‹ La logique socialeChapitre 8 sur 72 · G. T,\RDE · texte numérisé non relu

G. T,\RDE

contraire, n'arrive-t-il pas presque toujours que Ton affirme avec plus ou avec moins de convicUou qu'il ne conviendrait la conclusion à laquelle on arrive légitimement? Voici, par exemple^ deux remarques inverses qu'on peiut fah'e tassez souvent. D'una part, quand un jeune géomètre mesure pour la première fois la surface d'un terrain, ou la hauteur d'une tour, ou la capacitéd'une cuve, il fait un syllogisme dont certains théorèmes de géométrie ou de Irigonométrie sont la majeure et dont la mineure est fournie par ses mesures linéaires. Or, hien qu'il ait une foi ahsolue dans la vérité de ces théorèmes et dans l'exactitude de ces mesures, il ne se fie pas sans réserve à la jusiesse du résultat auquel il anive mécaniquement. Beaucoup d'aslronouiesmêmes^ sans nul doute, ont de la peine à croire sans hésitation que la rotation de la terre s'accomplisse avec cette rapidité vertigineuse, inimaginable, dont leurs observations et leurs calculs ne permettent pourtant pas de douter. En général, dans les déductions mathématiques et physico-chimiques, la croyance est difficile à entraînera la suite du raisonnement et reste en relard sur lui. — D'autre part, quand on discute en philosophie ou ei> politique, on commence d'ordinaire pai' des assertions modérées, timides, d'où, par degré, on fait jaillir les affirmations ou les négations les plus tranchantes. Du probable ici on tire le certain, comme plus haut du certain on tirait le probable, et la croyance marche trop vite comme plus haut elle allait trop lentement. Un député monte à la tribune. D'aboi'd calme, il expose les difficultés et les raisons pour et contre son amendement; il confesse que la réforme proposée n'est peut-être pasdemandée par la majorité, ni très forlement par une minorité; il convient même que le moyen préconisé par lui pour la réahser n'est pas infaillible ni sans inconvénients ; mais, peu à peu, il s'anime et finit par arracher des applaudissements en concluant de là que futilité, la nécessité de voler la mesure en question est incontestable. Telle est la logique de la tribune. Celle du jurf n'est pas toujours meilleure. Il ne serait peut-être pas inutile de faire observer à de pareils raisonneurs que la croyance a ses degrés imposés par la logique.

L'étude des vastes champs habituels où s'exerce la logique vivante, réelle, où se fabriquent chaque jour des milliers de syllogismes, s'impose forcément au philosophe. Toutefois, que

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de traités de logique ne semblent pas se douter de ce qui se passe dans les salles d'audieuce ou dans les assemblées législatives I Sans un tel oubli de la réalité, verrait-on des maîtres émiuents dire expressément que la question de la croyance est indifférente à la logique? Indifférente, pourquoi? Est-ce, par hasard, parce que la logique pure, comme dit l'un d'eux, traite des notions sans se demander si elles correspondent ou non à la réalité, et « les considèj'e dans la pensée, non liors de la pensée? » Mais, justement, ce qu'il y a de plus subjectif, de [)lus inbérent à la pensée en elle-uiLUie, n'est-ce pas la croyance"^ Elle est, à coup sûr, ce qu'il y a de plus formel dans la logi(|ue dite formelle. Allez donc dii-e à un avocat qu'il lui impoj'te peu de convaincre plus ou moins son juge de l'innocence ou du bun droit de son client!

