‹ La logique socialeChapitre 21 sur 72 · THÉORIE DE LA VALEUR · texte numérisé non relu

THÉORIE DE LA VALEUR

Remarquons avant tout que, considérée soit comme conflit «oit comme concours d'utilités, la valeur peut être entendue dans deux acceptions, l'une psychologiiiue, l'autre économique. Occupons-nous d'abord de la valeur-lutte, de la valeur proprement dite. Pour Robinson qui hésite entre deux biens à sa portée, mais qu'il ne peut atteindre à la (ois, entre la capture d'un beau poisson et celle d'un beau lièvre par exemple, l'acquisition de l'un vaut la renonciation à l'autre. S'il hésite entre l'attrait d'un bien et la crainte d'un mal, par exemple entre le plaisir de tuer un tigre et la peur d'être dévoré, le bien lui vaut le danger

du mal. Valeur signifie donc résultat du conflit entre deux oi plusieurs syllogismes téléologiques, conscients ou inconscients, dont chacun a pour majeure un besoin éprouvé, pour mineur un jugement porté sur un moyen de le satisfaire, et pour conclusion le devoir d'acquérir ou de conserver ce moyen. Il s'agil de sacrifier Tun de ces devoirs à l'autre. Pour passer de ce sens tout individuel de la valeur (de la valeur-lutte) au sens ordinaire, avec lequeU'échange nous a familiarisés, il suffit d'admettre qm les deux biens ou le bien et le mal entre lesquels l'hésitation lieu sont possédés par deux personnes différentes, membres d( la même société, sinon du môme peuple (1). Dans ce cas, la convoitise du bien d'autrui ne peut, en général, se satisfaire que pai l'échange, ou, ce qui revient au môme, par l'achat. Remarquom cependant, que l'échange a été précédée par la spoUation don^ elle est la forme réciproque. Avant toute valeur d'échange, l( détail a eu une valeur de spoliation, quand ce butin, conquis sui l'ennemi, coûtait des blessures et des risques de mort. L'idé< d'équivalence préexistait donc à l'échange, dont le seul mérite été de la mettre en lumière. L'échange, du reste, n'est que l'ex^ pression commerciale de la division du travail, lisez de l'orga^ nisation du travail, c'est-à-dire de l'association impUcite oi expresse, inaperçue ou patente ; il n'est qu'un procédé ingénieu] très ancien et très vulgarisé, le meilleur à coup sûr maintenani mais non le seul procédé possible, pour réaliser la répartitioi des richesses au gré de tous les associés. Il est tel autre procéda qui, se substituant à l'échange, par exemple la distribution ai bons de pain, de viande, de sucre, etc., dans l'Etat communiste| retour final à la famille-Etat primitive, ferait perdre de soi importance à la question de savoir si deux produits s'équivalent et mettrait au premier rang la question de savoir s'ils concourei au but commun, slls convergent vers le résultat d'ensemble' poursuivi par les divers travailleurs. C'est ainsi que, dans les rangs d'une armée, sorte de phalanstère belliqueux, la question pour chaque soldat ou pour chaque officier n'est pas de recevoir

(1) La différence n'a rien d'essentiel. Voici un jeune Romain qui possède à la foi» une belle esclave et un beau cheval ; mais la passion de Téquitation l'emporte sur l'amour. On peut dire que son cheval lui coûte cher, puisqu'il lui coûte sa maîtresse qu'il délaisse entièrement. Au foud, ce cas difTère-t- il essentiellement de celui où, possédant Tesclave mais non le cheval, il aurait vu celui-ci chez un ami, en aurait eu envie et l'aurait échaugé contre l'esclave?

l'économie rOLITIQUE 359

des autres un service précisément égal à celui qu'il leur rend, mais de concourir le mieux possible, inégalement n'importe, à la victoire commune. Pour un parfait fonctionnaire, la grande préoccupation est non de travailler juste autant que ses collègues, mais de remplir l'objet de son administration. — Toutefois, pour être devenue moins usuelle, l'idée d'équivalence n'aurait point cessé d'exister au fond des esprits (de même que, antérieurement, sous le régime échangiste, l'idée d'une certaine convergence, d'une vague co-adaptation de toutes les activités à un certain idéal collectif, pour avoir joué un moindre rùle, ne laissait pas de se faire jour); et la preuve en est que le communisme, si nous en jugeons par ses premières étapes socialistes, se signalerait par le développement extraordinaire de la statistique, par Vécaliiatlon numérique de plus en plus précise et générale de tous les produits et de tous les services dans l'invcnlaire de la richesse nationale. Évaluer ainsi toutes choses, c'est leur attribuer une valeur de répartition sinon d'-change, c'est supposer qu'elles ont une commune mesure, qu'elles sont susceptibles d'être équivalentes, égales en valeur les unes aux autres ; et cela veut dire, je le répète, que les croyances et les désirs inhérents à toutes ces choses sont des quantités.

Dans les théories de la valeur émises jusqu'ici, il est une classe importante de valeurs dont on ne s'est pas occupé le moins du monde, bien qu'elles aient joué et jouent encore en guerre et en pénalité un rôle considérable. Je parle des rquivaiences de pr/'Judices, non moins familières aux esprits, hélas ! que les équivalences de services La valeur de spoliation suppose, chez le guerrier ou chez le voleur qui estime ce que peut lui coûter son butin, la pesée intime de l'avantage recherché et du risque couru. D'autre part, quand les guerriers se battent entre eux, et quand la société honnête rend au maH'aileur une parlie du mal qu'elle a reçu de lui, on voit se faire jour, même dans ce dernier cas, à travers les idées plus complexes de justice et d'utilité publique, la notion d'une équivalence des préjudices, sans laquelle on n'expliquerait ni les représailles en temps de guerre, ni les vendettas, ni le code pénal d'un peuple quelconque. — Qu'on rende raison, si l'on peut, de cette valeur-là par la loi de l'offre et de la demande, ou parla rareté combinée avec l'utilité.

En somme, nous prétendons que tous les problèmes relatifs à la valeur se ramènent à mettre en balance, dans des syllogismes téléologiques affrontés, des désirs et des croyances. Dans la société communiste, ce serait manifeste : pourquoi tel bon de concert y serait-il jugé valoir précisément tel billet de parcours sur une ligne de TÉtat, ou valoir, deux, trois, quatre fois davantage, si ce n'est parce que le désir de ce bon (1) et le désir de ce billet, dans le cœur de ceux qui les éprouveraient à la fois, seraient l'un à Fautre en moyenne comme un est à un, à deux, à trois, à quatre ? Aussi suffirail-il du passage d'une chanteuse enrenom ou d'un accident récent de chemin de fer sur la ligne en question, pour faire hausser ou baisser rapidement la cote de chacun de ces articles. La clarté du raisonnement ici tient simplement à ce que, par hypothèse, les fortunes des gens seraient égales, c'està-dire nulles ou à peu près, et à ce que, par hypothèse aussi, le frottement social des individus aurait émoussé leur originalité au point de rendre à peu près pareille, chez les personnes affectées à la fois de tels et tels désirs différents, l'intensité proportionnelle de ces désirs. Si, dans notre société échangiste, ces deux dernières conditions étaient aussi bien remplies, notre manière de voir s'y appliquerait sans nulle difficulté. Mais les revenus, on le sait, y sont très inégaux et l'inégalité des fantaisies ou des convoitises n'y est guère moindre. De là une double cause de complication qui explique l'obscurité apparente du sujet. Nous allons essayer d'éclaircir ce point.

Supposons, sur un de nos marchés actuels, que toutes les personnes désireuses d'acquérir un produit aient une fortune égale et que leur désir d'acquérir coproduit ait chez chacune d'elles la même intensité proportionnelle, relativement à celle de leurs autres désirs. Il en résultej-a que chacune d'elles sera également disposée à payer, sil le faut, pour se passer ce caprice, la même fraction maxima de son revenu total, soit par exemple 1,000 fr. ^ au plus. Pourquoi? Parce que, entre tous les désirs divers dont la satisfaction pourrait être obtenue au moyen de cette somme, et qui doivent être sacrifiés à l'un d'entre eux par l'emploi de ces 1,000 francs, le plus intense, mais de bien peu, est encore le désir satisfait par le produit en question. Mais, sile

(1) J'omets ici pour plus de simplicité rélémeiit croyance, c'est-à-dire le plus o« moins de eonfiaoce dans les avantages de ce bon et de ce biilet.

l'économie politiol'E 361

prix était plus fort, 1,100 francs par exemple, des désirs plus intenses entreraient en ligne et l'emporteraient sur celui-ci. Ce prix s'impose donc par suite de la liUle interne qui a lieu ainsi dans le cœur de chaque acheteur intentionnel. Dès lors, au point de vue de la fixation du prix, qu'importera le nombre des personnes concurrentes (si du moins chacune d'elle ne consulte que son intérêt et ne subit point rinduence contagieuse, irrationnelle, du désir d'autruij? Quil y en ait cent ou un million, le fabricant, — que nous supposerons jouir d'un monopole, pour simplifier la question, — sera averti, s'il connnît celte situation, d'avoir à coter son produit 1,000 francs, ni plus ni moins. Il produira plus ou moins suivant le nombre des acheteurs prévus, mais le prix ne variera pas.

La concurrence des acheteurs ne jouerait donc aucun rôle dans ce cas. Enfectivement, par elle-mémo, elle n'agit en rien sur les prix, malgré le préjugé contraire. Le nombre de ceux qui ont envie ^ \xw objet ninflue qu'indirectement sur son prix en élargissant l'écart des fortunes les plus hautes et les plus basses, des désirs les plus intenses et les plus faibles, qui se le disputent et aussi en surexcitant l'esprit de rivalité et d'émulation. Si petit que soit un Etat, quand linégalilé des conditions y est très grande, les objets rares y sont cotés à des prix extravagants ; et si vaste que soit un empire, lorsque les conditions s'y nivelbnit, l'extravagance des prix exceptionnels s'y atténue. Elle [)Ourrait servira mesurer assez bien le progrès de son nivellvMnent. Si de vieilles reliures se payent 2.();)0, 3,000, 4,000 franrs, cela pi'ouve, non qu'il y a une foule de bibliomanes ({ni se les disputent, mais bien qu'il y a quehjues bibliomanes richissimes (peut-être deux seulement), qui auraient été embarrassés pour satisfaue avec la même somme, s'ils ne l'avaient pas dépensée ainsi, une lantaisie aussi chère ou plus chère à leur cœur qm* celle-ci, toute légère et frivole qu'elle est. Avant de se décider, l'amateur qui a enchéri a vu défiler rapidement devant ses yeux limage de ses diverses fantaisies à satislaire, il les a pesées à son insu dans les balances ténues et invisibles de sa conscience, et il a trouvé que la velléité de posséder cette curiosité à peine artistique était encore la plus pesante (1) .

