CHAPITRE VI
OUVERTURE DES fiOOLES PRIMAIRES A PARIS — UN DISCOURS DB FLORIAN
A Paris, il y aurait sans doute une histoire bien curieuse à faire de l'application de la loi de frimaire. Nous n'en avons pas les matériaux entre les mains et nous ignorons où ils se trouvent. Peut-être ont-ils été à jamais perdus dans le désastre de 1871 par l'incendie deTancienne préfecture de police où étaient cachés les registres des sociétés populaires de la capitale pendant la Révolution.
Nous en sommes réduits aux conjectures.
On a vu plus haut la Commune intervenir à la barre de la Convention , et même plusieurs sections participer au mouvement d'opinion qui se produisait en faveur de ce que Clootz appelle quelque part « une étoffe de première nécessité dans un peuple libre, »
l'éducation. Faut-il rappeler Tanecdote qu'il raconte lui-même. Par une belle journée de l'automne de 1793 (c'est-à-dire
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un pou avant la dificusiiou de frimaire), il trouve deux jeunes sans-culottes étendus sur l'herbe des Champs- Elysées, avec un livre, et qui bc servent mutuellement de mentors. Il s'approche, interroge les gamins, qui lui font une réponse en grands mots empruntés à quelque orateur populaire, « et nous voilà tous trois, » ajoute l'excellent Glootz, criant à tue- V tête : Vive la République! » (1). Il n'y a aucune raison de douter de l'aventure, et nous avons montré comment, dans toute cette affaire des lois de frimaire, l'opinion publique avait joué un grand rôle. Des rapports de police, pour la fin de ventôse, nous apprennent que a de tous côtés on » demande l'établissement des écoles pri- » maires»(2).Gettedate,au surplus, prouve qu'à Paris, aussi bien qu'en province, l'application de la loi subit des retards, peut-être jusqu'en messidor.
Dans une vente d'autographes, faite il y a quelques années par la maison Charavay, figurait un manuscrit de Florian.
L'écriture est tout à fait semblable à celle du fac-similé publié en tête de
(1) Voy. Conv. Nat. Opinion d'Anacharsis Clootz.,, 2 nivôse.
(2) A. Schmidt. Tableau de la BévoluHon. Leip* sick 1869.
ses Œuvres inédites (1824). C'est une demi-feuille chargée de nombreuses ratures, avec ce titre : « Discours pour » l'ouverture des écoles primaires de la » section de la Halle au blé. » Sans date.
Il n'est pas douteux que ce morceau se place précisément à l'époque qui nous occupe. Sicette dénomination d'école primaire, avait été tout d'abord adoptée en 1792, elle fut, comme on Ta vu au commencement de cette étude, presque aussitôt abandonnée pour ne reparaître que dans le plan deBouquier. Dailleursle style est bien de l'anll et c'est unsigne auquel on ne se trom- r pe guère, quand on le connaît un peu/^ Florian, comme tant d'autres, travaillait depuis quelques mois à un livre d'instruction (1). Lui-même, à la fin de prairial, annonce qu'il a mis au net son Cours d'histoire pour Véducation nationale (2). Il avait informé le Comité de salut public de cette direction donnée à ses
(1) Plan d'un ouvrage historique destiné à faire partie de Véducation nationale {Œuvres inédites de Florian, 1824, p. 282). Voy. Boissy-d'Anglas , Courtes observations sur le projet de décret pré* sente au nom du Comité d'instruction sur le premier degré d'instruction, 28 germinal. Note.
(2) Lettre à Boissy-d'Anglas, 22 prairial {fEu* très inédites, 1824).
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travaux (1) et probablemeiit sollicité les moyeasde publier cet ouvrage (2},ou tout au moins quelque poste qui lui permît de séjourner à Paris dans ce but (3).Quoî qu'il en soit, nous le voyons à cette époque quitter sa retraite de Sceaux-Egalité pour venir à Paris; il dut, selon toute apparence, y descendre chez son ami Boissy-d'Angias, qui habitait le numéro 56 de la rue du Bouloi, et c'est ainsi sans doute qu'on le trouve mêlé à une fête scolaire de la Halle au Wé, On sait, d'autre part, qu'il fut incarcéré le 27 messidor (4), et que,
(1) « Méditaot depuis looglemps ae refaire riiistoire ancienne pour l'éducatioa nationale, j'en ai instruit par un mémoire le Comité de salût public. » Lettre écrite de sa prison {Œuvres de Florian, 1823, t. I, p. 43.)
