Weber, op. cit., p
avec les païens). « Quant à moi, j'aurais sujet de mettre aussi ma confiance dans la chair : si quelque autre croit pouvoir le faire, je le puis bien davantage, moi, un circoncis du huitième jour , de la race d'Israël; de la tribu de Benjamin^ Hébreu, fils d'Hébreu ; Pharisien pour ce qui est de la Loi; persécuteur de l'Eglise pour ce qui est du zèle, et quant à la justice de la Loi irréprochable i. »
En résumé, les rapports de l'homme avec Dieu sont réglés par une sorte de contrat de travail qui s'appelle la Loi. Engagé par la circoncision au service de Dieu, le fidèle n'a d'autre but que d'accomplir un certain nombre de préceptes : s'il les accomplit il est juste, acquiert un mérite, c'està-dire un droit à une récompense. Tel est le procédé de justice stricte qui règle toute la vie religieuse.
Mais il y a de la part de l'homme des manquements à la Loi, et ces manquements, ces fautes peuvent l'emporter sur les bonnes œuvres, n'y at-il pas un moyen pour le coupable de rentrer en grâce avec Dieu et de recouvrer la justice perdue ; le pécheur (5?^"i) ne peut-il pas devenir juste (p''^2f) ?
Il le peut par la pénitence et le retour à la pratique de la Loi, qui le font rentrer en société avec Dieu. La pénitence (nii^iurri) produit dans l'homme
1. Philip., III, 4, 6 : 7ieùiT0[i.^ ôxTa^[Aepoç, èx yévou; 'IffpaYJX, çuîkîjç* Bevcafjiecv, ^Eêpaïoç èÇ 'Eêpaîtov.
LA DOCTRINE DE SAINT PAUL. 'i09
un mérite qui détruit l'effet d'une faute passée. Ce n'est pas, dans l'idée juive, un changement de pensée et de désir, une douleur d'avoir offensé Dieu et une résolution sincère de ne plus l'offenser à l'avenir, c'est une compensation donnée pourle travail qui n'a pas été accompli. Les fautes se réparent par une pratique équivalente à celle qui a été omise : c'est le principe fondamental de la théorie juive de la pénitence, principe auquel on admet cependant des atténuations. Dieu, en effet, accorde souvent par grâce, ou en vertu du mérite des ancêtres, un pardon qui n'a pas été mérité par une satisfaction accomplie en toute rigueur de stricte justice.
Mais la pénitence ne fait pas l'homme juste, elle détruit seulement l'effet de la faute et préserve le coupable du châtiment mérité. Elle n'est, en définitive, que le paiement d'une dette arriérée.
Par elle-même elle ne procure aucun droit au règne du ciel, au bonheur futur perdu par le péché ; c'est pourquoi Dieu a donné comme second moyen de salut la Loi par laquelle l'homme acquiert le mérite. Aussi les chrétiens judaïsants pouvaient-ils convenir, comme ils le firent après la conversion du centurion Corneille, que « Dieu avait accordé la pénitence même aux Gentils pour qu'ils aient la vie » , sans pour cela reconnaître que les Gentils étaient exempts de l'observation de la Loi.
Ainsi tout revient encore à la Loi, et tout don de Dieu est la récompense d'un mérite préexistant. Toute la vie religieuse de l'homme consiste à gagner par ses actes un mérite et à récupérer ce mérite quand on Fa perdu. Et les rabbins, en considérant la multitude des préceptes et des observances légales, y voyaient seulement pour Israël un moyen d'acquérir plus de mérites : « Dieu (béni soit-il !) a voulu qu'Israël gagnât des mérites, c'est pourquoi il leur a donné la Loi et les préceptes en grand nombre, car il est dit : Ya a voulu à cause de sa justice donner une Loi grande et magnifique i. » Cette phrase attribuée par la Mischna à rabbi Haninah fils de 'Aqasiah caractérise bien les idées des Pharisiens que S. Paul aura à combattre*.
