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CHAPITRE VIII

L'ÉCONOMIK POLITIQUE

J*ai dit plus haut que je ne me proposais pas pour le moment de montrer Fapplication de mes idées à la politique et à la morale. Mais, en les appliquant à l'économie politique, — assez librement d'ailleurs et sans m'astrcindre à un ordre méthodique, — je commence à comlder en partie cette lacune. Bien que cette science ait pour objet propre la fraction de l'activité humaine engagée dans le travail industriel, elle a longtemps étendu et arrondi son domaine au point d'y faire rentrer toutes les formes d'activité quelconques. Précurseurs des sociologue*, les économistes s'efforçaient de s'étendre sur tout le champ de ceux-ci, et l'insuffisance de leur sociologie mutilée ne se faisait sentir à eux que par la protestation dos socialistes, autres sociologues anticipés et non moins incomplets. 1/erreur des économistes, disons-le tout de suite, est de n'avoir fait que de la téléologie individuelle et de l'avoir faussement présentée comme une téléologie sociale, comme la téléologie sociale tout entiùre, et d'avoir cru pouvoir constituer celle-ci sans souci des considérations tirées de la logique.

Les empiétements successifs de réconoiniepolili(iuesont manifestes. Songez à ses princi[)ales divisions: la production, la répartition, la consommation des richossos, et examinez-les séparément. Vous verrez qu'au fond toutes liois sont des usur[)alions : la première sur la science politique, la seconde sur la science juridique, la troisième sur la morale. En ce qui concerne la production, je sais bien que les économistes de l'école libérale préconisent la non-intervention de 1 État; mais ce n'en est i)as moins parler on homme d'État et poser les règles d'une polili([ue intelligente, que de conseiller à l'État de se retirer quand sa présence est indiscrète et nuit à ses propres fins. Si la politique, cet art

supérieur, avait la prétention de devenir une science à son tour, — à rinstar de la pédagogie, cet art modeste, qui a prétendu tout à coup s'enQer en science sublime, — elle consisteyait à formuler les causes qui produisent la puissance nationale et les éléments qui la constituent. — Mais en un temps où la puissance paraît comprise dans la richesse comme l'espèce dans îe genre, il semble que la meilleure voie pour atteindre au maximum du pouvoir soit de poursuivre le maximum de richesse générale. D'ailleurs, l'individualisme, le libéralisme, semble avoir été moins un caractère constitutionnel qu'un acccident passager et, pour ainsi dire, une maladie infantile de l'économie politique naissante, égarée par l'optimisme leibnitzien de l'harmoniste Bastiat et la foi aveugle en la Providence, qui rendrait la prévoyance inutile. En grandissant, elle démasque ses visées socialistes; elle fait de la politique à propos de tout. Et, de fait, à quoi sert en tout temps le grand ministre, le grand roi, le grand conducteur de peuples, si ce n'est à diriger les forces productrices de la nation dans le sens Je plus favorable à l'enrichissement public? De nos jours, le principal producteur de la richesse allemande, n'est-ce pas M. de Bismarck? La mauvaise réglementation ne doit pas faire méconnaître l'utilité, la nécessité de la bonne. Qu'on le veuille ou non, il faut toujours finir par une coordination consciente et systématique, c'est-à-dire politique et gouvernementale essentiellement, des agents producteurs. En effet, toute concurrence aboutit à un monopole plus ou moins déguisé, comme le prouve l'engloutissement graduel des petites industries dans les grandes compagnies, des petits commerces dans les grands magasins. Dans le monde, aussi bien que dans la mer, les baleines avalent les petits poissons et non vice versa. 11 est vrai que, dans la mer, les petits poissons se multiplient, malgré tout, pendant que les baleines disparaissent; mais il n'en est point de môme dans le monde. — Or, tout monopole, toute concentration du travail en quelques usines géantes, appelle inévitablement l'intervention de l'État et de la législation, à moins que le géant industriel lui-même, faisant office d'État dans l'État, n'ait la sagesse de se réglementer législativement comme le ferait une bonne chambre des députés. Ainsi, il est fatal que l'art de diriger plus ou moins discrètement la production rentre dans Fart de £;ouverner.

Quant à la répartition des richesses, il est clair que ce chapitre de l'Économie politique est tout simplement la science entière du droit idéal, la formule intégrale de la justice. Ici l'économiste apprend au jurisconsulte ce que celui-ci devrait enseigner, à savoir la raison d'être du droit de propriété, ses restrictions ou ses extensions désirables ; l'opportunité d'accorder le droit absolu de tester ou de limiter le droit d'hériter; les avantages ou les inconvénients du droit au travail ou du droit à l'assistance^ le choix à faire entre la maxime « à chacun selon ses besoins » et la maxime « à chacun suivant ses œuvres », etc. Les économistes les plus libéraux font appel ici à l'État, quoique en vérité je n'aperçoive aucune bonne raison de préférer l'État répartiteur à l'État producteur, et de ne pas dogmatiser la libre répartition aussi bien que la libre production. — Enfin tout ce qui a trait à la consommation, chapitre bien écourté et bien vide, il faut le reconnaître, n'est évidemment qu'une prédication morale, une exhortation puritaine ou prudente à l'épargne, à la sobriété, à la modération dans les désirs.

Ainsi, l'économiste commence par être homme d'État et finit par être jurisconsulte et moraliste. Cela veut dire qu'au-dessus delà science économique, assez restreinte en somme, il y a ua point de vue économique applicable à toutes les branches de la conduite humaine. — Quel est le caractère distinctif de ce point de vue? Comment convient-il de le rectifier? Quelles en sont les lacunes et quel en est le complément nécessaire? Nous allons essayer de répondre à ces questions.