(1) A Rome, sous rEmpire, l'engouemeut de l'aristocratie romaine pour les paons et les pigeous avait porté à 5 fr. 50 l'œul de paon et à 280 francs le pigeou d'élite;

362 tA LOGIQUE SOCIALE

Si, comme croit le démontrer M. Paul Leroy Beaulieu, notre évolution sociale court à un aplanissement presque complet des rangs et des fortunes, si, en outre, l'effacement des traits distinctifs de race et de province, l'uniformité réglée des occupations, la multiplicité des voyages, doivent amener à la longue la similitude complète des appétits, des goûts, des caprices mêmes, et si enfin le progrès de la raison sur la passion attiédit ou éteint l'ardeur de Témulation, le feu des enclières, l'hypothèse où jei viens de me placer tout à l'heure serait destinée à se réaliseri dans l'avenir. L'influence, môme indirecte, de la concurrence^ des acheteurs, serait donc une de ces causes séculairementi déclinantes que le progrès doit finir par user; et un jourj viendrait où apparaîtrait nettement cette vérité déjà certaine; que la valeur des choses se détermine par des pesées internesi de désirs et aussi bien de croyances, dont les objets sont d'ailleurs hétérogènes.

Il est vrai qu'il ne faudrait peut-être pas trop se fier à ces] belles espérances, soit dit en passant. On prouve facilement] que tous les grands faits économiques ordinaires — abaissement] du revenu des terres et en général de tous les privilèges dej situation industriels ou agricoles par le progrès de la voirie ;] abaissement du taux de Tinlérôt par la moindre productivité] des capitaux, élévation des salaires, etc., — convergent vers uaj nivellement démocratique des conditions, comme on prouveî facilement que tous les faits géologigues ordinaires — érosionf et décapitation des montagnes par les eaux, exhaussement des! vallées et du fond des mers — concourent à aplanir la surface! du sol. Mais on compte ici et là sans les soubresauts inter-; mittents qui soulèvent une montagne nouvelle ou font jaillir un! César quelconque, fondateur d'une dynastie appuyée sur des] contreforts d'aristocraties improvisées. Et il est à remarquer!

tandis que le blé était à des prix très bas. Rien ne prouve mieux Tinégalité des for-î tunes dans cette société. Qu'on essaie d'appliquer ici la tiiéorie qui explique la;| valeur par la combinaison des deux idées de rareté et d'utilité. Ici ces deux idée! n'en font qu'une, comme pour tant d'objets de luxe ; en effet l'utilité du paon et dei pigeons rares consiste précisément, pour les classes qui les achètent à Si haut prix,* dans leur rareté. Puis, ce n'est pas leur rareté principalement qu'on apprécie; car^ combien y a-tril de choses plus rares qu'on ne se dispute point! Parmi les chose»! rares, le courant de la mode a désigné et signalé aux riches ces deux volatiles ; et ce courant lui-même a eu pour source l'exemple d'un grand quelconque, d'un général victorieux, qui a eu initiative de collectionner ces oiseaux et que, de proche en proche, on a imité.

l'économie politiqu 363

que les montagnes les plus récemment soulevées sont les plus hautes. Après tout, le sentiment qui est l'âme et le soutien de toutes les aristocraties, le culte du succès, n'a pas l'air d'avoir beaucoup diminué ; et, à la première grande éruption de gloire et d'orgueil, on ne sait ce qui se pourrait revoir encore. Puis, prenons garde que le caractère d'une civilisation en progrès, c'est la facilité croissante qii elle procure à un plan individuel mis en vogue de triompher rapidement et complètement. — Pour redescendre à des considérations plus humbles, si le taux de l'intérêt s'abaisse par suite de l'épuisement des anciennes inventions, d'autres grandes découvertes peuvent se produire et nous ramener aux taux élevés d'autrefois.

Rien n'est donc moins probable que l'égalisation des rangs et des fortunes; et, quant à légalisation des désirs par la fusion des races et des classes, elle ne pourra être que la substitution de nuances individuelles infinies sans couleurs tranchées à quelques couleurs tranchées sans nuances intermédiaires. — Quoi qu'il en soit d'ailleurs, l'inégalité des fortunes et des âmes n'empêche nullement le prix stable et normal d'être déterminé en entier par la concurrence psychologique de désirs et de croyances et non par la concurrence des acheteurs. Seulement il devient plus difficile de démêler cela, comme nous allons le voir.

Maintenant, quelle est l'action de la concurrence des proiecteurs, des vendeurs enive e\ix, sur la détermination des prix? Est-il vrai qu'elle tende à les abaisser jusqu'A une limite extrême marquée parle moindre coût de production des articles similaires, en sorte qu'à cette limite correspondrait le seul prix stable et normal, le seul prix juste? Non Sans doute, dans l'hypothèse où les privilèges de situation industrielle ou agricole seraient supprimés, où aucun produit ne serait en quantité limitée, infranchissable, où tous les produits seraient susceptibles d'étendre leur développement avec une élasticité parfaite, sans augmentation proportionnelle de frais, où le talent des entrepreneurs, l'habileté des ouvriers, les moyens et les engins de production seraient égaux et semblables, où enfin tous les meilleurs procédés de fabrication seraient divulgués et connus de tous les concurrents, c'est-à-dire où toutes les inventions, non seulement anciennes, mais récentes, seraient tombées

dans le domaine commun, dans cette hypothèse chimérique, la rivalité à outrance des producteurs pourrait faire descendre les prix presque jusqu'à la limite indiquée. Mais pourquoi supposer tant d'impossibilités à la fois, comme si elles étaient le cas habituel? Au moment où cet idéal des économistes semblait s'approcher un peu de nous, voyez s'élever nos grands magasins. Qu'importe après tout à l'acheteur le plus ou moins de travail, d'effort dépensé, qu'une marchandise condense en elle ? Cet effort fut un désir q7ii rCest plus. La confiance dans son utilité, source de cet effort, fut une croyance qui n'est plus Parlons du désir actuel, seul réel, qu on a de posséder certains avantages, et de la confiance actuelle, seule réelle, qu'on a dans l'aptitude de telle chose à réaliser ces avantages. Voilà les sources de la valeur. Dans une ville, les vieilles maisons qui ont coûté le moins cher à bâtir se vendent et se louent autant que les maisons nouvelles, et même plus cher si elles sont dans un quartier plus central. Les terres les plus faciles à travailler vendent leurs denrées au môme prix que les denrées des sols les plus ingrats.

Le prix cesse-t-il donc d'être juste quand il est fixé par un inventeur breveté qui exploite seul sa propre invention? A coup sûr, il peut être stable, quoique très supérieur aux frais de production. Il l'est dès qu'il est tant soit peu inférieur au prix des rivaux qui, produisant à plus de frais, ne sauraient abaisser le leur sans perte. La marge peut être énorme entre les frais d'un fabricant breveté ou privilégié ou plus habile et les frais de ses concurrents. Le producteur triomphant, une fois débarrassé de ses adversaires, a toute cette marge pour déterminer lui-même son prix suivant la loi de son intérêt. Alors, à quoi a-t-il égard? Comme le monopoleur précité, il se règle uniquement sur ce qu'il sait de la richesse publique et de sa distribution plus ou moins inégale. Si tous les goûts étaient tous pareils et toutes les fortunes égales, son prix ne varierait pas, quelle que fût l'ampleur de son marché, quel que fût le chiffre de ses clients. Il lui suffirait de lire dans un seul cœur la proportion de ses désirs, pour la lire dans tous les cœurs. Comme les fortunes sont inégales ainsi que les goûts, sa pénétration doit être multiple et et plus complexe. Si sa production est limitée, celle du vin par «xemple, celle des cotonnades, faute d'arrivages de coton, etc..

il faille raisonnement suivant, on doit le faire : « J'ai mille objets à vendre ; mon marché se compose de cent mille personnes dont le revenu oscille entre mille francs et un million Mais mon prix doit être unique, le même pour tous (1), riches ou pauvres. C'est là la vraie injustice, l'injustice flagrante mais nécessaire imposée par les habitudes et les mœurs. Que ne pids-je prendre chaque client i"iche à part, le tenir dans l'ignorance complète du prix auquel son voisin moins riche ou pauvre achète le même article et lui imposer un pjix spécial !Le prix le plus élevé qu'il consentirait à y mettre serait celui auquel cesserait presque pour lui la supériorité de son désir d'avoir mon article sur les désirs différents qu'il pourrait satisfaire avec cette somme et qu'il doit sacrifier. Il s'établirait en lui, au moment où il achèterait, presque h regret, un concours de caprices ou de besoins parmi lesquels le caprice ou le besoin de mon article l'emporterait de bien peu. — Malheureusement, je le répète, mon prix doit être fixe, et il doit être tel que, dans mille cœurs sur cent mille, le concours dont je parle soit à l'avantage du désir particulier que ma marchandise satisfait. Cette lutte ne sera réellement vive que chez les pauvres parmi ces mille; quant aux autres, plus ils seront riches, moins les désirs avec lesquels le désir en question entrera en conflit seront importants, les privations nécessitées parleur déboursé, si privation il y a, étant toujoui's de plus en plus légères. Pour eux, pas de difficulté; que je cote l'article quelques centimes, quelques francs de plus ou de moins, ils ne m'échapperont pas. Aussi n'ai-jc à me préoccuper que des plus pauvres parmi les mille dont j'ai besoin. Chez eux, le désir auquel répond mon article l'emportera-t-il encore ou non en

(1) Au sujet de ceUe uniformité iniijue et nécessaire des prix, faisons nos réserves. Kllc a'existe que "l:uis la mesure où les divers aclieteurs (.•oiniuuiu(|uent en'rc eux et éprouvent le besoin de s'imiter. O.tns beaucouf) de villes d'eaux, il y a deux prix, l'un pour les étran^^ers, l'autre pour les indiLçènes. Quand les Phéniciens allaient de rivage en riviige, colijortant des vases, des verreries, des étoffes de pourpre, des objets d'art assyriens ou phéniciens, et tâchaient d'écouler toute celte cargaison parmi des [jouples divers qui ne se connaissaient pas et qui étaient très inégalement riches, il est très probable que leurs prix (j'entends leurs prix ea nature, car ils ne connaissaient pas la monnaie) étaient bien loin d'être fixes, jomme celui de nos principaux magasins. Leurs prétentions variaient du simple au double ou au quadruple ou au décuple suivant la richesse de leurs clients et le désir d'achat lu dans les regards de ceux-ci. Au moyen âge, il s'était établi une sorte de prix courant pour les rançons des cai»tifs. Encore y avait-il des rançon» exceptionnelles, non tarifées, celles du roi Jean, de Bertrand du Guesclin, plus tard de François l<^'.

intensité sur ceux qu'ils pourraient satisfaire, si j'augmente mon prix de ces quelques francs ou de ces quelques centimes? — voilà la question. »

Dans le cas où il s'agirait d'un produit susceptible d'une fabrication illimitée, le problème se compliquerait, «arce qu'il renfermerait deux inconnues, fonctions d'ailleurs l'une de l'autre, à savoir : quelle quantité dois-je produire et quel prix dois-je adopter, pour réaliser le plus grand bénéfice? Mais les données resteraient les mêmes. Il faudra ne jamais oublier que le désir d'acheter un objet est en quelque sorte le reste d'une soustraction, c'est-à-dire l'excès du désir de posséder l'objet sur le regret de se déposséder de l'argent qu'il coûte. Il y a ici un désir positif et un désir négatif dont le second neutralise partiellement le premier, du moins pendant quelque temps. Car, après l'achat, l'argent dépensé s'oublie en sa qualité d'absent, et la vue de l'objet entretient constamment le désir de sa possession, dont l'étendue se démasque.

