DE BRETAGNE
Les lettres, toute cette correspondance à laquelle nous venons de faire tant d'emprunts, témoignent d'une activité pour l'organisation de l'enseignement dans les départements qu'on ne saurait méconnaître. Mais, pour bien saisir la portée entière et l'étendue de cette agitation, il faudrait remonter aux sources vraies, qui sçnt ici les registres de toutes les communes de France. On n'a pas encore fait l'histoire de la grande crise de l'an II dans les départements : nous n'en connaissons guère que l'ardent foyer parisien. L'histoire de cette époque, où toute la France — quoiqu'on en ait dit — fut au même diapason de délire sublime, ne sera vraiment tracée que le jour où les archives communales auront été dépouillées. C'est en les parcourant que nous avons été frappé, un jour, de l'importance donnée à la loi du 29 frimaire et que le goût nous est venu
d*eii suivre rapplication. Il s'en faut que tous les registres municipaux soient également instructifs. Il y a des tempéraments pour les communes comme pour les individus. Deux petites villes d'un même département, i'égale population, séparées à peine par quelques lieues, auront une histoire toute différente pendant la Révolution. Dans celle-là les événements passent presque inaperçus: il semble que rien ne soit changé. Dans celleci c'est une vie nouvelle, un débordement d'énergie et de bonne volonté au milieu des plus dures épreuves. Poûtl'Abbé et Goncarneau, au fond de la Bretagne, offrent ce contraste. La RévolutioE sommeille à Pont-l'Abbé; à Goncarneau elle enflamme tous les esprits. C'est à Goncarneau que nous allons voir fonctionner la loi de frimaire.
Nous ne savons rien de plus attachant que la lecture des registres de cette petite ville dont l'esprit fut toujours libéral. Un moment elle fat huguenote au xvï* siècle ; elle avait adopté avec ardeur les principes de la Révolution (1), dont elle
(1) Au reste tout le dâpariemeat da Finistère paraît avoir embrassé ardemment les idées nouvelles. Voy. Lettre des commissaires administrateurs da département du Finistère aa Comité
est encore aujourd'hui la gardiciiiic lidcle. Malheureusement les procès- verbaux des premiers mois de 171)3 iiianqucut, out (Hc détournés ou détruits. Ceux ({ui subsistent sont très soigneusement te nus. L'impression qu'on éprouve en les lisant, est celle d'une époque difllcile mais pleine d'enthousiasme. On man({ue de tout: le pain, le beurre, le vin, le sucre, l'eau-de-vie, le i^^rain fout dtU'aut ; la mer ne donne plus rien par suitede la levée des pêcheurs; cependant les cœurs ne faiblissent pas. Les drames sanglants de la capitale — où nous sommes trop enclins à voir toute Thistoire de la Révolu tion — passent inaperçus, réduits par la dîstanceàdes proportions plus justes dans la vie d'une nation entière. Il faudrait probablement faire une exception pour le jugement et le supplice du roi. Et il est possible que la mutilation des registres communaux du commencement de 1793 — mutilation dont on trouve ailleurs
d'instruction publique, où ils font counaître los progrès cte Tesprit public dans lé^ campagnes de ce déiaPtement(A.rcli.nat.F 17. 1008).— Cependant Lok-Ronan situé au milieu des bols«i, avec son église où existe le tombeau de Silnt-Renan, ne paraissent pas avoir été touchés par la Revotaiion, contrairement à ce qui s est passé presque partout.
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des exemples — s'explique par des adhésions trop chaudes qu'on aura plus lard voulu faire disparaître. Pendant la Terreur on fait, en somme, peu de politique à lamaison communede Goncarneau, où le conseil tient chaque jour une longue séance. La grosse affaire est celle des subsistances et des réquisitions de chevaux pour l'armée.
On reçoit par paquets les décrets de la Convention, certains jours cinquante et plus à la fois. Ils n'arrivent point de Paris: ils ont été réimprimés à Landerneau, souvent dans les deux langues, français et breton. Tous les décadis on les lit et on les affiche. Mais il ne paraît pas que l'empressement populaire soit très vif à ces lectures publiques, car nous voyons les membres du conseil se plaindre d'une indifférence qui s'explique de reste. Quel intérêt pouvait prendre une population rurale ou maritime à des décrets sur la division décimale de l'heure, &urle Muséum, sur des tapisseries que doivent exécuter les Gobelins ; quel intérêtpou valent offrir les noms inconnus des Moage, des Laharpe, des Prudhon, des Fragonard, apportés par ces décrets jusqu'au fond de la Bretagne, pêle-mêle avec des arrêtés des représentants en mission pour
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la culture des pommes de terre, ou des iûstructioDS du ministre de Tintérieur sur la péripneumonie des bêtes accrues (2-17 germinal). Sans compter que souvent ces décrets venaient trop tard, ordonnant des fêtes depuis longtemps passées, ou bien édictant des châtiments comme la destruction de Lyon et de Toulon, qu'on savait n'avoir pas reçu leur exécution.