Le point de vue économique est une manière de concevoir U téléologie sociale, conception qui s'applique à tout, aux opérations militaires et aux fonctionnements administratifs, aux compositions de l'art et aux œuvres de bienfaisance, et qui tend à prévaloir déplus en plus à notre âge d'imitatioii-mode, sauf à pâlir de nouveau plus tard devant la conception juridique et morale suffisamment agrandie, quand l'esprit de tradition renaîtra. Dirons-nous que le jurisconsulte et le moraUste s'occupent surtout des buts de l'homme à coordonner entre eux, tandis que l'économiste s'attache de préférence à l'étude des moyens, qu'il nomme valeurs? Cette distinction est assez fondée, mais encore n'y a-t-illà qu'une différence dans le degré d'attention. L'économiste ne se faitpasfaute, lui-même, de prescrire tel devoir d'ac-

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tîon, de blâmer tel autre mobile de la volonté. Ce qui caractérise bien plutôt sa manière, ce me semble, c'est d'envisager l'activité humaine par son côté quantitatif et mesurable, et non, comme lejurlsconsulte et le moraliste, par ses aspects qualifiés et sans Commune mesure. Le jurisconsulte et le moraliste spécifient comme autant de choses hétérogènes, souvent incommensurables entre elles et régies séparément, les droits qu'ils proclame»!, — originairement privilèges singuliers, — les devoirs qu'ils formulent, — consécration dinstincts particuliers et de circonstances historiques, — les joies et les avantages qu'ils préconisent, — modalités originales du sentir. Le côté affectif, sui geweris^ des impressions, des volitions, des passions, des plaisirs et des douleurs, leur masque le fond identique de cet ondoiement multicolore; d'où la prédilection des âges de coutume, surtout de coutume primitive, c'est-à-dire de morcellement hétérogène, pour la façon juridique de voir les choses. Mais l'économiste affirme implicitement l'identité fondamentale cachée sous cette luxuriante diversité. Il résume tout dans l'idée de richesse, qu'il regarde comme une chose homogène susceptible d'accroissenient indéfini et de sommation mathématique. Si cette vue est licite, on comprend sa vogue, sa supériorité scientifique. Mais l'èst-elle? Voilà la première question à se poser, et l'économie politique a eu le tort de passer à côté d'elle sans l'apercevoir.

Il s'agit donc de prouver ce que l'économiste affirme. Nous le pouvons en montrant que la richesse est l'incarnation d'une combinaison de désir et de croyance (où le désir joue le rôle principal) et en rappelant cette considération, que toutes nos passions, toutes nos peines et nos plaisirs, sont des mouvements simples ou complexes de désirs positifs ou négatifs, comme toutes nos sensations et nos idées sont des extraits de jugements, d'actes de foi ; que, soit d'un état à l'autre dans le môme individu, soit d'un individu à un autre, croire et désirer ne changent pas de nature, comportent des degrés innombrables d'intensité symétriquement opposables, et peuvent par suite se soTiistraire ou s'additionner légitimement. Par malheur, l'économie politique jusqu'ici n'a pas eu conscience de son véritable point d'appui.

Toutes les prescriptions de cette science se fondent sur dei iiigeraents d^utilité générale plus ou moins grande ; toutes ses

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formules expriment ou prétendent exprimer les rapports d'entités singulières, croissantes ou décroissantes simultanément, qui sont traitées par elle comme de vraies quantités : le travail, le crédit, le capital, la valeur, etc. Or, assurément, ce ne sont point là de vraies quantités, mais, non moins certainement, il y a quelque chose de quantitatif en elles, et j'en dirais autant de tout <;e qui, dans le langage courant, est considéré comme susceptible de plus et de moins, comme supérieur ou inférieur à autre chose. Toutes les fois, donc, qu un économiste emploie, comme il y est bien forcé, ces expressions usuelles de resserrement ou d'extension du crédit, de progrès du bien-être et de l'activité, etc., ou il parle pour ne rien dire, ou il affirme implicitement que ces diverses collections ou amas des choses en apparence les plus hétérogènes (le travail, amas d'efTorts musculaires ou intellectuels des plus variés; le capital, amas d'approvisionnements de toutes sortes; le crédit, groupe d'actes de foi, etc.), sont au fond des sommes de choses homogènes et comparables qu'il s'agit de dégager. Là est la difficulté: Quelles sont ces choses? On a répondu jusqu'ici: les degrés de peine ou de jouissance qui accompagnent les états d'esprit multiformes groupés de la sorte. Telle est l'analyse incomplète des utilitaires. Méconnaissant absolument l'élément intellectuel Qijiidiciaii'e, qui parait cependant à fleur de terre dans le crédit ; et s'obstinant à ne voir dans la sécurité qu'un avantage réductible en agréments, dans l'effort qu'une douleur plus ou moins vive, plus ou moins prolongée, ils ont cru résumer en ces deux mots : peine et jouissance, l'alpha et l'oméga, la cause et la fin de l'économie politique. L'idéal, ce serait de se procurer, avec un minimum de peine, un maximum de jouissance.

Mutilation énorme qui, loin de rien éclaircir, embrouille tout. €ar dans les peines et les jouissances, toutes siti generîs, le caractère qualificatif, non mesurable, est ce qui domine. Mais ■examinons ces deux idées. Que le plaisir soit simplement la qualité d'une sensation en tant que désirée, et la peine simplemeat la qualité d'une sensation eii tant que repoussée ^ cela peut passer pour évident. Poussons plus loin l'analyse, et peutêtre, dans la peine, physique ou morale, dans le plaisir, physique ou moral, ne verrons-nous aussi qu'une hausse ou une baisse alternative, continuelle, inconsciente, de notre foi en nous-

mêmes, en notre valeur, en notre puissance, en notre virtualité physique ou morale, individuelle ou sociale.