Le public, à l'égard d'un article quelconque, dont le prix lui est indiqué, se partage en deux portions : les gens chez lesquels l'amour de celte chose l'emporte sur l'amour de son prix et les gens qui tiennent plus au contraire à son prix qu'à elle. Mais on conçoit qu'en deçà et au delà de cette ligne idéale de démarcation il y aurait théoriquement des degrés infinis de plus ou de moins à marquer. On n'a égard en économie politique qu'aux gens chez lesquels le désir d'acquisition l'emporte. Tout au moins devrait-on dire que, suivant qu'il l'emporte plus ou moins, l'objet en question vaut plus ou moins son prix pour chacun d'eux. Ce qui serait un nouveau sens du mot valeur. A l'inverse, m'occupant de ceux qui ne veulent pas acheter l'objet dont il s'agit et qui repoussent plus ou moins vivement la pensée de l'acheter à un prix jugé par eux excessif, j'ajouterais volontiers qu'il y a là les éléments d'une contre-valeur susceptible d'autant de degrés que la valeur correspondante, et très propre à faire comprendre, par son opposition, là nature vraiment quantitative de celle-ci.

Mais concluons. J'en ai assez dit, peut-être trop, je le crains, pour montrer quelle est la vraie concurrence dont les économistes théoriciens devraient s'occuper, non pas celle des consommateurs et des producteurs, mais celle des divers désirs et

l'économie politique 36T

aussi bien des dÎYerses croyances dans chaque consommateur distinct. Ramener, en définitive, tous les problèmes économiques, quels qu'ils soient, à une pesée relative et syllogislique de désirs ou de croyances: telle est notre méthode encore une fois.

Dans ce qui précède, j'ai écarté l'hypothèse vraiment invraisemblable, quoique si chère aux économistes, où, tous les privilèges de situation ou autres étant supprimés, la concurrence, entièrement libre entre les fabricants, agirait sur les prix pour abaisser. Mais, dans cette hypothèse même, la théorie ci-dessus de la valeur serait-elle inapplicable en ce qu'elle a d'essentiel, et faut-il penser que l'abaissement du prix descendrait jusqu'à une limite extrême marquée par le coût de fabrication, ou peu s'en faut? Non. D'abord, puisqu'on est en goût de suppositions, pourquoi n'en pas faire une dernière, et non la moins admissible, à savoir que les producteurs s'entendront dans leur intérêt commun pour se retenir tous ensemble sur la pente d'un abaissement aussi désastreux? Alors s'établirait une sorte de monopole collectif, et nous retomberions dans le cas précité, celui où le producteur fixe lui-même le prix de son produit conformément à la loi de son bénéfice le plus grand. Au lieu d'un seul producteur, il y en aurait 10, 100, 1000, qui se demanderaient jusqu'à quel point, vu le plus ou moins de force des goûts du public^ l'accroissement du nombre des achats, obtenu par la diminution du prix des articles vendus, procurerait une augmentation de bénéfice net. Et, de concert, ils arrêteraient le prix à cette limite (i).

(i) En fait d'armements, notre théorie de la vtleur trouTe la confirmation éridonte. Le prix auquel un stock de fusils, de cartouches, un vaisseau cuirassé, etc., est vendu à un gouyernement dépend : du besoin relatif, comparé à ses antres besoins timultanés, que ce gouvernement a de s'armer; de la cotiliance plus ou moins grande qu'il a dans reflicacité des armes qu'on lui pro[)ose; eiiliii de l'état et des ressources de son budget ou de son crédit. De plus, celle valeur, c'est clair, est née de l'invention d'où cette arme est sortie ; etil suffit d Une noutelle ieventioB jugée préférable pour déprécier presque enticreinrnl luus les modèles anciens, tous les anciens types de navires, etc , et, si je dis seulement prp.s-7;/e, c'est parce que, après tout, l'invention récente ne fait jamais qu'amoindrir l'utilité des précédents et supprimer leur excellence; et le bénélice de celle ci reste ac(iuis;.u public qui s'y réfugierait au besoin s'il y était forcé par les exigences excessives du nouvel inventeur. Si Tinventeur des allumettes chimiques avait voulu les vendre trop cher, on aurait continué à se servir du briquet.

Kh bien, si mon explication s'applique aux armements avec une clarté parfaite, y a-t-il une raison quelconque pour qu'elle soit moins applicable au fonda n'importe quelle autre marchandise ?

368 tA LOGIQUE SOCIALE

Cependant admettons tout ce. qu'on voudra; supposons que cet accord n'ait point lieu. Jusqu'où descendra de lui-même le prix du produit? Non pas jusqu'au coût de production, mais jusqu'au point où le bénéfice des producteurs serait moindre (autrement dit, moins désiré) que les bénéfices qu'ils pourraient faire en se livrant à d'autres genres de fabrication. — Ici, la concurrence des désirs, fondement du prix, aurait lieu dans le cœur des producteurs et non des consommateurs. Mais, à cela près, l'explication est la même.

Quoique, en général, avons-nous dit, le prix soit fixé par le fabricant, il arrive parfois que, forcé de vendre à bref délai et de liquider sa situation, un commerçant soit à la merci du public. Le consommateur alors fait son prix. Mais il le fait en se conformant toujours, sans d'ailleurs s'en douter, à ma manière de voir. Il offre le prix le plus bas que le commerçant puisse préférer à la non-vente, c'est-à-dire un prix tel que celui-ci cesserait, à un prix tant soil peu inférieur, de désirer vendre.

C'est en vérité extrêmement simple, et j'ai presque honte d'avoir à développer des idées si tangibles. Mais elles me paraissent avoir lavantage d'éclaircir et de simplifier un sujet très obscur ou très obscurci.

Cette détermination du prix stable, de la véritable valeur des choses, pardes pesées internes et inaperçues de quantités psychologiques, est si bien dans la nature des choses que, dans l'hypothèse des changements sociaux les plus absolus rêvés par le communiste le plus téméraire, sa nécessité s'imposerait encore. On se récrie contre la rente foncière urbaine, contre l'énormité des loyers, et l'on espère faire cesser cet état de choses par le communisme Mais, silÉLat était propriétaire de toutes les maisons de Paris, malgré la meilleure volonté du monde d'abaisser les loyers en général, et en outre de les égaliser, il ne tarderait pas à les relever pour opposer une barrière à l'affluence des étrangers et des provinciaux, et à les rendre inégaux pour empêcher tous les Parisiens de se précipiter dans les quartiers les plus recherchés. Égoïste ou bienfaisant, n'importe, on ne peut, lorsqu'il s'agit de choses en petit nombre désirées par un grand nombre d'hommes, arriver à l'équation entre les choses à donner ou à vendre et les candidats au don ou à l'achat, que moyennant une surélévation des prix ou des conditions de la

l'économie politique 369

donation. Préférerait-on et trouverait-on plus juste que, parmi de nombreux compétiteurs empressés à occuper un môme logement splendide à très bon marché, l'État philanthrope désignât arbitrairement son favori ? Or la limite où s'arrêterait, pour l'État désintéressé comme pour les propriétaires cupides, la surélévation nécessaire des prix ou des conditions, serait celle où il cesserait d'y avoir un nombre suffisant de candidats qui jugeraient avoir avantage à accepter, toute pesée faite de leurs désirs ■divers et de leurs confiances diverses dans l'utilité des objets correspondants.

Les formes et la nature de cette pesée intime peuvent varier €t donner des résultats discordants ; mais c'est toujours elle qui détermine le prix. Chez les hommes à principes, que leurs convictions plutôt que leurs passions entraînent, la volonté d'acheter se produit au moment où ils sont plus convaincus du devoir d'acquérir la chose en question que du devoir d'acquérir les autres du même prix. — Bien plus souvent, quand on hésite à acheter, on se livre à des évaluations comparées de doses de foi et de doses de désirs, comme il a été dit précédemment. Entre deux actions industrielles à vendre, dont l'une produit un intérêt de 4 3 '4 et est très solide ou paraît telle et dont l'autre, de sohdité douteuse, donne 7 à8 0/0, je me demande de quel côté je dois pencher. Il s'agit de réduire deux quantités hétérogènes à une mesure commune, ce qui serait impossible, si l'une d'elles, la foi, n'était le terme et l'origine de l'autre, sa cause et sa consommation.

Ce qui précède n'a trait qu'au pi'ix que jai appelé stable et normal et qu'il conviendrait peut-être d'appeler naturel et forcé. Disons maintenant un mot du juste prix. Soit inii)()sé [)ar le vendeur ou l'ouvrier, soit imposé parl'acheleur ou le [)atr()n, le prix, le salaire peut être stable sans être é(|uilal)le. Quand devient-il équitable? L'est-il toujours (juand il est délei-niiiié [)ar l'accord des volontés à la suite d'un libre dél)at? Il est rai'e ([ue les conditions de celte liberté parfaite se réalisent. Puis, en admettant leur réalisation^ pourquoi l'accord de deux volonl(''s aui';iit-il la vertu de rendre juste un prix qui sans cela serait injuste ? On ne serait donc jamais en droit, avant tout débat, de regarder un prix quelconque comme juste ou injuste, et le sens moral du public, qui proteste, si souvent, si éneigiquement, contre Tinjus-

G. Tarde. 24

tice de certaines exigences acceptées, serait taxé de chimère et de mensonge. — Si, la notion de liberté étant écartée, on s'appuie sur celle d'égalité pour établir le prix juste, il semble bien qu'on marche sur un meilleur terrain, mais obscurément et à tâtons, à moins d'admettre notre point de vue. Il ne peut être question, bien entendu, du prix égal pour tous ; à ce compte, tous nos prix modernes seraient la justice môme. Mais on parle d'un prix proportionnel au travail, ou au produit, ou aux besoins : autant de quantités bien étranges si on ne les décompose. Disons plutôt que le prix est regardé comme juste par un spectateur impartial lorsqu'à ses yeux les deux parties contractantes trouvent dans l'affaire dont il s'agit un égal avantage, c'est-à-dire la satisfaction de désirs égaux, quoique dissemblables, ou l'assurance égale de satisfaire ultérieurement des désirs égaux, ou l'assurance inégale de satisfaire des désirs inégaux, mais de telle manière qu'il y ait compensation entre l'assurance plus grande d'un désir moindre et l'assurance moindre d'un désir plus fort. Je ne prétends pas que le spectateur en question ait conscience du calcul psychologique que je lui prête, mais il.le fait sans s'en douter (1).

