CHAPITRE III
MBSURBS LÈ0ISLATIVB8 COMPLÂMBNTAIRBS : LBS PATOIS, LBS FÊTBS NATIONALBS, LBS LIYRBS D'BGOLB, L instruction pour LBS HiARINS DB LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
Les lenteurs, les retards apportés à la solution définitive du grave problè me de Féducation nationale, n'avaient pas empêché la Convention de prendre par avance un certain nombre de mesures auxiliaires concourant au grand résultat qu'elle poursuit. Les fêtes nationales sont organisées; le concours pour les livres d'école est ouvert ; enfin d'importants décrets proclament qu'une seule et même langue sera désormais parlée sur tout le territoire de la République.
Combien nous pouvons mesurer aujourd'hui la faute commise par les gouvernements qui se sont succédé depuis, de n'avoir pas poursuivi l'exécution de cette dernière mesure si patriotique 1 Du moins on n'aurait pu invoquer pour le démembrement de la France d'autre raison que le droit de la force ou les nécessités militaires. Un aocien ministre du second
"XTxICWfCTls: ax:
Là loi du 29 FRIMAIRE 41
empire, qu'on vit porter bravement le fusil à côté de ses fils en 1870, uous disait naguère qu'il eût voulu introduire l'usage exclusif du français dans toutes les écoles des Vo-ges au Rhin. Il était bien tard. Mais le premier empire pouvait le faire; il eût suffi pour cela de reprendre les décrets rendus pendant cette année formidable, dont le souvenir revint si puissant à l'esprit de Napoléon, quand sonna l'heure des revers, quand il écrivait à son ancien compagnon d'armes, Augereau, devenu maréchal de France, duc de Castiglione, couvert d'ordres et de galons : « Il n'est plus question d'agir » comme dans les derniers temps, mais il » faut reprendre ses bottes et sa résolution » de 93 » (1). Celui qui se donnait pour avoir guéri la France du mal révolutionnaire gardait donc dans son for intérieur le culte secret de ces temps héroïques auxquels plus d'un marchande aujourd'hui son admiration pour un peu de sang répandu sous les échafauds, alors qu'il en coula des flots — et du plus pur de la nation — sur les champs de bataille de la liberté.
Ces décrets sur l'unification de la langue « destinés à faire la République et
(1) Correspondance de Napoléon, vol. XXVIl, page 24.
la France indivisibles, sont de pluviOse. Le premier ordonne rétablissement d'instituteurs de la langue française dans le Morbihan, le Finistère, les Côtes-du-Nord, la Loire-Inférieure, le Haut et le Bas-Rhin, la Corse, une partie des départements de la Moselle, du Nord, du Mont'Terrible, des Alpes-Maritimes, des Basses-Pyrénées. Ces instituteurs ne pourront être choisis parmi les ministres d'aucun culte, disposition importante et qui nous montre une fois de plus l'erreur de ceux qui voient dans le silence des lois de frimaire le signe d'un prétendu libéralisme. Ces instituteurs seront nommés directement par les représentants ; ils enseigneront tous les jours la langue française et la Déclaration des droits de l'homme ; les déca«dis, ils traduiront Tocalement les lois de la République, en préférant celles qui sont relatives à l'agricullure et aux droits des citoyens. Le 30 pluviôse, paraît un décret additionnel rendu sur la proposition du Comité de salut public pour compléter le précédent. Il établit un instituteur français dans chaque commune de la partie du département de la Meurthe dont les habitants parlent un idiome étranger et dans les communes des
Pyrénées -Orientales qui parient exclu^ aivement le catalan.
Toujours dans cette même grande pensée d'arriTcr à Tunification de la langue, la Gonyention, à la suite du célèbre rapport de Grégoire sur La nécessité et les moyemd'anémUir les patois {\ 6-1 8 prairial; , enjoindra par décret à son Comité dlnstniction publique de lui présenter un rapport sur les moyens d'exécution pour une nouvelle grammaire et un vocabulaire nouveau de la langue française.
