XXXVIII L INSTIIUCTION DANS UNE DÉMOCRATIE
il est le maître de sa destinée ; car l'état démocratique a pour base l'égalité, la justice, et doit donner à chacun la paix et la place conquises par ses mérites. (Très vifs applaudissements,)
Il faut dire aussi à l'enfant, — ce qui a égaleme^t une importance considérable, — qu'en monarchie celui qui souffre n'a de recours que dans la charité, tandis que dans le régime démocratique, à côté de la charité, ne la supplantant pas, mais • coopérant avec elle, se place la solidarité ; c'està-dire qu'à côté du devoir imposé à chacun par la morale il y a, imposé par la politique à la société elle-même^ le devoir de venir au secours de ceux qui souffrent. Et à côté de tous ces avantages du régime démocratique, il faut que l'instituteur montre à Tenfant combien nous sommes loin de la réalisation de toutes ces promesses, combien notre état social actuel présente d'imperfection , car l'enfant apprendra ainsi à la fois à prendre en patience un mal transitoire, et à s'efforcer de le faire disparaître le jour où il sera appelé à se servir de sonbuUetiu de vote ! (Nouveaux applaudissements.)
Comment y arriver? Comme nous le faisions tout à l'heure ; en comparant devant l'enfant Tétat social qui a précédé la Révolution et celui qui l'a suivie. Rien de plus fécond, de plus instructif, et je dirai même déplus nécessaire que ce çonstraste saisissant. Nous avons le droit et le devoir de le faire.
Est-ce à dire que nous voulons faire pénétrer la politique dans l'école ?
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Ouï, et non.
Non, si l'on entend par politique que Tenfant doit savoir ce qui se passe jour par jour, dans les Chambres, quel est le ministre d'aujourd'hui, et quel sera le ministre de demain. Oui, si vous appelez politique renseignement de cette vérité que cet état social au milieu duquel il vit, et qu'il aura charge de conserver, date de la Révolution. L'introduction dans l'éducation populaire de l'amour des principes de 89 est une loi de défense sociale, dans la véritable acception du mot ; car depuis que le parti bonapartiste a perdu ses chefs, et que par conséquent il n'a plus de raison d'être, la France est divisée nettement en fils de la Révolution et en fauteurs de la contre-Révolution. Eh bien! nous voulons, le pays veut, les millions de voix qui nous ont donné le pouvoir, nous en ont en même temps donné l'ordre de faire en sorte que les principes de la Révolution triomphent de leurs adversaires. (Applaudissements.)
Nous n'y faillirons pas. Quoi! C'est en vain que tant de larmes et de sang auraient coulé ; c'est en vain que le vieux Jacques Bonhomme que je vous ai montré tout à l'heure courbé sous Téperon féodal , se serait redressé ; c'est en vain que nos pères auraient jeté bas l'édifice social qui pesait sur eux, au risque d'écraser tant d'innocents sous ses ruines ; c'est en vain que les fils de la Révolution, dans leurs illusions imprudentes et généreuses, auraient répandu leur sang sur les champs de bataille pour appeler les peuples à la délivrance! Et
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des maîtres viendraient aujourd'hui, dans les écoles qu'elle a fondées, en son nom, pour ainsi dire, enseigner aux générations qui s'élèvent le mépris de ses principes et la haine de ce qu elle a voulu !
Et quant à ces prétendus maîtres, qui se sont mis par leurs vœux, leur discipline, leurs doctrines, jusqu'à leurs hahits, en dehors de la société, ces hommes dont la vraie patrie n'est pas la France, qui ne reconnaissent pas nos lois ou qui rusent avec elles et les éludent chaque jour, nous ne pouvons souffrir que l'éducation de la jeunesse leur soit plus longtemps confiée. Ils ne parlent du temps présent qu'avec le sourire du dédain sur les lèvres; ce temps est dur et mauvais, parce qu'il prépare le règne de l'égalité et le triomphe définitif de la liberté de conscience ; ils font profession de haïr et mépriser tout ce que nous avons appris à honorer et à aimer, tous nos héros, tous nos martyrs ; les services rendus à la Patrie ne comptent pas, devant ceux rendus à TÉglise; à leurs yeux, la France passe loin après Rome ; leur enseignement, bourré de niaiseries mystiques, est une protestation quotidienne contre le plus précieux des biens que nous a légués la Révolution française : la liberté de conscience.