Par exemple, dans une forge composée d'un patron et du»^ seul ouvrier, qui, par hypothèse, ont la même habileté et la môme ardeur au travail; il trouvera juste le salaire donné parle patroi à l'ouvrier, eu égard au bénéfice du premier, lorsque la quasicertitude, chez le second, de pouvoir se procurer à ce prix ua! faible degré de bien-être, lui paraît faire équilibre à l'espérance incertaine, chez l'autre, d'obtenir une plus large aisance. Mais, si les bénéfices du patron sont aussi assurés que le salaire de l'ouvrier, il lui paraîtra injuste que les bénéfices soient supérieurs au salaire. — Bien entendu, il n'en sera plus de môme dans une grande fabrique où, à lui seul, l'entrepreneur concourt souvent à la production, par sa prévoyance et sa force de combinaison, autant que tous les ouvriers réunis. Pourquoi? Parce qu'ici la notion de justice se complique, mais sans d'ailleurs se dénaturer. S'il peut sembler juste que l'acheteur d'un produit ou d'un service trouve à Tacheter un avantage égal à celui que le producteur ou le travailleur trouve à le vendre, il semble

(1) Quand on dit que, eu pays civilisé, la probabilité plus forte d'une peine moindre éfiuivaut, comme pénalité, à la probabilité plus faible d'une peine plus, dure, on se place au même point de \ue.

t'ÉCONOMIE POLITIQUE 371

juste aussi que les bénéfices résultant de la vente se répartissent entre les co-producteurs ou les co-travailleurs proportionnellement à leur participation dans l'œuvre commune. Et qu'est-ce que cela peut signifier, sinon que, la peine ou la crainte évitées, le plaisir ou l'assurance procurés à l'acheteur du produit ou du service, sont chose susceplii)le d'évaluation numérique, théoriquement au moins ? Niez cela, et la proportionnalité exigée devient chimérique.

S'agit-il maintenant de répartir les bénéfices, deux procédés se présentent : l'un indirect, seul usiléjusqu'àcejour, le salariat^ comme disent les socialistes; l'autre, préconisé par ceux-ci, la participation proprement dite aux bénéfices. Puisque tout produit se paye en raison du service qu'il rend et non du travail qu'il a coûté, il semble que le travailleur, le producteur, devrait recevoir une rémunération proporlionnée au service qu'il se trouvera effectivement avoir rendu et que la vente révéioj'a, et non à son travail, dont le résultat futur, utile ou inutile dans une mesure quelconque, est encore inconnu. Mais on oul)lie que l'ouvrier n'a pas le temps d'attendre la vente de son produit, et que la participation aux gains implique la participation aux pertes. Comme il ne peut consentir à courir cette chance et qu'il exige la certitude du payement et non pas seulement sa probabilité, il faut qu'il accepte les inconvénients de cette sécurité dont il a besoin et dont il recueille l'avantage. Les prohabilités, les chances de profils ou de préjudice sont un luxe réservé à ceux dont les besoins, c'e.sL-à-dire les désirs quasi iulhiis et absolus, sont satisfaits. Les désirs moindres, les désirs relatifs, peuvent seuls être l'objet d'une demi-cerlilude, d'une croyance relative et faible. Mais aux désirs pleins il faut une foi pleine dans leur satisfaction immédiate ou prochaine. Voilà i)oui*(iuoi la nécessité du salaire s'impose encore et s'imposera aussi longtemps que la majorité des travailleurs n'aura pas de ressources capitalisées en quantité suflisaiite pour lui permettre d'attendre la vente des produits de son travail. Au reste, indirectement et ^ans l'ensemble, le salaire se propoitionne toujours ou tend a se •proportionner aux bénéfices. Dans les pays de vignobles, il liaus- =sait avant le phylloxéra; il y a baissé après, quoique le travail des vignerons fût resté aussi pénible. Dans ce cas comme partout, les ouvriers ont participé non seulement aux gains, mais

372 LA LOGIQUE SOGIALB

aux pertes, et il en sera toujours ainsi, avec cette double réserve que leur participation aux pertes n'ira point jusqu'à entamer le salaire minimum faussement appelé naturel, et que leur participation aux gains ne portera pas atteinte au privilège de l'entrepreneur, lequel, courant de plus grands dangers et en outre pouvant juger à bon droit son travail le plus productif de tous, doit prélever dans les profits une part exceptionnelle. Sans la première de ces réserves, personne ne voudrait être ouvrier; sans la seconde, personne ne voudrait être entrepreneur. La compensation du désir par la foi, et vice versa, dont j'ai cité tant d'exemples, explique cela sans peine.

On voit maintenant en quoi le prix forcé, fatal, diffère du prix juste et désirable. Le premier, déterminé par l'égoïsme pur (abstrait, par hypothèse, de tout sentiment désintéressé) d'un vendeur ou d'un acheteur, d'un ouvrier ou d'un patron, qui peut imposer sa loi, résulte d'une pesée psychologique dont les poids à équilibrer sont des doses de désir ou de croyance dépensées par un même individu. Le second, déterminé par le désintéressement pur d'un soectatear fictif, s'obtient par la mise en balance de doses de foi ou de désir inhérentes à plusieurs individus distincts. C'est la solution d'un problème bien autrement ardu que le précédent, puisqu'il s'agit de confronter et de mesurer des sensations ou des groupes de sensations non seulement autres, mais encore éprouvées par des individualités autres, et de franchir à la fois un double abîme : l'^/ZenVe des personnes et l'altérité des sensations. On ne doit donc pas s'étonner si la notion du juste prix, malgré l'ardent effort de poursuite dont elle a été l'objet, est restée obscure. Mais ce qui serait encore plus surprenant, ce serait que, malgré cette obscurité, elle ne répondît à rien de réel. Si vraiment elle repose sur quelque chose de solide, si la conscience de l'humanité tout entière ne nous trompe pas en ceci, il n'y a pas de plus puissant argument à faire valoir en faveur de notre idée principale.

Terminons en remarquant que le progrès économique des sociétés ajoute sans cesse de l'importance à notre point de vue tout psychologique. L'industrie en grand, la fabrication perfectionnée, doit prévoir les besoins de la consommation future, au lieu d'attendre patiemment, suivant l'habitude des petits fabricants, la commande directe du client. Le progrès industriel

oblige donc l'entrepreneur à l'audace, à la considération attentive des moindres degrés de sa croyance dans l'étendue et l'intensité des désirs futurs du consommateur. Il doit monter et descendre mille fois l'échelle immense qui va du doute à la conviction positive et négative, échelle dont les petits fabricants ne connaissent que le dernier échelon, la conviction parfaite. Si le fabricant moderne eiigeait la certitude avant de se lancer, il serait aussi facilement dislancé par ses rivaux qu'un philosophe ou môme un savant de nos jours qui aurait la même exigence. — Il faut faire des hypolhèses en philosophie, induire dans les sciences, se risquer dans le commerce. L'homme qui pour terme de son activité se propose une sécurité de plus en plus gi'ande, doit se contenter d'une sécurité de moins en moins grande pendant qu'il agit (1).

Ce n'est pas tout. L'industrie progressive a pour caractère de ne pas se borner à satisfaire et à prévenir des besoins généraux, c'est-à-dire des désirs jugés pratiquement infinis, mais de travailler aussi en vue de répondre aux demandes incertaines de désirs bien moindres, de plus en plus légers, capricieux et variables. Il en est de la moralité et des sciences comme de l'industrie. Le progrès de la moralité se manifeste par l'importance croissante attachée aux demi-devoirs, et les progrès des sciences à l'importance croissante de la mélhode induclive. L'écolier n'a pas besoin de s'écouter et de prêter attention à ses degrés de croyance. On ne lui apprend que des principes certains ou tenus pour tels; la partie conjecturale du savoir humain, celle qui gagne et s'étend, lui est soustraite avec grand soin.

Les désirs les moins vifs sont ceux dont la prévision est la plus difficile. Par suite, la marche de la civilisation pousse les fabricants à se contenter d'un minimum de confiance dans l'utilité d'articles qui doivent répondre à un minimum de désir (2).

(1) Les progrès de la statistique appliqués à l'étendue des diverses consommations pourront plus tard servir de base au calcul de probabilités de l'industriel et diminuer son aléa. Notons en passant que, s'il en était jamais ainsi, chacun étant plus silr que la production actuelle est proportionnée aux besoins futurs, la valeur de tous les produits augmenterait à production égale et parle seul elTet de la statistique.

(2) Ce n'est pas seulement d'aujourd'hui que les bruits relatifs à des événements politiques, ou à des mouvements •ociaux,outinnuésur la valeur des choses, en diminuant ou augmentant, non leur utilité actuelle, mais la conliance eu leur utilité future ou en sa durée. Au commencement du xvi» siècle, i>ar exemple, peu après la révolte

^e Luther, oo parle de convoquer un concile. Le pape et sa cour étaient opposés à

L'extension grandissante delà monnaie de papier, qui emprunte instantanément toute sa valeur à nn acte de foi, vient à Tappui de ces considérations (1). Le jour n'est peut-être pas éloigné où non seulement de province à province, mais d'État à État, les grands billets de banque rompront définitivement leurs derniers liens de vassalité nominale avec les métaux précieux dont ils sont censés tenir leurs pouvoirs. Il sera clair alors que la confiance est une des sources de la valeur. C'est la raison peut-ôtre pour laquelle l'altération des monnaies, si fréquente dans le passé, grâce à l'ignorance, n'avait point tout d'abord, par suite de cette ignorance môme, qui maintenait toujours, au début, la même foi dans les monnaies altérées, les inconvénients majeurs instantanés qu'elle aurait aujourd'hui.

Notre théorie de la valeur, on le voit, n'est qu'une application de notre théorie du syllogisme. Dans un autre ouvrage (2), j'ai esquissé une théorie de l'obligation qui s'y rattache intimement. Je n'y reviendrai pas, et je me permets d'y renvoyer le lecteur. Par là se montre Fintime soudure, non moins que la distinction, de l'Économie politique et du Droit. J'ajouterai qu'il y a des degrés d'obligation comme il y a des degrés de valeur. Seulement, l'obligation/e^rififiç'z^e a pour caractère propre d'être toujours égale à elle-même, puisqu'elle est, par définition, une obligation maxima. Mais il ne faut pas oublier qu'elle rentre dans un genre plus vaste, où sont comprises les obligations non juridiques, devoirs moraux, devoirs de convenance et de politesse, à l'égard desquels il n'est pas douteux qu'on est plus ou moins obligé à les remplir. (Voir l'appendice page 461).

cette idée, car une telle assemblée, dit M. Philippson, « devrait combattre et détruire bien des abus qui étaient, par la cour romnine, autant de sources de revenus. A la premih'e mention de la convocation du conseil, le prix de tous les emplois négociables de lacune diminue considérablement. » Nos mouvements de Bourse sont exactement de même nature.