Les fêtes nationales, dans la pensée de la Convention, avaient toujours fait partie du plan de la nouvelle éducation qa*on voulait fonder. Un second décret rendu immédiatement à la suite de la loi de frimaire, portait que le Comité d*instraction publique présentera « primidi prochain, » c'est-à-dire deux jours après, a un projet d'établissement des fêtes civiques, jeux et exercices nationaux. » Mais ici encore, le Comité d'instruction se laisse distancer ; au bout de trois mois il n'a rien fait, et c'est Robespierre qui vient, le 18 floréal, apporter au nom du Comité de salut public, un Prt^'et de fêtes nationales tout empreint de l'esprit de Rousseau. La première fôte sera celle de «rEtre suprême et de la Nature^ ;
44 (i. POL'CHKT.
les autres soui con?acr6ts aux sentiments qui ennoblissent Thomme, à TAinitié, à rArnour filial, à l'Amour des époux et ainsi de suite. Le Comité d'instruction a d'autres vues, il se rattache au moins par quelques-uns de ses membres à l'Encyclopédie; il rédige lui aussi un projet (1) évidemment calqué sur celui de Robespierre, mais dans un esprit tout différent.
L'Etre suprême a disparu; la première fêle est celle de « la Nature » et rien de plus. Un certain nombre de fêtes restent consacrées aux beaux sentiments, mais les arts, les sciences ont leur part : la dernière fête de l'année sera celle de a l'Electricité 1 » Malheureusement il était trop tard, rien ne pouvait prévaloir, surtout en ce moment-là, contre l'omnipotence du Comité de salut public, et les membres du Comité d'instruction, qui avaient voulu biffer TEtre suprême, durent suivre comme les autres le cortège du 20 prairial se rendant à Notre-Dame.
Pour les livres, la loi du 29 frimaire (sect. III, art. 1*') était formelle : « La » Convention nationale charge son Co- » mité d'instruction publique de lui pré- » senter les livres élémentaires des con-
(1) Conv. nat. Projet de fêtes natioMles, par Mathieu, du Comitd d'instracUon.
\ ' AMW IP-
» naissances absolument nécessaires » pour former des citoyens, et déclare » qr.e les premiers de ces livres sont les » Droits de rhomme , la Constitulion, le » Tableau des actions héroïques ou ver- » tueuses. > En province, on était dans une Claude attente de ces livres d'école nouveaux. On les réclamait (1). L'impatience est d'autant plus vive que certains maîtres d'école, pleins d'un beau zèle révolutionnaire , ont di^trui' leurs vieux livres : on trouve les abécédaires entachés de fanatisme et de fédéralismel CTest ainsi que le cit. Maguan, instituteur, écrit au Comité d'instruction pour lui demander des livres. Il a brûlé les vieux « et, dit* il, il ne me reste plus » que quelques petits cahiers républicains » dont le nombre n'est pas sufâ.'iaut pour » occuper et faire lire la quantité d^élèves » que j'ai chez moi » (2).
Le concours pour les livres élémentaires avait été institué dès le 13 juin 011. Il ne fut réellement ouvert que le 4 pluviûsc, sur un rapport de Grégoire. Le jury désigné pour l'examen des ouvrages présontés
^1) Voyez Lettre d*un membre de la Soolété populaire de Saint-Symphorleo. Aroh. nat. T 17, 1008.
(2)Areh.nat. F 17, 1007.
46 Q. POUCHBT.
/lA'
comprenait les noms les plus glorieux des BOiences françaises (1); il fonctionne au plus fort de la Terreur, mais il ne rendra ses jugements que plus tard, après que la Convention sera descendue du pouvoir(2).