Non, nous ne leur laisserons pas entre les mains nos enfants. Voici déjà chassés les plus hardis d'entre eux, ceux qui bravaient, tête levée, nos lois. Nous renverrons les autres, au moins de nos écoles publiques. Nous ne voulons pas que nos
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enfants, que les Enfants de France, entraînés par le mouvement du siècle et retenus en arrière par une éducation funeste, soient comparables à ces damnés que le Dante nous représente marchant éternellement le visage tourné derrière eux! (Applaudissements prolongés.)
Ce sera difficile ; ce n*est pas là Tœuvre d'un jour; nous aurons besoin pour la mener à bonne fin du concours de tous; nous aurons besoin, avant peu d'années, de nous retremper dans la volonté nationale. Mais nous voulons, au nom de la nation, qu avant peu d'années les enfants qui sortiront de l'école, soient imprégnés à un tel degré de l'amour des principes de cette Révolution qui les a faits ce qu'ils sont, propriétaires, hommes, citoyens, qui leur a donné toutes les libertés, et la plus grande de toutes, la liberté de conscience, que si les fauteurs de la contre-Révolution relèvent jamais à l'intérieur, le drapeau de la révolte ils retrouvent devant eux les volontaires del830, et que si, comme ils en ont coutume, ils adressent un appel à l'étranger et préparent quelque jour, derrière la frontière, une nouvelle armée de Condéet de Quiberon, ils retrouvent devant eux les volontaires de 92! (Bi^avos et applaudissements.)
C'est ainsi que nous entendons l'enseignement civique ; passons maintenant à l'enseignement moral.
Ici nous nous trouvons en présence d'une difficulté jusque-là inconnue. Au moment où nous parlons de l'enseignement moral à donner dans l'école.
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un homme se présente et dit : Cet enseignement m'appartient.
Cet homme, c'est le prêtre.
Jusque-là, s'il est prudent, s'il connaît bien son époque j il n a rien dit ; il n'a revendiqué aucune partie du programme. Il a laissé passer l'enseignement des sciences ; il sait que le temps n'est plus où l'église avait sa science à elle, sa physique catholique, son astronomie catholique. Il sait qu'aujourd'hui Galilée et Roger Bacon pourraient parler en toute sécurité^ et si, sur certains points, il a fait récemment entendre quelques timides objections, comme lorsqu'il s'est agi des 6,000 ans de la légende et de Texistence de l'homme préhistorique, elles ont bien vite sombré sous le ridicule. S'il est prudent ^ il a laissé passer encore l'enseignement de l'histoire; tout en protestant contrôle mauvais esprit qui rinspire, il ne Ta pas réclamé pour lui. Mais lorsqu'on arrive à l'enseignement de la morale, il se dresse et dit :
« Ceci est à moi ! Vous prétendez enseigner la morale? Mais il n y a pas de morale sans religion, parce qu'il ne peut y avoir de morale sans la notion de Dieu juge, maître et créateur; sans sa Providence toujours présente et en éveil, sans la notion de l'âme immortelle, sans la notion du jugement qui répare après la mort les injustices de la vie. Eh bien, je suis l'homme de Dieu ; j'ai qualité pour le représenter. Dogmes, mystères, rites, morale, tout cela se tient. Seul je les connais; seul je dois les enseigner. Ou, du moins, s'il y a dans cet
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enseignement sublime quelques parties d'importance relativement médiocre, quelques exercices matériels et un peu fatigants, je puis déléguer leur enseignement à un homme que j'aurai choisi, et que je surveillerai avec soin. »
Ainsi parle le prêtre, et il jointàToccasion la prSltique àla théorie. Lorsqu'il est le plus fort, lorsque arrive 1850, lorsqu'il rédige lui-même la loi, il écrit en tête du programme obligatoire dans les écoles : « Instruction morale et religieuse. » Il déclare, et la loi proclame avec lui, que c'est lui qui examinera l'instituteur. Et cela est logique, et il est logique aussi que ce soit lui qui inspecte l'instituteur dans ces matières spéciales.