(i) L'édifice entier de notre immense commerce, dit Stanley Jevons, repose sur cette supposition que jamais probablement, les commerçants et les autres client! des banques n'éprouveront le besoin soudain et simultané de retirer seulement la vingtième partie de la monnaie d'or qu'ils ont droit de recevoir sur leur demandé èttous moments pendant les heures où les banques sont ouvertes. » Une probabilité très forte, .c'est- àr dire une croyance très forte : Toilà donc le fondement du commerce.

(2) Les Transformations du Droite 2«> édition (Alcan, éditeur, 189 fc), eh. SUT Ici. Obligations.

l'économie POLITIOLE

Dans tout ce qui précède, il n'a été question que de la valeur -entendue dans le sens de prix, de coût de désirs en conflit. Encore n'avons-nous pas nettement marqué la différence qui sépare ici le duel individuel da duel social. Puisque la valeur, pourra-t-on me dire, est toujours le résultat de la concurrence •de plusieurs désirs, du sacrifice de quelques-uns et du triomphe deTun d'entre eux, au for intérieur, comment peut-elle intéresser la téléologie sociale? Je pourrais répondre d'abord que les désirs rencontrés dans le cœur de l'individu s'y trouvent d'habitude, et de plus en plus au cours de la civilisation, par importation du dehors, par suggestion sociale, en sorte que, si l'on considère leurs vraies sources, ces désirs belligérants appartiennent à des individus différents, à savoir à leurs premiers et divers promoteurs. Je pourrais ajouter que les conditions du sacrifice et du triomphe dont il s'agit, c'est-à-dire le prix rendu chaque joui plus uniforme pour tous, ont été réglées par la société ambiante, par les premiers auteurs de ces prix qui ont eu la chance, entre beaucoup d'autres, de se propager dans le public. Ces raisons sont sérieuses, mais elles se réduisent à faire remarquer qu'il y a des interférences d'imitation ; elles ne montrent la lutte sociale des désirs qu'à l'état de mélange intime avec leur lutte individuelle. Au contraire, leur combat purement social nous apparaît dans la concurrence que les acheteurs se font entre eux ainsi que les vendeurs. Quand les divers acbeleurs veulent acquérir le môme objet ou se disputent un nombre dObjots inférieur à leur nombre, leurs désirs sont en opposition d'autant plus vive que leur imitation mutuelle fait croître leur intensité respective. Pour les vendeurs, il en est de même. De là un choc ou un froissement, inévitable dans une certaine mesure, mais non moins fâcheux, et qui, partout où il se produit, se résout toujours de la même manière : par Timmolation de la plupart des rivaux au succès des plus favojisés. , Ainsi, la concurrence des consommateurs et des producteurs •est en quelque sorte l'image extérieure de la concurrence interne "d«s désirs de consommation ou de production (1) ; et le monopole

(1) Ces deraiers (les désirs de produclion) se combattent aussi individuellement. 4outes les fois qu'on hésite entre deux travaux, entre deux talents, entre deuT direo-

plus OU moins déguisé, — monopole des acheteurs privilégiés ou des vendeurs exclusifs, — qui met fm à cette concurrence, fait pendant à la décision volontaire par laquelle chacun de nous, en achetant ou en produisant, tranche ou dénoue ses hésitations. L'analogie se poursuit si Ton observe que le résultat du duel, soit interne, soit externe, est de faire triompher les désirs les plus forts (ou les croyances les plus fortes, ou les combinaisons les plus fortes de désir et de croyance compensés) et d'immoler fes plus faibles. Intérieurement, c'est évident ; extérieurement, c'est aussi vrai. A fortune égale, ce sont les concurrents les plus désireux d'acquérir ^article disputé, ou les plus convaincus de son utilité, qui enchérissent assez pour l'avoir; et, parmi les producteurs, ce sont les concurrents les plus actifs ou les plus intelligents, les plus entreprenants ou les plus confiants, à chance égale, qui réussissent à s'emparer du marché (1). Là est l'avantage au point de vue de notre arithmétique morale ; mais, au même point de vue, l'avantage est bien plus grand encore, comme nous allons le voir.

C'est en effet le moment de considérer maintenant la Valeur sous son second et meilleur aspect, non plus comme la neutralisation partielle (partielle seulement, par bonheur) d'une utilité par une autre qui lui fait obsl^jcle, mais comme la combinaison de deux utilités qui se fortifient l'une par l'autre. Si la forme économique la plus répandue' du duel téléologique est la concurrence, la forme économique la plus répandue de l'union téléolo-

tions de l'activité, dont l'une coûte le retranchement de l'autre. Car ce qu'on appelle le développement d'un homme n'est qu'une série d'avortements souvent douloureux, toujours pénibles.

(1) On pourra dire que notre comparaison pèche en ce que d'ordinaire la concurrence interne des désirs s'établit entre désirs d'objets différents, hétérogènes» tandis que la concurrence extérieure, soit entre les producteurs, soit entre les consommateurs, met en conflit des désirs de même nature. Quand j'hésite à acheter une pendule, je songe aux sacrifices d'autres objets que cette dépense m'imposera, à la privation de tel beau livre, de tel tapis, de tel service de table, etc. Mais quand, cherchant à acquérir cette pendule dans une enchère, j'entre eu concurrence avec d'autres personnes, leur désir est semblable au mien. — Toutefois cette différence n'est qu'apparente. D'une part, quand je me décide à acheter la pendule, ce n'est pas seulement à la possibilité d'acheter le tapis ou le livre que je renonce, c'est encore à la possibilité d'acheter telle ou telle autre pendule plus ou moins pareille qui, dans mon esprit, a rivalisé quelque temps avec la préférée. D'autre part, ce ne sont pas seulement les marchands de pendules qui font concurrence aux marchands de pendules, mais encore les marchands de meubles,les bijoutiers, etc., en un mot les vendeurs d'articles quelconques propres à détourner sur eux l'or des acheteurs au préjudice des pendules.

l'économie politique 3'T

giquc est rechange. Quand une dame achète un chapeau chez une modiste, il sest accompli, nous le savons, dans le cœur de chacune d'elles, une lutte purement psychologique entre le désir d'acheter et le regret de se déposséder du prix, ou entre le désir de vendre et le regret de se déposséder du chapeau, c'est-à-dire entre Vutililé d'acheter et rulililé de ne pas se déposséder du prix, ou entre l'utilité de vendre et Futilité de ne pas se déposséder du chapeau; et dans chacune d'elles le désir le plus fort, l'utilité \at plus grande Ta emporté. Mais, en outre, il s'est établi entre elles, parle fait de leur marché, un accord téléologique social entre le désir que l'une a de vendre et le désir que l'autre a d'acheter; lerapport de ces deux désirs, en elTet, est bien celui de moyen à fin, le premier se réalise par le moyen du second et réciproquement. Il est vrai que la convoitise du chapeau, chez la dame, esfe en opposition avec le regret du chapeau chez la modiste, et aussi bien le désir de loucher l'argent chez celle-ci avec le regret de s'en défaire chez celle-là ; ce qui constitue un double désaccord social. Mais il n'y a pas compensation, nous le savons, puisque lesdésirs, les utilités harmoniques, sont ici très supérieurs en intensité aux désirs, aux utilités antagonistes. Tel est le bénéfice positif de l'échange au point de vue de la téléologie sociale.

A ce sujet, il y a quehpies remarques à faii'e. D'abord ce bénéfice sera d'aulant plus grand que l'échange sera ])lus équitable, c'est-à-dire qu'on se rapprochera davantage de l'idéal du juste prix. La somn^e des deux désirs harmoniijues, en ell'et, sera d'aulant plus élevée et la somme des désiis anlagonistes le sera d'autant moins, que les co-échangistes trouveront dans leur marché un avantage plus égal ou moins inégal et vice versa. Si ur> fournisseur exploite le besoin personnel ou momentané que j'ai de sa marchandibo pour me la faire payer deux ou trois fois plus qu'elle ne vaut pour la moyenne des gens, mon regi'et de l'argent dont je me déposséderai sera bien plus fort, et la convoitise de cette somme chez le marchand sera plus forte aussi; l'antagonisme sera donc accru ; au contraire, mon désir d'acheter sera amoindri; et, si son désir de vendre est augmenté, il n'y ain-a point compensation, en sorte que le total sera moindre. Voici pourquoi. Il résulte, comme on sait, d'un théorème de Laplace que, à fortune égale, le plaisir d'un gain ne saurait égaler le chagrin d'une perte équivalente. Cela est clair, s'il sagit d'une grossô

somme, de 20,000 francs par exemple, gagnés ou perdus sur une fortune de 40,000 francs. Celui qui perd voit sa fortune réduite de moitié; celui qui gagne voit la sienne grossie du tiers seulement. Or, au degré près, si petite que soit la somme, le même phénomène se produit. Puis, toutes diminution des ressources, en revenu ou en capital, est sentie comme la privation de joui5sances connues, habituelles et chères, et toute augmentation, comme la perspective de plaisirs indéterminés, nouveaux, ou relativement indifférents. Par suite, il est faux de dire que Tintérêt général n'a rien à voir dans les catastrophes financières des uns compensées par Tenrichissement des autres, et dans la répartition équitable ou léonine des avantages de l'échange dans les affaires de tout genre. La justice en somme est la grande voie séculaire de l'utilité sociale en progrès.

En second lieu, plus le prix des objets s'abaisse, plus le bénéfice téléologique augmente pour la société. Pour deux raisons : premièrement, parce que cet abaissement rend cet article accessible à un plus grand nombre de bourses et multiplie d'autant les échanges, dont chacun est un ôz>n5odfl/ nouveau; secondement, parce que dans chacun de ces marchés les désirs antago-. nistes sont plus faibles qu'ils ne l'étaient auparavant. Il est vrai que l'un des désirs harmoniques, de vendre et d'acheter, a pu diminuer aussi (celui de vendre), mais non l'autre; et il n'y ^i pas compensation.

