CHAPITRE II
ATTBNTB DBS LOIS SUR L'INSTRUCTION, ÉTAT DB l'opinion. — LA GO^iMUNB, IBS 8BGTI0NS, LB8 DËPARTEldBNTS, LES JACOBINS.
La loi du 29 frimaire, quelle qu'elle soit, appartient essentiellement à Thistoire de l'an IL Elle disparaîtra au vent de la réaction thermidorienne. Elle est avant tout l'ouvrage du Comité de salut public, elle fat une part de son grand œuvre. Et si là encore nous le voyons substituer son action toute puissante à celle des autres comités qui s'effacent dans son rayonnement, c'est que la France entière avait hâte d'en finir, qu'elle était lasse, comme autrefois Marat, de ces parleurs éternels du Comité d'instruction. II s'était fait un grand mouvement vers ce but désirable :
l'instruction du peuple. Quand Romme était venu demander la nomination des six commissaires dont était Bouquîer, la discussion avait été fixée au \^^ frimaire. Ce jour-là, comme il arrivait souvent, le débat ne s'ouvre pas. Un député, Thuriot, réclame contre le retard; Danton allègue que, du moins, la question des fêtes nationales
est déjà réglée.— « Ce qui doit fixer votre » attention, réplique Thuriot, c'est Tor- » ganisation de rinstruction publique ; y> la France entière vous la demande ; on » ne vous présente pas une seule pétition » où ce vœu ne soit exprimé.» Tout nous prouve que Thuriot disait vrai. On pétitionnait dans les départements. « L'ins- » traction publique ! l'instruction publi- » que 1 Nous la demandons avec impa« y> tience...» Quiparleain8i?La petite commune de Jouy-Mauvoisin en Seine-et-Oise (1) Et il est touchant de relire aujourd'hui ces réclamations d'une orthographe souvent douteuse, signées de noms tracés en bâtons, car on ne faisait plus de croix.
Il y avait réellement dans la France entière une grande soif d'instruction, et toutes nos archives en conservent» la preuve. A Paris , cela va sans dire : la Commune y poussait. On l'a vu par la pétition de Dufourny. C'est d'ailleurs chez elle une idée très arrêtée et qui date de loin. VAlmanach littéraire pour 1793 (2) donne un discours du citoyen Ghaumet [sic]^ président de la Commune, adressé bien avant l'époque qui
(1) Arch. nat. F. 17, 1008, 4 frimaire.
(2) Almanach littéraire ou Strennes d'Apollon 2)our 1793. par Rabelais d'AquiD, in-12, 1793.
:w) 0. poucnET.
nous occupe à de jeunes époux : « De vo- » tre union sans doute, dit Chaumeite, » naîtront des citoyens à la République ; » unissez donc vos efforts aux nôtres » pour obtenir une bonne éducation na- » tionale. Vous y ôlcs maintenant plus w intéressés qu'avant votre mariage ».
C'est encore Chaumette qui, le 27 septembre 171)3, l'ait abolir les peines corporelles dans les écolesde Paris.
Les sections étaient trop à la politique militante pour s'occuper des questions d'instruction. Cependant on y traite aussi quelquefois ce sujet. Le 16 juin, dix jours par conséquent avant la publication du plan Lakanal,le citoyen Mittié fils prononçait à l'assemblée de la Section des amis de la patrie, un Discours sur ViTistruction
puilique (1) où il demande des écoles pri-
()) Réimprimé à Sans-Nom.— C'était une singulière figure que ce Mittié ûls. Nous le retrouvons plus tard à Bordeaux, héros d'aventures qu'on peut donner comme exemple du profond et rapide changement survenu dans les mœurs publiques pendant la réaciioa thermidorienne. Vers la Qn de fructidor an II, Mittié fils passe par Bordeaux, eu route pour rejoindre son poste à l'armée des PjrréDées-Orien taies. Le conventionnel Ysabeau, alors fn mission dans le département du Beo-d'Ambez, le requiert, nous ne savons par suite de quelles circonstances, comme agent des représentants du
I^iUKAJt^^
LA LOI DU 29 FBIMAIRE. 3t
maires et parle looguement des fêtes nationales. SignaloLS encore, à titre de ou-
peuple et le charge de la partie de rinstruotion publique (on était encore sous le rôgime des lois de frimaire) « en lui enjoignant de surveillert dA concert avec le corps administratif, Texécution de toutes les lois qui y sont relatives. » Mittiô fils avait à se conformer pour cela aux dispositions détaillées qui lui seraient remises. Un second arrêté le nomme chef du Bureau d*instruction publique. Aussitôt notrehommede se faire imprimer des lettres avec en-tête :
Mittié/lls, agent des repréientanls du peuple, chargé de Vorganitation de VinstrucUon publigm et des écoles primaires dans le département du Becd'Ambez, Il fait mieux, il fonde, comme Figaro un écrit périodique : La Chronique de Bordeaux, journal rédigé par Mittié fils, agent des représentants du peuple, chargé de l'organisation de l'instruction publique et des écoles primaires dans le département du BeC" d'Amàez, Mais les écoles semblent Toccuper beaucoup moins que le thé&ire. Mittié fils était jeune, probablement uq peu étourdi de sa situation nouvelle et brillante. Il est certain qu'il ne compta pas; et quand il partit, la carte à puyer par le gouvernement s'élevait très haut. C'est à la Société populaire qu'on le dénonça tout d'abord. Il fut en même temps véhémentement attaqué dans le Journal du club national de Bordeaux (n<> 79, 24 frimaire an III) qui porte pour vignette un œil avec ces mots en exergue : « Il se fronce devant la tyrannie, » Un vertueux citoyen s'est chargé de « démasquer ce jeune » homme qui veut s'ériger en instituteur national. » L'agent Mittiô croit-il en imposer avec des
riosité, des éléments d'histoire naturelle imprimés de l'aveu de la section Cfuillaume Tel. (1} Ce sont des dialogues où Rousseau joue constamment le rôle d'instituteur. Quand il s'entretient avec Brutus ou Scipion, les autres élèves l'environnent, car on donne peu de leçons particulières dans un institut où doit régaer l'égalité.