Lui-même a signalé le premier, et on s'est empressé de faire valoir après lui, la faiblesse de la plupart des livres qu'il et|lt à examiner. En pouvait-il être autrement avec des conditions de con»
cours aussi larges et quand chacun était libre d'envoyer seselucubrations? La vérité est qu'on en reçut de toutes sortes. Parmi les moins mauvais, il faut compter sans doute les ouvrages suivants adressés dès le 13 germinal par la librairie Aubry pour le concours (3) : un Spllaiaire répih' Uicain, un Petit traité de grammaire, des Notions de morale, des Eléments d'arith-métique, des Cérémonies en V honneur de Z'^^dïZeï^. La Convention, les comités reçoivent de tous les points de la France, et en foule, des livres élémentaires imprimés ou manuscrits (4) ; il en vient même — ^^— ^— ^— 1 1 » Il ^—^—1 II ■
(t) Thibaadeaa. Jury des Livret, 18 messidor.
(2) Ua décret dont nous ne connaissons pts la teneur, avait mis en réquisition les imprimeries de Paiis pour les li?re8 élémentaires, et un autre les fonderies de caractères.
(3) Arch. nat. F 17, 1007.
(4) Le cit. Van fait hommage d*au syllabaire
LA LOI DCr 29 FRIICAIRE. 47
derétrmoger: Tabbé Soulâvie, ministre de It Bépnbttqae à Oenève, envoie un Di(>tkHiiaire mainusGritderorUiogr&phe française par Rodoni a patriote géncTois » (1).
N*onblioiis pas que cette époque avait aussi vu naître un certain nombre de pu-blications périodiques^ à la vérité presque aussitôt disparues, mais qui n'en témoignent pas moins de cette fièvre d'apprendre et d'enseigner qui s'était empai^ie de tous. Nous avons cité le Journal d'B^ 4n(!ation de Sieyès. Il y eut également un Journal d'inêtruction pt^liqm{i). Pendant la Terreur, paraît aussi un Cours de Ion-' pHB française à Vusage des écoles nation-' noies, ouvrage périodique par une société de gens de lettres, avec cette épigraphe tirée du rapport de Grégoire : « L'unité de la Républiqne commande l'unité d'idiome. »
Enfin la cartographie n'est pas négligée non plus. Le 20 messidor, la commission des arts se faisait présenter par le géographe éminent Buache de la Neuville, un Rapport sur le perfectionnement des cartes géographiques imprimées par ordre du Comité d'instruction publique. Il s'agis-
de sa composition. Arch. nat. F 17, 1007.
(1) 24 frimaire. Arch. nat. F 17, 1007.
(2) Cité par M. Gaillaume. DicL péi. Art. Couvention, p. 841*
sait des cartes du cit. Lartigue destinées aux écoles : et il est assez curieux de voir Buache signaler déjà Tinfériorité de la géographie en France.
Au nombre des livres élémentaires, la Convention avait dès le début placé le Tableau des actions héroïques. Le 28 septembre un rapport de Grégoire (1) indique le moyen de les réunir, et un décret du 18 nivôse règle Tim pression et l'envoi du recueil qu'elles doivent former (2). Le 13L messidor, la commission d'instruction publique donne le Précis historique sur Agricole Viala , le jour même où Thibaudeau présente un nouveau rapport sur ce sujet (3). Le Comité d'instruction est assailli de lettres qui lui signalent un nombre invraisemblable d'actions héroïques (4) dont il eût fallu sans doute beaucoup rabattre, lout cela était un peu ridicule, nous en convenons; mais qui donc osera plaisanter cette émulation du bien et ces généreux travers? Toute une littérature en était née; et
(1) Rapport sar les annales du civisme,
(2) Décret relatif à Vimpression et à l'envoi du recueil des actions héroïques et civiques des republicains français,
(3) Rapport sur les actions héroïques, 13 messidor.
(4) Voyez ktch. nat,F 17, 1007-:1008.