Donc, tout ce qui abaisse les prix est un pas nouveau vers; l'organisation téléologique des intérêts. Mais qu'est-ce qui abaisse les prix ? Toute invention nouvelle qui se propage ou toute propagation nouvelle d'une invention précédente; et toute association nouvelle qui réussit, ou toute extension nouvelle d'une asso- €iation préexistante, qu'il s'agisse d'une association proprement dits, expresse et réglée, ou de cette association libre communément nommée division du travail, par laquelle les travailleurs divers semblent s'être entendus pour produire, avec une économie de travail et de frais pour chacun, un ensemble d'articles. Plus ces articles seront nombreux, plus chacun d'eux aura de facilités de s'échanger avantageusement contre les autres, le choix parmi ceux-ci étant plus varié. On reconnaît dans cette remarque la loi des débouchés de J.-B. Say. A chaque produit nouveau introduit, parle libre échange ou l'imitation de l'étran-

l'économie politique 379

ger, dans le cercle des anciens produits, ceux-ci re<}oivent un surcroît d'utilité due précisément à leur dépréciation partielle. Leur valeur-coût a été en raison inverse de leur valeur-emploi, Si le progrès de l'industrie permettait de s'éclairer électriquement à un prix presquenul, ce mode d'éclairage deviendrait une richesse comparable aux utilités gratuites fournies par la nature ; mais, dépourvu de presque toute valeur vénale, il ne laisserait pas d'avoir une grande valeur d'emploi, et cette valeur s'accroîtrait à mesure qu'on inventerait de nouveaux travaux (photographiques notamment) à exécuter le soir à la lumière, ou de nouveaux spectacles pour la soirée. C'est ainsi que chaque invention nouvelle qui permet dutiliser à des nouvelles fins l'eau, l'air, les minéraux les plus vulgaires, augmente leur valeur dans le même sens, quoiqu'elle ne leur donne pas un centime de valeur vénale.

J'ai comparé l'invention à l'association. Eiïectivement, leurs effets sont tout à fait semblables, et nous n'en serons pas surpris si, poussant à bout l'analyse des deux, nous constatons que la seconde se ramène à la première. Mettons ce point en lumière , Une invention, qu'est-ce? Un croisement heureux d'imitations différentes dans un cerveau, c'est-à-dire une idée ingénieuse consistant à établir un lien de moyen à fln entre deux inventions antérieures, qui, jusqu'alors, indépendantes et étrangères .Tune à l'autre, circulaient séparément dans le public, mais désormais sauront se présenter liées ensemble et se donner par celte liaison une impulsion nmluelle. Par exemple, grâce à l'invention de la macbine à vapeur, lidée antique du piston s'est unie à celle de la vapeur d'eau, non moins ancienne, la fabrication des pistons à reçu un nouvel emploi de la vaporisation de l'eau par la chaleur, et réciproquement. A chaque perfectionnement de la machine à vapeur, ù chaque invention additionnelle dont elle s'est enrichie, il en a été de même. L'application de la machine à vapeur à la locomotion par l'invention de la locomotive a été l'adaptation de l'antique invention des roues et des chars à l'invention plus récente de la machine A vapeur. On a dès lors fabriqué bien plus de voitures parce que les machines à vapeur leur offraient un débouché nouveau, et bien plus de machines à vapeur parce que les voitures leur procuraient un nouveau placement Ajoutons que la locomotive sans

le rail de fer ou d'acier n'aurait pas servi à grand'chose. Il a donc fallu que sur elle s'insérât, par un autre greffage téléologique de môme nature, l'idée du rail, invention depuis longtemps connue et exploitée en petit pour la circulation de tombereaux dans certains chantiers. Ce nouvel emploi du rail en a singulièrement, comme on sait, développé la production. Ce n'est pas tout : la locomotive ainsi complétée, il a fallu imaginer lussi le percement des voies ferrées avec leurs viaducs et leurs tunnels, inventions antiques, sans rapport jusque-là avec le trans port des voyageurs, maintenant adaptées à cet usage; et 1< système des manœuvres dans les gares: autant d'idées nouvelles, autant ^'insertions d'anciens procédés sur le groupe d( procédés en train de se systématiser. — A chaque complication d'une invention quelconque, en somme, on voit se fortifier, s'étendre, se multiplier les liens de solidarité entre leî diverses branches de la production, si bien qu'aujourd'hui, poui continuer notre exemple, presque tous les métiers, maçons, îot\ gérons, menuisiers, fondeurs, terrassiers, etc., collaborent, mômi sans nulle association proprement dite entre eux, à l'œuvn commune d'un chemin de fer à créer ou à entretenir. — Il arrive assez souvent, sans doute, que le perfectionnement apporté pai une invention nouvelle est non une complication, mais un( simplification relative. N'importe, les éléments dont elle s'est constituée n'en sont pas moins des procédés antérieuremenl connus, ou antérieurement découverts par l'inventeur; et 1< fruit de ce mariage téléologique est un agrandissement de l'ini dustrie ainsi simplifiée.

Maintenant, que fait l'association ? Exactement la môme chose que l'invention. Celle-ci, soit qu'elle consiste à compliquer ou simplifier, amène et prépare fatalement celle-là. Si elle consiste à compliquer, c'est clair, et, de fait, dans l'exemple ci-dessusj nous avons passé presque sans nous en apercevoir de l'inventioi proprement dite à l'association proprement dite, à l'organisatioi des compagnies de chemins de fer. Si elle consiste à simplifier^ par conséquent à abaisser le coût du produit auquel elle s'applique, elle en répand l'usage et le besoin dans des classes ou des pays qui l'ignoraient, elle ajoute ce produit au nombre de ceux qui s'y servent de débouché les uns aux autres, et de la sorte étend cette grande association implicite et anonyme des

l'économie politique 381

producteurs qui, à y regarder de près, est une mutuelle utilisation d'industries, d'inventions, jugées à tort indépendantes. — Du reste, l'ingénieuse idée d'associer d'une certaine façon des travailleurs différents dans un usine ou des soldats dans une armée et de coaliser des efforts impropres séparément à atteindre leur but, est assimilable à une invention. Les idées de ce genre sont des inventions assez faciles ; ce qu'il y a de difûcile, c'est de les réaliser ; tandis que, pour les inventions appelées de ce nom, la difficulté est de les concevoir plus encore que de les répandre. Mais, théoriquement, cette différence ne compte pas. Le résultat, en tout cas, est le même ; c'est le résultat reconnu de la division du travail et de l'échange, notamment du troc international (1) : l'économie du travail. Par l'échange, la consommation de chaque objet passe de quelqu'un qui la désire moins à quelqu'un qui la désire plus, et lepiogrès de l'échange étend sans cesse cet écart; par la division du travail, la production de chaque objet passe de quelqu'un qui la produisait avec plus de temps et de peine à quelqu'un qui la produit plus vite et moins péniblement, et le progrès de la division du travail ne cesse d'élargir cette différence. Ces deux progrès collaborent donc à la même œuvre d'harmonie, et sont en cela les auxiliaires du génie inventif. De môme que les associations qui poursuivent un même objet tendent à se fondre en une seule ou à se réduire à une seule, par l'effet delà concurrence, les inventions rchilivesà un même métier tendent également à se syntluHiscr ou a disparaître devant l'une d'elles ; et, cela fait, rinventioa trionii)hante, aussi bien que l'association victorieuse, se montre clairement comme la mutuelle utilisation des intérêts (pielle met en jeu. De plus, si cet idéal de concentration était complètement réalisé, les diverses inventions et associations ainsi survivantes et conquérantes tendraient à former faisceau par rechange ou même sans l'échange. Dans lÉtat communiste, la division du travail, l'association et l'invention, ne laisseraient pas de produire leur bénéfice téléologique dû à l'excès constant des désirs accordés sur les désirs en désacord. Le bénéfice s'expliquerait ici directement par l'économie du travail et non plus indirectement par la diminution des prix.

0) Voir M. Gide à m sujet.

îIAîlOGIQUE SOCIALE

Toute association, soit dit en passant, est une espèce d'inven* tion, par la môme raison que toute systématisation philos( phique est une espèce de découverte ; et toute invention est une association d'inventions précédentes, par la môme raison que toute découverte est une systématisation de découvertes antérieures, ou tout au moins d'observations et d'expériences déjî perçues et signalées. Découvrir, n'est-ce pas constater un iisn de cause à effet, de signe à chose signifiée, de propriété substance, mais en tout cas de prédicat à sujet et de sujet prédicat (1), entre deux phénomènes déjà découverts, commi inventer, c'est établir un lien de moyen à fin entre deux actioni déjà imaginées?

Au résumé, valeur a deux sens, le sens depi^ix, qui suppose .une lutte de désirs, ajoutons de confiance, et le cens d'emploi^\ qui suppose un concours de désirs et de confiances. Une chosi vaut : 1° ce que coûte son acquisition; S'' ce qu'elle permet d'a( quérir si on l'échange, ou ce qu'elle contribue à produire si OJ la consomme (2). D'après la loi des débouchés, plus se muUiplieront et se diversifieront les autres objets contre lesquels ellft| pourra ôtre échangée, et plus sa valeur dans ce second sens s'.accroîtra (en môme temps que, dans le premier sens elle dimii^ueray Complétons cette loi, — puisque l'échange n'est pas Tunique ni| la principale nature d'emploi que comporte un objet, — enj remarquant que, plus les diverses espèces de consommatic seront solidaires les unes des autres, rattachées les unes aux] autres par l'orientation vers une fin commune, et plus la chose consommée (et non plus échangée) aura de valeur, toujours dans la deuxième acception du mot. La denrée la plus vulgaire, le service le plus simple, vaut infiniment quand il sert à atteindre un but infiniment désiré. Que ne vaut pas, au moment d'une

^1) C'est-à-dire que l'affirmation d'une de ces ciioses, implique et confirme celle de l'autre.

(2) De même que la valeur des produits, la vérité des idées, dans le sens individuel ou social du mot, a deux sens différents. Le degré de vérité d'une idée signifie tantôt sa force de résistance aux idées contradictoires ou, ce qui revient au même, sa force de propagation par sa victoire successive sur celles-ci, tantôt sa fécondité, sa compréhension, son aptitude à s'assimiler des idées différentes, ou à s'allier avec elles. Qu'on songe à l'accroissement de vérité dont bénéficie une idée chaque fois qu'apparaît une nouvelle idée qui la confirme. C'est le pendant de l'accroissement de valeur (de valeur-alliance) dont bénéficie un article industriel quand un nouvel emploi lui est offert par la création d'un autre article dans la fabrication duquel il entre.

l'économ e politique 383

bataille, une ration d'eau-de-vie qui réveille l'ardeur du soldat et décide de la victoire? Par celte considération se montre à nous la nécessité économique d'un haut degré de moralisation générale. — Nous avons dit, en outre, que, dans le sens de prix, la valeur était ou simplement psychologique, et, dans ce cas, s'exprimait par rhésitation interne entre deux biens terminée parle sacrifice de l'un d'eux, ou économique, et, dans ce cas, se produisait par la concurrence aboutissant au monopole. Nous pouvons dire aussi bien maintenant que, dans le sens d'emploi, la valeur présente une division pareille.