» mou ? Son luxe impertinent n^offusqutt t-il » pas tous les yeux ? Ne Ta-t-on pas vu sar des » chars traînés par de superbes chevaux ? Ne » court-il pas les campagnes, lui et les siens, •) montés sur de superbes coursiers ?... Ne s*est- » il pas fait escorter par des gendarmes et ne » les emploie -t-il pas, à Taide de son titre d'a« » gent, & des commissions particulières?... U » dit que chargé de la surveillance des théâtres » sous le rapport de Tesprit public, on lui avait » assigné une petite loge. Qu'est-ce on? Craint- » il de dire qui? Il faut le savoir. De qui s'en- » toure-t-il dans celte loge ? D'êtres immoraux » et de femmes perdues ! Son silence à cette in- » culpation est vraiment décent. » La conclusion est qu'il faut arrêter Mittié flls dans ses projets dominateurs. On rappelle aussi « vU caméléon ». Il avait été (à Marseille) président d'une commission militaire « sous le tyran, » c'est-à-dire avant le 9 thermidor, et c'étiit là sans doute son plus grand crime. Le représentant Bordas avait remplacé Ysabeau; il fat indulgent et se borna à réclamer la démission de notre étourûi (14 nivôse an III), et son éloignement de Bordeaux , sans l'inquiéter autrement. Le temps des forts était passé.
(l) Par Bonguyod, 1* mois, !«• jour.
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Il est dit entre autres choses que renfant doit aider le paysan à rentrer ses récoltes, et le maître ajoute : « Accoutumons- » nous, mes amis, à voiturer aussi le bled » et, s'il le faut, nous irons bientôt voitu- » rer de même du canon 1 » Ces singuliers éléments d'histoire naturelle sont « tirés » à 400 exemplaires pour être envoyés aux » autres sections, et Timprimeur a gardé )) les formes afin que d'autres sections » puissent les faire imprimer à leur tour.»
Les sociétés populaires de province ne restent pas en arrière et adressent, soit à la Convention, soit à ses comités, les pétitions doninci s parlait ïhuriot (1). Nous pouvons encore piacer ici, bien qu'il soit postérieur de quelques jours à la loi de frimaire, un 2>W(?(?2^r5 sur V éducation prononcé à Bordeaux le 10 nivôse, dans la séance t3nue au temple de la Raison pour \h fête nationale célébrée à l'occasion de la reprise de Toulon. L'écho du grand débat sur l'instruction publique, dont la Convention vient d'être le théâtre, était sans doute
(1) Pétition de la Société républicaine de Breteuil pour demander l'organisation de Tinstrucilon {Procès verbaux de la Conv, 28« jour de l" mois). — La Société populaire de Miranda demandeque riostruction soit promptement organisée (A.rch. cat. F 17, 1008).
li 0. POUCHET.
arrivé jusqu'à Bordeaux ; toutefois, il ii*j est fait aucune allusion dans ce discours dont le succès fut très vif , s*il faut en croire le titre de la plaquette, a imprimée, est-il dit, d*après la demande des citoyens réunis dans le temple. » L'orateur était uoe fem* me, la célèbre Theresia Gabarrus Fonle* noy. On peut croire qu'elle obéissait aux inspirations du représentant Tallien, alors en mission à Bordeaux, et fortement épris des charmes de la belle conférencière qu'il allait bientôt épouser. Son discours ressemble d'ailleurs à tous les autres de ce temps. Ce sont au fond les mêmes dé-clamations et la même rhétorique dont on a noirci tant de papier en des jours où il semblerait que tous les efforts aient convergé vers l'action. On remue les hommes avec des mots, même creux : nul temps ne l'a montré mieux que l'an IL
Au reste, une lettre de l'époque (11 germinal) nous prouve bien quel courant irrésistible entraînait alors la nation vers une instruction plus solide (1). Elle est adressée par le maire et les officiers municipaux de Valdarlay au Comité d'instruction. Elle est fort curieuse. On a dans la commune un instituteur qui va remplir
(1) Arch. nat. F 17, 1007.
