirs historiques et d'ancêtres communs, il ne perd jamais ce caractère ; il le renforce au contraire par l'accumulation des faits glorieux dont il se nourrit, et il y ajoute, quand la patrie grandit et prospère, la fierté de sa richesse, la fierté de sa langue, de ses lumières, de sa civilisation, la fierté aussi de sa force numérique. Je ne dis pas qu'une petite patrie, ou une patrie amoindrie, soit moins chère, mais elle rend moins fier, du moins aune époque comme la nôtre

OÙ le nombre fait loi. Uorgueil anglais, l'orgueil américain, Forgueil russe, l'orgueil allemand, l'orgueil français, sont les géants de l'orgueil patriotique à notre époque.

Autant, remarquons-le, les orgueils purement individuels sont contradictoiresetinconciliables entre eux, autantlesdiversgenres d'orgueil collectif, énumérés dans ce qui précède se concilient et néine se confirment. Mais, pour s'harmoniser, ils doivent s'hiérarchiser. L'orgueil du sang et du foyer, l'orgueil du culte, l'orgueil du métier, l'orgueil de la patrie, vivent très bien ensemble dans un même cœur, mais à la condition que l'un d'eux donne le ton ; €t, suivant la nature de cette note tonique, l'harmonie du tout est profondément changée. L'agrandissement des États et leur centralisation ont eu pour effet de subordonner heureusement l'orgueil municipal à l'orgueil patriotique, sauf en ce qui concerne la capitale. Plus un État est centralisé, plus cette subordination est manifeste, sauf l'exception indiquée. Un habitant de Liège ou de Bruges est plus fier d'être Liégeois ou d'être Brugeois que d'être Belge; tandis qu'un habitant de Bordeaux ou de Toulouse môme est moins fier d'être Bordelais ou Toulousain que d'être Français. Mais il ne me paraît pas certain que le dernier des gamins de Paris soit plus fier d'être Français que d'être Parisien. Cet orgueil des capitales sera, non détruit, mais maté et discipliné un jour ou l'autre, comme l'a été, et même avec un regrettable excès, l'orgueil familial, ciment nécessaire de toute robuste a'ssise sociale.

Mais comment, à force de s'accroître ainsi et de se fortifier séparément, les orgueils patriotiques des divers peuples pourront-ils coexistersans choc? Longtemps ilsnel'ontpu, etmaintenant c'est encore là le plus anxieux problème de l'histoire. Le grand obstacle à la fédération des États divers, déjà assimilés en une civilisation commune, c'est l'orgueil patriotique de chacun d'eux, c'est la conviction profonde avec laquelle chacun d'eux se juge supérieur aux autres. Cette difficulté n'est, après] tout, que la reproduction en grand de l'obstacle auquel s'est heurtée, dans le passé de chaque État, l'association des familles et des classes distinctes, leur fusion en une seule cité et en une seule nation. Nous savons ce qui est arrivé: deux solutions différentes ont concouru: l'une qui a consisté à briser^ abattre l'orgueil de la plupart des familles sous l'admiration imposée de l'une d'elles,

336 LA LOGIQUE SOCJALE

pour leur permettre à toutes de vivre ensemble; l'autre, qui a consisté à nuitu ilis îr l'admiration, unilatérale d'abord, en politesse, yp crite et nécessaire échange de compliments et d'égards. Deux s: lutions analogues ont seules répondu jusqu'ici au probL^ii e posé par l'amour-propre des nations : la guerre d'abord et la victoire, qui abat quelquefois, pas toujours, l'orgueil du vaincu devr.nt celui du vainqueur; puis la diplomatie, cette politesse des États. Par la diplomatie, les orgueils nationaux apprennent à se manier ou à se masquer pour s'accorder en apparence, de même que, par la politesse, les orgueils individuels ou domestiques se dissimulent les uns aux autres et se flattent réciproquement.

Mais est-ce tout, et n'aurons-nous éternellement qu'à alterner entre l'horreur des combats et le mensonge des traités, entre la brutalité belliqueuse et la duplicité diplomatique? Peut-être ne faut- il pas désespérer de voir les orgueils patriotiques euxmêmes se transformer dans un sens qui rendra possible leur accord paisible, franc et spontané. En se développant, nesemblct-il pas qu'ils tendent à faire prévaloir en eux un élément qui est éminemment propre à les rendre sociables, je veux dire la fierté croissante de cette civilisation européenne qui est le patrimoine commun, sinon l'œuvre commune, des peuples supérieurs? Cette fierté tend à s'élever au-dessus du patriotisme môme, à faire naître une sorte de compatriotisme civilisé, humanitaire, qui se répand dans l'élite de tous les pays. L'orgueil de chacun des individus trèscultivés qui la composent est une synthèse des divers genres d'orgueils collectifs que nous avons parcourus; et, dans le concert, ce qui domine déjà, n'est-ce pas la fierté de sa culture, la fierté d'appartenir à l'humanité civilisée et civilisatrice, d'y être en communion spirituelle avec des millions d'âmes dispersées dans toutes les grandes patries?

Demandons-nous si, après avoir grandi en se transformant ou s'être transformé pour grandir, Torgueil n'est pas destiné à décroître, peut-être à s'évanouir, pendant la vieillesse et l'agonie des sociétés. Demandons-nous si, à force de s'exercer et de se déployer dans toutes les voies, l'amour-propre, même l'amourpropre patriotique, ne s'usera point. Il est certain que tout orgueil, collectif où non, est une profonde illusion, et que le progrès des intelligences travaille sans cesse à dissiper l'erreur

SOUS toutes ses formes, même les plus respectables, même les plus indispensables. L'erreur impliquée par l'orgueil, l'erreur •d'un être chétifqui croit à sa force, d'un fétu qui croit à son importance, d'un fantoche qui croit à son mérite et à sa supériorité, est aussi absurde que toutes les erreurs mythologiques détruites par les sciences, et elle est beaucoup moins inoffensive que la plupart d'entre elles. Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que, partout ou nous voyons une société forte, nous remarquons en elle un vigoureux orgueil collectif, et que, le jour où l'individu ultra-civilisé deviendrait généralement sceptique à l'endroit de la renommée, de la gloire, de la réputation, de l'honneur même, et ne tiendrait plus à rien, si ce n'est à l'or et au plaisir, la dissolution sociale ne serait pas loin. Mais rien ne nous prouve qu'il en doive être ainsi. L'illusion, pas plus subjective qu'objective, ne tend à être détruite ; elle ne tend qu'à se renouveler sans cesse sous des formes nouvelles, plus cohérentes -entre elles et plus harmonisables. Gommelafoi, comme l'amour, l'orgueil est chose éternelle.

<i. Tarde. 22

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