La question en définitive est donc de savoir si la foi et le désir ont une nature réellement quantitative. Si oui, la science économique est possible ; si non, c'est à bon droit qu'on la qualifie de mauvaise littérature. L'économie politique, encore une fois, postule nécessairement, mais implicitement, les proposition» que j'avance et dont cet ouvrage est le développement.

Tant qu'on s'obstinera à fonder l'économie politique sur la notion équivoque de services ^ de satisfactions, qui, je le répète, présente le désir et la foi combinés avec des éléments sensationnels dissemblables, et dont l'hétérogénéité est surtout saillante en elle, on rendra cette science radicalement impropre à tou* développement philosophique. — L'ambiguïté de cette idée de service contribue à entretenir le conflit entre l'école théorique, déductive, généralisante, unitaire, des économistes tels que Ricardo, Stuart Mill et la plupart des Français, et l'école historique, inductive, particulariste, qui, tantôt plus forte, tantôt plus faible, ne parvient jamais à écraser sa rivale, ni ne cesse de lui résister. Pourquoi cette lutte? Parce que les uns s'appuient, sans le savoir ou sans le voir nettement, sur ce qui fait que les jouissances ou les souffrances les plus diverses, de la vue, de l'ouïe, de n'importe quel sens, physiques ou morales, ont quelque chose de comparable malgré tout, de vraiment identique , de mesurable, ou d'évaluable par à peu près au for intérieur, d'où leur vient le droit de masser ces choses; tandis que les autres, se récriant non sans apparence de raison, objectent la diversité radicale des joies ou des douleurs envisagées comme sensations. Ces derniers analysent, par exemple, le mot richesses, qui est en économie politique ce que la force est en mécanique, la chose fondamentale dont il s'agit d'étudier la production, la direction et la dépense. La richesse, qu'est-ce? Les troupeaux du peuple pasteur, la terre labourée du paysan, la cassette de Tavare, le vestiaire d'une femme, etc., autant d'objets, autant de plaisirs spéciaux sans rapport aucun , sans mesure commune, disent-ils (1)...

S'ils disent vrai, l'économie politique repose sur un flatu9

(1) Voir notamment Revue des Deux-Mondes, !«' avril 1881, article de M. d»

Laveleye.

vocis, OU sur un terrain étranger à la science, car il n'y a pas de science du qualitatif comme tel. Et l'on doit convenir avec Cournot, dans ce cas, que le commun dénominateur des valeurs, la monnaie, soit métallique, soit fiduciaire, est purement fictif et conventionnel. Mais, si, conformément à notre manière de voir, on fait sa juste part à chacune de ces deux écoles, on comprend pourquoi, malgré l'érudition, l'esprit, le bon sens aiguisé, déployés par la seconde, la première est inexpugnable. Elle serait pourtant bien plus forte si elle avait conscience de sa véritable raison d'être, à savoir la possibilité théorique de mesurer la foi et le désir. Je dis théorique, et cela suffit pour qu'il y ait lieu à une science économique. Mais ce qui empêchera toujours cette science de se fixer , de se formuler en lois exactes et vérifiables, c'est l'impossibilité de mesurer pratiquement, commodément, la croyance et le désir, si ce n'est parfois en bloc et avec des approximations insuffisantes.

Quand, par hasard, les économistes ont appuyé sur fidée de désir plutôt que sur celle de service, ils en ont fait un usage assez malheureux. Par exemple, ils ont donné pour source à la production le désir de la richesse. Le désir de la richesse est en économie politique ce que le désir du bonheur est en morale : une pure tautologie. Autant vaudrait dire le désir du désiré, puisquele fait môme d'être désiré individuellement élève un état de fàine quelconque au rang de bonheur, et que le fait même d'être désiré généralement élève un objet ou un service quelconque au rang de richesse. Encore faudrait-il distinguer entre le désir de produire la richesse , ce qu'on appelle travail, et le désir de l'acquérir ou de la retenir, pour la transformer en satisfactions personnelles, ce qu'on appelle consommation.

Les lacunes de l'économe politique sont d'ailleurs profondes et manifestes, à notre point de vue, et nous ne nous attarderons pas longtemps à cette critique. Il nous suffira de signaler son oubli du rôle que joue limitation dans les faits dont elle s'occupe. Supposez un marché composé d'acheteurs très originaux ayant chacun ses goûts spéciaux, ses besoins à part, sa manière

personnelle d'évaluer les objets: par exemple un Anglais, Chinois, un Hindou, un Iroquois, un Arabe, un Grec du temps de Périclès, un Égyptien du temps de Ramsès, etc., réunis emi semble pour échanger leurs produits. L'échange serait encoi possible, mais non la valeur au sens économique du mot. Celle ci réclame comme postulat une certaine similitude des besoins €t des appréciations, que le fonctionnement prolongé de limi-^ tation a seul pu produire. Ce fait reconnu, qu'en général (non toujours), il y a un seul prix sur un même marché n'est explicable qu'ainsi: c'est le point de départ de Ricardo dans sa théorie de la rente, lanterne excellente, quoique étroite, qui a'] grand besoin d'être éclaiTée comme il vient d'être dit. Pourquoi un acheteur très riche, en pays civilisé, trouverait-il fort mauvais qu'on voulût lui faire payer ses fournitures proportionnellement au chiffre de son revenu combiné avec le taux de son désir ? Uniquement parce qu'il passe sa vie à se comparer à autrui, à se modeler sur autrui, en achetant ou en vendant, et que cette habitude irrésistible le porte à considérer comme la justice même cette assimilation fort commode assurément dans la pratique, mais non moins certainement injuste et irrationnelle.