les conditions fixées par la loi de frimaire. Mais ce citoyen donne des leçons en ville à des clients de vingt et trente ans, La municipalité demande si des personnes de cet âge peuvent fréquenter Técole»
et la lettre poursuit : « Un motif qui mili- » terait en faveur des individus de 20 à » 30 ans, c'est que la Révolution a, ce » semble, donné l'idée de ^'instruire à » beaucoup de personnes etque dans cette » commune il en est qui ont commencé » à prendre des leçons. » Une autre lettre — bien touchante celle-là— du représentant Goujon à sa jeune femme, et datée de Landau (28 messidor), nous annonce que celle-ci avait pris des maîtres. « Je » suis bien aise, ma chère amie, que » tu ayes pris des maîtres : tout ce que » tu sauras, tu pourras l'apprendre à » notre enfant, et tu sais qu'il faut que » ce soit nous qui relevions » (1).
Certains représentants en mission, témoins sans doute de cette impatience qui s'était emparée du pays entier, et qui avait — n'en doutons pas — motivé l'intervention du Comité du salut public, installent provisoirement les instituteurs et
(1) Vente d*uae série d'autographes par Gharavay, i2juiUct 1879.
36 O. POUCHKT.
les iûsiiiutrices des écoles primaires sans attendre les dernières décisions de TAssemblée souveraine. Ainsi fait Roux-Fazillac dès le 17 frimaire dans le département de la Dordogne. 11 eo avise le Comité de salut public — ce point est à noter— en même temps qu'il engage la Convention à hâter le vole d'une loi définitive (I). Ailleurs, ce sont les sociétés populaires qui prennent la même initiative. Celle de la petite commune de Vezelise a son comité d'instruction publique, ni plus ni moins que la Convention. Ce comité local siège du 25 au 28 frimaire, c'est-à-dire avant la promulgation de la loi : il a procédé à Texamen des candidats aux places d'instituteurs. « Examen sévère, y> nous apprend-on dans une lettre au » Comité de salut public (toujours le Co- » mité de salut public), examen portant » particulièrement sur les sentiments po- » litiques et religieux. Le nombre des ady> mis est malheureusement trop faible.
» Plusieurs des anciens maîtres d'école ne » se sont pas présentés, soit par sentiment » de leur insuffisance, soit par attache- » ment pour les anciennes superstitions,
(!) A'Ch. nat. F 17, 1C08.
» mais OQ peut compter sur ceux qu'on a » nommés (1). » *
Ne nous étonnons plus en présence d'un mouvement aussi général, aussi accusé, de Toir aux Jacobins un intérêt pour les questions d'enseignement, qu'on ne soupçonnait pas. On a déjà montré (2) comment dans l'immense effort scientifique de l'an II, ce club fameux où siégeaient pourtant des savants comme Monge, Hassenfratz, Fourcroy, n'eut qtf un rôle effacé; et combien, en ce qui concerne l'iûslruction publique, la Commune eut sur lui l'avantage. Mais en frimaire la célèbre société finit aussi par céder à l'entraînement général. Quand Bouquier, le 21 , communique son projet auquel la Convention vient de donner la priorité,
(1) Yoy. Lettre de radministration du district de Vezeliso au Comité de salat public, 30 ventôse, an 2. Arch. nat..F 17, 1007. Cette lettre est motivée par des difficultés qui ont surgi. Les instituteurs nommés avaient été placée dans les communes les plus populeuses au détriment des autres; des réclamations s'étaient pro luîtes des deux côtés et le département avait cru devoir casser la décision du district. Celui-ci, à son tour, proteste contre un acte qu'il déclare subversif. L'affaire fat renvoyée à Tbibaudeau ; nous ignorons comment elle se termina.
(2) Voy. la Science et les savants pendant la Terreur [Fhil. posit , nov.-déc. 1873 )
Félix Lepelletier en fait aussitôt décider rimpression et la distrîbutioD. Mais un membre applaudit plus fort que tous les autres, c'est Hébert, le procureur de la GoinmuQe, le rédacteur du P&re Duchêne qui propose de mettre coûtlQuellement le plaa à l'ordre du jour.
Le 26 frimaire on renouvelle le bureau du club : Bouquier est élu président et monte remplacer Fourcroy au fauteuil.
iL/ j1 iU^iL V ^ A. JL VI
40 G. POUCUET.