Or, il faut lui répondre, et la réponse est aisée au moment où il dit : <r II n'y a pas de morale sans notion de Dieu, sans notion de l'immoftalité de Tâme; je suis l'homme de Dieu ; seul j'ai donc qualité pour enseigner la morale ; » il faut l'arrêter dès ces premiers mots. Dites-lui : « Croyez-vous donô avoir le monopole de l'âme et de Dieu? Voudriez-vous nous faire croire que ce sont vos religions nées d'hier, avec leurs dogmes particuliers et leurs inexplicables mystères, qui ont enfanté la no* tion de Dieu et celle de l'àme immortelle, et celle dujugement final? En vérité. Userait fâcheux pour elles, qu'elle n'eussent d'autre raison d'être que ces doctrines contradictoires qui se nient i^écipro^ quement les unes par les autres, et que répètent à tour de rôle, non sans violences, les prêtres des diverses religions. Gût» vous avouez vous-mêmes
XLiv l'instruction dans une dkmocratie
que vos doctrines sont incompréhensibles pour quiconque n'a pas reçu une grâce d*en haut, et n'a pas senti les langues de feu se poser sur sa tête. Non , ces grandes idées ont des racines plus profondes ; elles ne sont pas d'hier ; elles ne sont pas nées seulement il y a 1 ,800 ou 2,000 ans ; elles sont antérieures à vous. Vous voudriez bien, au sein de vos formalismes étroits, les retenir prisonnières etles accaparer; vousn'y parviendrez pas. Ce n'est pas Dieu qui vit des religions , mais les religions qui vivent de l'idée de Dieu. »
Et d*où viennent-elles donc?
Un poëte ancien a dit : « C'est la terreur qui a fait les Dieux. » Ce n'est pas vrai, ou du moins ce n'est pas complet. Ce qui a donné Tidée de Dieu, ce n'est pas seulement a crainte, c'est aussi l'admiration et la reconnaissance ; c'est la contemplation des splendeurs et des harmonies de la nature ; c'est l'étude de l'œuvre, appelant l'idée d'un ouvrier. C'est plus encore : c'est la protestation de celui qui souffre, contre un mal immérité ; c'est l'appel de la victime à un juge tout puissant et infaillible qui, par delà la mort, la récompensera parcequ'elle a injustement souffert, et punira le bourreau terrestre.
Voilà les raisons, bonnes ou mauvaises, je ne veux pas me prononcer ici sur ce point, ou si vous aimez mieux, voilà les sentiments éternels et indépendants de toute religion, d'où est née l'idée de Dieu.
Et celle de l'âme? n'a-t-elle pas elle aussi trois
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racines ? D'abord le" sentiment profond de notre liberté morale, de notre libre arbitre, de cette certitude, qui résiste aux plus subtils raisonnements, que nous faisons ce que nous voulons faire, certitude qui nous fait revendiquer comme un droit et comme un honneur la responsabilité de nos actes. N'est-elle pas née aussi au lit de mort, lorsque le disciple voit mourir son maître, le soldat son chef héroïque, la mère son enfant bien-aimé. Quelque chose crie en nous, contre quoi les philosophes protesteront vainement pendant des siècles, que cette séparation n'est pas éternelle, que cet homme tout à Theurepleindevie, d'intelligence, d'amour, n'a pas tout entier disparu. Et enfin, l'idée de l'âme, elle vient delà protestation du mourant luimême qui, à l'heure suprême, alors même qu'il se sent abandonné par son corps, s'écrie : Je pense, je vis toujours, je vivrai encore, je veux vivre encore, alors que mon corps sera mort tout à fait ! {Sensation et applaudissements.)
Notez que je ne prends pas ici de parti; que je ne cherche pas si ces sentiments font preuve. Mais, je vous le demande en toute sincérité : Est-ce que ces sentiments ne sont pas éternels? Est-ce qu'ils n'existent pas partout où il y a un homme ? Lorsque les naturalistes ont voulu chercher une caractéristique de l'espèce humaine, ne sachant quelle autre définition trouver, ils ont dit: l'homme est un animal qui a le sentiment religieux. En vain la froide raison le combat, et triomphalement, je le veux. Il reparait toujours
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vivant, surtout quiand vient la souffrance, et parfois dans le cœur de celui-là même dont le cerveau un instant avant le réfutait.
Mais qu'a-t-il à faire avec les dogmes, les mystères , les rites que représente le prêtre ? Que lui importe les confessions diverses ? Vrai ou faux, il n'appartient pas au prêtre ! Il est la caractéristique et le patrimoine de Thumanité ! (Applnudissements,)
Est-ce à dire que ces notions elles-mêmes, vraies ou erronées, soient indispensables dans le domaine de la morale, comme enseignement et comme pratique? Non, à mon gré, incontestablement.