Que deviendra dans cette théorie la doctrine enseignée au livre d'Isaïe sur la valeur rédemptrice des souffrances du juste, pour le salut du peuple? Il suffit pour répondre de lire le targum de Jonathan, qui s'éloigne souvent du texte hébreu, dans ce passage, afin de se rapprocher de la théologie rabbinique.
(c Voici que prospérera mon serviteur le Messie, il s'élèvera, il croîtra et se fortifiera extrêmement. Gomme la maison d'Israël a espéré en lui des jours nombreux, alors que leur aspect et leur éclat,
1. Tractât. De Pœnis, cap. m, n" 19. citation d'Is., xlii, 21.. Thésaurus antiquit. sacra?'um,Yemse, 1762, t. XXV, coL337.
parmi les fils des hommes, n'attiraient pas les regards au milieu des peuples, ainsi il dispersera des peuples nombreux. Sur lui les rois se taisent, ils mettent leur main sur leur bouche, car ils voient ce qui ne leur a pas été raconté, ils contemplent ce qu'ils n'ont par entendu. Qui a cru à notre heureux message, et une force du bras de la Puissance de Ya comme celle-ci, à qui a-t-elle été révélée? Et il (le juste) s'élèvera devant lui. Voici comme des bourgeons qui poussent, comme un arbre qui envoie ses racines vers des ruisseaux d'eau. (Ainsi grandiront les générations de sainteté) dans la terre qui est pauvre pour lui, son aspect n'est pas l'aspect commun. La crainte qu'il inspire n'est pas celle d'un particulier. Son aspect est celui de la sainteté, quiconque le voit reste à le contempler. Aussi sera méprisée et ces sera la gloire de tous les royaumes, ils seront faibles et débiles : voici que nous étions comme un homme de douleurs et destiné aux maladies, et la Majesté éloignait son visage de nous, nous qui étions méprisés et comptés pour rien, aussi il priera pour nos péchés, et à cause de lui nos fautes seront pardonnées, et nous sommes réputés comme frappés et brisés de devant Ya, et humiliés.
« Il bâtira le temple qui a été profané à cause de nos péchés, qui a été livré à cause de nos ini-
quités, et par sa doctrine sa paix sera abondante pournous, et quand nous nous rassemblerons à sa parole, nos péchés nous seront pardonnes. Tous nous avons été dispersés comme des brebis, nous avons émigré chacun suivant sa voie, et devant Ya il y eut la volonté de pardonner à cause de lui les péchés de nous tous. Il prie et il reçoit une réponse, et jusqu'à ce qu'il ouvre la bouche, les puissants parmi les nations sont regardés comme l'agneau livré à la boucherie, et comme la brebis qui se tait devant celui qui la tue, et nul devant lui n'ouvre la bouche et ne prononce une parole. Du sein des souffrances et des châtiments il rassemble notre captivité, qui pourra raconter les miracles qui seront accomplis en ces jours ? Car il fera cesser la puissance des Gentils sur la terre d'Israël ; il fera parvenir jusqu'à eux la dette dont ils sont redevables envers mon peuple. Et il livrera les méchants à la géhenne, et les riches qui ont opprimé à la mort de perdition afin que les faiseurs de péché ne subsistent plus, et qu'ils ne profèrent plus de mensonges. Et devant Ya fut le dessein de purifier et d'épurer le reste de son peuple afin de rendre leurs âmes pures des péchés. Ils verront le règne de leur Messie, ils auront de nombreux fils et de nombreuses filles, ils prolongeront leurs jours, et ceux qui observent la Loi de la prospéreront dans sa faveur. Il sauvera leurs
âmes de la servitude des Gentils, ils verront le châtiment de leurs ennemis, ils se rassasieront des dépouilles de leurs rois. Dans sa sagesse il justifiera (proclamera justes) les justes, afin de soumettre beaucoup d'hommes à la Loi ; et il priera pour leurs péchés. Aussi il partagera les riches ses de villes puissantes parce qu'il a livré son âme à la mort et qu'il a soumis les rebelles à la Loi, et il priera pour de nombreux pécheurs, et le pardon sera accordé aux rebelles à cause de lui. » Gomme on le voit, toutes les humiliations sont pour le peuple, et surtout pour ses ennemis. Le Messie n'en subira aucune.
