CHAPITRE [X
Il yales beaux-arls, etaussi lesarls qui ne sont pas beaux, par exemple la politique, telle du moins que la plupart des politiciens la comprennent. — Cela signifie que le mot art a deux sons. Dans son acccplion large, il comprend tous les exercices de Timagination et de l'ingéniosité humaine, l'invention aux mille foi'mes. Tout est un effet de l'art en ce sens, les grammaires et les dictionnaires, les dogmes et les rites, les théories même et les méthodes scientifiques, aussi bien que les cérémonies ou les procédures juiidiques, les administrations ou les industries. Il n'est pas un produit industriel, pas un outil, une machine, qui n'ait commencé par être une œuvre d'art. — Mais, parmi toutes ces productions de l'art, il en est que l'on qualifie artistiques dans un autre sens du mot qu'il s'agit d'abord de préciser. De même qu'une société formée, pour répondre ix ses besoins vulgaires, c'est-à-dire de source presque entièrement naturelle, possède ces moyens d'action qu'on appelle ses industries propres, elle possède aussi, pour répondre à ses besoins dits esthétiques, d'origine sociale s'il en fut, ces moyens de plaisir éminemment social, qu'on appelle ses types spéciaux de bijoux, d'armes ciselées, de monuments, d'instrumentation musicale, de poésie. Or» qu'est-ce qui caractérise ces besoins supérieurs?
Si nous n'avions égard qu'à l'art des époques avancées, nous dirions peut-être qu'il sert à satisfaire le besoin d'expression inventive ou d'invention expressive. Il semble alors, en effet, être avant tout expressif ou inventif, ou l'un et l'autre à la fois, et de ces deux traits de son signalement, c'est le second qui parait le plus essentiel, L'art arabe, qui s'est interdit, par scrupule reUgieux, les représentations vivantes, n'est pas expressif;
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il n'est qu'imitatif de lui-môme : mais, en même temps, il est inventif par le moyen de ces imitations combinées ; cela suffit. La musique, qui exprime confusément, bien qu'avec force, maisqui invente beaucoup, est supérieure à la sculpture qui, inventant peu, exprime avec précison et vigueur. Et d'ailleurs, la poésie , qui réunit ces deux qualités, est Tart souverain. Cependant, même aux âges où des inventions accumulées en tout genre ont développé outre mesure un besoin nouveau, le besoin d'inventer pour inventer, et où des découvertes multipliées en ont fait naître un autre, celui de découvrir pour découvrir, il n'a jamais suffi à une œuvre d'art, pour être jugée belle, de flatter ce double penchant et d'être soit fantaisiste et originale, soit documentaire et instructive. Et, quant aux époques plus anciennes, ce n'était certainement point par sa nouveauté ni sa^ vérité môme, par son côté ingénieux ou pseudo-scientifique, qu'une statue ou une poésie était appréciée. Combien de peuples qui, en fait d'art, n'ont connu que l'épopée ou l'architecture, et; qui ont répété pendant des siècles, sans jamais se lasser, les mômes chants traditionnels, les mômes formes de temples, de palais ou de tombeaux, impressionnantes quoique inexpressives, et jugées belles précisément parce qu'elles n'étonnaient; point! Cinq ou six mille ans, l'Egypte a fait et refait, avec uil^ inépuisable amour, sa pyramide, son temple massif, son obélisque. La Chaldée n'a pas été moins fidèle à sa tour à degrés, àj ses motifs de décoration, à ses lions affrontés, ni la Chine à ses! toits relevés comme des tentes, où se marque peut-être l'origine pastorale de son peuple. La Grèce même, malgré cet amour des nouveautés qui la signale entre toutes les nations éteintes, qu'at-elle fait que se recopier cent fois en se variant à peine? Et, depuis l'époque reculée (xiii° siècle environ avant notre ère) où le rayonnement de l'art oriental commence à la toucher, jusqu'au VIP siècle, où son génie s'éveille, ne s'est-il pas écoulé cinq cents ans, passés pour elle en redites de l'Orient ?
Voilà pour l'invention. Mais dira-t-on que l'expression était recherchée? Oui, souvent; jamais toutefois pour elle-môine. Expressif, le sculpteur ou le peintre égyptien l'était-il? Non ; il était narratif plutôt. Quand il déroulait en processions de profils alignés, le long de ses bas-reliefs, suite et complément de ses hiéroglyphes, les légendes des dieux ou les victoires des rois, il
se proposait moins d'exprimer, de faire comprendre le personnage sculpté ou peint, que de se faire comprendre par lui : et, ayant tout, il s'agissait ainsi d'imprimer dans l'àme du spectateur l'admiration du roi ou Fadoration du dieu, de fortifier ce sentiment social en son temps et moral au plus haut degré, principe d'union et de force nationale. Il est vrai que les statues de l'ancien empire sont vivantes comme des portraits ; mais est-ce à dire Ique le sculpteur était réaliste ? Pas le moins du monde. Son réallisme apparent était commandé par le but profondément religieux, et social par conséquent, qu'il poursuivait. L'embaumeur qui momifiait les morts pour les rendre aptes à la résurrection future, ne suffisait point à rassurer TÉgyptien ; son cadavre embaumé pouvait être détruit; en prévision de cette éventualité funeste, le statuaire était chargé de fournir un fac-similé indestructible, un équivalent du corps, en diorite ou en granit, le plus dur et en même temps le plus ressemblant qu'il se pourrait.