Athées ou déistes, matérialistes ou spiritualistes, vous tomberez toujours d'accord sur l'appréciation des faits moraux, pour applaudir à ce qui est bien, pour condamner ce qui est mal, pour flétrir le mensonge, riniquité, la lâcheté, pour honorer la vérité, la justice^ le courage. Par conséquent, elles ne sont pas indispensables pour que, si vous êtes instituteur, vous enseigniez l'amour du prochain, la fidélité au serment, la reconnaissance pour les bienfaits. Surtout cela, il importe peu que vous croyiez ou non à Dieu ou à l'âme ; vous serez d accord, c'est l'honneur éternel de Thumanité. 3,000 ans avant le Christ, Zoroastre défendait de faire à son prochain ce qu'on redoutait pour soi-^ même, et il y a 2,200 ans que Meng-tseu, complétant la formule, disait : « Faites aux autres ce que vous désireriez qu'ils vous fissent à vous-mêmes. *
Mais s'il en est ainsi, en Ijuoi diffèrent donc, au
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point de vue de la morale^ le déiste et l'athée?
Ah! En ceci. L'un dira: « moi, je suis satisfait ou mécontent suivant ce que dit ma conscience. C'est par le jugement intime qui se prononce au dedans de moi, que je sais si j'ai bien ou mal fait, et c'est en lui que je trouve ma récompense ou ma punition. »
L'autre répondra : « cela ne me suffit pas ; j'ai besoin d'un autre juge qui, ici-bas ou après la mort, prononce la peine ou donne la récompense. >
La différence est donc dans la sanction seulement, et non dans les bases mêmes de la morale. Eh bien alors, vous n'avez qu'à enseigner les bases de la morale, sans vous prononcer sur la sanction, et vous mettrez d'accord spiritualistes et matérialistes. {Applaudissements.)
Mais encore un coup : qu'ont à faire avec tout ceci les dogmes, les mystères, le particularisme des diverses religions? Rien, évidemment. La prétention du prêtre de subordonner la. morale à la religion, n'est donc en rien justifiée. Le rôle dominateur qu'il veut jouer dans l'école serait donc une usurpation, et pour tout dire, il n'a aucun rôle à y jouer, et doit rester sur le seuil.
Un mot encore, avant d'insister sur cette dernière vérité.
Quand il se sent vaincu sur le terrain théorique, le prêtre se retranche dans le domaine de la pratique ; ^ Si vous n'imprégnez pas fortem ent le peuple, et dès l'enfance, uès l'école, de sentiments religieux, dit-il, comment pouvez-vo us espérer qu'une
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société puisse subsister, même une société démocratique? Ne voyez- vous pas que toute idée de dévouement, que toute idée de subordination nécessaire va disparaître, et qu'au lieu de prendre leur mal en patience, comme nous les exhortons à le faire, tous les déclassés, tous les misérables, tous ceux qui souffrent à raison ou à tort, vont se ruer à l'assaut de la société! L'enseignement religieux est indispensable pour mettre un frein aux appétits, aux instincts déchaînés. »
Remarquez d*abord que voici la religion descendue des hauteurs sublimes où Ton avait voulu la placer, et réduite au rôle médiocre et infime d'instrument politique. Remarquez encore que celte résignation aux deshérités de la vie, les prêtres de tout temps ont eu soin de la prêcher dans des conditions où la prédication leur était facile. Sans sortir de notre pays et de temps voisins de nous, les grands prôneurs de résignation étaient ces moines gras et vermeils, ces abbés pétillants, ces évéques aux riches palais, jusqu'à ces fainéants tonsurés, mendiant en froc et sandales, épuisa.nt au profit de leur paresse le dernier morceau de pain de la huche, le dernier liard de Tescarcelle. Ah ! ils avaient raison de prêcher la patience, et de proportionner les récompenses d'en haut aux dons qu'on leur faisait ici-bas ! Ils ont encore raison; mais leur intérêt propre est trop visible en tout ceci.
Mais enfin, pour en revenir à la thèse même de la résignation, croyez bien qu'elle n'est autre
l'instruction dans une dkmocratie xlix
chose qu'un appel au jugement suprême, qu'un appel après la mort, qui devra compenser par des jouissances légitimes et inconnues, les souffrances terrestres. C'est encore Dieu, c'est encore Tâme ; cela n'a rien à voir avec les dogmes et les mystères ; cela ne justifie en rien l'intrusion du prêtre dans l'instruction publique.