Psychologiquement, elle se mesure au degré de finalité dans la conduite individuelle; économiquement, au degré de collaboration des activités associées (1). — Pour Thomme pris à part, en efTet, un aliment n'est pas seulemeni, utile à apaiser sa faiui, une boisson à calmer sa soif, mais encore à satisfaire tous les besoins de seconde nécessité ou de luxe et à produire toutes les actions, tous les genres de travaux grossiers ou subtils, qui vont se dérouler à la suite de sa soif et de sa faim assouvies. Plus le déroulement de cette série sera long et varié, plus rencliaînement de ses termes sera rigoureux, plus les désirs ainsi liés et secondés les uns par les autres seront intenses, et plus le moindre morceau de pain vaudra. S'il s'agit d'un homme mélhodiquo et ■calculé, actif et raffiné, mais froid, toute jouissance, si minime soit-elle, qui a sa place marquée dans la série conipliiiuée et régulière de ses habitudes, éfjuivaut à toutes les autres <iue son absence troublerait. La chaîne est longue ici, et les anneaux bien "rivés; mais, malgré tout, la valeur ainsi produite n'est pas très considérable, vu la faible intensité de tous ces penchants unis. Chez un homme passionné, épris d'une femme ou d'une gloire quelconque, la chaîne est souvent bien plus courte, et la liaison des actes a moins de rigueur apparente ou constante ; mais

(1) Les économistes qui vantent à la fois,pêIe-môle, la concurrence et la division du travail, sont des héj5^éiiens sans le savoir, (jui célèbrent eu même temps le pour

let le contre. La concurrence, duel tùlt'ol():^ique, c'est l'opposition du trav.dl contre

..lui-même, la soi-disant division, union ti;léolo.i,M(iue en réalité, c'est la combinaison des travaux entre eux. Sans doute, ces deux opérations sont simultanées, et

rdoivent l'ôtrc, comme nous le savons par notre précéilent cliaiiitie. M lis l'une doit aller en diminuant sans cesse, ou du moins proi)orlionnellement à l'autre, à la seconde, qui va sans cesse se développant. — D'ailleurs, ce sont les inventions <iui

fwscitent les concurrences, comme ce sont elles aussi qui resserrent ror,.^aiiisatioa du travail; mais la concurrence suscitée par une invention nouvelle et préférable

'WuLi'eies exploiteurs d'une invention ancienne, tend à taire disparaître celle-ci.

combien le désir fixe qui anime toute sa vie, a de vigueur, et prête sa force à tous les désirs passagers qu'il aimante par son contact! Je ne sais ce qu'à Roméo a coûté son échelle de soie ; «nais elle lui a valu Juliette. La passion, c'est l'apogée de la finalité individuelle.

Ce qui est vrai de l'individu l'est des sociétés. Pour atteindre le résultat qu'elles poursuivent depuis des siècles et qu'elles poursuivront bien des siècles encore, pour élever au maximum la valeur des choses entendues dans notre second sens, —tout en abaissant au minimum leur valeur-prix, —il ne suffira pas aux nations de l'avenir de compliquer les besoins, de multiplier les échanges, de solidariser môme les travaux, et de ressembler à cet automate distingué, à ce mandarin ou à ce banquier de haute race, dont je viens de parler. Vienne un grand vent de passion unanime soulever les cœurs, ce fin tissu d'habitudes entrelacées ou de fantaisies échangées sera déchiré peut-être, mais le mal ne sera pas grand, si l'enthousiasme ardent substitué à cet industrialisme fiévreux est de ceux qui durent, et si son objetn'estpas aussi propre à tromper les espérances qu'à les concentrer. Par malheur, on le cherche, on a de la peine à le trouver, ce pôle vrai et universel des peuples, cetidéal collectif qui, sansétreune illusion religieuse et décevante ni une réalité patriotique et meurtrière, aurait la vertu de dresser et de serrer le faisceau des âmes aussi énergiquement que la religion et la patrie. Les corporations industrielles d'autrefois étaient solides parce qu'elles étaient des confréries; la mutuelle assistance y avait pour principe la coopération en vue du salut. Aujourd'hui, les syndicats ouvriers doivent leur force à leurs visées politiques ; et ces grands syndicats nationaux qu'on appelle la France ou l'Allemagne, la Russie ou l'Angleterre, doivent leur prospérité à leur passion de prééminence patriotique. Il en sera ainsi aussi longtemps qu'il y aura des nations et des classes rivales. Mais après? Quand la préponiiérance d'une classe ou d'une nation sera bien établie, qu'est-ce qui restera à vouloir, à espérer, à poursuivre collectivement? Est-ce que la source de l'enthousiasme social alors sera tarie ? Est-ce que rien ne paraîtra plus valoir la peine d'être voulu en commun, d'être aimé en masse, et se faudra-t-il réduire à l'émiettement de l'espoir et du désir, voie fatale de la décadence ? On hésite à répondre. Et cependant, il est certain qu'une société,

l'économie politique 385

comme un homme, a besoin par-dessus tout d'un grand amour, et que, si elle cesse d'aimer quelque chose plus que la vie, sa vie dès lors ne mérite plus d'être vécue (1).

Au petit enfant qui apprend à marcher, à parler, la moindre action demande un effort, un acte de volonté expresse ; le moindre geste lui cslcoiîteiix, pénible, parce que les tendances, les désirs de ses nerfs et de ses muscles différents se contrajient au lieu de s'associer. Mais, à mesure que ses nerfs et ses muscles se solidarisent, ce qui était volontaire chez lui devient habituel. Or, cette chute graduelle, infiniment salutaire, de la volonté dans l'habitude, cette transformation de Taclivité combattue et consciente en activité secondée et machinale, correspond parfaitement, dans le monde social, au passage continu de la production difficile, éparse et laborieuse, à la production aisée, organisée et presque agréable, du prix à la gratuité. — Mais nous savons aussi qu'à peine devenu habituel, un acte, naguère volontaire, tel que la prononciation des mots, la lecture des lettres ou dos notes de musique, l'équitation, etc., cesse d'être un but et n'est plus qu'un simple moyen au service d'un but ultérieur, d'un effort nouveau qui consistelui-méme en un conflit gênant de tendances internes. Il en est de même socialement : les associations, ces sortes d'habitudes sociales, qui ont été précédées de coticurrences industrielles, sortes d'clfoits sociaux, d'où elles sont sorties, semblent n'avoir d'autre utilité que de servir d'instrument d'action en vue de soutenir quelque concurrence gigantesque d'un nouveau genre, politique ou ualionale, électorale ou guenière ; et, en un sens plus général, la riclie^^se devenue presque gratuite ou facile à acquérir n'est plus poursuivie pour elle-même, mais

(1) Les Expositions universelles ont cela de rennarquable, à ce point de vue, que, pour la preuiière fois, elltîs semblent donner momentanément aux populations de même civilisation morcelée en Etats divers, un but commun autre (jue la guerre. Au moyen Age, les croisades furent la seule collaboration des nations chrétiennes, comme les guerres médiques avaient été la seule collaboration des Hellènes. Mainteuaut, une belle et gigantesque exhibition de tous les produits est, de temps eu temps, la grande collaboration pacifique des Etals modernes. Et, quand cette Œuvre réussit, elle procure autant de gloire à «on initiateur que jadis une grand* Victoire... Mais voici que déjà on »'en lasse...

G. Tardb. 2 >

n'est considérée que comme un moyen de produire quelque auli'i richesse encore mal aisée et coûteuse. — Je le demande, où sérail l'avantage s'il n'y avait pas de fm concevable à cette résurrectioa' de la lutte et de l'effort, toujours supprimés et toujours renaissants? Un grand amour même, après tout, n'est qu'une grande peine, « une grande vanité et un tourment d'esprit ». N'y a-t-il pas d'autre port moins orageux pour la société ?

On peut croire que pour l'humanité comme pour l'homme, l'âge des passions fortes n'a qu'un temps, et que ce temps a fui. On peut ne pas trop le regretter. La léléologie sociale y perdra sans doute, mais la logique sociale y gagnera, et cela vaudra mieux, — si l'impossibilité de se passionner désormais rendplusj manifeste la nécessité de se rassurer, de s'éclairer, — je n'osi dire de s'illusionner encore et de plus belle. L'inutilité démontrée de vouloir davantage ne pourra que redoubler l'avantage d< croire et de connaître.

C'est surtout par son côté-croyance que la richesse aspire à s( faire regarder et qu'elle continuera à se développer quand soi côté-désir pâlira. Et déjà ce mouvement est visible. Pourquoi U soif de l'or grandit-elle toujours dans nos sociétés de plus ei plus détachées des croyances religieuses ? Parce que l'assurant donnée par l'or à son possesseur a deux caractères distinctift qui lui font jouer économiquement le rôle de ces croyances, Il y a, dans l'indétermination dû contenu mystérieux de jouissances futures que promet la monnaie, une infinité apparente, une perspective illimitée, dont Thomme ne se passe point. En outre, la monnaie incarne une croyance commune et générale, chose indispensable à une société. Plus la monnaie a un cours uniforme et est d'un transport facile, plus la confiance qu'elle inspire se généralise, et plus elle est apte à remplacer dans une certaine mesure, et au point de vue du travail^ les espérances religieuses, telles qu'elles nous apparaissent dans les premiers siècles de notre ère, par exemple. Représentons-nous un missionnaire en train de prêcher la bonne nouvelle à une peuplade irlandaise ou saxonne, batailleuse et inoccupée jusquelà. Dans ces cervelles imprévoyantes, insouciantes de l'avenir, il fait entrer la foi à une vie posthume et la persuasion que par certains travaux, par certaines privations ou certains rites, on peut acquérir la certitude de satisfaire tout le long de cette exis-

l'économie politique 387

tence d'outre- tombe des désirs inconnus. Acquérir la certitude ou la probabilité du salut, obtenir une sécurité éternelle: tel devient le but de ces hommes, qui n'avaient pas auparavant l'idée de sécurité. De là les monastères, les églises, les hôpitaux qu'ils construisent; de là les guerres plus rares, les labeurs de la paix plus fréquents. L'espérance du ciel, croyance infinie et croyance commune, aura donc été pour ces barbares un véritable capital (dans le sens usité du mot), un capital aussi fécondant que l'eût été la découverte par leur chef d'une mine d'or dont il eût promis de leur distribuer les lingots monétisés pour récompense de leur bonne conduite.

La foi en l'or peut être aussi trompeuse que toute autre, les satisfactions qu'on attend de lui peuvent échapper. Mais, en attendant, la sécurité justifiée ou décevante qu'il nous fait luire «stune force productive si?ie quâ non. Et voilà pourquoi la soif de l'or grandit toujours. Quand on dit couramment, quand on répète d'écho en écho, d'économiste en économiste, que le devoir de l'État se borne à procurer aux citoyens la sécurité, on n'a pas l'air de se douter du fardeau écrasant qu'on lui impose. Autant vaudrait dire qu'il lui suffit de nous enrichir tous.

Quoique la soif de l'or soit un désir, son accroissement atteste •donc surtout un accroissement de confiance et de foi. Mais cette espèce de foi qu'implique la monnaie, comme toute richesse, est une foi bornée et assujettie, subordonnée au désir, puisqu'elle a pour objet la possibilité de sa satisfaction future. La foi qui suppose un droit ou un honneur est déjà plus libre: elle a pour •objet la possibilité de jugements d'autrui, de croyances aussi, mais de croyances restreintes à certains objets d'une importance toute subjective: votre mérite personnel, l'approbation que comportent vos actions dans les limites de ce qu'on appelle votre -droit. La foi ne s'émancipe véritablement que par la culture Bcientifique. La foi en un théorème a pour objet la possibilité de toutes les certitudes objectives que son application a fait ou fera naître dans mon esprit ou celui des autres hommes.