Remarquons aussi qu'à l'audience la conchisioîi des syllogismes est toujours connue avant les prémisses. Elle est formulée au seuil des débats. Il en est de même dans les discussions parlementaires, où la proposition à démontrer est présentée d'avance sous la forme de projets de loi, d'amendements, d'ordres du jour. Il ne s'agit pas là, en raisonnant, de faue engendrer la conclusion pai* les prémisses, comme on le suppose dans les écoles. C'est seulement la foi ou l'accroissement de foi en elle (jui reste à produire. En fait, l'utilité du raisonnement réel, pratique, consiste, non pas à faire naître des propositii)ns nouvelles, induites ou déduites (qui se présentent toujouis ou ne sait comment, extra-logïquemcnt dans tous les cas), niais bien à modiiier notre opinion, — j'ajoute : ou l'opinion d'autiui principalement, — c'est-à-dire à faire hausser ou baisser notre foi ou la foi d'autrui en ces propositions, ou à la faire même changer de signe, daffuniative devenue négative ou inversement. A vrai dire, le syllogisme sert bien plus à discuter qu'à méditer; il a irait aux opéi'ations de la logique sociale plus qu'aux fonctions de la logique individuelle ; oi*, (luand on discute, c'est pour persuader. Par suite, lrait(,'r de la logi(iue, abslraction faite de la croyance, c'est ôter à cette science sa raison d'être^

Cette lacune, à dire vrai, est si énorme que, même sans l'apercevoir, on a cherché indistinctement à la combler. De là lobligalion où l'on a cru être d'imagitier une nouvelle logique, appelée inductive, pour compléter rancieiine, manifestement

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insuffisante. L*appareil compliqué et artificiel de la nouvelle n'est pas propre à la recommander, et l'on ne voit pas bien comment elle se rattache à l'autre. Il serait plus simple de ne voir, au fond de cette distinction des deux logiques et comme sa seule justification, que les deux aspects inséparables d'une logique unique. Dans la logique déductive, on est censé ne manier jamais que des certitudes (écrivez des convictions intenses et toujours, du reste, plus ou moins intenses). Dans la logique inductive, on convient qu'il ne s'agit que de probabilités dont on cherche à élever le degré. C'est presque notre point de vue. Mais, par probabilités, on entend des espèces de propriétés objectives, au lieu de reconnaîti'o le caractère chiméi'ique d'une telle objectivation et de désigner les degrés de probabilités par leur véritable nom : degrés de croyance. — Est-ce que le médecin désireux de confirmer ses hypothèses sur la nature d'une maladie, est-ce que le magistrat instructeur qui cherche à voir un peu plus clair dans une affaire obscure, est-ce que l'historien qui fouille aux archives pour y contrôler indirectement une de ses conjectures, s'adressent à Stuart Mill pour savoir comment ils doivent procéder? Les canom de l'induction leur sont aussi inutiles que les modes et les figures du syllogisme peuvent l'être aux géomètres. Mais, après avoir fait d'instinct des raisonnements, qualifiés inductifs et en réalité déductifs d'une parfaite rigueur, ils sont souvent embarrassés pour décider s'ils sont autorisés à croire au résultat de leurs investigations, précisément autant qu ils y croient. Là est le seul point difficile. Ces investigateurs ont tant de peine à transformer parfois un simple doute en présomption légère qu'ils se reposent un moment sur ce gradin inférieur de foi pour se rendre compte du gain qu'ils ont fait ; et alors [c'est une satisfaction pour eux de penser qu'en ] élevant de la sorte au rang de vraisemblance une hypothèse, ils ont élevé au môme niveau, si bas qu'il soit, des propositions^ logiquement liées à la première.

De ce qui précède, nous pouvons commencer à dégager notre; définition de la logique individuelle. Elle ne consiste pas seulement à dire aux gens qui veulent raisonner juste : « Si vous êtes sûrs de ceci, vous devez être sûrs de cela. » Notre manière de voir fait rentrer cette prescription comme un cas particulier dans cette formule plus générale : « Si vous croyez, suivant tel degré