De là, sur tous les débris do Fart précisément le plus antique, ce cachet individuel qui frappe nos artistes contemporains, mais où ils auraient tort de se mirer, même pour y voir la preuve que le talent d'individualiser n'est pas le dernier terme du progrès. Exprimer l'individu, non pour le plaisir de faire admirer cette expression, qui devait rester éternellement cachée au fond d'une tombe, mais pour garantir un homme contre la peur de l'anéantissement posthume, pour combler son cœur d'une sécurité profonde, en lui donnant l'assurance d'atteindre une félicité surnaturelle où se tournaient ensemble, pour se concilier par cette convergence dans l'imaginaire, les vœux de tous les enfants du Nil: telle était la haute mission du vieux sculpteur ([ui a peuplé tant de nécropoles. Quoique plus humble en apparence que celle du ciseleur des bas-reliefs royaux ou divins, elle n'était pas moins noble ; et l'un ne contribuait pas moins que l'autre à l'harmonie majestueuse de ce peuple assis et heureux comme ses colosses. — On ne niera point non plus, et c'est une banailité de le rappeler, que l'art ait été en Grèce, à la belle époque, et • en Occident au moyen âge, un principe d'accord social. Qu'on songe aux Grecs rassemblés pour entendre une tragédie de Sophocle ou un chant d'Homère, aux Français du xn" siècle réunis dans une cathédrale gothique qui les apaise momentanément et les enivre de son plain-chant, de ses vitraux, de sa magie»
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de ses espérances paradisiaques chantées, sculptées, émaillées oU; peintes, durant une trêve de Dieu I II n'est pas jusqu'au sculpteur athénien qui faisait la statue d'un athlète vainqueur au ceste ou au pugilat, il n'est pas jusqu'au poète lyrique qui cherchait à éterniser le nom de ce triomphateur subalterne, qui ne fît œuvre patriotique en fortifiant le goût national pour cette gymnastique traditionnelle propre à entretenir la santé et la joie, la discipline ; et la vigueur militaire de cette race admirable, et à la retenir surj la pente de la mollesse asiatique.
Dans tous ces exemples empruntés à des sociétés qui ont eui leur art à elles, l'art nous apparaît donc comme concourant avec! le devoir et s'orientant vers le même pôle, ou plutôt réthique! ne s'y montre que comme une esthétique supérieure, Tartde la conduite belle et louable. Le propre de l'art, et aussi bien de laj morale, est de chercher et de croire découvrir un but divin à laj vie, un grand but digne du sacrifice individuel. Quand l'art se présente séparé de la morale, quand il est un agent non d'harmo-j nie, mais dp dissolution sociale, c'est un signe qu'il est importa du dehors, soit de l'étranger, comme à Rome sous les ScipionsJ comme à Tyr, à Sidon, et dans toutes les villes phéniciennes,] comme, à vrai dire, dans la plupart des peuples, qui se laissent ensemencer passivement par les produits d'un art extérieur, sans les faire germer en un art nouveau; soit d'une civilisation mort( qui revit, comme en France à la Renaissance. L'art alors est immoral et dissolvant, parce qu'il apporte avec lui-même soi but, l'aspiration spéciale, collective et patriotique dans le lieu d( sa naissance, à laquelle il répond sciemment ou à son insu, el qui, dans son nouveau miUeu, devenue une anomalie individuelle, se trouve en conflit avec le pôle habituel et traditionnel des cœurs qu'elle désoriente.