Le maire de Goncarneau est le citoyen Morineau, ancien député supplémentaire à la Constituante. Il avait, depuis le commencement de la Révolution, perdu une belle fortunedontil n'était parvenu à sauver que des débris. Sa fille \it encore, courbéesousle grand âge, entourée du respect de tous. Elle ne s'est point mariée, et jusque dans ces dernières années, on pouvait lire le nom de Mlle Morineau sur l'enseigne d'une des boutiques les mieux achalandées de la ville. L'agent national était un nommé Droalin. C'est le 21 germinal seulement, et par conséquent après trois mois, que les lois de frimaire arrivent à la connaissance du conseil. « Il a été » donné lecture, ditle procès-verbal, d'une » lettre en date du 16 germinal, concer- » nant l'organisation de l'instruction pu- »blique, et y-joint le décret du 29 » frimaire. » L'exemplaire du décret, ou
plutôt des deux décrets rendus ce jour, n'est pas réimprimé à Landerneau : il vient de Paris. La lettre, que nous connaissons seulement par la mention du registre, doit avoir été adressée par k district. Le 15 germinal avait été fixé par la Convention comme dernier délai pourrouverture des écoles etla lettre était sans doute pressante, carleconseildécide cette fois de ne point attendre la lecture ordinaire du décadi. Nous lisons au registre :
» Cette partie (rinstruction) étant trop inté- »ressanle pour qu'on puisse lanégligersans » se rendre coupable envers la société, » l'assemblée arrête que ladite loi du 29 » frimaire dernier sera sur-le-champ lue et » publiée à son de corne par le secré- » taire-greffier, avec invitation à tous ceux » qui voudront se charger de l'instruction » publique dans cette commune de se » transporter à la municipalité pour s'y » faire enregistrer. » En même temps on défend à tous les individus « de quelque sexe qu'ils soient », qui n'auraient pas satisfait à la loi, de continuer leurs écoles.
Les premiers que nous voyons s'inscrire sur le registre sont l'agent national Droalin et le maire Morineau, pendant que la société populaire, fort active à Concameau, les désigne, de son côté.
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pour remplir les fonctions d'instituteurs.
Il y avait à peine une décade que les choses étaient réglées de la sorte, quand arrivent, dans les premiers jours de floréal, trois délégués des représentants en mission à Brest, Jeanbon Saint-André et Prieur. Ces délégués visitent les côtes du Finistère pour s'assurer si certains changements ontété effectués dansles batteries du littoral ; mais ils sont en même temps investis de pouvoirs civils à Teffet de révolutionner les communes où l'esprit de la Montagne n'aurait pas encore suffisamment pénétré.Ilsrendent leurs arrêtésavec l'en-tête : a Liberté — Egalité — Fraternité — Vive la Montagne ! » — Onles avait déjàvusàGoncarneau,mais ils semblent y revenir le 4 floréal avec des instructions nouvelles. En efl^et, ils procèdent à une réorganisation de la municipalité, déclarant que Droalin et Morineau ne peuvent plus en faire partie, attendu qu'ils sont présentés par la société populaire pour remplir les fonctions d'instituteurs et que leurs emplois municipaux, « d'après la sanction des représentants », deviennent ainsi vacants . En conséquence, les délégués constituent révolutionnairement la commune et nomment maire le citoyen Gatala.
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Au mouient même où la nouvelle municipalité prend séance, Morineau, appelé par quelque affaire de bureau à la mairie, entre dans la salle : « L'assemblée, » dit le procès-verbal, voulant lui faire » connaître le vif intérêt qu'elle prenait » à la nouvelle place qu'il allait occuper, » a donné l'accolaie fraternelle à ce zélé » et vertueux citoyen. » Les têtes sont montées et l'émotion se traduit par des cris et des protestations patriotiques. On jure de faire exécuter les lois et de faire périr les tyrans ; on acclame la Montagne et la République. A partir de ce moment, le conseil s'appelle lui-même dans ses procès -verbaux «Conseil révolutionnaire et régénéré. »
Que se passa-t-il dans les jours qui suivirent cette mémorable séance? Les procès-verbaux de la commune ne nous éclairent point, et il ne paraît pas que ceux de la Société populaire aient été conservés. C'est là sans doute que nous saurions par quelles circonstances Droalin et Morineau s'en allèrent remplir dans deux autres communes beaucoup moins importantes les fonctions d'instituteurs, en abandonnant leur domicile, leurs relations dans la ville natale. L'époque est pleine de ces généreux sacrifices. Le 16 floréal
on lit au registre : a Morineau, instituteur nommé par la commune de Fouesnant, est venu ce jour déclarer à la municipalité qu'il a pris son domicile dans ladite commune de Fouesnant. »De même Droalin, instituteur nommé par la commune de Trégunc, déclare qu'il va élire domicile à Trégunc et présente en même temps une de ses parentes pour le remplacer comme « garde » d'une ancienne religieuse, la cit. Charlotte-Claudine Guérin, ci-devant sœur Saint -Thomas, que ses iafirmités avaient empêchée de quitter la ville après la dispersion de sa communauté.
Nous ne sommes pas mieux renseignés sur le sort des écoles de Concarneau après le départ deces deux dignes citoyens. Estce pour provoquer d'autres inscriptions, est-ce simplement pour attester l'importance de la loi que le nouveau maire Catala en fait à son tour lecture au conseil le 18 floréal? Sur quoi « l'Assemblée ja- » louse de propager les vrais principes et » craignant que ses concitoyens n'aient » pas assez bien connu cette loi, arrête » de la faire lire en pubUc au prochain » décadi. » Pour aucun autre décret on ne trouve cette double lecture.
Silagestionde Morineau n'avait pas paru
tout d'abord exempte de reproches, si le 22 floréal ses comptes n'avaient pas semblé <c bien clairs, » ils sont défipitivement approuvés le 18 messidor, et c'est même la coHmiune qui reste à lui devoir 113 livres, 9 sols et 2 deniers. Deux jours après (20 messidor), nous retrouvons Droalin à la fête anniversaire de la prise de la Bastille.
Les procès-verbaux signalent Tinsti tuteur national de Trégunc sortant de la maison commune de Concarneau, avec le cortège de& autorités qui se rendent au pied de l'Arbre de la liberté.