La fameuse loi, si creuse et si vague, de l'offre et de demande, est faussée par l'omission de la même considératioi capitale. Quand une personne, désirant acheter un objet à te prix, apprend qu'une autre personne désire acheter ce mêm< objet à un prix égal, aussitôt son désir personnel s'avive au poil qu'elle consentirait à l'acquérir à un prix supérieur ; et cet! autre personne, à son tour, si elle vient à le savoir, sent s'a( croître son désir et s'élever le prix maximum qu'elle se rés» gnerait à débourser. Il y a dans cette exacerbation croissante di désir d'achat, que la chaleur des enchères atteste tous les joursj et aussi bien dans l'exagération du désir de vente en casinversCi mais analogue, un phénomène d'imitation réciproque, alter^ native et accumulée, que le principe de V intérêt individuel^ d'oi les économistes prétendent tout faire découler, n'explique pas;. Or cette mutuelle et vive influence des convoitises con( rentes, en désaccord avec le prétendu axiome économique, tout ce qu'il y a de vrai au fond de la loi de l'offre et de U demande. — D'ailleurs, ce ne sont pas seulement les désii

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4'achat qui rivalisent av'ec les désirs d'achat, les désirs de vente avec les désirs de vente ; on omet de nous dire que les premiers influent sur les seconds, et réciproquement. Mais en quel sens? Quand le demandeur s'aperçoit que X offreur a un très vif désir de vendre, est-il vrai que son désir d'aclieter diminue? Nullement. Son espérance d'acheter à un prix plus bas, il est vrai, s'accroît quelquefois par cette révélation (son espérance, c'est-àdire le degré de sa croyance relativement à cette concession sur le prix). Mais, s'il est certain que le prix ne sera pas abaissé, si le prix du magasin est réputé fixe, et ce cas tend à se généraliser, son désir d'acheter sera plutôt avivé sympathiquement qu'amoindri par la manifestation du désir de vendre. La demande ici, — comme tous les commis de magasin le savent bien, —est si peu en raison inverse de ToiTre qu elle est en raison directe jusqu'à un certain point. Les airs engageants, les excitations à la consommation, les prospectus enfin et les réclames, où s'étale pourtant sans le moindre détour le désir ardent de vendre, sont rarement inefficaces. — Au demeurant, laissons là cette soidisant loi qu'on ne sait par quel bout prendre, et dont Cournot le premier a fait justice (1).

Si l'économie politique postule le jeu de l'imitation, elle postule avant tout, par conséquent, l'exercice de l'invention. Chacun des métiers, c'est-à-dire des talents, des habitudes, des désirs de production, chacun des besoins, c'est-à-dire des genres, des habitudes, des désirs de consommation, dont elle étudie TeiTet commun sous le nom de richesse, est né d'un trait de génie, antique ou récent. Le besoin de fumer, de boire du thé ou de l'eau-de-vie, de manger du pain, de monter à cheval ou en voiture, et aussi bien l'art de fabriquer le tabac, de cultiver et de faire le thé, de distiller l'eau-de-vie, de labourer le blé, de faire lever la pâte et de la cuire au four, l'industrie de la sellerie et de la carrosserie, ont pour origine la découverte des propriétés du tabac, du thé, de l'alcool, l'invention de la charrue et, en général, de Fagriculture, l'idée de la domestication du cheval et de l'équitation, si merveilleuse, et la conception de la roue, si simple et si féconde.

Les inventions sont de deux sortes. Les unes (littéraires,

(1) Voir Principes de la théorie des richesses, le ch. intitulé la Loi de la demande.

artistiques, "parfois industrielles, culinaires par exemple) introduisent dans l'humanité une combinaison nouvelle de sensations ou d'images, objet bientôt d'un désir spécial. Les dramaturges ont créé le goût du théâtre; chaque auteur dramatique a créé le goût de son genre propre. Les autres (presque toutes industrielles : métier à tisser, imprimerie, photographie, etc.), par l'abaissement du prix auquel elles permettent d'offrir les objets connus qui satisfont les désirs anciens, mettent ces objets à la portée de beaucoup de gens qui n'auraient jamais songé sans cela à les acquérir. Par suite, elles font naître chez eux les désirs correspondants, qui n'y existaient pas avant elles. D'une manière ou d'une autre, on le voit, la première cause de tout désir économique, c'est l'invention. Je néglige comme trop élémentaires certains désirs tout à fait primitifs, tels que le désir de voir la lumière ou de boire l'eau de source. Encore ici ferai-je observer que la direction prise par ces désirs tout physiologiques, c'est-à-dire leur spécification à chaque instant, est déleimînée par une influence sociale résoluble en inventions. Les objets que je désire voir en ouvrant les yeux et que je regarde on effet me sont désignés par tous les savants ou tous les artistes dont les idées ont formé mon esprit. Môme quand j'ai soif et soif d'eau pure, mon désir de la boire dans un verre et non dans le creux de ma main, est le résultat de bien des inventions, celles des métaux et du verre, du tour. etc.