(^) « Si on m'accorie ce que je demande, je me mets sur-le-champ su travail ; si on ne me raccorde pas, je me borne à rester au point où j'en suis. » {IHd, 22 prairial.)
(3) Boi«sy-d'ADgla?, cité par Pixérécoort (ŒU" vres inédites de Floriait, préface.)
(4) « Mon cher confrère en Apollon, vous ête? » instruit peut être que je vais dans une mai-
> son d'arrêt par ordre du Comité de Saint pu-
> blic. » Lettre à Boi^fy d'ÀDglas.— Au plus fort de rapplication des lois de prairial, Fiorian ne s*est p-^ s départi un seul instant de ce ton léçer, qui montre combien on exagéra plus tard les sentiments du public sous un gouvernement qu'on a chargé de tant de malédictions, après au'il était tombé.
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sorti de prison à la suite des évènemeats de thermidor, il mourut quelques jours après. Ces dates, ainsi que la désignation d'Ecoles primaires, fixent bienTépoque où dut avoir lieu la cérémonie pour laquelle Florian avait écrit le discours que voici :
a Citoyens,
« Parmi les nombreux bienfaits que » nous devons à la Révolution, il n*en est » point peut-être déplus grand que Tédu- » cation nationale. C'est par un élan de » notre courage que nous sommes de- » venus libres et que nous saurons nous » maintenir tels. Mais la génération qui » nous suit, jouissant dès Tenfance de la » liberté, recueillant déjà le fruit de nos » peines, pourra consacrer à Tétude de la » vertu, au perfectionnement de la raison » les années précieuses que nous avons 3> perdues dans le siècle de Tesclavage, et » celles que nous employons à com- » battre nos ennemis. Il est doux pour un » républiquain de pouvoir penser, de pou- » voir se dire, quelque soit la pureté de son » cœur, que les hommes qui le rempla- » ceront, seront encore meilleurs que lui.
x^ Tel fut sans doute le sentiment qui » anima nos législateurs, lorsqu'ils nous » ont ordonné d'ouvrir les écoles primai-
» res. Ce décret si désiré comble tous les » vœux des vrais citoyens. C'est vous » surtout qu'il doit rendre heureux, pères » et mères de familles, qui venés offrir à » la patrie des enfants qui sont à la fois » son espérance et la vôtre. Vous venés » lui dire : « Faites-en des hommes »; et » la République en les adoptant vous pro- » met de les rendre tels.
» C'est à vous qu'elle les confie, insti- » tuteurs, institutrices, que je n'ai pas » besoin d'avertir des grands devoirs qui » vous sont imposés. N'oubliés jamais » que c'est dans vos mains que repose le » bonheur ou le malheur d'une généra- » tion entière. Oui, presque toujours la » vie de l'homme dépend des premières » leçons qu'on lui donne. Celles qui con- » viennent aux républicains sont aussi » simples que faciles. Aprenés leur à ché- » rir la patrie, la liberté, l'égalité, à vivre » pour aimer ses frères ou mourir pour » les défendre, et répétés leur sans cesse » que sans la morale, que sans la vertu, » on n'est plus digne d'avoir une patrie, » on ne mérite pas d'avoir des frères, et » que l'homme esclave du vice n*a pas le » droit de s'appeler libre.
» Et vous, enfants, dont la seule vue » intéresse tous les bons cœurs, soyés
» soumis, soyés dociles aux sages iûsti- » tuteurs que Ton a chargés de veiller sur » vous. Ecoutés leurs sages préceptes ; » retenés leurs instructions utiles ; sou- » venés vous qu'avant d'avoir rien fait » pour votre patrie, elle a voulu tout faire » pour vous. Pénétrés vous bien, de bonne » heure, de la reconnaissance que vous » lui devés, et par votre amour pour elle , » votre respect pour ses lois, vos progrès » dans la vertu, acquittés vous envers » elle des bienfaits qu'elle vous accorde. »