Et maintenant, que conclure ? Qu'il faut interdire au prêtre tout enseignement de la jeunesse ? Qu'il faut lui fermer la bouche ? Loin de moi une telle pensée ! Certes, je crois son enseignement mauvais, pernicieux; je suis persuadé qu'il fausse l'esprit par l'intervention incessante du surnaturel, qu'il le pervertit en morale par la doctrine de la rémission facile des péchés, qu'il amollit la conscience par la domination du directeur spirituel. Je ferai donc ce que je pourrai pour écarter les enfants de renseignement religieux ; mais alors j'agirai à titre personnel, non pas à titre de législateur. Cela, c'est mon droit absolu. Comme particulier, je peux ne pas avoir le respect théorique de cet enseignement; mais, comme législateur, j'ai le devoir d'en avoir le respect pratique. Si je ne respectais pas le droit de ceux qui, de bonne foi, donnent cet enseignement qu'ils considèrent comme nécessaire, et le droit de ceux qui veulent que leurs enfants le reçoivent, je violerais la liberté de conscience !• Si j'agissais ainsi, moi, républicain, moi héritier de la Révolution, je n'aurais pas de . raison d'être, ni de droit de parler! {Applaudis^ sements.)
L l'instruction dans une démocratie
Que faire alors, dans cette contradiction appiarente ?
Rieïi de plus simple, et Ton se demande vraiment pourquoi cette solution soulève tant de réclamations et de colères. En séparant les deux enseignements, en laissant chacun d'eux maître et libre chez soi ; en donnante Tinstituteur l'enseignement moral qui, nous l'avons vu, est indépendant des hypothèses religieuses ou métaphysiques ; en laissant au prêtre celui des matières religieuses ^ L'instituteur maître en son domaine, agissant à la fois par et sur la raison et le sentiment; le prêtre maître dans le sien, faisant intervenir la grâce d'en haut pour inspirer la foi. Le législateur les protégeant tous les deux , l'un contre l'autre, interdisant à l'instituteur toute attaque, toute critique quelconque dans le domaine des choses religieuses; ménageant dans la distribution des heures d'école, tout le temps nécessaire pour que l'enfant puisse aller, si telle est la volonté de ses parents, à l'église ou au temple recevoir de l'homme autorisé l'enseignement que seul, cet homme a qualité, autorité, pour lui donner. {Applandissement s.)
On fera autre chose encore.
Dans les pays où existe un concordat, — ^ et nous nous trouvons dans ces conditions, — le gouvernement a fait un traité avec diverses religions ; il s'est engagé à leur fournir tout ce qui est nécessaire à leurs besoins matériels ; il loge les prêtres, il les paie, il pourvoit aux frais des édi-
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fices consacrés aux cultes. Eh bien, si, cet eiiseir gnement religieux venant se surajouter aux hottibreuses occupations d'un curé de village. ... {Sourires)^ ce prêtre démontre qull ne peut suffire à sa tâche ainsi augmentée, s'il le prouve aU gouvernement, celui-ci sera obligé de lui fournir un adjoint, un suppléant, un vicaire. On se demande vainement en quoi cet enseignement religieux se trouve compromis parce qu'il est donné par ceux qui ont qualité pour le faire, et parce que Tinstituteur, qui ne peut connaître cet enseignement, se tiendra soigneusement en dehors des limites qui lui sont consacrées. {Marques d'approbation.)
Ne trouvez-vous pas dans ce système, au contraire, toutes les conditions de la vraie liberté, pour le prêtre, pour Tinsiituteur, pour Tenfant, pour les parents ? Ne sont-ce pas tous les conflits évités, car enfin, où pourraient-ils naître?
Ce n'est ni sur les sciences, la littérature et l'histoire, réservés à l'instituteur^ ni sur les vérités religieuses, réservées au prêtre? Serait-ce sur la morale ? Impossible encore ; car, instituteur et prêtre seront d'accord pour vanter ou blâmer les mêmes actes, et Ton ne pourrait supposer l'un d'eux faisant, à la grande indignation de l'autre, la théorie du mensonge ou du vol? Non, en morale, le prêtre acceptera tout ce qu'a dit l'instituteur; seulement il donnera aux mêmes principes une autre l)ase , une autre sanction, voilà tout ; et il y ajoutera des prescriptions spô-
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ciales relatives aux dogmes et aux rites de son église particulière.