La richesse n'est pas seulement désir, elle est foi (1). En effet, l'utilité d'un objet ou d'un service, la richesse qu'il incarne» consiste tantôt à procurer une confiance, une sécurité (c'est l'effet d'une inscription hypothécaire ou d'une vaccination, par exemple), ou une information, une vérité (c'est l'effet d'un livre ou d'une conférence), tantôt de répondre à un désir. Et, même dans ce dernier cas, l'utilité de cet objet ou de ce service

(1) Cela ne veut pas dire que toutes les lumières soient des richesses et que les économistes aient raison de confondre ces deux idées dans la seconde. Si toute lumière, toute connaissance acquise par tradition de famille ou de métier, par insructiou scolaire ou conversation, peut être considérée comme une espèce singulière de richesse, toute richesse aussi bien peut être considérée comme l'eflet d'un enseignement : sans la connaissance des secrets du métier, quel produit serait possible? Certainement, ces deux choses: connaissances et produits, sont liées, mais la preuve qu'elles sont bien distinctes, c'est que l'une peut augmenter pendant que l'autre diminue. L'instruction professionnelle des ouvriers ou des directeurs d'une usine peut s'accroître pendant que leur activité productrice décroît. La comparaison entre la production des richesses et la production des lumières pourrait n'être pas sau»

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dépend : 1* de l'intensité de la croyance avec laquelle on le juge propre à satisfaire un besoin, à réaliser une volonté; 2" de l'intensité du désir dont le besoin en question est la prévision, ou dont la volonté en question estToplion réfléchie entre plusieurs autres jugés moindres. Ces deux éléments sont si intimement liés l'un à l'autre dans l'idée d'utilité, que l'augmentation de l'un peut compenser la diminution de l'autre. Deux eaux thermales peuvent avoir une utilité égale si l'une est réputée infailliblement propre à délivrer d'un mal Ugei\ tel qu'un mal de gorge, et si l'autre passe, mais non sans contestation, pour avoir quelque efficacité dans les maladies plus graves, telles que la bronchite chronique. Quand on dit que les bénéfices de l'entrepreneur sont en partie un dédommagement des risques qu'il a courus, on reconnaît la légitimité d'une compensation semblable. Le désir plus vif que suscite dans le cœur de Tentrepreneur l'appât d'un bénéfice bien supérieur au salaire de ses ouvriers le consolo d'être bien moins assuré du succès qu'ils ne le sont detou(her leur paye.

Or l'invention est mère de la foi aussi bien que du désir. Les découvertes qui consistent à créer des confiances ou des certitudes nouvelles, à augmenter la somme sociale de foi, sont principalement scientifiques; mais n'oublions pas d'y comprendre les idées administratives, législatives, militaires, judiciaires. La découverte des causes en astrcf.omie, en physique, en chimie, en biologie, a mis successivement fin à nos incertitudes sur elles et aux terreurs superstitieuses née s de ces doutes La science ainsi nous a rassurés, contre les éclipses, par exemple, et éclairés en même temps. Ajoutons que le perfectionnement graduel des méthodes d'enseignement a permis de faire descendre à des couches de plus en plus basses et étendues de la société le bénéfice de celte clarté supérieure. Mais c'est là une

intérêt. On pourrait, en pc^dagogie aussi, amlyser compendieusement les divers facteurs de la production des lumières. Do môme ([ue les économistes distinguent le Travail, la Terre et le G:\pital, les pôdagogistes pourraient distinguer l'activité et l'intelligence de l'élève, et la science du professeur. A vrai dire, ces dissertationslà ne serviraient pas à grand'cliose. Avant tout, la première condition d'un bon «nseignement, — les conditions psychologiques du maître et de l'élève étant remplies, — c'est un bon programme scolaire, et un programme suppose un système d'idées, un credo. Pareillement, la première condition d'une bonne production écooomique, c'est une momie sur l:upielle on soit d'accord. Une morale est un programme de production industrielle, c'est-à-dire de consommation, car l'un et l'autre «eut solidaires.

production de lumière exclusivement, non de richesse, et l'économie politique n'a pas à s'occuper des progrès de cet ordre. Elle s'intéresse déjà un peu plus aux suivants. Les progrès séculaires de la législation, de l'administration, des armements, de la stratégie, peuvent être considérés comme une série de véritables inventions par lesquelles TÉtat, grande compagnie d'assurance générale, tantôt crée de nouvelles espèces de garanties précédemment inconnues (par exemple, la presque certitude de n'être pas tué par les voleurs sur les grandes routes où passe la Sainte-Hermandad, les chartes ou les contrats quelconques qui garantissent telle ville, telle classe, telle profession, contre l'arbitraire de telle autre, les garanties individuelles imaginées par nos modernes constituants), tantôt propage et répand sur un nom-bre plus considérable de citoyens quelques espèces d'assurances déjà octroyées à un petit nombre (par exemple, extension à l'Italie, puis à tout l'Empire romain, du droit de cité romaine, affranchissement des serfs en Russie, nuit du 4 août qui généralise les privilèges devenus liberté, transformation du suffrage restreint en suffrage dit universel). Enfin il n'est pas jusqu'aux progrès industriels eux-mêmes qui ne soient producteurs de foi. Le paratonnerre, application industrielle d'une découverte scientifique, est une assurance contre la foudre, assurance à laquelle on ne songeait pas avant Franklin. Les bateaux à vapeur, transporteurs du blé d'un monde à l'autre, sont une assurance contre la famine. Il n'est pas un perfectionnement nouveau dans une fabrication quelconque qui n'augmente la confiance dans la satisfaction du besoin auquel elle correspond.'

En un mot, les deux éléments constitutifs de l'utilité, la croyance et le désir, sont engendrés ou augmentés à la fois par le génie inventif. La cause première de la richesse donc, c'est l'invention.