La théorie de S. Paul [côté négatif).
Le premier principe que pose S. Paul dans ses lettres, c'est l'égalité de tous les hommes Juifs et Gentils en face de la grâce justifiante de Dieu. Le peuple juif, au dire des théologiens israélites, avait sur tous les autres peuples l'immense avantage d'être le peuple de la Loi. S. Paul affirme au contraire que la possession de la Loi n'est pas une richesse suffisante. Tout le monde, en effet, a une loi : les Gentils en ont une comme les Juifs, les uns ont la loi naturelle qu'ils portent inscrite dans leur cœur, les autres la loi positive donnée par Dieu. Le tout est d'accomplir sa loi, et les Juifs n'accom-
plissent pas mieux la Loi donnée au Sinaï que les Gentils n'accomplissent la loi inscrite par Dieu dans leur conscience. « Dieu ne fait pas acception des personnes. Tous ceux qui ont péché sans loi périront sans loi, et tous ceux qui ont péché avec une loi seront jugés par une loi. Ce ne sont pas en effet ceuxqui écoutent une loi qui sont justes devant Dieu; mais ce sont ceux quilamettent en pratique qui seront justifiés. Quand des Gentils qui n'ont pas de loi accomplissent naturellement ce que la Loi commande, n'ayant pas de loi, ils se tiennent lieu de loi à eux-mêmes. Ils montrent que ce que la Loi ordonne est écrit dans leurs cœurs, leur conscience rendant en même temps témoignage par des pensées qui de part et d'autre les accusent ou les défendent. Cela sera manifesté au jour où, selon mon Evangile, Dieu jugera par Jésus-Christ les actions secrètes des hommes^. » Ainsi la Loi, comme toute loi, n'est qu'une règle d'après laquelle nos actions sont jugées. Les Juifs n'ont pas lieu de se glorifier d'en posséder une, car si avec la Loi ils peuvent connaître ce qui est juste et ce qui est bon, ils ne s'y conforment pas. a Toi qui enseignes les autres, tu ne t'enseignes pas toimême ! Toi qui prêches de ne pas dérober, tu dérobes! Toi qui défends de commettre l'adultère,
1, Rom., II, 11-16.
tu commets l'adultère ! Toi qui as les idoles en abomination, tu pilles leurs temples. Toi qui te fais une gloire d'avoir une loi, tu déshonores Dieu en la transgressant ! Car le nom de Dieu est blasphémé à cause de vous parmi les nations, comme le dit l'Écriture!. »
Les Juifs ne sont donc pas exempts de la malédiction portée contre les coupables. « Tous Juifs et Grecs sont sous le péché (6©' à^aapTiav), selon ce qui est écrit : Il n'y a pas de juste, pas même un seul ; il n'y en a point qui ait de l'intelligence, il n'y en a point qui cherche Dieu. Tous sont sortis de la voie, tous sont pervertis ; il n'y a personne qui fasse le bien, pas même un seul. Sépulcre ouvert est leur gosier ; ils se servent de leurs langues pour tromper. Un venin d'aspic est sous leurs lèvres, leur bouche est pleine de malédiction et d'amertume, ils ont les pieds agiles pour répandre le sang. La désolation et le malheur sont dans leurs voies. Ils ne connaissent pas le chemin de la paix. La crainte de Dieu n'est pas devant leurs yeux^. » S. Paul accumule ici des citations de l'Ancien Testament, qui toutes reviennent à dire : tous les hommes sont coupables devant Dieu, les Juifs ne sont pas plus exceptés que les Gentils de