LA LOI DU 29 FftJlf AIVE. VJ
nous ne résistons pas aa désir d*y signaler nn petit livre qni reflète à merveille, par ce côté, i*e8prit public du temp». 11 est intitulé : Vie et mort républicainei du petit BmUiM^ suivies de moralités instruetiveSf du jeu de la pirouette géographe, de celui de l alphabet et de Vapologue de décadi, pour servir à F éducation des enfante, par le citoyen FrévUle, père du petit JSmUien.
Celui-ci était un pauvre enfant de sept à huit ans qui avait été écrasé par uoe voiture et qui était mort, paraît-il, en prononçant un sorte de petit discours patriotique. Nous ne garantissons pas l'authenticité de l'aventure ; mais elle n*est pas invraisemblable à une époque où le Panthéon s'ouvrait à des soldats de treize ans.
Par d'autres mesures encore, la Convention complétait la législation de frimaire et semblait vouloir devancer les conséquences de l'instruction obligatoire établie par la loi nouvelle. Elle décrète (27 pluviôse) (1) qu'aucun citoyen ne sera promu à des grades militaires s'il ne sait lire et écrire. En même temps (16 pluviôse elle établit un ini-tituteur à bord
(1) De ce mômo jou<*, 27 plaviôïe, date le pavillon aux trois couleurs dans la forme et la disposition quil a gardées Jusqu'à nous.
80 O. POUCIIET.
des vaisseaux de la République de vingt canons et au-dessus. Cet instituteur devra « donner à tous les marins, mais » principalement aux mousses et aux jeu- » nés novices, des leçons de lecture, tfé- » criture, de calcul et d'hydrographie i^ (1). Par le même décret le Comité d'instruction publique était chargé de rédiger une instruction pour les marins. A cette époque deux représentants tous deux membres du Comité du Salut public mais d'humeur bien différente, étaient en mission à Brest, Prieur (de la Marne) et Jeanbon Saint-André. Pendant que le premier fait élever une montagne de toile peinte sur la grande place, avec une déesse Raison trônant au sommet, l'autre remet l'ordre dans les arsenaux, et la discipline dans la flotte. Mais il partage toutes les préoccupations de ses collègues du grand Comité : occupé de tenir tête à l'Anglais, il n'oublie pas la grosse affaire de réducatioB ; aussi les décrets de pluviôse sont bien vite appliqués ; et moùis
(1) Instruction pour les marins de la Bépu^li* q%$ française, Conv. nat , an II, p. 44 II devait y avoir également une école de matelotage sar chaque vaisseau, avec des récompenses et des encouragements pour les maîtres et pour les élèves. IHd.
LA LOI DU 29 FjRIMiW^?,. 51
de six aemaiaes après, le %• ï^rmiaal, il écrit au Comité d*infitruoliôix.ç]^lique ea lai adressant le rapport que •^'vient de lui faire un certain Lévêque/eiaminateur hydrographe. Celui-ci a parcouru les vaisseaux de l'escadre pour connaîti^.
les dispositions des instituteurs nouvelle*./ ment établis et les progrès des élèves . « Mais- ;" ceux-ci, ajoute Jeanbon Saint-André, at- \ tendent encore les livres élémentaires que vous êtes chargés de faire pour leur instruction. Je vous invite à les leur envoyer promptement ». On reconnaît à cette forme impérative le membre du Comité de salut public parlant aux autres comités.
Nous avons quelques d<^tail3 sur la confection de ces livres spécialement destinés aux marins de la République. On en avait 3hargé, semble-t-il,un certain Dieudonné ThiébauU, un vieillard qui habitait Passy. Il avait jugé bon de s'adjoindre deux collaborateurs, les nommés Richer et Turpin, et le Comité d'instruction est obligé de leur rappeler qu'ils doivent travailler isolément. Thiébault, dans des lettres qui nous gont parvenues, expose son plan : d'abord les Droits de l'homme et rÂcte constitutionnel (ceci était réglementaire), puis le code de la marine, puis les connaissances nécessaires d'astrono-*