Si les économistes avaient eu égard à cette haute source du Ceuve fécond dont ils se disent les géographes, ils ne seraient pas tombés dans l'erreur fâcheuse de faire rentrer l'invention dans le Travail ; et ils se seraient évité bien des perplexités inutiles au sujet de la définition du Capital. Les économistes auraient dû prendre la peine de remarquer que le travail est un faisceau d'actions similaires, d'actes répétés à l'exemple, conscient ou inconscient, d'un premier acte qui n'émane nullement du tra-

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Tailleur lui-môme, mais d'un inventeur antique ou récent, connu ou inconnu. Le paysan qui laboure, multipliant les sillons parallèles ; le vigneron qui soufre ou sulfate sa vigne ; le tisserand qui pousse sa navette; le chaufleur de locomotive qui, dans la gueule enflammée du foyer, lance, à temps égaux, pelletée de houille sur pelletée de houille ; tous, à chaque effort, ne font qu'imiter quelqu'un, à savoir l'inventeur ou les inventeurs de la charrue, du soufrage et du sulfatage de la vigne, de la machine à tisser, de la locomotive.

Letravailn'est donc qu'une des branches de l'imitation. Si l'on avait eu égard à cela, on n'aurait jamais été en danger d'oublier que le corrélatif nécessaire, indispensable, du travail, c'est, non pas le capital précisément, mais l'Invention, à moins que, comme il conviendrait, on ne voie en celle-ci le capital par excellence. Les économistes, en omettant i idée cl invention, ont décapité leur science. Ils ont fait rentrer cette idée, parfois, dans celle du travail, comme l'espèce aans le genre. Singulière espèce, sans laquelle le genre ne serait point. De là tant de fausses définitions que le socialisme a exploitées. Sous le même vocable produit^ par exemple, on range à la fois les produits dits matériels et les produits dits immatériels, brouillant péle-môle les découvertes et leur propagation, les créations de l'art et leurs reproductions industrielles. On rend ainsi inexplicable et injustifiable la propriété artistique et littéraire.

« Le travail, dit-on encore, est la source de toute richesse et de toute civilisation. » Tel est l'axiome d'où partent, avec Tagrément des économistes, les socialistes. On n'a point l'idée de contester cela. Or, cela adnus, la légitimité des prétentions exorbitantes émises par les a travailleurs », en découle logi- 'quement. La seule manière de les réluter ou de les réduire a leurs justes proportions, est de mettre en lumière la part capitale de linvention dans la formation des valeurs et des richesses. Qu'on découvre une matière textile meilleure que le coton, et toutes les manufactures de coton vont perdre les neuf dixièmes de leur valeur. Qu on découvre un aliment préférable comme "vertu nutritive, comme lacilité de culture et bon marché, au blé et à la pomme de terre, toutes les minoteries sont réduites  néant, et la valeur relative des teirains bouleversée. Qu'on découvre un procédé plus économi(iue de chauffage, et tous les

procédés usités sont dépréciés sur-le-champ. Qu'on découvre en poésie, en musique, en peinture, sur la scène, un beau nouveau, aussitôt tous les genres anciens perdent leur vogue, on ne vend plus ou presque plus les productions de leurs adeptes. Il n'y a pas une valeur agricole, industrielle, esthétique ou autre, qui ne soit à la merci d'une découverte éventuelle. A l'inverse, il dépend aussi d'une découverte possible de donner une grande valeur à ce qui est actuellement sans valeur. Quel prix acquiert un terrain stérile le jour où l'on y découvre par hasard un filon de kaolin I

Voilà la vraie source de la valeur, et voilà pourquoi la classe la plus inventive d'une société, fût-elle la classe la plus oisive, surtout s'il y a lieu de penser que le loisir relatif est une condition indispensable de liberté d'esprit et de fécondité d'imagination, a droit à sa large part des biens sociaux. Voilà aussi pourquoi le capital, cette autre idole des économistes, qui l'adorent sans le comprendre, n'est nullement du travail accumulé, ou du moins n'est pas cela essentiellement, mais bien, avant tout, de l'invention accumulée (1). On s'est torturé l'esprit pour le définir en le distinguant nettement, comme on en sentait la convenance, des simples produits du travail. Les plus rapprochés de la vérité ont dit: c'est la portion des produits destinée à les reproduire. Susciter des reproductions, c'est bien là, en effet, la vertu éminente du capital tel quil doit être entendu. Mais à quoi est-elle inhérente? Aux produits, à une certaine espèce de produits? Non, aux initiatives heureuses dont le souvenir s'est conservé. Le capital, c'est la tradition, mémoire sociale, qui est aux sociétés ce que l'hérédité, mémoire vitale, énigma tique dans sa nature, est aux êtres vivants. Quant aux produits épargnés et mis en réserve pour faciliter la réalisation de nouveaux exemplaires conformes aux modèles conçus par des inventeurs, ils sont à ces modèles, véritables germes sociaux, ce que le cotylédon, simple approvisionnement de la semence végétale, est à l'embryon. A ceux qui professeraient encore le dogme du progrès indéfini, je ferais remarquer que ma définition permet de lever l'objection la plus redoutable où leur thèse se heurte: le

(1) Que le lecteur veuille bien se reporter à mon article d'octobre 1881, dans la Revue philosophique, sous ce titre: la Psychologie en économie politique (seconde partie).

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moyen âge succédant aux splendeurs romaines. Tout le travail accumulé par les générations de l'empire : routes, ponts, cirques, thermes, aqueducs, bibliothèques, a été à cette époque anéanti, et, si le capital n'est que du travail, il est certain qu'alors l'humanité a perdu ses forces reproductives, rétrogradation manifeste. Mais il n'en est est rien si le capital est avant tout, qu'on me passe le mot, un paquet de gi'aines, qui s'est conservé sans déchet notable dans le fond de certains cloîlres, en attendant de beaux jours nouveaux, et qui môme s'est accru, pendant ce long hiver, de quelques semences précieuses d'où le monde moderne est éclos.