Qu'y a-t-il donc là dont on puisse s'offusquer? Chose curieuse^ cette distinction, que beaucoup rejettent comme imbue de mauvais esprit, je la trouve au début de tous les catéchismes catholiques. Il y a, disent-ils, parmi les vérités qui appartiennent à la religion, deux ordres de vérités; les unes de Tordre naturel, qui peuvent être connues par la raison humaine ; les autres de Tordre surnaturel, qui ne peuvent être connues que par la révélation. Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que nous laissions les premières seulement à Tinstituteur, et que nous chargions exclusivement le prêtre des autres? Ne sont-ils pas ainsi chacun souverain en son domaine ?
Que vient-on dès lors nous parler dé persécution, de dangers courus par la religion? C'est lui faire injure. Comment ! Dans l'école on n'en parlera pas ; il sera interdit à l'instituteur, sous des peines sévères, de se livrer à des attaques contre elle, à des critiques, à des appréciations même, de froisser la liberté de conscience en un mot ; on laissera à Tenfant le temps nécessaire pour qu'il puisse recevoir au temple ou à Téglise Tinstruction religieuse ; il sera établi des fonctionnaires ecclésiastiques en nombre suffisant pour que cet enseignement puisse être donné , et Ton s'écrie que la religion est en péril, par ce fait seul que Tinstruction religieuse n'est pas donnée dans l'école ! Quelle singulière idée se fait-on donc de ses
l'instruction dans une démocratie Lin
splendeurs morales et de Tévidence de ses vérités ? A-l-elle donc si grand besoin que non-seulement le prêtre renseigne dans son église, deux ou trois fois par semaine, mais aussi l'instituteur, dans son école, et tous les jours? Il me semble qu'ici vous lui faites injure; elle devrait déjà triompher des contradictions ; elle triomphera encore plus aisément du silence. Quelle étrange estime vous avez d'elle de penser que les enfants s'en éloigneront parce que Ton aura dans l'École discipliné leurs sens , affermi leur raison , ouvert leur esprit ? (Applaudissements.)
Mais vous voulez que l'instruction religieuse soit donnée dans l'école. Par qui? Ce ne sera pas par l'instituteur alors ; quelle qualité a-t-il pour cela? Ce doit donc être par le prêtre. Lequel? Évidemment par celui de la religion dominante.
Oh ! quand la question se pose ainsi, il est curieux de voir comment, soudain, le représentant delà religion de la minorité, aperçoit de la vérité dans tout son jour.
En France, la religion catholique est celle de la majorité. Ses prêtres sont généralement opposés à la laïcité de l'enseignement, telle que je l'ai définie tout à l'heure, et qui, par parenthèse, est tout autre chose que la suppression des instituteurs publics congréganistes, à la séparation de l'église et de l'école. Les prêtres protestants, au contraire, y sont généralement favorables ; ils représentent la minorité.
Passons la frontière ; allons en Hollande ; nous
Liv l'ixstrl'Ctio-x da?îs une démocratie
y trouverons la religion prolestante dominatrice, et la religion catholique en minorité. Dans ce pay« on a discuté la question de la laïcité de renseignement, sous le nom de question de c Técole neutre. »
Qu'en dit Tarchiprétre catholique de Frise?
« Pour voir régner la concorde, Tamitié et la 'T charité entre les diverses religions, il est néces- ■c saire, à mon avis, que les instituteurs s'absf' tiennent de renseignement des dogmes des « diverses communions. »
Oui ; mais que répond M. Van Prinsterer, \ê chef le plus autorisé du protestantisme ?
€ Tout autre intérêt doit être subordonné à
« celui do la foi Le principe de Técole neutre
« entraînera nécessairement l'exclusion du chrisft tianisme dogmatique et historique. Exclure le « Christianisme, c'est exclure de Técole toute « religion ; c'est décréter l'école athée. »
Vous le voyez bien, messieurs, ce n'est plus une question de liberté, car la liberté ne supporté pas des interprétations aussi différent es ; c'est une question de domination, purement et simplement. Ce n'est pas parce qu'il a quelque doute sur l'évidence de son dogme, ce n'est pas parce qu'il a quelque crainte pour le salut de l'enfantque le prêtre de la religion dominante, catholique en Fraiice, protestante en Hollande, demande que l'école soit confessionnelle ; c est parce qu'il veut régenter l'école^ être le maître de l'instituteur, et, par lui, de l'enfant; car il espère, ayant tenu suffisamnaent l'enfant