‹ La loi et la foi [microform]Chapitre 13 sur 210 · Eusèbe, Hist. Eccl., II · texte numérisé non relu

Eusèbe, Hist. Eccl., II

du temple en l'an 70. La catastrophe qui engloutit la nationalité juive permet en effet à l'historien de tracer une ligne de démarcation bien précise entre deux périodes nettement distinctes. D'une part, c'est le culte juif dans toute la splendeur de ses cérémonies, le temple reconstruit par Hérode et dont les apôtres faisaient admirer à Jésus la magnifique structure; c'est l'empressement des foules venant aux jours de grande fête en pèlerinage au seul véritable sanctuaire existant dans le monde, au sanctuaire où Dieu faisait résider sa majesté au milieu de son peuple choisi; c'est le sacerdoce lévitique avec ses sacrifices, son rituel, ses ordonnances.

D'autre part, c'est la destruction complète du temple, la réalisation de la terrible prophétie de Notre-Seigneur disant : « De ces constructions il ne restera pas pierre sur pierre », c'est la fin de tout le culte, l'anéantissement de tout ce qui consacrait d'une façon sensible et extérieure l'alliance ancienne désormais caduque. Les quelques Juifs qui osent, malgré les menaces de l'autorité romaine, visiter furtivement les lieux saints, sont réduits à pleurer sur des ruines. Les antiques cérémonies du culte lévitique ne sont plus qu'un douloureux souvenir, et l'autel où se consumaient naguère les holocaustes et les victimes pacifiques n'est plus lui-même qu'un monceau de cendres.

A laquelle de ces deux situations nous fait penser l'épître aux Hébreux? Nous pouvons répondre sans hésiter : à la première. Le culte juif subsiste encore, et le but de Fauteur serait incompréhensible en toute autre hypothèse. Ce but, en effet, c'est de détourner les chrétiens de l'attachement aux cérémonies de l'ancienne Loi, c'est de leur rappeler la supériorité de l'alliance conclue par Jésus sur l'alliance conclue par Moïse, c'est de leur faire comprendre que celle-ci avec tout l'ordre de choses qu'elle comporte a été abolie en droit et est près d'être également abolie en fait. Et comment l'auteur n'aurait-il pas tiré argument de la ruine de Jérusalem si elle avait alors eu lieu ? Gomment n'aurait-il pas fait usage d'un pareil argument venant à l'appui de sa thèse ? Gomment même les fidèles auraient-ils eu besoin qu'on les mit en garde contre le retour à l'ancien culte si l'ancien culte avait disparu ?

Or, il est impossible de se faire illusion, l'auteur de l'épître sent la nécessité d'affermir ses lecteurs dans la foi du Ghrist en face des séductions du judaïsme qui essaye de les reconquérir. Et le judaïsme qu'il décrit est bien le judaïsme antérieur à la ruine de Jérusalem. Donc la lettre est écrite avant 70, et même avant 66, car il n'y a aucune allusion au commencement de la guerre.

Mais l'auteur est-il S. Paul lui-même? La tra-

dition orientale qui remonte jusqu'à Pantène, le chef de l'école catéchétique d'Alexandrie, attribue l'épitre à l'apôtre, mais chez les Romains et les occidentaux en général, elle n'était pas regardée comme de lui jusqu'au temps de S. Jérôme. Tertullien l'attribue à Barnabe et le canon de Muratori ne la mentionne pas. Les Pères du quatrième siècle sont partagés : les uns la citent comme étant de S. Paul, les autres conservent des doutes.

Si l'on examine les signes internes fournis par Fépître, on trouve un style assez différent de celui de l'apôtre : l'écrivain connaît toutes les règles du rythme grec, les périodes sont bien ordonnées, les anacoluthes, les phrases inachevées, si fréquentes dans S. Paul, ne se rencontrent pas : les parenthèses ne sont pas le point de départ d'un nouveau raisonnement qui vient se greffer sur le premier, mais la pensée se développe suivant son cours régulier. Le ton calme et modéré, quoique élevé et plein de noblesse, ne rappelle pas, même de loin, le ton passionné et fougueux de Fépître aux Galates. De plus, les particules de liaison habituellement employées ne sont pas les mêmes, et les citations de l'Écriture sont faites beaucoup plus littéralement d'après les Septante.