Henry George a raison de faire remarquer, après Stuart Mill, que la richesse n'est pas susceptible d'une accumulation considérable, qu'en réaliié, lorsqu'on croit qu'elle s'accumule, elle se renouvelle seulement, si bien que les désastres d'une guerre ou d'un tremblement de terre sont réparés avec une rapidité merveilleuse. Mais, si cela est certain, il nen est pas moins vrai que les inventions, mères delà richesse, sont susceptibles, elles, d'une accumulation indélinie. Elles ne son! donc pas un produit comme un autre. Ajoutons que, si elles peuvent s'accumuler, elles peuvent aussi se substituer et se détruire. Toute révolution dans les usages, les idées ou les mœurs, a pour effet une immense destruction d'idées géniales devenues inutiles, dépréciées brusquement, et remplacées parfois par une immigration d'inventions exotiques qui ne peuvent être considérées comme un progrès sur elles. C'est une face de la question à laquelle ni les économistes ni les socialistes ne prennent garde. La recherche de l'utile se complète par l'expulsion de rinutik% qui si facilement devient le gênant et même le criminel : voilà les deux aspects de l'utilitarisme social, médaille qu'on ne regarde, en général, que d'un seul côté.

Les économistes qui font du travail, c'est-à-dire d'une des branches de l'imitation, le seul agent des progrès sociaux, reproduisent en sociologie le point de vue biologi([ue de Darwin, qui fait de la génération ordinaire l'unique facteur du progrès vital. De môme que ces économistes, on a pu le voir aisément, méconnaissent en ceci la part capitale de l'invention, source intermittente et multiple du travail continu, ainsi Darwin a le tort, sui- Yant nous, d'omettre l'action prépondérante 4'une mconnue qui

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réside dans l'intimité infinitésimale pour ainsi dire de l'élément yivant, et qui est ou semble être aux faits vitaux ordinaires ce qu'une découverte est aux idées reçues, ce qu'un trait de génie est à une journée d'ouvrier. Darwin a voulu, en d'autres termes, faire résulter de l'entassement môme des répétitions biologiques les innovations de la vie, tandis que nous voyons clairement parmi nous, dans nos organismes sociaux, les répétitions naître des innovations, les travaux industriels des théories scientifiques, les imitations des inventions. Sa confusion est analogue à celle des économistes. Mais il importe de bLn distinguer ce qu'ils confondent.

Quoique, assurément, l'inventeur ait presque toujours beaucoup travaillé, et que, parfois, le travailleur découvre, l'inventeur, par des traits caractéristiques, diffère du travailleur. Inventer, c'est une grande joie ; travailler, c'est toujours une peine. Quand l'homme de génie a dit £upv]xa, toute sa fatigue antérieure n'est plus rien; et, de fait, importante ou non, prolongée ou brève, elle ne compte pour rien dans la valeur de sa découverte, dans le dédommagement pécuniaire qu'il va en retirer. C'est sa joie qu'on va lui payer, non sa peine. S'il était mort une minute avant la félicité de sa trouvaille, toute la douleur de sa recherche eût été une non-valeur. Et c'est plutôt à l'intensité de son plaisir qu'à celle de son effort, que le prix de sa création est proportionné. Ne voir, donc, dans ce vin que je bois, dans ce wagon où je monte, dans ce livre sur VOingine des espèces que je relis, dans tout ce que je consomme, autre chose que le fruit des sueurs humaines, des sueurs du vigneron, du fabricant de machines, du typographe, c'est un point de vue aussi erroné que navrant ; et il est à la fois plus exact et moins triste d'y voir l'incarnation des ravissements enthousiastes de Noé ou de tout autre, de Watt, de Stephenson et de Darwin. Il peut sembler singulier qu'un homme soit ainsi remercié de son bonheur. Mais la chance de l'inventeur est injuste à peu près comme la beauté est inutile. Toute branche du travail, c'est-à-dire toute justice, provient de cette injustice-là, comme toute utilité est suspendue à cette inutilité supérieure.

Inventer, en second lieu, c'est se dévouer, qu'on le sache ou

non ; travailler, c'est, sciemment ou non, poursuivre son inté-

' rôt. L'inventeur devient la chose de son idée fixe, elle l'emploie.

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îl ne la poursuit pas parce que, avant de la désirer, il Ta jugée son bien suprême; mais elle se fait son bien suprême parce qu'il la poursuit. Le travailleur, au contraire, sait, avant de travailler, les biens qu'il recherche, et ne s'attache à son travail ^ue comme au moyen de les acquérir. Il emploie l'idée de l'inventeur qui a été employé par elle. Mais, dira-ton, l'intérêt personnel n'est-il pas toujours le mobile de nos actions? Non, à moins qu'on ne réduise cet axiome banal, comme on le fait le plus souvent, à une pure tautologie. Si l'on entend par là qu'un objet désiré se présente toujours comme agréable, je ferai obseryer qu'un objet paraît agréable justement parce qu'il est désiré, et cette proposition merveilleuse revient à dire au fond qu'on désire toujours ce qu'on désire. Mais pourquoi désire-t-on ceci plutôt que cela? Est-ce toujours par intérêt personnel? Nullement, car l'intérêt personnel, si l'on veut donner une portée véritable à cette expression, suppose qu'on a déjà éprouvé beaucoup de désirs, recherché beaucoup de choses, sans nulle préoccupation de cet intérêt. On ne peut poursuivre sciemment ou inconsciemment ses biens qu'après les avoir formés. Il y a un âge où nous projetons pour la première fois autour de nous nos désirs dans le vaste monde, comme des flèches neuves; c'est l'âge où nous concevons nos buts, où nous formons nos biens. Puis, vient un second âge où, après les avoir faits, nous lesjoowrsuivons. Mais l'inventeur, lui, ne dépasse jamais le premier. C'est là sa marque distinctive. Le travailleur arrive proiiiptement au second. Mais lui-même, je le répète, ne met et ne peut mettre «on égoïsme, toujours acquis et toujours incomplet, qu'au ser- Tice de son désintéressement initial. Tous ses calculs ont pour données ses convictions ou ses passions, qui, soit copiées, soit spontanées à l'origine, vivent par lui et non pour lui. (Voir l'appendice page 461.)