donné de croyance, à ceci, et que vous désiriez ne pas courir le risque de vous écarter davantage du vrai, ni courir à ce prix: la chance den approcher par hasard plus près, vous devez croire à cela au même degré ou à tel degré supérieur ou inférieur. » Les lois logiques conçues ainsi dans toute leur généralité appa-^ raissent comme des équations ou i)lul6t comme des équivalences de croyances sous dos conditions détiirminées. En d'autres termes, le but de la logique est de nous indiquer le sens (affir- l matif ou négatifj et, dans chacun de ces deux sens, le degré de f la croyance que nous devons transporter de nos anciennes propositions à des propositions nouvelles, si nous voulons être assurés de faire participer celles-ci au degré précis de vérité qui est propre à celles-Là. Or voici ce qu'il faut entendre par ce degré de vérité, sans entrer dans d'interminables discussions sur la réalité du monde extérieui*. Pascal, avant Texpérience du Puy-de-Dôme, croyait déjà un peu à la pesanteur de Tair; il eiit été bien plus dans le vrai encore en y croyant beaucoup. C'est ce qui est arrivé api'ès son expérience barométrique (suggérée par Descartes, comme Ta montré M. Fouillée). Le degré de vérité d'une opinion est donc simplomont lintervalle plus ou moins grand qui la sépare de la conviction niax'una, dans le même sens, h laquelle elle se trouverait élevée |ar le contrôle expérimental. Et si, parmi toutes nos convictions pnifailes, le groupe des convictions parfaites attachées aux jugements immédiats des sens s'appelle vrai, c'est parce que le caractère distinctif et exclusif des affirmations ou des négations de celte classe est de pouvoir s'accumuler indiMiniment sans contradiction, c'est-à-dire additioiuier toujours leurs quanlilés propres de croyance sans nulle soustraction, tandis que les convictions d'une autre origine, dogmati([ues ])ar exemple, ne sont accumulables que jusqu'à un certain point, et, au delà, ne sont que substituables les unes aux autres. Pendant que les sciences diverses en voie de croissance vont se solidarisant de plus en plus, les religions différentes, à mercure qu'elles se développent, vont se heurtant de plus en plus. Si donc l'esprit, comme j'ai cru le montrer ailleurs, tend essentiellement à un maximum de croyance, c'est vers les premières quil doit linir par se tourner décidément.

Remarque essentielle. Ce. caractère propre à tous les juge-

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ments de nos sens, à l'état normal, de ne jamais paraître se contredire, n'est. peut-être pas une garantie suffisante de leur vérité supérieure. Quand deux sensations différentes, c'est-à-dire dont l'une n'est pas l'autre (c^r toute différence iînplique une double négation), nous frappent simultanément, nous levons leur contradiction en les localisant dans des points différents de l'espace ; ou bien, quand nous localisons deux sensations différentes dans un môme point de l'espace, nous levons la contradiction en affirmant qu'elles sont successives et non simultanées. Il est possible que l'espace et le temps, en somme, soient de pures fictions subjectives dont toute la raison d'être consiste à nous dissimuler la nature contradictoire de nos croyances précisément les plus fortes, et à nous éviter le sacrifice pénible des unes aux autres. C'est ainsi que, par la fiction d'un sens spirituel des Ecritures, le théologien, également et profondément persuadé de la vérité des textes inconciliables qui s'y rencontrent, parvient à les sauver ensemble. C'est ainsi que, par l'hypothèse d'un soi-disant esprit de la loi, le jurisconsulte couvre les antinomies de ses articles. Les nations, comme les individus, sont fertiles en expédients ingénieux et inconscients du même genre, pour fermer les yeux sur les démentis incessants qu'elles se donnent à elles-mêmes par leurs préjugés les plus chers contraires entre eux et contraires à leurs nouvelles maximes les plus ardemment accueillies, par leurs mœurs contraires à leurs principes, par leur religion contraire à leur point d'honneur. Elles concilient ou tâchent de concilier tout cela par des distinguo à l'infini. Mais la plus éclatante preuve donnée par l'homme social de sa puissance d'imagination conciliante et synthétique, n'est-ce pas l'idée même qui sert de fondement aux sociétés, l'idée du Droit? Un groupe d'hommes est là, aux passions discordantes, aux avidités contradictoires ; il s'agit de voir ces contradictions sous un jour qui les accorde. Rien de plus simple : à ces facultés en lutte on assigne une place spéciale dans cette sorte d'Espace ou do Temps moral qu'on appelle la Justice, et où les droits divers sont censés ne pouvoir pas plus s'entre-nier que les différents coi'ps ne peuvent, par hypothôse, s'entre-pénétrer dans l'Espace géométrique. Cela est si vj'ai que lorsque deux droits sont en conQit, ce qui est fréquent comme on sait, les tribunaux qui tranchent la difficulté n'avouent jamais

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