Avoir de Tarisent, c'est ôlre certain d'être servi à l'occasion par autrui, de trouver des gens conformes à vos désirs. Avoir de la considération, jointe à la fierté légitime qu'elle donne, c'est être <;ertain d'être bien jugé à l'occasion par autrui, de trouver les

gens conformes, au moins en partie, à votre jugement sur vousmême. Le paiement en honneur, en respect, en déférence, c'est le paiement en opinion et non en service. Mais, bien qu'il pèse infiniment moins que l'autre aux finances d'un État, ce n'est pas à dire qu'il soit plus inépuisable. Le respect, une fois tari, est la plus irretrouvable des fontaines. Il semble que les sociétés aient le sentiment de cette vérité, à en juger par la vitalité des institutions honorifiques. De toutes les créations du premier empire, le seul qui n'ait jamais été sérieusement attaqué, c'est le plus contraire, en apparence au moins, à notre égalitarisme : la Légion d'honneur. Que nous reste-il de l'ancien régime? l'Académie française. — Il est vrai, lorsque la source de l'honneur, propre< aux temps de coutume dominante, donne des signes d'amoin-^ dtissement aux âges de mode, par suite du nivellement et du dénigrement démocratique , on voit par l'effet des mômes causes, multiplication des rapports et progrès de l'assimilation, grossir et déborder de toutes parts les sources de la célébrité et; de la notoriété. S'il y a moins d'honneur donc à distribuer, il y al immensément plus de gloire ou de gloriole à répartir entre tous] les ambitieux qui se disputent cette monnaie neuve, plus noble] que For après tout.

Mais l'abondance de ce minerai spirituel, beaucoup tropj prompt à l'usure et à la rouille,, ne peut, sous tous les rapports,.^ compenser la raréfaction du métal ancien, plus inaltérable coup sûr et plus résistant. Un grand nombre de services sociaux^ et des plus essentiels, à commencer par le service de la maternité, de la paternité, de l'éducation des enfants, ne sauraient ôtrej rémunérés qu'en respect; et, dans une société stable, la plupart des fonctions doivent être recherchées en majeure partie pour' l'honneur qui y est attaché. Les États les plus industriels ne fonlj pas exception. Voyez l'Angleterre: combien de fonctions, sans parler de la pairie et du mandat législatif, y sont purement honorifiques! Prenez un Anglais quelconque, père de famille : siJ vous ne songez qu'à ses relations avec les autres peuples, avec?] ses clients étrangers sur le grand marché du monde, vous le dites plongé dans l'unique préoccupation du doit et de V avoir mais pensez à ses relations avec les autres Anglais, c'est-à-diraj avec ses nombreux enfants d'abord, pour lesquels il fait tant ddj dépenses sans le moindre espoir de remboursement, avec ses

l'économie politique 389

IwuYres ensuite, avec les innombrables malheureux secourus parles sociétés de bienfaisance dont il fait partie, vous reconnaîtrez qu'il se dépossède de ses biens plus souvent par donation et générosité que par vente et spéculation. Le paiement en argent, je le répète, n'est donc que l'une des formes, et non la plus fréquente ni la meilleure, de la rémunération. Le père est assez dédommagé de ses sacrifices par la reconnaissance respectueuse de ses enfants, comme le vrai savant ou le magistrat est assez récompensé de ses travaux par l'estime de sps concitoyens. Mais il leur faut ce dédommagement. Si donc (comme il arrive aux âges où l'imitation admirative des contemporains l'emporte sur celle des aïeux) l'irrévérence filiale fait des progrès sensibles, la population — toutes choses égales d'ailleurs — tendra à décliner, ce qui n'est pas le moins important côté ni le moins inaperçu de cette question statistique. Le mal sera plus grand d'ailleurs que ne lindiqueront les chiffres ; car une société vit de dévouement, le dévouementcomme toute autre force a besoin d'exercice pour se développer, et la grande école d'abnégation, l'apprentissage journaUer du sa crifice dans un État, c'est une nombreuse famille à diriger. Il n'y a rien de tel pour ouvrir largement le cœur, et, une fois ouvert sur les enfants, il lui en coûte moins de se répandre ailleurs. Quand le cœur se resserre au foyer même, comment serait-il déployé au dehors? L'on peut constater que les pays de paternité copieuse sont aussi les pays de philanthropie exubérante et de patriotisme fervent.

En tant que propriétaires de vignobles ou de terres à blé, le père, le savant, le magistrat dont j'ai parlé, exigent de ceux à qui ils livrent leur vin ou leur blé autre chose que de la considération, je le sais. Mais cette qualité de propriétaire est-elle le côté dominant de leur personne au point de vue social ? Assurément non. Il serait, certes, à désirer que tout pîlt se payer en sympathie et en égards; et c'est à cet idéal, non à l'idéal opposé, qu'il faut tendre. A sa lumière, on voit qu'une société progresse ou décline suivant qu'elle se rapproche ou s'éloigne de ce terme.

Le point de vue économique est donc exclusif et insuffisant; il demande à être complété par le point de vue éthique ou esthétique auquel nous venons de nous placer. Ajoutons : par le point de vuejuridique, qui s'en distingue à peine. Qu'est-ce qu'un droit, «t qu'est-ce qui fait qu'un droit, même violé, môme dépourvu de

390 lÀ LOGIQUE SOCULÉ

sanction et de force, n'est pas un flatus vocis? Une richesse est un pouvoir sur les actions, sur les désirs d'autrui, alors môme que les actions d'autrui ne seraient pas d'accord avec ses jugements d'approbation oudeblâme. Une richesse est une assurance de jouissances légitimes ou non ; un droit est une assurance d'approbation efficace ou non. Si les croyances n'étaient pas dans une large mesure indépendantes des désirs, si les convictions du public, avouées ou inavouées, n'étaient pas souvent contraires à ses intérêts, si Ton pouvait croire toujours comme on désirerait croire, cette distinction du droit et de la force, du droit et de la richesse, n'existerait pas, ne se concevrait pas. Là est son origine et sa raison d'être. Et, comme la croyance est supérieure au désir, comme l'intelligence est supérieure à la volonté et continue à se fortifier longtemps encore après que la volonté est entrée en déclin, comme au surplus la connaissance, l'expérience, la science est le terme de l'action, le gain final et suprême de la vie, il importe d'attacher plus d'importance à l'opinion qu'au fait, au droit et àllionneur qu'à la force et à l'argent, d'apprécier surtout l'enrichissement pour l'élévation aux nouveaux droits et aux nouvelles dignités qu'il procure, non l'accession aux dignités et la conquête des droits pour l'enrichissement qu'elle facilite.

Grâce au point de vue juridique, les questions téléologiques le traduisent en problèmes logiques, les disputes en discussions, et les conciliations d'intérêts se ramènent à des déductions de principes. Les utilités se transforment en vérités. La clarté y gagne et la profondeur. Le jurisconsulte poursuit un maximum de sécurité et d'équité, c'est-à-dire un ordre qui satisferait la raison et qui impliquerait sinon le maximum de richesse rêvée par l'économiste, au moins le maximum de bonheur conçu par le moraliste.

Tout cela n'est rien, cependant, comparé à cette pleine émancipation de la logique sociale, dégagée de toute téléologie, qui s'opère par l'épanouissement théorique d'une société soit imbue de dogmes, soit nourrie de sciences qui dogmatisent à leur tour. Bien plus que la reproduction et la distribution des richesses^ même envisagées parleur aspect rassurant, honorable et légitime, ce qui préoccupera l'avenir, ce sera la reproduction la plus vaste et la meilleure répartition des lumières, j'entends des hautes, réservées aujourd'hui à une élite, qui demain sera légion. Après

l'économie politique 391

cette course effrénée à la fortune, la poursuite de la vérité, espérons-le, aura son tour, elle s'imposera. Car, longtemps après qu'il n'apparaîtra plus dans les airs de nouvelle colonne de feu, de nouvel idéal majeur propre à fasciner les volontés, il se "découvrira dans le ciel des esprits, par le perfectionnement du télescope mental, de nouvelles étoiles polaires, propres à orienter les intelligences.

Sera ce tout? Non. Le monde byzantin a fini par l'absorption delà téléologie dans la logique sociale, de l'utilité dans la vérité sociale, sous la forme religieuse ; et, quoique très supérieur à son renom et môme à son destin, il est loin d'avoir comblé les vœux de l'histoire. C'est que la logique comme la téléologie, la raison comme la finalité, soit sociales d'ailleurs, soit individuelles, sont subordonnées à quelque chose qu'elles semblent combattre et qu'en fait elles secondent, à quelque chose qui n'est ni croyance ni désir, mais que toute croyance et tout désir supposent et que tout exercice du jugement et de la volonté raffme, déploie, diversifie : à l'élément sensitif pur,à la nuance unique et fuyante, appelée impression intime ou couleur historique, qui éclot, coivmç la plus inutile des fleurs, du milieu des utilités et des principes en gestation laborieuse, et qui n'en est pas moins leur dernière explication. Si l'univers, en effet, est fait de répétitions et de similitudes, à quoi bon ses monotonies et ses harmonies, si ce n'est à ce luxe inépuisable de différences qui éclatent p irtout et toujours, et sans lesquelles sa régularité stérile ne serait qu'un sénile ressassement? Le jeu monotone de la génération sans les variations individuelles des êtres vivants, le jeu monotone de l'ondulation aérienne ou éthérée, moléculaire ou stellaire, sans les diversités de tout genre, météorologiques, astronomiques, géographiques, chimiques; le jeu monotone de Timitation, dans la civilisation môme la plus nol)le et la phis rationnelle, sans les originalités artistiques, sans les nouveautés historiciues de chaque heure et de chaque lieu ; que vaudrait tout cela ? Mes organes, mes fonctions, mon type spécifuiue tiré h milliardsd'exemplaires avant moi, sont pour moi, pour mon apparition, et non moi pour leur incarnation ; et, de môme, mon gouvernement, mes lois, ma civilisation, sont choses que je m'approprie comme être social pour déployer socialement mon individualité native, unique, sui generiSy et qui n'ont pas le droit de m'assujettir au delà du point

OÙ elles cessent de me servir ainsi. D'où une raison de penser que» malgré le déluge socialiste qui se prépare, le libéralisme individualiste ne saurait périr et renaîtra finalement sous des formes plus hautes. Les quantités sont pour la qualité ; Tharmonie est pour la différence ; l'éternel est pour l'instantané ; et non vice versa. La réalité, c'est ce qui n'est qu'une fois et qu'un instant. Voilà pourquoi l'art, disons-le enfin, a, du moins par sa floraison finale, une place tout à fait à part dans la vie des sociétés.

Page 1