En somme, les inventions industrielles déjà lancées constituent les données premières de l'économie politique. Par elles a été produite toute la richesse dont cette science s'occupe ; aussi, comme les conseils qu'elle donne s'adressent aux travailleurs, non aux inventeurs, et comme les constatations qu'elle fait ont

trait aux actes des premiers, non aux intuitions des seconds, o» peut dire que ce n'est pas la production, mais bien la reproduction des richesses qui est son véritable objet. En d'autres termes^ elle étudie purement et simplement, et sans s'en douter, les loisde l'imitation à son point de vue particulier. Et, de fait, sans la propagation des exemples, exemples d'actes reproducteurs ou de besoins consommateurs, en progression géométrique, de haut en bas, par coutume ou par mode, etc., rien ne s'explique économiquement. Les coc2sidérations de ce genre devraient remplir la première partie de l'économie politique. Mais elle se renferme exclusivement dans ce qui devrait être sa seconde partie ; je veux dire dans l'étude de la valeur. Arrivons à cette recherche difficile, entrons dans ce labyrinthe obscur, où les principes de la logique telle que nous l'entendons nous serviront de fil conducteur. Nous verrons que les économistes ont eu le tort ici de brouiller ce qui a trait à la téléologie individuelle et ce qui touche à la téléologie sociale (1), et de ne pas distinguer davantage entre le duel téléologique des désirs qui se contrarient et l'accouplement téléologique des désirs qui s'enlr'aident.

Le mot richesse ci-dessus a été pris comme synonyme d'utilité. L'objet ou le service utile est celui qui répond à un désir, toujours créé ou spécifié, nous le savons, par une invention. D'ailleurs, que ce désir soit ou non combattu par un autre désir, que l'invention mère de ce désir soit ou non contrariée par une autre invention, cela ne regarde pas la notion d'utilité. Or, quand le désir auquel un objet ou un service répond n'est satisfait que moyennant le sacrifice d'un autre désir, son utilité n'est pas gratuite, elle est coûteuse ; cet objet ou ce service vaut ce qu'il coûte. Je prétends donc que la valeur, en ce sens, a la significa-

(1) La téléologie individuelle est si distincte de la téléologie sociale que celle-ci croît souvent aux dépeus de celle-là. « Dans une société grossière, dit Stuart Mill, un homme bien doué par la nature peut faire un bien plus grand nombre de choses (qu'un civiliséj, il a bien plus de facilités pour approprier les moyens au but; il est plus capable de tirer lui-même et les autres de quelque embarras imprévu que les 99 centièmes de ceux qui ne connaissent que ce que l'on appelle la vie de civilisation. » Mais, « à mesure que les hommes perdent les qualités du sauvage, ils deviennent plus disciplinables, plus capables d'exécuter des plans concertés d'avance et sur lesquels ils n'ont pas été consultés, ou de subordonner leurs cnprices individuels à une détermination préconçue et de faire séparémtnt la portion qui leur » été assignée dans un travail combiné. Ce qui caractérise l'homme civilisé, c'est l'association dans le travail; aptitude qui, comme toutes les autres facultés, augmente^ par la pratique. »

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ftion d'an duel téléologique, comme je vais le montrer. Mais je prétends aussi que ce sens n'est pas le seul, et qu'il y en a un ^utre, indiqué par le langage courant, négligé par les économistes. S'il est des désirs qui s'entravent, en effet, il en est qui -s'entre-servent; et, lorsqu'un désir en se satisfaisant permet d'en satisfaire mieux un autre, Tutilité de l'objet qui répond au pi'einier non seulement ne coûte rien mais, au contraire, nous vaut par surcroît Tutilité d'un autre objet propre à la satisfaction du second. En ce nouveau sens, inverse et complémentaire du premier, valeur signifie union téléologique. Distinguons soigneusement la valeur-lutte et la valeur-aide, autrement dit \eprix des •choses et leur puissance d'action, l'amoindrissement de leur utilité par le retranchement des auties utilités qu'on lui sacrifie, et l'accroissement de leur utilité par l'addition des autres utilités •qu'elle procure.

Tout le progrés économique consiste dans la substitution graduelle du second sens au premier. Est-ce à dire que la civilisation diminue les chocs de désii-s ? Nullement, elle les nmltiplie en multipliant les richesses, qui font se heurter dans les cœurs autant de convoitises rivales; mais, par les améliorations indus- Irielles et l'abaissement des prix, elle atténue sans cesse ces conflits ; et, en même temps, par le nombre des emplois et des débouchés qu'elle ouvre, par les progrès incessants de l'échange, de l'organisation du travail, de l'association consciente ou incons- ■ciente, elle multiplie encore plus rapidement les alliances de désirs. Mais nous reviendrons là-dessus.

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