Par contre, l'auteur, d'après les dernières li-

gnes, parle bien comme étant S. Paul, l'idée de la supériorité de l'alliance nouvelle sur l'alliance ancienne est une des idées fondamentales de la théologie paulinienne, et si l'on ne trouve pas dans les épîtres de l'apôtre de développement spécial sur le sacerdoce du Christ, cet enseignement fait partie de la doctrine générale du sacrifice de Notre-Seigneur, doctrine chère entre toutes à S. Paul.

Origène avait déjà fait ces remarques et la solution qu'il propose mérite d'être retenue : « Comme caractéristique le style de l'épitre aux Hébreux n'a pas la vulgarité de parole de celui de l'apôtre, qui reconnaît lui-même qu'il est vulgaire dans son langage, c'est-à-dire dans sa phrase; la diction de Tépître est d'un grec plus pur, et quiconque a le pouvoir de discerner la manière de parler d'un auteur le reconnaîtra^. En outre que les pensées en soient admirables, et qu'elles ne soient inférieures en rien à celles des écrits reconnus comme apostoliques, c'est ce que croira tout homme qui examine soigneusement les écrits apostoliques. Si je donnais mon opinion, je dirais que les idées sont de l'apôtre, mais que la langue et la disposition des pensées sont de quelqu'un qui s'est souvenu des enseignements apostoliques. Par conséquent, si quelque église regarde cette épître comme de Paul, qu'elle soit

approuvée même pour cela, car ce n'est pas sans raison que les anciens nous l'ont transmise comme étant de Paul. Mais quel est en réalité celui qui a écrit l'épitre, Dieu seul le sait^. »

Ce jugement d'Origène semble devoir être accepté : on pourrait toutefois, tout en maintenant ses remarques critiques, tenir compte davantage de l'autorité des anciens, et dire par exemple que l'épitre a été écrite par un disciple qui non seulement se souvenait des enseignements de S. Paul, mais qui même avait été chargé de cet office par l'apôtre. Cet auteur n'aurait pas été un simple scribe écrivant sous la dictée, mais un collaborateur, reflétant la pensée et les enseignements de son maître. On peut même supposer que S. Paul aurait indiqué le plan et le but de la lettre. Cette hypothèse rend compte du double courant de tradition et permet de regarder Tapôtre comme l'auteur de l'épitre aux Hébreux, tout en expliquant les particularités de langue et de style qui la distinguent des autres écrits pauliniens.

Il reste à déterminer la date de composition de cette épître.

1. Cité par Eusèbe, Hist. EccL, VI, 25 (P. G., XX, 584) : ... Ta [j,èv voTiixata toû àTCOcjToXou ècttIv, vj 8è çpàffiç, xai i\ (yùvSeatç àitoiiVYi'ioveuffavTÔç tivoç Ta aTcoctToXtxà xaî tbffirepel ayo\w\^-x<çi\aa.v'zoc, ta eîpï][ji,éva vitco toù ôiSaaxàXoy... Tt; os ô Ypà<{/aç tviv èîikjtoXvîv, -eo [xèv àXv]6s;, ô Oeôç oTSev.

S. Paul s'est trouvé en Italie à l'époque de sa première captivité pendant deux ans (de 61 à 63 environ). S. Jacques venait de subir le martyre, et l'église de Jérusalem était en proie à des divisions intestines et aux persécutions des Juifs. Ce sont là des circonstances qui correspondent bien à celles dans lesquelles fut écrite cette lettre et l'on peut ainsi la dater de la fin de la première captivité de S. Paul, c'est-à-dire de l'an 63 environ. L'épître annonce en effet sa visite, ce qui suppose sa mise en liberté prochaine i.

L'Épitre de S. Jacques.

L'auteur de cette épître est, d'après l'ensemble de la tradition, Jacques, le frère du Seigneur, premier évêque de Jérusalem. Il n'y a pas lieu de le distinguer de l'apôtre fils d'Alphée, car la manière dont l'épître aux Galates parle de lui montre bien qu'il était l'un des douze ~.

L'Evangile et les Actes mentionnent un autre Jacques, également apôtre, fils de Zébédée et frère de S. Jean, qui subit le martyre au temps d'Hérode Agrippa (vers 42). Gomme l'auteur de la lettre ne cherche pas à se distinguer d'un homonyme, qu'il aurait dans la même ville, on peut en conclure

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