Quel était le but de la vie pour les humanistes des xv* el ivi* siècles, restés chrétiens sous leur paganisme d'emprunt? Ilî n'en savaient rien au juste (1) ; aujourd'hui ils ne songeaient qu'à'
(1) Aussi étaient-ils d'une dépravation et d'une irréligion (chose grave à cette époque) qui leur ont valu le profond mépris où ils sont tombés au xvi« siècle après leur splendeur précédente. « Les anciens, dit Burciiardt, faisnient tort à leur moralité, sans leur communiquer la leur ; même en matière reliffieuse, l'antiquité agissait sur eux surtout par son côté sceptique et négatif, puisqu'il ne pouvait sérieusement être question d'adopter le polythéisme d'autrefois. » On voit, par cet «Temple, observation d'une importance capitale en histoire, que le conflit historique
mériter le ciel, demain qu'à obtenir la gloire poétique, et, tour à tour, l'entrée au Paradis ou la montée triomphale au ^Gapitole s'offrait à leur âme comme le faîte du bonlieur, Dans ce conflit de pôles, qu'arrive-t-il d'ordinaire ? L'art, désorienté lui-même comme la conduite, se borne à plaire, et la recherche du plaisir devient son seul objet; mais, encore ici, sa vertu pacifiante se fait jour, etjusque dans le perturbateur d'un ordre établi on pressent l'organisateur d'un ordre futur, plus large et plus puissant. Ce plaisir, en effet, dont il avive et généralise le désir, c'est le plaisir d'aimer et de sympathiser, d'élargir sans cesse le cercle de sa sympathie ou de son amour; c'estle plaisir, éminemment social, qui se double en se partageant, audition d'une pièce ou d'une musique applaudie, lecture d'un poète illustre ; le plaisir du goût fondé sur un jugementdugoùt qui se fortifie en chacun à mesure qu'il est répété par tous. — Il est clair qu'il y a désaccord logique dans l'état social quand la morale se méfie de l'art, ou quand celui-ci tient celle-là à distance. Le désaccord vient quelquefois de ce que l'un est en avant de l'autre. Il se peut, en effet (en estil ainsi à notre époque?) que la morale continue à s'appuyer sur des dogmes vieillis quand déjà l'art, anticipant l'avenir, se tourne instinctivement vers quelque conception plus large ou plus profonde du but de la vie, qui servira de base à la morale de demain. Mais, à tous les âges vraiment logiques, fart n'a été que le traducteur et l'enlumineur de la morale. La sainteté, au moyen âge, était à la fois la beauté et la moralité suprêmes. Ne reviendrons-nous pas à quelque haute conciliation pareille?
Dans tout ce qui précède, j'ai préjugé, on le voit, que l'art est un moyen pour atteindre un but, et que le jugement d'approbation esthétique est, au fond, un jugement de convenance téléologique. Si pourtant l'on en croit les esthéticiens raffinés qui en ont esquissé la métaphysique, l'art n'aurait d'autre fin que luimôme. Il aurait, lui aussi, comme la morale, son impératif caté-
des idées, cause de la désorientation des cœurs, consiste non dans la lutte de deux doctrines, de deux affirmations, mais dans celle d'une négation nouvelle opposée h une affirmation ancienne.
gorîque : Fart pour Fart, comme le devoir pour le devoir| Autrement dit, une statue, un tableau, un monument, en tanl qu'œuvre d'art (non, bien entendu, en tant que meuble 01 maison) serait sans but. S'il en était ainsi, les appréciations des connaisseurs ou du public sur le plus ou moins de beauté d'um œuvre artistique seraient purement arbitraires, car il n'est paî possible de leur trouver un autre fondement que le degré d'il tensité ou de généralité du besoin auquel cette œuvre a répondi et le degré de force ou de justesse de cette réponse. De fait, si nous jetons un coup d'œil sur Fart comparé des diverses époques anciennes, au lieu de nous borner à étudier celui de 11 nôtre, où le besoin auquel Fart répond est si général et si profond que personne n'en a plus la conscience nette, nous aperS cevons sans trop de peine que Fœuvre d'art a eu historiquemenl des buts véritables extérieurs à elle-même, et des buts variablet d'âge en âge. Si l'on n'a égard à la distinction de ces fins suc^ cessives et différentes, toujours mal discernées des contemp( rains, que Farliste a poursuivies, on n'aura nulle intelligenci du développement d'un art quelconque et de la succession d( ses phases, énigme dont on demanderait en vain le mot à uni soi-disant loi de Févolution artistique. Quand, déployé exce] tionnellement, par les causes mêmes qui lui ont donné satij faction, un besoin est devenu très intense et très répandu ai sein d'un peuple et d'une génération de ce peuple, il s'impoî inconsciemment aux architectes, aux peintres, aux poètes, ai musiciens. A une époque théocratique ou essentiellement rel gieuse encore, parce que Fabondance des mythes et des légende y développe la passion du merveilleux, les artistes sculptent chantent, construisent, pour Fédification des fidèles. Plus tan quand la foi a diminué, quoique vive encore, et, grâce à ui mélange d'ordre subsistant et de liberté naissante, a fait place en partie au goût des proportions en toutes choses ; quand, par suite des victoires nationales, et d'événements qui ont suscité Fadmiration, le besoin d'admirer, de glorifier la cité et ses grands hommes, plutôt que celui de prier ses dieux, est devenu prédominant, alors commence la période classique où, répondant à ce sentiment, l'œuvre d'art, aristocratique ou monarchique, brille de noblesse ou de grandeur. Telles sont les œurres du temps des Ramsès, de Phidias, d'Auguste, de Louis XIV.